D’exil en exil : Limam Boicha

 Amis du peuple du Sahara occidental (APSO)

I&C 176Limam Boicha est un « Cubaraoui », comme l’appellent ses amis et parents. Il a vécu sa prime enfance dans le désert, puis connu un triple exil : vers les camps de réfugiés de Tindouf en Algérie, quand le conflit a explosé ; à Cuba, terre d’accueil où il a fait toutes ses études ; en Espagne, où il a émigré après être revenu jeune adulte, non à sa terre d’origine, mais aux campements de réfugiés, dans le désert salin de Tindouf.

L’espagnol, langue apprise à l’école de la colonisation, étudiée et pratiquée à Cuba et finalement encore en Espagne, lui est plus courante que le hassanya, la langue de ses ancêtres. Mais il a gardé l’amour de la poésie, fondement de la culture saharienne.

« Les nuages, les pâturages, tout cela n’avait plus aucune importance. Il fallait juste fuir, trouver un refuge, survivre. Il en a résulté un long exil pour moi et pour ceux de ma génération, et le défilé des saisons pour étudier et se former. »

« Pour mon père et les autres hommes, mener le combat et les batailles ; pour ma mère et les autres femmes, dresser comme par miracle de la brique et du torchis, des écoles et des hôpitaux… Âgé de neuf ans, je suis parti avec près de cinq cents filles et garçons à Cuba, pour étudier. C’était en 1982. Cuba a été une époque agréable et belle, remplie d’énergie, de bonté et de péchés. Là-bas, pour la première fois, j’ai contemplé des montagnes peuplées d’arbres, j’y ai pénétré et découvert la forêt vierge. J’ai entrevu une infinité de couleurs vives et goûté aux fruits les plus savoureux. J’ai découvert la beauté exubérante des filles du monde caribéen. »

« La Caraïbe et le désert, ce mélange improbable, si doux, si étrange, c’est le feu qui court encore dans mes veines. Treize ans plus tard, j’obtenais un diplôme de journalisme à Santiago de Cuba et revenais au Sahara, aux campements de réfugiés, au sud de l’Algérie. Le changement a été brutal, traumatisant. Encore plus difficile a été la routine de chaque jour, faire la connaissance de ma famille, me sentir curieusement étranger dans mon propre foyer. Il a fallu des mois pour rattraper les années d’absence sans communication. »

« En tant que journaliste diplômé, j’ai voulu apporter mon petit grain de sable, mes espérances, au projet commun. J’ai donc travaillé pendant des années à la Radio nationale sahraouie, avant de décider que je serais plus utile à ma famille et à mon peuple en Espagne… »

Limam Boicha émigre alors aux Canaries, les îles si proches du Sahara, en fait juste en face : « Un baiser, un baiser seulement sépare la bouche de l’Afrique des lèvres de l’Europe ».

Un baiser à peine ? Beaucoup plus, si on regarde vers le lieu où vit son peuple, dans les camps de réfugiés de Tindouf en Algérie, ce coin du monde où ils ont été exilés sans remède connu à ce jour, ou même supposé, imaginé…

Limam Boicha lutte au moins contre l’oubli, par des « poèmes pour dire le paysage, – car on ne peut comprendre la culture sahraouie si on l’isole de son environnement très particulier – » : les dunes et les puits, une colline pierreuse, le galb, comme une tente, comme une tour, un monstre à l’horizon, les plaines blanches du Tiris, terre aimée comme la plus belle des maîtresses, le sable infatigable, les chameaux, les tentes et les cieux étoilés, les puits et la pluie désirés. Et déjà « les cérémonies, le rituel, le jeu ; éléments de notre identité et source d’inspiration ». Il évoque aussi bien le calendrier mythologique que les leçons du marabout, qui enseigne à partir du Coran, la religion, l’éthique, la poésie, la grammaire en même temps : « Après la leçon, le maître invitait ses disciples à verser un peu d’eau sur les leçons, sur la poésie toute fraîche. L’eau et les vers se mélangeaient dans une jatte – Bois, et bois tout, disait-il, ton esprit en sera fécondé – ». Poète et journaliste, il devient activiste culturel, multipliant lectures et conférences.

Avec Bahia Awah et le groupe d’anthropologues de l’Université Autonome de Madrid, il traduit les poètes nationaux du hassanya vers l’espagnol, réapprenant, dans cette opération militante, sa langue et ses traditions poétiques.

Depuis lors, Boicha continue à explorer et à affirmer sa culture bédouine, la traduit pour la diffuser, et gère les contradictions et paradoxes : entre le choix de l’exil et l’amour de sa terre, la transmission de la culture du peuple sahraoui et la recherche de lui-même en tant qu’homme et poète, entre sauvegarder sa langue hassanya et écrire en espagnol. Dans cet entre-deux, dans cet entre-langues, Limam Boicha invente au fil des années sa « Cinquième saison », celle qui déploie à l’échelon universel, grâce à la technologie d’internet et à l’amitié, une planète poésie où tout est mouvement, faisant fi des frontières, sans rien à envier aux vents, aux nuages, aux vagues de la mer et aux dunes, car tout le vécu s’y infiltre, fabriquant à longueur de poèmes une possibilité d’identité.

Exergue

Existimos

cabalgando sobre

la grupa del tiempo.

Existimos

contra los pronósticos.

Simplemente,

existimos.

 

La quinta estación

Mi ciudad está sin localizar

en la geografía del desamparo,

aúlla bajo los escombros

de castigados valles;

sus ecos estallan

contra las murallas del silencio,

contra la impunidad de los televisores.

 

Mi ciudad tiene castillos de adobe

y vestigios de palacios

y vasijas de Cluster Bombs

y semáforos de proyectiles

y carpas con las manos alzadas

rogando justicia al más allá.

 

Mi ciudad, mi casta ciudad,

en su sueño fue violada,

sus aves emigraron

confundidas de emigración,

y en su constante penar

algunas palomas se quedaron

durmiendo la eterna siesta.

 

Mi ciudad se carcome

impregnada de miedo,

huérfana de legitimidad.

En sus estériles avenidas

deambulan militares y rebaños

de mercaderes, usureros y ojeadores

aparatos de escucha y sospecha.

 

Mi ciudad cuenta

en su pellejo

más de veinte cicatrices;

cuenta nostalgias guardadas

en las gavetas de la memoria

esperando el divino soplo

que las desempolve.

 

Mi ciudad será localizada

cuando reine

su implacable fragancia

y los cartógrafos

se acuerdan de la otra

propiedad del zumo de limón.

 

 

Ya no escucho

Ya no escucho

el paso del viento,

se han borrado las huellas

de avestruces,

y los pájaros

que anunciaban afables sucesos

bebieron las palabras

y se marcharon tras los cauces abundantes.

 

Hacia el camino contrario

fuimos nosotros

desnudos como troncos

sobre cristales rotos.

Nuestros hijos caían

de nuestros brazos

sin poder recogerlos.

 

Nuestra sangre ha llenado los cauces ausentes

y desde aquél otoño

ya no escucho

el paso de las caravanas

ni las voces de los guerreros

ni el canto de las mujeres.

Las semillas del retorno

se han bifurcado

bajo este cielo prestado.

 

 

Un beso

Un beso,

solamente un beso,

separa

la boca de África

de los labios de Europa.

 

 

Caravana

Donde se encomienda al Altísimo

la dicción de la ruta,

y se derriten ilegibles principios

sobre el crepúsculo,

y se penetra el vientre de la patria,

y se come en la unión

del estrecho territorio del cuenco,

y se camina,

y se desviste el camello de la sal,

y se duerme con el denso color

de la hipótesis del peligro,

y se murmura el hambre de la jaima,

y se vislumbra…

Y se llega.

 

Nous existons

chevauchant sur

la croupe du temps.

Nous existons

contre les pronostics.

Simplement,

nous existons

 

 

Cinquième saison

Ma ville est un non-lieu

dans la géographie de l’abandon,

elle hurle sous les décombres

de vallées mortifiées de châtiments

et leurs échos explosent

contre les murailles du silence,

contre l’impunité des télévisions.

 

Ma ville a des châteaux d’argile

et des vestiges de palais,

pour vaisselle des Cluster Bombs,

pour sémaphores des fusées

et des tentes hissées à la force des mains,

demandant justice à l’au-delà.

 

Ma ville, ma chaste ville,

en son rêve fut violée,

ses oiseaux migrèrent,

confondant les saisons.

Quelques colombes entêtées

restèrent,

dormant de l’éternelle sieste.

 

Ma ville se consume,

imprégnée de peur,

orpheline de légitimité.

Dans ses avenues stériles

déambulent les militaires et le troupeau

des marchands, usuriers et espions,

machines à écouter et suspecter.

 

Ma ville compte

sur sa peau

plus de vingt cicatrices,

compte des nostalgies enfouies

dans les coffrets de la mémoire,

elle attend le souffle divin

qui ôtera leur poussière.

 

Ma ville sera un lieu

quand régnera

son parfum implacable,

et quand les cartographes

se souviendront de l’autre

propriété du jus de citron.

 

 

Je n’entends plus

Je n’entends plus

le pas du vent

effacées les traces

des autruches

et les oiseaux

qui annoncent d’heureux événements

ont bu leurs paroles

et sont partis chercher les lits de fleuves abondants.

 

En direction du chemin contraire

nous avons été nous

nus comme des troncs

sur des verres brisés.

Nos enfants tombaient

de nos bras

impuissants à les retenir.

 

Notre sang a rempli les lits des fleuves absents

et depuis cet automne-là

je n’entends plus

le pas des caravanes

ni les voix des guerriers

ni le chant des femmes.

Les graines du retour

ont bifurqué

sous ce ciel d’emprunt.

 

Un baiser,

un baiser seulement

sépare

la bouche de l’Afrique

des lèvres de l’Europe.

 

 

 

Caravane

C’est ici qu’on s’en remet au Très Haut

pour prédire la route,

ici se dissolvent les indéchiffrables commencements

au crépuscule,

ici on pénètre le ventre de la patrie,

et on mange tous unis par

l’étroit territoire du plat commun,

ici on marche,

ici on dépouille le chameau du sel,

ici on dort dans la couleur pesante

de l’hypothèse du péril,

ici on murmure le désir de la tente

ici on l’aperçoit…

Ici on arrive.

 

En 2005, Limam Boicha, Luali Lehsan, Saleh Abdalahi Hamudi, Chejdan Mahmud, Ali Salem Iselmu, Zahra Hasnaui, Bahia Mahmud Awah, Mohamed Abdelfatah Ebnu tous nés entre 1962 et 1974 se sont rassemblés pour donner naissance à la Generación de la amistad. Ensemble, ils se sont mis à dire en poésie le Sahara occidental, leur nostalgie du désert et du passé, leur foi en un avenir sans frontières ; à rechercher leur identité, entre les exils et la lutte pour sauver de l’oubli le peuple sahraoui.

L’atelier du Tilde, maison d’édition indépendante spécialisée dans la traduction et la diffusion des littératures de langue espagnole, a publié Generación de la amistad, la première anthologie de poésie sahraouie contemporaine. Traduite et présentée par Mick Gewinner, cette édition bilingue réunit les voix de huit poètes. C’est avec l’aimable autorisation des éditeurs que nous reproduisons ici un extrait des pages consacrées à Limam Boicha, ainsi qu’une sélection de ses poèmes.

Textes et poèmes extraits de Generación de la amistad, Poésie sahraouie contemporaine, L’atelier du Tilde, 2016. Anthologie traduite (Sahara occidental) et présentée par Mick Gewinner.

 

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