31 janvier 2026
Dossier Colombie
Jenny Paola Danna-Buitrago (Institut Universitaire Área Andina, Bogotá, Colombie) et Rémi Stellian (Pontificia Universidad Javeriana, Bogotá, Colombie)

Pedro Nel Gómez
En 2022, Gustavo Fransisco Petro Urrego, homme politique se réclamant explicitement de gauche, fut élu à la présidence de la République Colombienne. Ce fut la première fois depuis de nombreuses années que la présidence de ce pays d’Amérique Latine, aujourd’hui peuplé de 53 millions d’habitants, n’était pas remportée par un parti traditionnel ancré à droite du spectre politique. Il faut remonter aux années 1930-1940 pour retrouver la trace d’un président qui, bien qu’appartenant au parti Libéral de l’époque, se prononçait en faveur de mesures inspirées du socialisme. Il s’agissait alors d’Alfonso López Pumarejo, dont le gouvernement réformiste durant deux mandats non-consécutifs (1934-1938 puis 1942-2945) était qualifié de « front populaire » par ses partisans et opposants[1].
La victoire de Gustavo Petro est d’autant plus remarquable que les partis traditionnels furent éliminés dès le premier tour, laissant la place à une confrontation finale entre un candidat de gauche se réclamant du peuple et un outsider millionnaire (Rodolfo Hernández, décédé en 2024) aux accents querelleurs et ayant fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille[2]. Gustavo Petro fut élu pour ses promesses de changement afin d’améliorer le sort de la population, dont une grande partie vit sous le seuil de pauvreté depuis des décennies ; environ 40% au moment de son élection[3]. Les projets de réforme se multiplient et concernent de multiples aspects de la société colombienne : salaire minimum, système de santé, éducation, propriété foncière, système de retraites, droits des travailleurs, régime fiscal, etc[4].
Ce dossier sur la Colombie n’a pas pour but de faire un bilan du mandat de Gustavo Petro. Il faudra encore plusieurs années pour évaluer des réformes qui pour certaines ont du mal à aboutir – notamment en raison de problèmes effarants de corruption et d’inefficacité de l’administration publique – et dont les effets attendus peinent encore à se concrétiser. Ce qui néanmoins interpelle est que l’élection de Gustavo Petro est symptomatique de la situation à bien des égards problématiques dans laquelle le pays est englué : déficiences et discriminations en matière d’éducation, faiblesses structurelles des politiques rurales, inégalités territoriales, persistance d’une spécialisation internationale essentiellement fondée sur des produits à faible valeur ajoutée… le tout sans oublier la violence générée par les groupes armés illégaux s’adonnant au narcotrafic, au pillage des ressources naturelles et au saccage de la biodiversité. Les maux frappant la Colombie sont multiples et expliquent pourquoi ce pays est en quelque sorte bloqué au sein d’un marasme socioéconomique. Ce n’est pas un hasard si un candidat à la dernière élection présidentielle soit parvenu à convaincre suffisamment d’électeurs avec ses promesses de changement, cela sous la bannière d’un « Pacte historique » qui toutefois n’est pas assuré de remporter les prochaines élections.
Ce dossier est l’occasion d’apporter un éclairage sur les faiblesses socioéconomiques de la Colombie. Les quatre articles abordent différents sujets tout en faisant ressortir le rôle fondamental des institutions en matière de développement ; en écho avec les travaux de Daron Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson, récompensés en 2024 par le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. Ce qui est en jeu, au-delà de l’opposition entre institutions « inclusives » et « extractives », c’est la capacité des élus politiques colombiens à réformer en profondeur les institutions sur le long terme afin d’éloigner le spectre d’une nouvelle « décennie perdue ». Rien qu’entre 2022 et 2024, le nombre de colombiens choisissant de quitter définitivement le pays a établi un record de 1,33 millions de personnes. Il y a dans ce chiffre un symptôme du manque d’opportunités tout comme de la violence et de l’insécurité.
L’article d’Irina España-Eljaiek illustre en quoi des institutions peuvent promouvoir des discriminations territoriales en matière d’accès aux biens publics, ce dans des régions entières du pays. Le département du Chocó, situé au nord-ouest du pays, est emblématique de cette situation. Celle-ci plonge ses racines dans le passé esclavagiste au temps de l’occupation de la Colombie par le royaume d’Espagne. La population du Chocó est majoritairement composée de descendants d’esclaves d’origine africaine. Aujourd’hui encore, cette population est sujette à un traitement discriminant sur la base des caractéristiques phénotypiques ou sociales associées à l’Afrique. Ce traitement discriminant, plus informel que formel, contrairement à l’époque de la domination espagnole, est la raison pour laquelle la population du Choco souffre historiquement d’un accès insuffisant à l’éducation, à l’eau ou à l’électricité.
L’article de Carlos Alberto Suescún Barón et Diego Alejandro Guevara Castañeda a pour thème les facteurs qui bloquent une réforme agraire visant une redistribution de la terre. Les inégalités de répartition des terres atteignent des maximums en Colombie. Pourtant, une répartition moins inégalitaire des terres génèrerait des bénéfices en termes de développement. Le blocage de plusieurs réformes agraires successives par les grands propriétaires terriens y est pour quelque chose. Toutefois, ce qui est encore plus marquant, c’est la suppression ou restructuration des organismes publiques chargés de la redistribution des terres, ainsi que d’autres mesures conçues pour stimuler la production agricole et le développement rural (par exemple l’accès à l’irrigation et l’octroi de crédits). En ce sens, une « spoliation institutionnelle » est à l’œuvre, ce jusqu’à effacer l’idée-même de réforme agraire au sein des débats publics. Les auteurs expliquent pourquoi cette spoliation institutionnelle est la conséquence de la financiarisation de l’économie et de la priorité subséquente donnée au remboursement de la dette publique avant toute considération sur le développement rural.
L’article de Manuel Enrique Pérez Martínez et de Neidy Clavijo Ponce a pour point de départ le délaissement général des zones rurales par les politiques publiques en Colombie. Les auteurs montrent comment des collectifs de femmes se sont formés pour répondre à l’absence de l’État dans les campagnes. Ces collectifs mettent en œuvre des actions locales qui ne répondent pas à une logique purement marchande mais accordent un rôle essentiel à la solidarité. La lecture sociologique des auteurs montre comment des communautés de femmes paysannes ont développé un habitus fondé sur la réciprocité et la coopération afin de construire des systèmes résilients de production alimentaire, ce en dehors de toute initiative de la part du gouvernement aussi bien au niveau central que local. En d’autres termes, l’article illustre la réponse « spontanée » formulée par des populations touchées par certaines déficiences institutionnelles.
Enfin, l’article d’Edwin López-Rivera fait référence au cas de la Colombie à la fin du 19ème siècle – début du 20ème siècle pour montrer comment un changement dans les institutions peut redéfinir certains aspects-clé du développement. Suite à la constitution politique de 1886 accordant plus d’importance au gouvernement central, la Colombie a reconfiguré les finances publiques au niveau local aussi bien en matière fiscale que budgétaire. À travers une approche historiographique, l’auteur se saisit de l’exemple du département de Cundinamara (centre du pays) afin d’illustrer comment la reconfiguration des finances publiques au niveau départemental a promu des institutions « inclusives » ayant pour but l’amélioration du système de santé pour la population. Au lieu de laisser ce système sous l’égide exclusive de l’église catholique, les instances politiques départementales se sont emparées des questions de santé publique. Elles ont impulsé la création de différentes instances, normes et règles afin d’établir des programmes sociaux sous la direction de la nouvelle administration publique.
[1] Plus d’informations dans l’article Colombia’s first leftist president? 2022 election from a historical perspective publié par Charlotte Eaton dans LSE Blogs (https://blogs.lse.ac.uk/latamcaribbean/2022/06/23/colombias-first-leftist-president-2022-historical-perspective/).
[2] Un portrait de Rodólfo Hernández (en espagnol) est disponible dans un article publié par le média colombien La Silla Vacía https://www.lasillavacia.com/silla-nacional/santanderes/una-incognita-llamada-rodolfo/.
[3] Au moment d’écrire ce texte, le pourcentage de personnes vivant sous le seuil de pauvreté s’est amélioré, se situant aux alentours de 36% selon les dernier chiffres rendus disponibles par la Banque Mondiale (https://pip.worldbank.org/country-profiles/COL).
[4] Le site “Congreso a la mano” contient une liste des projets de réforme sous le mandat de Gustavo Petro : https://congresoalamano.elespectador.com/proyecto/ (en espagnol).
11 octobre 2025
Des sociétés industrielles aux sociétés numériques
Par Pierre Bailly, Maître de conférences honoraire, Université Grenoble-Alpes.
Le développement ou la généralisation de l’industrialisation après la fin de la Seconde Guerre mondiale constitue l’aboutissement d’une mutation radicale et progressive de la production de richesses amorcée avec « la révolution industrielle » au XVIIIe siècle par le remplacement des sociétés agraires traditionnelles issues de « la révolution néolithique ». L’industrialisation, contrairement à un discours convenu, ne se confond pas avec le capitalisme, comme le démontre le socialisme soviétique, c’est plutôt l’industrialisation qui a métamorphosé le capitalisme commercial.
29 mars 2025
Une perspective historique sur le développement du secteur minier au Mexique. La réforme minière de 2023 : un premier pas dans la lutte contre l’extractivisme ?
Par Fabiola Jesavel Flores Nava, Professeure d’histoire économique, Faculté d’économie, Universidad Nacional Autónoma de México (UNAM).
La place périphérique du Mexique dans le système capitaliste mondial est très importante pour comprendre le processus historique qui a façonné les conditions de l’extractivisme néo-libéral observé dans ce pays, ainsi que les enjeux de la réforme minière mise en œuvre en 2023. Il faut en effet prendre en compte la relation systémique qui existe entre les centres de l’économie mondiale, la semi-périphérie et la périphérie. Les pays considérés comme centraux, et en particulier le pays hégémonique, soutiennent partiellement leur pouvoir par la subordination de vastes zones économiquement plus faibles, ainsi que par le contrôle de certains secteurs de la semi-périphérie, selon la logique d’accumulation du capital.
1er septembre 2024
Aujourd’hui le développement ? Mais c’est très simple : voici pourquoi et comment refonder l’Aide publique et la Gouvernance de la planète
Par Jean-Marie Cour, démo-économiste
Depuis l’instauration en 1950 de l’Aide au développement que les pays que l’on n’osait plus appeler de race supérieure devaient apporter aux autres pays que l’on baptisa alors de sous-développés, tout ne s’est pas passé comme on l’espérait. En quoi cette Aide telle qu’elle a été conçue et pratiquée depuis les années 1950 peut-elle être considérée comme responsable de l’aggravation des disparités de revenu par habitant entre les pays qualifiés de développés et les pays destinataires de cette Aide, des frustrations qui en résultent et de l’insécurité qui tend à s’étendre à l’ensemble du monde ? Ces pays développés étaient-ils arrivés au bout d’un processus appelé développement ? En quoi consistait ce développement auquel l’Aide était censée contribuer ? S’il y a eu erreur de conception et de gestion de cette Aide, d’où provenait cette erreur, et pourquoi persiste-t-elle encore aujourd’hui ?Depuis l’instauration en 1950 de l’Aide au développement que les pays que l’on n’osait plus appeler de race supérieure devaient apporter aux autres pays que l’on baptisa alors de sous-développés, tout ne s’est pas passé comme on l’espérait. En quoi cette Aide telle qu’elle a été conçue et pratiquée depuis les années 1950 peut-elle être considérée comme responsable de l’aggravation des disparités de revenu par habitant entre les pays qualifiés de développés et les pays destinataires de cette Aide, des frustrations qui en résultent et de l’insécurité qui tend à s’étendre à l’ensemble du monde ? Ces pays développés étaient-ils arrivés au bout d’un processus appelé développement ? En quoi consistait ce développement auquel l’Aide était censée contribuer ? S’il y a eu erreur de conception et de gestion de cette Aide, d’où provenait cette erreur, et pourquoi persiste-t-elle encore aujourd’hui ?
1er juillet 2024
Les spécificités du modèle de Kaldor-Thirlwall dans l’analyse de la croissance économique
Par Monzon Traoré, docteur en économie
L’approche en termes de croissance endogène analyse les différences de niveau et de croissance de revenu entre pays, en fonction de leurs différences de productivité et de quantités d’inputs. Cependant, elle n’explique pas pourquoi les quantités d’inputs augmentent et pourquoi cette augmentation diffère d’un pays à l’autre. Elle ne tient pas compte non plus de l’interdépendance des inputs dans le processus productif.
Malgré le mérite de la théorie keynésienne traditionnelle de faire apparaître l’interdépendance entre les inputs dans la production par la demande effective, elle limite la cause des inégalités de revenu aux différences de capacité entre États à augmenter cette demande effective. Or, les dépenses publiques ne représentent la composante autonome de la demande effective qu’en économie fermée. Aussi, les ressources de l’État dépendent elles-mêmes de la dynamique de l’activité économique. Une description plus satisfaisante du processus de croissance doit donc tenir compte à la fois de la dynamique de l’activité économique et de l’ouverture aux échanges extérieurs. C’est à cette double exigence que le modèle Kaldor-Thirlwall, désigné désormais par le modèle K-Th, s’attache à répondre en spécifiant deux contributions significatives à la théorie de la croissance.
1er avril 2024
Vers un « monde en commun(s) » ? L’aide publique au développement au prisme des « communs » pour répondre à la crise socio-environnementale
Par Antoine Mazas, doctorant, Université Grenoble Alpes, laboratoire PACTE
Introduction
Au cours des dernières années, plusieurs universitaires et intellectuels africains de premier plan ont appelé à penser le développement au prisme des « communs » (Nubukpo, 2022 et Mbembe, 2022). Il s’agirait de promouvoir un développement plus endogène, s’appuyant sur les ressources propres au continent ainsi que sur les communautés, par opposition à des modèles importés par les institutions internationales et les financeurs.
L’approche par les « communs » s’appuie sur les travaux de l’économiste et politiste Elinor Ostrom (prix Nobel d’Economie en 2009), qui développe l’idée qu’une communauté d’individus peut mettre en place des règles vertueuses de gestion d’une ressource partagée. Cette ressource, qui forme un « commun » avec la communauté qui la gère, peut être naturelle (comme une nappe phréatique, une forêt ou un cours d’eau), mais aussi immatérielle (c’est le cas des communs numériques, comme les plateformes collaboratives ou les logiciels libres). En économie, cette approche crée un champ de recherche à part entière, en ouvrant la possibilité d’une troisième voie, voire d’hybridations, à l’alternative de la gestion privée par le marché ou publique par l’État.
1er décembre 2023
Défis environnementaux, Communs et re-légitimation de l’État
par Yves Achille et Alain Dontaine, enseignants à l’Université Grenoble Alpes
Comment lutter contre la mondialisation actuelle et ses dérives ? Quelles sont les logiques qui ont précipité la crise majeure, à la fois économique, sociale et environnementale, que nous vivons aujourd’hui ? Dans notre ouvrage Mondialisation et exclusions, au croisement de l’économie et de la géopolitique, nous avons mis au jour les processus qui ont abouti à l’impasse actuelle de notre monde. Dans Construire un autre monde. Une réponse par les Communs globaux nous avons montré que la lutte contre la mondialisation néolibérale et ses effets dévastateurs nécessite une réorganisation profonde de la société, dont une réponse par les Communs Globaux. Il est en effet impérieux de penser une réappropriation de l’État, afin d’inventer de nouveaux outils démocratiques, à partir de la généralisation des Communs et de leur articulation du local au global. Cet article présente les conclusions de ces deux ouvrages parus en 2023.
1er octobre 2023
Émergence, Semi-Périphérie et reconfiguration de la gouvernance commerciale multilatérale : Vers une nouvelle Économie politique des rapports Nord-Sud ?
par Mehdi Abbas, Maître de conférences, Université Grenoble Alpes, laboratoire PACTE-CNRS
L’émergence de nouvelles puissances économiques s’apparente à un processus contradictoire, toujours en cours, de semi-périphérisation des rapports économiques internationaux. Cette différenciation est porteuse d’une reconfiguration des rapports structurels et institutionnels avec les Centres. Les négociations commerciales multilatérales de l’OMC sont un des « lieux » de cette reconfiguration qui prend forme au travers des débats sur la fin de l’auto-qualification au statut de pays en développement dans le système commercial multilatéral. L’article développe la proposition selon laquelle la question de l’auto-qualification est révélatrice des transformations structurelles et institutionnelles des rapports concurrentiels Nord-Sud. Puisque l’auto-qualification donne accès au traitement spécial et différencié, sa contestation par les Centres constitue le levier d’une rénovation de ce traitement spécial et différencié qui, à son tour, est porteuse d’une évolution des modalités de gouvernance des rapports Nord-Sud.
1er mai 2023
Thématique Tunisie
À l’occasion du soixante-septième anniversaire de l’indépendance de la Tunisie, Informations et commentaires : le développement en questions propose une thématique présentant quelques problématiques auxquelles fait face l’économie tunisienne.
Dès sa sortie de la « nuit coloniale », l’économie tunisienne engage un processus de développement et de modernisation. Une première séquence faite de planification, de volontarisme étatique, de nationalisation et de protection vis-à-vis de la concurrence internationale fonde le compromis développementaliste des premières années de la présidence de Habib Bourguiba (1957-1987). Ce compromis connaît une réévaluation importante au début des années 1970 alors qu’il marquait un début de blocage. La Tunisie s’ouvre alors au libéralisme et à l’économie de marché. Si, dans un premier temps, cette réévaluation relance l’économie, elle va vite se gripper ne permettant pas le dépassement des déséquilibres structurels de l’économie tunisienne, qui paramètrent aujourd’hui encore, son développement : niveau élevé d’inemploi, inégalités territoriales et sociales, endettement public. La seconde séquence débute après le coup d’Etat du 7 novembre 1987. La présidence de Zine Elabidine Ben Ali (1987-2011), sous la contrainte d’un plan d’ajustement du FMI ratifié en 1986, engage l’économie résolument sur la voie du libéralisme et du libre-échange au service du développement d’une industrie d’exportation de produits intensive en main-d’œuvre. Cette deuxième séquence permet de baisser le taux d’endettement du pays, restaure sa crédibilité auprès des bailleurs de fonds, améliore le taux de croissance nominal. En revanche, le taux de chômage et les inégalités sociales et territoriales augmentent au point qu’à partir de la fin des années 1990, la croissance devient excluante du fait d’une économie politique de la prédation qui s’est consolidée dans les dernières années du pouvoir de Ben Ali. Les contradictions du « miracle économique tunisien »[1] finiront par devenir ingérables conduisant au renversement du régime Ben Ali. S’ouvre, dès lors, une troisième séquence, toujours en cours, caractérisée par de nombreuses incertitudes et contingences tant internes, régionales qu’internationales. Elle se caractérise surtout par l’absence d’un réel projet de développement et l’impossibilité des différentes composantes du système national d’économie politique tunisien de définir un nouveau compromis développementaliste. Les années post-changement de régime (2011-2023) auront exacerbé les déséquilibres structurels : déficit jumeaux, endettement à hauteur de 80 % du PIB, chômage massif (15,2 % selon le taux officiel, le double si on y inclut les femmes, l’informel et le salariat journalier), à quoi s’ajoute, désormais, une inflation à 15 % suite à la crise de la COVID et à la guerre en Ukraine, mais surtout en raison des insuffisances de l’appareil productif tunisien.
1er avril 2023
Le travail au coeur des transformations du capitalisme
Par Pierre Bailly, Maître de conférences honoraire, Université Grenoble-Alpes
Les évolutions, en cours, des emplois et du travail perpétuent cette propension inhérente au capitalisme à bouleverser en permanence les conditions de production et de travail pour assurer sa perpétuation et son expansion. Après des siècles de transformations technologiques indéniables des sociétés paysannes, la structuration des capitalismes dans quelques pays de l’Europe occidentale des villes italiennes et flamandes à la France et la Grande-Bretagne (Pomeranz, 2010) accélère le rythme des changements des activités productives et corrélativement les organisations sociales. Les sociétés paysannes se transforment graduellement en sociétés salariales, le travail salarié devient la norme de l’activité. Pour n’en rester qu’aux mutations depuis la Révolution française, la transformation des structures des activités en France se traduit par une régression des actifs ruraux principalement dans l’agriculture auxquels se substituent tout d’abord les actifs urbains de l’industrie des villes moyennes, eux-mêmes remplacés par les actifs métropolitains des services (Institut national de la statistique et des études économiques, 1991).
La croissance du salariat et de la population active déforme la structure des emplois. L’importance des catégories d’emploi des classes moyennes s’accroit au détriment des catégories populaires et des indépendants. Entre 2006 et 2021, la part des «cadres supérieurs » passe de 15,7 à 21,6 % des emplois, celle des « professions intermédiaires », augmente de 23,1 à 24,7 %, soit environ 46 % des emplois, soit une part analogue à celles « des personnels d’exécution » (ouvriers, employés) ou 45,3 % (dont 61 % sont qualifiés). L’importance des indépendants se stabilise autour de 6 % (en partie avec l’expansion des autoentrepreneurs), des agriculteurs exploitants se confirme.
La modification des emplois s’accompagne de la part grandissante des activités de services, un phénomène général comme l’indiquent les données européennes.La réduction des activités agricoles et industrielles, l’importance des emplois de type «classes moyenne » entraîne une plus grande abstraction des tâches. Cette évolution témoigne d’une progression de l’usage des dispositifs numériques associée à une demande croissante de formation, de qualification et de compétence. La rapidité des transformations explique, pour partie, les difficultés d’employabilité d’une partie de la population en âge de travailler. Les transformations actuelles du capitalisme, de la géoéconomie mondiale, du travail et de son organisation ne constituent qu’un nouvel avatar des bouleversements productifs rapides, au plan historique, depuis son apparition au XVIIe siècle.
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1er octobre 2022
D’un acteur masqué à l’interprète sans fard d’un agenda caché : un examen rétrospectif des relations du Japon avec l’Afrique sous influence croissante de la Chine
par Eiichi Yoshida, Professeur, École supérieure d’études culturelles et sociales urbaines, Université Municipale de Yokohama.
(Traduit de l’anglais par la rédaction)
I. Introduction
Les relations du Japon avec les pays africains ont consisté à s’assurer un accès aux ressources de l’Afrique tout en constituant un marché pour les exportations japonaises ainsi qu’un marché lié à l’aide. En d’autres termes, on peut estimer que ces relations ont été entretenues durant de nombreuses années en parallèle avec une diplomatie de l’aide au développement afin de renforcer la base économique nationale.
Par exemple, l’Ouganda et la Tanzanie, pays bien connus pour leur production de coton à fibres longues, étaient importants pour le Japon, car le Japon fut dans le passé un grand exportateur de textiles et de vêtements. Le gouvernement japonais était profondément conscient de la nécessité de sécuriser ses ressources et de diversifier son approvisionnement, tirant en cela les leçons de son expérience en temps de guerre. Ainsi, le Japon utilisa dès le début de l’après-guerre ses méga conglomérats commerciaux, les Sogo-Shosha, pour mener des explorations minières à l’étranger en coopération avec des organisations nationales telles que la Japan National Oil Corporation et la Metal Mining Agency. En Afrique, la société japonaise Nikko investit directement dans les mines de cuivre de Musoshi dans la Copperbelt (« ceinture de cuivre ») du Zaïre en 1968. Mais la persistance de troubles politiques dans la région rendit impossible d’expédier le minerai depuis Benguera en Angola, alors Nikko essaya d’utiliser le port de Nacala au Mozambique, mais là encore, les troubles politiques au Mozambique même, rendirent les expéditions difficiles, entraînant d’énormes pertes, et finalement le Japon jeta l’éponge en 1983. On estime que l’une des raisons pour lesquelles les investissements japonais dans les ressources minérales n’ont pas progressé depuis en Afrique tient aux pertes majeures subies en raison de ces troubles politiques.
Cependant, l’Afrique reste un partenaire important pour l’approvisionnement sur le long terme en ressources minérales ; Actuellement, selon la Japan Oil Gas and Metal National Corporation[ii], les ressources de l’Afrique subsaharienne représentent une part importante des importations de certains minéraux, avec 35% des importations de chrome provenant d’Afrique du Sud, 46% du palladium d’Afrique du Sud, 12% du minerai de zirconium du Sénégal, 31% du ferrochrome à haute teneur en carbone d’Afrique du Sud, 71% du minerai de manganèse d’Afrique du Sud, 79% du platine d’Afrique du Sud et 17% du ferro-vanadium d’Afrique du Sud (données de 2019). L’industrie japonaise est fortement dépendante, en particulier de l’industrie minière sud-africaine. Cette dépendance à l’égard de l’Afrique du Sud n’a pas fondamentalement changé depuis la période de l’apartheid ; Le platine et le palladium sud-africains sont devenus les matières premières les plus importantes des catalyseurs d’automobiles, lorsque se sont renforcé les réglementations en matière de gaz d’échappement à partir de la fin des années 1970, cet approvisionnement constituant un aspect crucial de la mondialisation de l’industrie automobile japonaise dans les années 1980 et 1990.
En outre, certains secteurs industriels domestiques au Japon furent encouragés en tant que fournisseurs de produits destinés à l’aide internationale. Des projets pour distribuer des pesticides et des engrais en Afrique furent mis en œuvre, au nom de l’aide aux pays bénéficiaires pour stimuler leur production alimentaire. Dans les années 1960 et 1970, l’industrie chimique japonaise, qui avait une capacité de production excédentaire, fut relancée par la création de ce marché d’aide, la fourniture de ces produits étant réservé à l’industrie japonaise. Et les Sogo Shosha japonais, ces conglomérats commerciaux disposant de bureaux dans les pays destinataires, étaient des fournisseurs éligibles pour soumissionner à ce mécanisme, qui constitua ainsi un projet majeur en soutien aux exportations des industriels japonais de la chimie vers les pays bénéficiaires.
Ces anecdotes historiques révèlent un concept antérieur de l’aide japonaise à l’Afrique qui s’est maintenu jusqu’à récemment, mais qui s’est modifié rapidement au cours du nouveau millénaire en raison de la rapide expansion économique de la Chine et de son importance pour le développement de l’Afrique. Il s’agit, plus précisément, de la progression rapide du commerce d’importations de ressources naturelles qui a favorisé la croissance accélérée de la Chine, de l’augmentation rapide de ses exportations avec une compétitivité-prix élevée, et de l’essor rapide de sa coopération au développement en Afrique.
Dans la partie suivante, cet article examine les changements de la politique japonaise principalement en Afrique subsaharienne avant et après l’expansion de la présence chinoise en Afrique, en s’intéressant à la mise en place de la conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique, la TICAD, et à la transformation des débats dans ce forum, avec en particulier la participation du secteur des affaires japonais pour y inclure sa propre stratégie pour l’Afrique.
1er juillet 2022
Dossier:
Algérie 1962-2022. Les contradictions du processus d’édification d’une économie nationale
Présentation du dossier par Mehdi Abbas
Il y a soixante ans (juillet 1962), l’Algérie accédait à son indépendance. La jeune nation en formation engageait un processus de développement économique, social et politique d’une ampleur inégalée face aux destructions et désarticulations massives produites par 132 années de colonisation et 8 ans de guerre.
Tout processus de développement, c’est-à-dire d’industrialisation, est un processus contradictoire de transformation des rapports sociaux au service de la formation d’un appareil industriel autonome. L’Algérie n’y échappe pas, offrant ainsi une expérience contrastée, exemplaire et contradictoire que les contributions de ce dossier restituent.
Expérience contrastée, face à l’immensité de la tâche d’édification d’une base autonome d’accumulation, des progrès sociaux et infrastructurels réalisés (éducation, santé, niveau de vie), mais avec de nombreuses zones d’ombre (démographie, agriculture, emploi, égalité des genres, désindustrialisation, déforestation, développement urbain anarchique). Expérience contrastée car entre 1970 et 2020, l’Algérie a investi (formation brute de capital fixe) deux fois plus que le Maroc et quatre fois plus que la Tunisie. Or, ces pays voisins ont enregistré des taux de croissance plus élevés. Expérience contrastée d’édification d’un État qui débouche sur de très nombreux et profonds problèmes de gouvernance au point d’éroder la légitimité même de l’institution étatique au-delà de la crise du « régime » ou du « système ».
Expérience exemplaire de l’écart entre un modèle de développement – l’industrialisation par les industries industrialisantes – et la stratégie mise en œuvre pour le réaliser. Exemplaire des problèmes de rupture avec les structures de l’héritage colonial, pas seulement français, mais également ottoman, ce dernier étant sous étudié et très peu documenté. Expérience exemplaire de par les questionnements qu’elle suscite : une économie pétrolière peut-elle « réussir » sa diversification ? Plus fondamentalement, une économie pétrolière est-elle réformable et à quelles conditions sociales et d’économie politique ? Quels dispositifs institutionnels seraient à même de garantir le passage d’un usage improductif de la rente à un usage productif ? Est-il possible de rompre avec les schémas de spécialisation intensifs en ressources, dont la permanence sur plus de deux siècles est notable ?
Expérience contradictoire d’une ambitieuse politique de développement volontariste fondée sur les ressources en hydrocarbures, la machine-outil et l’étatisme (1962-1992) puis sa déconstruction méthodique (1992-2022). Ces soixante années ne seraient-elles pas les deux phases d’un cycle d’économie politique, dont le point bas de retournement n’est toujours pas atteint, de construction-déconstruction d’un régime d’accumulation ? Expérience contradictoire qui, malgré des indicateurs socioéconomiques globalement satisfaisants, génère un « développement mécontent » au sein d’une jeunesse (30 % de la population est âgée de 19 à 25 ans et 54 % est âgée de moins de 30 ans) qui, dans son immense majorité, rêve d’ailleurs. Expérience contradictoire de construction d’un rapport au monde au travers de politiques protectionnistes, suivie d’une libéralisation imposée par le FMI en 1994, d’un isolement forcé entre 1992-2005 puis d’une exposition irréfléchie et excessive à la concurrence marchande au profit de certains groupes sociaux domestiques. Contradiction de la construction d’un rapport au marché mondial tout à la fois source de modernisation, de réaction conservatrice et de fermeture de l’ordre social.
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