Sahara occidental : la vie dans les camps de réfugiés

Philippe Leclercq[1]

 

I&C 176C’est entre la fin de 1975 et le début de 1976, lorsque le Maroc a commencé à bombarder, au napalm et au phosphore blanc, les camps sahraouis, particulièrement à Tifariti et Guelta Zemour, que les Sahraouis se sont enfuis de leur territoire. Ils ont entrepris une longue marche dans le désert … à dos de chameaux, à pieds, en camion.

À l’issue de ce voyage de plusieurs centaines de kilomètres, les familles sont arrivées à proximité de la Willaya de Tindouf, au sud-ouest de l’Algérie. Ce pays met alors à leur disposition un territoire d’environ 6 000 km2, sur lequel ils jouissent d’une autonomie totale. Ils seraient désormais environ 150 000 à vivre dans ces camps de réfugiés.

Si, au départ, ils ont installé leurs tentes (khaïma) dans deux premiers campements (Tifariti et Umdraiga), l’afflux constant de nouveaux réfugiés a nécessité la création de nouveaux lieux et ils vivent désormais dans 5 camps ; ils ont repris les noms des villes du territoire occupé : après les premiers, Nebka et Boukraa sont venus El Aaioun puis Smara, Ain Belegraa qui est désormais Dajla et Aousserd (après 1986) ; récemment, le campement initialement dédié à l’école pour femmes du 27 février est devenu Boujdour. Le camp de Rabuni est essentiellement administratif et regroupe les différents ministères. Il faut ajouter deux infrastructures en dehors des campements : l’école du 9 juin et celle du 12 octobre.

Ces « willayas » (préfectures) sont divisées en 6 (maximum) « daïras » (villes) elles-mêmes divisées en « hayys » ou « barrios ». Les willayas sont gérées par des wallis (préfets) et chaque daïra par un (une) maire. Ceci pour expliquer que l’ensemble est administré et, donc, transposable une fois l’indépendance acquise ! Les Sahraouis n’ont ainsi plus à prouver leur capacité à gérer un État ; nous y reviendrons.

Ainsi une famille sahraouie peut habiter dans le barrio 2 de la daïra de Tifariti à Smara ou au barrio 1 de la daïra du 27 février à Boudjour.

Cette famille passe la majeure partie de son temps dans la tente d’environ 20 m2. Ces tentes sont au milieu de l’habitation ; celle-ci est complétée par des pièces en « dur », des briques de sable compressé … qui a le désavantage de ne pas résister à l’eau … et donc à la pluie qui peut être diluvienne (cf. en octobre 2015 où des milliers de Sahraouis se sont retrouvés sans toit). Ces pièces sont la cuisine, la chambre (quand on ne dort pas dehors !), les sanitaires.

C’est sous la tente que le visiteur sera accueilli avec chaleur pour y partager le thé. On est assis par terre et des coussins améliorent le confort lors de ces dégustations. Les « portes » de la tente sont alternativement ouvertes en fonction du soleil et du vent ! Lors du premier accueil, la coutume veut que la maîtresse de maison vous asperge de parfum, en signe de bienvenue.

La majeure partie des familles élève des chèvres pour le lait et la viande. Plus rarement, il y a aussi l’élevage de chameau. Celui qui était utilisé comme moyen de transport dans le désert … quand les Sahraouis pouvaient se déplacer sur leurs terres !

Les enfants vont à l’école de la ville ; depuis peu, certaines écoles y enseignent le français, en plus de l’arabe et de l’espagnol.

Les Sahraouis utilisent des « médecines traditionnelles » mais des dispensaires sont ouverts dans chaque ville ; un hôpital soigne les malades dans chaque willaya ; ses médecins sont formés à Cuba.

Il est important de constater que les soins et l’éducation de la population ont toujours été des axes privilégiés dans l’organisation de la vie des Sahraouis, même durant leur exode ! Lors des étapes, les deux premières tentes installées étaient consacrées à ces domaines.

L’organisation des camps repose es-sentiellement sur la présence des femmes ! Elles sont, par exemple, omniprésentes dans la répartition des aides alimentaires internationales. Les hommes s’occupent davantage du commerce, des travaux de construction ou … sont militaires !

Toutes les femmes sahraouies portent des melfa, le vêtement traditionnel, que l’on trouve également en Mauritanie. Ce sont de longs ensembles de tissu coloré qui les couvre des pieds à la tête. Sous ces melfa, elles portent, assortis, sweet, leggin ou jdan. Cette féérie de couleurs est complétée, lorsqu’elles sortent, par des gants assortis et de larges lunettes de soleil ! Tout pour ne pas être exposée !

Les hommes, une fois qu’ils ont quitté le treillis, mettent des dra’a, longue chasuble bleue ou blanches en fonction des événements (représentation, fête…). Ces deux vêtements sont très utiles pour les « figures », lorsqu’hommes et femmes dansent lors des mariages ! Cet événement rassemble largement familles et amis et est prétexte à de grandes fêtes durant lesquelles la musique sahraouie résonne tard dans la soirée.

Ayant tout perdu dans leur fuite il y a quarante ans les Sahraouis ont néanmoins conservé leur culture. Des artisans poursuivent la fabrication d’objets en os, en cuir (chameau) ou en bois. Désormais ils « récupèrent » aussi les pièces métalliques (bracelets, bagues…). On trouve aussi une coopérative de femmes qui fabrique dela céramique au campement de El Aaioun ! La ministre de la culture a coutume de rappeler que « la culture est une arme de résistance » pour les Sahraouis.

Les Sahraouis proposent de grands rendez vous annuels dans le domaine sportif ou culturel. Ainsi, avec l’aide espagnole et italienne, ils seront, le 28 février 2017, au 17ème marathon (plusieurs centaines de coureurs pour, en réalité, quatre compétitions : marathon, semi-marathon, 10 000 mètres et 5 000 mètres, dans le désert, à travers les différentes willayas). Tous les fonds collectés sont alloués aux projets de développement du sport dans les camps. Il y a également, en octobre, le festival international du cinéma « Fi-sahara » ; ce qui a d’ailleurs favorisé la création d’une école de cinéma au campement de Boujdour. Voilà pour les principales manifestations ; sans oublier le nouveau salon de l’artisanat et la fête nationale, le 27 février.

Plusieurs campements ont des bibliothèques (et même itinérante : Bubisher) à disposition des élèves… mais pas qu’eux ! Si les livres étaient jusqu’à présent en espagnol, désormais, on y trouve également de la littérature française.

« Crise économique » oblige, l’aide inter-nationale diminue d’année en année ! Mais, en plus de l’aide alimentaire acheminée par les associations caritatives et les organisations internationales, chaque campement a son « market » où on trouve… à peu près tout…mais pas tout le temps. Ça va de la bassine en plastique à la viande de chameau en passant par les tissus pour les melfas ou les recharges pour téléphones portables. Si les organisations humanitaires approvisionnent en fruits et légumes (Triangle GH, Oxfam, deux fois par mois), les boutiques ouvrent en fin d’après-midi, quand la température commence à descendre. Depuis peu, quelques Sahraouis cultivent quelques légumes. Les commerçants s’approvisionnent essentiellement en Mauritanie et en Algérie. Malgré tous ces efforts, des carences alimentaires sont constatées chez les enfants et, vu d’Europe, le manque de dentiste est évident.

Il y a donc bien peu d’argent qui circule… il vient de l’aide des familles à l’étranger mais également par ce que dépensent les délégations qui se rendent sur place au long de l’année. Il en est ainsi à chaque manifestation internationale telle que le « Sahara marathon », le festival du cinéma « Fi-Sahara » ou des centaines de personnes passent plusieurs jours, hébergées par les familles ! Quelques emplois sont aussi rémunérés par l’étranger : instituteurs, personnel de santé… mais très faiblement !

Mais ne nous leurrons pas, les conditions de vie sont très difficiles… En été, la température monte régulièrement à 50° ! Et il y a le vent sec, parfois chargé de sable. L’approvisionnement en eau, et surtout en eau potable, reste problématique ! Ce qui engendre des problèmes de santé. En effet, si plusieurs campements (ou parfois seulement des daïras dans des willayas) ont accès à l’eau de nappes via des canalisations, d’autres sont livrés plusieurs fois par mois par camion citerne. Là, il faut stocker l’eau à proximité de chaque tente dans de grandes poches en toile ou dans des fûts métalliques. Exposés aux températures extrêmes, on comprend les difficultés à la consommer ! Reste l’eau en bouteille plastique… et les déchets générés ainsi ! Récemment, un Sahraoui a eu l’idée de valoriser ces bouteilles vides : il a construit une maison avec des bouteilles remplies de sable, ce qui, en même temps, constitue une isolation plus efficace que les briques en sable.

Revenons à l’enseignement ! Les enfants vont à l’école maternelle dès l’âge de 3 ans, dans toutes les daïras. À partir de 6 ans, ils sont à l’école jusqu’à 11 ans. Si la langue des Sahraouis est le hassanya, on y enseigne l’arabe et l’espagnol.

Depuis 2014, des étudiants sahraouis se destinent à l’enseignement du français. Et ainsi, en 2016, quelques classes bénéficient également de cet apprentissage.

Le lycée Simon Bolivar est un internat mixte édifié à proximité du camp de Smara. Son fonctionnement est cofinancé par le Venezuela.

Lorsque des élèves souhaitent poursuivre leurs études, ils sont accueillis dans des pays amis. Alger ou Mostaganem en Algérie par exemple ou Cuba pour la médecine. Dans ce dernier cas, il n’est pas rare qu’un Sahraoui quitte sa famille pour les 6 années de ses études.

Au sujet de la santé, si on note un hôpital par willaya, en complément, de nombreuses daïras disposent d’un dispensaire. Le Ministère de la santé a également ouvert des centres pour personnes handicapées. Il y a une exception qui échappe au service public, c’est le centre Castro à Smara. L’établissement accueille 68 personnes porteuses de handicaps (physiques et/ou mentaux) de 6 à 32 ans. Tous les 3 mois, les patients restent dans  leurs familles durant dix jours (vacances). Un travail régulier est mené avec les familles qui sont invitées à rencontrer l’équipe pédagogique ; les intervenants se rendent également dans les familles pour, dans le cadre du programme, y visiter les élèves.  Monsieur Castro travaille de manière indépendante ; s’il n’est pas « contrôlé », les organisations admettent néanmoins la pertinence de ses résultats !

Au fur et à mesure des voyages, on découvre le monde associatif… l’Ujisario (Union de la jeunesse sahraouie) qui met en place des actions dans les différentes willayas en direction de publics spécifiques, enfants, étudiants, femmes, l’Afrapedesa (familles de prisonniers et de disparus, pour la paix), Nova (créé contre la violence), l’Ues (étudiants), l’Aspecf (association sahraouie pour la promotion des échanges culturels avec le monde francophone), l’association « Cri » (contre le mur) qui regroupe des jeunes des territoires libéré et occupé (chants, danses, slogans patriotiques et installation de khaïmas des deux côtés du mur).

Concernant l’organisation politique, les députés sont désormais élus pour 4 ans ; les préfets sont désignés lors du Congrès. Les ministères existent dans tous les grands domaines (éducation, santé, énergie, jeunesse et sport, eau, affaires sociales et de la promotion de la femme…).

Ainsi, comme on a pu le constater cette année après le décès, le 31 mai, de Mohamed Abdelaziz, le Président est désigné lors d’un Congrès des représentants sahraouis ; il est aussi le Secrétaire général du Front Polisario. Ce parti politique est le seul… et vu de l’étranger, ça peut surprendre mais il faut se souvenir que la République est jeune. Des revendications de la jeunesse qui souhaite en découdre avec l’occupant apparaissent mais d’autres militent pour la paix, comme ceux de Nova.

En tout cas, tout est prêt pour administrer un État et les Sahraouis ont largement démontré leur capacité à gérer. Il faut juste que l’ONU mette en place ce qui est nécessaire au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes via un référendum d’autodétermination.

Note:

[1] Président de l’Association de solidarité avec le peuple sahraoui (APSO), Lorraine

Site : https://aspslorraine.wordpress.com

 

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