Les efforts pour préserver la culture sahraouie : maintenir la langue, l’identité et la communauté malgré les politiques d’intégration et l’exil

Tara F. Deubel[1]

I&C 176Pour les Sahraouis au nord-ouest de l’Afrique, vivre dans l’incertitude est devenu insupportable. Jusqu’à aujourd’hui, ils ont enduré pendant quarante années les effets de l’impasse politique entre le Maroc et le Front Polisario au sujet du devenir du territoire du Sahara occidental. Les populations sahraouies ont été prises dans les différentes luttes résultant de ce très long conflit. Depuis l’éclatement du différend qui a fait suite au retrait espagnol de ce territoire en 1975, à l’annexion marocaine et à l’établissement en 1976, en Algérie, de la République arabe démocratique sahraouie (RASD) en exil[2], une incertitude politique permanente, des ruptures sociales, des transformations économiques et un changement culturel ont affecté les Sahraouis. La plupart de ceux-ci résident au Sahara occidental sous contrôle marocain, dans les zones non concernées par ce différend au sud du Maroc, dans les camps de réfugiés administrés par la RASD en Algérie, en Mauritanie, ou dans d’autres lieux hors d’Afrique du Nord, où de nombreux Sahraouis ont fini par émigrer à la recherche de meilleures opportunités et de la stabilité. Dans les camps de réfugiés la lassitude des donneurs est la source d’un défi pour le soutien à long terme d’une population hautement dépendante de l’aide internationale. Au fil du temps les jeunes réfugiés perdent le sentiment d’attachement à la mère patrie que leurs parents et grands parents ont dû fuir. Les jeunes réfugiés doivent faire face à des choix qui souvent impliquent de longues périodes passées loin de leurs familles restées dans les camps. De l’autre côté de la barrière politique qui partage le Sahara occidental, les Sahraouis bénéficient de meilleures conditions de vie et de meilleures opportunités d’étude du fait des initiatives de l’État marocain en faveur du développement ainsi que des avantages économiques résultant de leur participation à un grand État-nation stable. Cependant l’arrivée, depuis plusieurs décennies, des migrants marocains, venus du nord, a conduit à de nouveaux défis pour les Sahraouis qui sont devenus minoritaires dans leur propre territoire puisque leur part dans l’ensemble de la population diminue sous l’effet de l’installation de migrants marocains dans la région.

Compte tenu de la complexité de la situation politique la question posée ici porte sur l’intégrité culturelle et linguistique d’une population aux prises avec, d’un côté, les politiques marocaines d’intégration et, de l’autre, la vulnérabilité du statut de réfugié des citoyens de la RASD. Comment font ces populations sous pression pour conserver et promouvoir un travail de préservation de leur culture alors qu’elles subissent une situation persistante d’occupation et d’exil ? Cette brève introduction qui montre la perpétuation d’un héritage culturel et d’une identité sahraouis face à l’instabilité politique résulte de mon expérience fondée sur des recherches ethnographiques conduites sur des populations sahraouies en Afrique du nord-ouest depuis 2006[3]. D’un point de vue anthropologique, cette lutte a émergé comme constituant l’une des principales sources de tension dans la vie actuelle des Sahraouis quelque soit leur âge, quelques soient les régions où se sont réfugiées les populations sahraouies et quelques soient les lieux où ils résident, à l’intérieur ou hors de leur territoire d’origine. Cet article se concentre sur trois dimensions centrales des efforts accomplis pour promouvoir la préservation d’une culture que j’ai pu observer dans plusieurs communautés sahraouies :

– le maintien de l’usage de la langue hassanya et la résistance à l’assimilation linguistique ;

– la préférence pour l’usage d’un habillement traditionnel sahraoui afin de marquer une identité ethnique ;

– la production et la circulation d’expressions artistiques sahraouies, spécialement de forme musicale ou de poésies non écrites, et leur large diffusion dans les espaces publics à partir des festivals culturels.

Cette manière de préserver la culture sert à la fois de stratégie pour résister à l’assimilation et à maintenir un sens de l’autonomie sahraouie dans des domaines publics et privés de la vie de ces populations. En conclusion je mettrai l’accent sur le besoin urgent de promouvoir et d’étendre les efforts actuels de protection de l’héritage sahraoui pour les générations futures.

La préservation de la langue hassanya

Le maintien de la langue d’origine est le pilier central de la préservation d’une culture. C’est à travers des formes linguistiques qu’une mémoire sociale et historique est possible. Une spécificité culturelle prend forme dans la richesse des mots spécifiques, des expressions, des noms et des formes d’art verbal qui parlent à la conscience historique des Sahraouis. La langue également enregistre la mémoire collective des modes de vie sahariens, construits à partir du pastoralisme nomade, de l’affiliation à une tribu, de la pratique de la religion islamique, et des coutumes sociales de respect mutuel et d’une exceptionnelle générosité qui favorise la survie dans l’environnement âpre du désert avant que le mouvement de sédentarisation de grande ampleur ne développe la vie urbaine dans les années 1970.

Parlé en Mauritanie et dans différentes régions de l’Algérie, du Maroc, du Mali et du nord du Niger, le hassanya est un dialecte arabe, introduit en Afrique du nord par les tribus Beni Hassan venues de la Péninsule arabique à partir du XIème siècle. Ces Beni Hassan parlant le hassanya sont entrés en contact avec la population indigène de la région parlant le zenaga, un dialecte berbère qui n’est plus utilisé de manière importante aujourd’hui[4]. Le vocabulaire hassanya reflète ce syncrétisme linguistique hérité par l’usage préservé de certains mots comme le nom donné aux griots (iggiw au singulier et iggawn au pluriel) et à leurs instruments à corde traditionnels, le tidinit (le luth) et le ardin (la harpe), ce qui montre l’influence du style de musique des groupes sud sahariens étendue à toute l’Afrique de l’Ouest[5].

Le hassanya continue aujourd’hui d’être employé comme première langue parlée par les Sahraouis vivants au Maroc, au Sahara occidental et dans les camps de réfugiés. Cependant un haut degré de mélange linguistique s’est produit au cours des dernières décennies du fait que les Sahraouis sont de plus en plus fréquemment exposés aux formes algérienne et marocaine de l’arabe dialectal (darija) qui ont, au fil du temps, altéré le vocabulaire, l’accent et la prononciation du hassanya. De plus, les allers et retours de l’un à l’autre des dialectes arabes se produisent plus fréquemment car les locuteurs hassanya sont souvent obligés de communiquer et de conduire leurs affaires commerciales et administratives en employant d’autres dialectes. Dans les camps, des marchands algériens de la région de Tindouf ont monté de petites affaires dans ces camps depuis que la RASD a permis la mise en place d’une économie monétarisée en 1991[6]. Dans la partie du Sahara occidental sous contrôle marocain, des marchands marocains sont venus des régions du nord et ont pris le contrôle de l’économie locale à El Aayun  et dans d’autres villes, augmentant ainsi le besoin pour les Sahraouis d’utiliser quotidiennement l’arabe marocain courant (AMC) pour communiquer. C’est aussi vrai pour les Sahraouis vivant dans les régions du Sud marocain où prédomine l’usage de l’AMC.

De plus, des Sahraouis que j’avais interviewé au cours d’une recherche à El Aayun en 2006-2007 m’avaient fait part de leur mécontentement à voir l’AMC supplanter le hassanya dans les espaces publics. Dans les administrations publiques, comme les écoles, les hôpitaux, les bureaux gouvernementaux et les tribunaux, les conversations avec les fonctionnaires se font généralement en AMC, ce qui oblige les Sahraouis à changer de registre pour l’accomplissement de tâches banales et pour bénéficier des services publics, comme l’obtention de carte d’identité ou de passeport ou l’inscription des enfants dans une école. Un exemple de la frustration créée par la langue utilisée dans l’espace public que j’avais présenté à une autre occasion[7] m’a été donné par Sidati Essallami, un vieux poète sahraoui hautement révéré, de la tribu des Aoulad Bou S’baa, résidant à El Aayun. Il avait éprouvé des difficultés pour obtenir pour son fils une nouvelle carte d’identité, malgré de nombreux déplacements au tribunal local. Il a fini par l’obtenir après avoir rencontré un juge sahraoui de la tribu du Cheikh Ma’Alaynin qui l’avait assisté après qu’Essallami eut composé pour lui, en hassanya, un verset poétique dans lequel il se plaignait intelligemment de ses précédents déplacements infructueux devant le tribunal. Dans ce cas, l’opportunité de traiter avec un locuteur dont le hassanya est la langue d’origine a été efficace pour accomplir une tâche administrative. De nombreux Sahraouis âgés, maîtrisant mal l’AMC, ont exprimé leurs frustrations devant les difficultés de communication dans l’accomplissements des formalités administratives et des étudiants d’El Aayun ont mis en avant la pression sociale exercée pour qu’ils s’adaptent aux locuteurs AMC plutôt que ce soit les nouveaux venus qui essayent d’apprendre le hassanya, ce qui est rarement le cas.

Marquer son identité dans l’espace public : les styles vestimentaires des Sahraouis

 L’usage de styles vestimentaires particuliers est une autre façon de créer des symboles apparents de son identité et de maintenir des barrières avec ceux qui ne la partagent pas. Dans le nord-ouest de l’Afrique, le style de vêtement connu en Arabie sous le nom de melhfa (mlahef au pluriel) est l’habit traditionnel des femmes musulmanes dont l’usage se mélange avec les produits d’une industrie de l’habillement régionale et internationale et d’un réseau d’échange qui maintenant s’étend de l’Asie de l’Est à l’Afrique de l’Ouest. Le terme melhfa dérive d’une racine arabe signifiant envelopper ou couvrir. Ce vêtement consiste en une longue pièce de coton léger tissé qui est attachée aux épaules des femmes, recouvre leurs têtes et retombe ensuite jusqu’au niveau de leurs chevilles. Remontant à une tradition de groupes parlant le hassanya du nord-ouest de l’Afrique, ce style de vêtement est encore étroitement associé aux femmes des communautés beidan (Maure), haratin et sahraouies en Mauritanie, au Sahara occidental, au Maroc et en Algérie ainsi que parmi les populations parlant l’Arabe au Nord du Mali et du Niger. Cependant, au cours des dernières décennies, ce genre de vêtement a gagné en popularité parmi des groupes ethniques voisins parmi lesquels figurent des Arabes et des Berbères marocaines ainsi que des femmes peul ou touareg au Mali et au Niger qui ont été influencées par l’afflux de melhfa du fait du commerce ou des contacts interethniques avec des populations parlant le hassanya.

Alors que le port de ce vêtement a constitué l’habillement quotidien des femmes de la région saharienne du nord-ouest de l’Afrique depuis plusieurs siècles, plus récemment, il a acquis une nouvelle signification sociopolitique en devenant une représentation symbolique visible de l’identité sahraouie dans les régions de l’Afrique du Nord où, sous la gouverne de l’État marocain et du Front Polisario, les expressions d’une identité ethnique et du nationalisme sont l’objet d’une contestation intense. Pour les Sahraouis vivant au Maroc ou dans le Sahara occidental occupé, l’usage affiché de la melhfa par les femmes a, actuellement, des implications aussi bien culturelles que politiques. Depuis que les communautés arabes sahraouies ne constituent plus que des minorités ethniques en raison de l’afflux de migrants marocains, leur usage de l’habillement traditionnel est devenu l’objet d’une stratégie pour conserver une identité culturelle particulière au sein d’un État-nation plus étendu. La melhfa des femmes et la dera’a des hommes sont utilisées comme des marqueurs identitaires qui augmentent la visibilité des Sahraouis dans les espaces publics et tranchent avec les djellaba portées par les Marocains et les Marocaines ainsi qu’avec les vêtements de cérémonie de style takshita et kaftan portés par les Marocaines, parallèlement à la popularité grandissante des vêtements suivant les modes occidentales. Pour les Sahraouies, la melhfa est un vêtement de tous les jours alors que la dera’a des hommes, une pièce de tissu plus onéreuse, coupée dans un coton plus cher (basin) et brodée, est communément réservée pour les grandes occasions comme les mariages ou les déplacements en vacances.

Plusieurs étudiants sahraouis que j’avais interviewés dans la ville d’Agadir au sud du Maroc en 2009 m’avaient indiqué que le port du vêtement constituait une représentation symbolique de leur identité sahraouie. Dans certains cas il sert également à marquer un engagement politique explicite lorsque les étudiants sahraouis du Sahara occidental sentent des menaces pesant sur leur minorité ethnique. Comme l’a affirmé une étudiante sahraouie âgée de dix-neuf ans : « Je n’abandonne jamais la melhfa même si cela peut me causer des problèmes comme du harcèlement dans les rues où les gens nous remarquent et savent que nous sommes des Sahraouies. Porter ces vêtements est la preuve de notre identité sahraouie[8] ». Cependant cet usage de la melhfa comme signe d’identité au Maroc est rendu plus compliqué en raison de la popularité croissante de la melhfa parmi les Marocaines non-sahraouies dans certaines parties du Sud marocain. En comparaison avec la djellaba marocaine qui coûte souvent plus de 20 dollars, des femmes ont remarqué la commodité et le plus bas prix de la melhfa. Cela a conduit de nombreuses femmes à commencer à la porter, à la fois pour des raisons d’économie et d’un choix vestimentaire.

De plus les dimensions politiques du choix de l’habillement sont aussi profondément mélangées avec celles portées par les mouvements de renaissance culturelle qui visent à donner le sentiment d’être fier de sa culture et de construire ainsi un capital social ou bien avec celles qui expriment un alignement politique avec les groupes d’étudiants sahraouis. Un exemple de cette renaissance culturelle reliée à la melhfa est la réapparition de l’ancien tissu nila, teint en indigo foncé, que les jeunes femmes portent comme voile avec des jupes traditionnelles en blanc ou bleu (negsha) à nouveau lors de mariages ou de festivals culturels au Maroc, au Sahara occidental et dans les camps de réfugiés sahraouis en Algérie. En dépit de l’influence croissante de la mode occidentale transmise par les médias internationaux, il est remarquable que les Sahraouies restent attirées par la valeur symbolique de l’habillement traditionnel comme moyen d’exprimer une fierté de leur héritage et de leur identité ethnique.

La création artistique et la diffusion des arts sahraouis

 Un troisième domaine par lequel les Sahraouis assure la promotion de la préservation de leur culture est celui des arts, surtout par la musique sahraouie et les représentations consacrées à la poésie. Bâties sur un mélange de styles musicaux « sahariens » et de poésie arabe traditionnelle,  les récitations de le-ghne (poésie orale en hassanya) existent depuis longtemps dans la région et sont passées de génération en génération spécialement grâce aux familles de griots en Mauritanie, pays où les habitants d’origine sahraouie évoque souvent leur pays d’origine comme « le pays d’un million de poètes ». La poésie est composée de strophes rythmées et métrées. Elle est souvent chantée avec un accompagnement musical au cours de longues soirées de récital (l’hawl), au cours desquelles une suite de mètres[9] poétiques avance avec des transitions musicales, changeant de rythme et de tonalité[10]. Les thèmes de ces poésies s’étendent des thèmes traditionnels comme les louanges de nature religieuse, la généalogie tribale et l’amour, à des formes plus modernes de commentaires sociaux, de protestations politiques et de plaidoyers pour l’autodétermination du peuple sahraoui. La poésie demeure l’une des formes traditionnelles d’expression artistique les plus renommées au sein des communautés sahraouies aussi bien qu’au sein des communautés parlant le hassanya dans toute l’Afrique du nord-ouest. La jeunesse sahraouie conserve un profond intérêt pour cette expression artistique, bien que la plupart des poètes de renom appartiennent à une génération plus âgée et que la transmission du genre aux jeunes n’est pas aussi fréquente qu’avant.

À travers toutes les régions où vivent aujourd’hui les Sahraouis, les principales occasions au cours desquelles la musique et la poésie sont présentées de manière conséquente sont les cérémonies de mariage qui se tiennent aux domiciles des familles et sous des tentes louées à cette occasion. Régulièrement, les familles louent les services de musiciens et de chanteurs professionnels pour animer de grandes réceptions de mariage qui continuent de constituer des événements sociaux essentiels pour les Sahraouis aujourd’hui. À travers le contact fréquent avec ce genre d’expression artistique, la jeunesse sahraouie reste passionnément intéressée par les différents genres musicaux de leur culture. Elle a également l’occasion d’entendre le hassanya parlé de manière plus formalisée qu’il ne l’est dans les conversations courantes. La diffusion et la reproduction des chansons et poèmes populaires sahraouis ont aussi été élargies au moyen de la reproduction gratuite d’enregistrements, de sites internet, de vidéos captées sur des téléphones mobiles et de programmes de télévision qui ont récemment permis une plus large diffusion bénéficiant aux artistes et aux différents publics dans la région.

Le soutien public à la préservation des arts et de la culture sahraouis est limité à la région mais plusieurs développements récents font apparaître leur audience croissante au Maroc et ailleurs. Le Ministère marocain de l’éducation a fondé le Centre d’études sahariennes à Rabat en 2013[11], en association avec l’Université Mohamed V pour promouvoir officiellement « l’encouragement de la recherche scientifique relative à cette région afin de contribuer à la préservation de la mémoire, à la réalisation de recherches appliquées et d’asseoir les bases d’un débat scientifique serein ». À ce jour, ce centre a permis la publication de plusieurs livres en langue arabe consacrés à l’héritage, la culture et les arts sahraouis et soutient activement des recherches conduites par des étudiants et des intellectuels marocains ou étrangers qui s’intéressent à la région saharienne. Localement dans la région, au cours de la dernière décennie, les Sahraouis ont monté un certain nombre de nouvelles associations culturelles dans des villes allant de Guelmin et Tan-Tan au nord jusqu’à Dakhla à la frontière mauritanienne. Ces créations s’inscrivent dans un mouvement d’ensemble qui voit se développer les organisations non gouvernementales au Maroc depuis 1990. Ces associations ont créé des lettres d’information et des publications telles qu’un journal consacré à la culture sahraouie publié à Guelmin, et soutiennent un ensemble d’actions intéressant la communauté, cessions littéraires, projets sociaux pour améliorer le bien-être. De plus, davantage d’intellectuels locaux publient maintenant, en langue arabe, des travaux basés sur leurs recherches personnelles ou académiques qui concernent différents aspects de la culture sahraouie. On peut citer ainsi le livre qu’un journaliste d’El Aayun, Brahim El Haissan, a écrit sur la dance traditionnelle guedra pratiquée dans la région de l’Oued Noun, près de Guelmin.

Le Ministère marocain de la culture soutient divers festivals culturels à travers tout le pays qui comprennent des représentations données par des musiciens et des poètes sahraouis ce qui constitue une des composantes du patrimoine culturel d’un État pluriethnique, au même titre que la culture de la minorité Amazigh (Berbère), considérée également comme un élément constitutif du paysage culturel national. Le festival le plus important dans la région saharienne se tient tous les ans à Tan-Tan avec le soutien de l’UNESCO. Il met en valeur la culture nomade traditionnelle, l’accompagnant de l’installation d’un grand firgan (campement nomade). De plus petits festivals sont également organisés annuellement dans d’autres villes du Sahara occidental et du Sud marocain, comprenant El Aayun, Assa et Smara. Alors que la promotion des arts locaux par le Maroc est digne de louanges, le soutien apporté est partial et limité aux artistes qui se soumettent aux exigences implicites de ce qui peut être représenté dans les espaces publics marocains. Ces exigences comprennent la reconnaissance de l’État souverain du Maroc et l’absence de toute discussion d’aspirations politiques qui s’écarteraient de la ligne voulue par cet État. Une sorte de division est ainsi créée entre les artistes sahraouis qui acceptent de participer dans ces événements publics et ceux qui le refusent, soit par crainte de voir une partie des aspects politiques de leur travail censurée, soit parce qu’ils ne souhaitent pas limiter leur spectacle aux seuls thèmes acceptés par le public et les autorités marocaines. Les poètes et musiciens qui refusent de participer à ces événements publics cherchent à diffuser leurs œuvres à l’occasion de représentations privées et au moyen de sites internet afin de protéger leur anonymat et d’éviter ainsi de subir des sanctions.

Dans les camps, le gouvernement de la RASD finance et promeut les arts. La création musicale a été mobilisée au service de la lutte politique que mène le Front Polisario depuis ses débuts, au milieu des années 1970. La musique sahraouie est intimement liée aux stratégies de construction d’une nation sahraouie et aux projets politiques de la RASD à travers la défense du droit à l’autodétermination du peuple sahraoui[12]. Elle a aussi prêté sa voix aux réfugiés séparés de leur patrie pour leur permettre d’exprimer leur expérience de l’exil[13]. Des chanteuses populaires comme Mariam El Hassan et Umm Dalaila[14] ont été des porte-paroles pour les Sahraouis en exil et en sont venues à représenter leur combat à l’extérieur des camps. La musique reste un puissant facteur d’unité et de solidarité pour la population réfugiée et ceux qui la soutiennent en dehors des camps. Sandblast, une institution charitable à but non lucratif située à Londres est actuellement une des organisations clés qui soutiennent activement le développement des arts dans les camps. Elle finance des programmes qui permettent aux artistes et aux musiciens de s’exercer, offre aux réfugiés musiciens des occasions d’enregistrer et de diffuser leurs œuvres au delà des camps et de se produire à l’international. Elle permet également à la jeunesse des camps d’apprendre la musique[15].

Conclusion

 Le travail de préservation d’un héritage culturel reste critique pour toutes les minorités ethniques qui sont en situation de marginalisation politique, de conflit et d’incertitude. Dans le cas des Sahraouis, présenté ici, plusieurs facteurs clés ont permis aux populations vivant au Maroc, au Sahara occidental et dans les camps de réfugiés en Algérie de conserver l’intégrité de leur culture et une fierté d’être Sahraoui. Cette conservation se maintient en dépit des ruptures sociales significatives qui se sont produites ces quarante dernières années dans le contexte d’un conflit politique, d’un large mouvement de sédentarisation d’une population qui était nomade à l’origine, des séparations familiales, d’une émigration hors de la région devenue plus importante et des pressions quotidiennes pour assimiler et employer les formes dominantes de la langue arabe afin de pouvoir communiquer et travailler. J’ai avancé que plusieurs traits caractéristiques de la préservation de la culture sahraouie pouvaient être observés. Ils comprennent l’usage continuel du hassanya comme première langue parlée, spécialement chez les jeunes qui sont les plus exposés à l’emploi d’autres dialectes, le maintien du port des habits traditionnels, comme la melhfa chez les femmes et la dera’a chez les hommes, qui constituent des signes distinctifs visibles de l’identité ethnique dans les espaces publics. Il s’y ajoute la promotion des arts sahraouis, particulièrement la musique et la poésie, qui sont à la fois une source de création artistique, une fierté de porter cet héritage sahraoui et de conserver des liens avec les Mauritaniens et les autres populations parlant le hassanya au nord-ouest de l’Afrique. Afin d’accroître les efforts de préservation de cette culture, les intellectuels et les militants, dans les communautés sahraouies ou parmi le grand public, doivent s’efforcer de faire connaître la situation des Sahraouis en général et doivent rechercher, en particulier, les moyens de soutenir et de populariser les importantes contributions des artistes sahraouis contemporains et de leur permettre de donner à leurs travaux une audience plus large, globale, au delà de la région.

 

Notes:

[1] Tara F. Deubel, Département d’Anthropologie, Université du Sud de la Floride, États-Unis.

[2] Pour une discussion de l’histoire politique plus approfondie, voir : Tony Hodges, Western Sahara Roots of a Desert War, L. Hill (éd.), Westport CT, 1983 ; Erik Jensen, Western Sahara : Anatomy of a Stalemate, Lynne Rienner Publishers, Boulder CO, 2011 ; Toby Shelley, Endgame in the Western Sahara : What Futur for Africa’s Last Colony ?, Zed Books, London, 2013 ; Alice Wilson, Sovereignty in Exile : A Saharian Liberation Movement governs, University of Pennsylvania Press, Philadelhia, 2016 ; Stephen Zunes and Jacob Mundy, Western Sahara : War, Nationalism and Conflict Irresolution, Syracuse University Press, Syracuse, 2010.

[3] Cette recherche ethnographique principales a été financée par les bourses du Fulbright-Hays, American Institute for Maghrib Studies et PEO Foundation.

[4] Attilio Gaudio,  Les populations du Sahara occidental : histoire, vie et culture, Karthala, Paris, 1993 ; H.T. Norris, The Arab Conquest of Western Sahara, Longman, 1986.

[5] Pour un approfondissement de la question des poésies traditionnelles, voir : Sébastien Boulay, « Techniques, poésie et politique au Sahara occidental », L’Homme, 2015 ; Michel Guignard, « Musique, honneur et plaisir au Sahara », in Musique et musiciens dans la société maure, Geuthner, Paris, 2005 ; Odette Du Puigaudeau, Marion Sénones, Mémoire du pays maure, 1934-1960, Ibis, Paris, 2000 ; Tara F. Deubel, Between Homeland and Exile : Poetry, Memory and Identity in Sahrawi Communities, PhD Dissertation, University of Arizona, 2010 ; Tara F. Deubel, « Poetics of Diaspora : Sahrawi poets and postcolonial transformations of a trans-Saharian genre in northwest Africa », Journal of North African Studies, 2011 ; H. T. Norris, Shinaiti Folk Literature and Song, Oxford University Press, Oxford,1968 ; John  Shoup, « Saharan Crossroads Music in Tarab al-Baydan : the Iggawin » in T. Deubel, S. Youngsted, et H. Tissière (eds), Saharan Crossroads : Exploring Historical, Cultural and Artistic Linkages between North and West Africa, Cambridge Scholars Publishing, Newcastle upon Tyne (GB), 2014 ; Michael Zwettler, The Oral Tradition of Classical Arabic Poetry : Its Character and Implications, Ohio State University Press, Columbus, 1978.

[6] Pablo San Martin, Western Sahara : The Refugee Nation, University of Wales Press, Cardif, 2010.

[7] Tara F. Deubel, « Poetic of Diaspora : Sahrawi Poets and Postcolonial Transformations of a Trans-Saharan Genre in Northwest Africa », Journal of North African Studies, 2011.

[8] Tara F. Deubel, « Identité sahraouie et intégration des minorités : Point de vue des étudiants vivant au Maroc », in : Lutter au Sahara. Du colonialisme vers l’indépendance au Sahara occidental, Denis Véricel éd., APSO, Paris, 2015.

[9] Mètre se comprend ici dans le sens d’élément de mesure du vers.

[10] Michel Guignard, Musique, honneur et plaisir au Sahara : musique et musiciens dans la société maure, Geuthner, Paris, 2005.

[11] Voir le site : http://www.etudesahariennes.ma

[12] Violeta Ruano Posada, Sahara Ma Timbah (The Sahara Is Not For Sale) : Music, Resistance and Exile in Saharawi Culture, P¨hD thesis, SOAS, University of London, London (UK), 2015.

[13] Violeta Ruano Posada, Violeta Solana Moreno, Vivian Solana Moreno, « The Strategy of style : Music, Struggle and the Aesthetics of Sahrawi Nationalism in Exile », Transmodernity : Journal of Peripherical Cultural Production of the Luso-Hispanic World, 2015.

[14] Danielle Smith, « Song of Umm Dalaila : the Story of the Sahrawis », Documentary Educational Resources, 1993 et « Beat of Distant Hearts : the Art of Revolution in Western Sahara », USA-Arab Film Distribution, 2000.

[15] Sandblast, « Voices and Visions from Western Sahara », sur le site : http://www.sandblast-arts.org

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