Démocratie et développement: Une revue de la littérature

René Sandretto [1]

I&C 175La dictature ressemble à un immense paquebot. Il fend les eaux de l’océan grâce à la puissance de la vapeur, animé par des machines d’une puissance effroyable. Il avance vite, dégageant une sensation de force redoutable. Il semble que rien ne peut l’arrêter.

Mais qu’arrive-t-il ? Ce gigantesque navire heurte quelque chose sous la surface. Peut-être s’agit-il d’une mine ou d’un récif sous-marin ? Peut-être est-ce une torpille ou un iceberg ? À moins que le bateau ne soit victime de sa propre démesure ou du sentiment de toute puissance, d’intouchabilité de celui qui est le seul maître à bord, ou d’un pourrissement passé inaperçu de la coque ?

Le choc pouvait sembler anodin. Et pourtant, voici ce redoutable vaisseau qui sombre !

Le secours est apporté par un radeau, un radeau brinquebalant qui a été assemblé à la hâte. Nous voilà alors ballottés par les vagues. Cette embarcation fragile n’avance guère et nous sommes en permanence trempés de la tête aux pieds. Mais, pourvu que nous parvenions à le consolider, ce radeau ne coule pas. Et c’est lui, c’est cette embarcation de fortune, mais finalement moins fragile qu’il ne paraissait au départ, qui nous conduira jusqu’au rivage, C’est le radeau de la démocratie.

Librement adapté de “A Yankee Businessman in New Hampshire”. American Life Histories[2]

Au lendemain de l’effondrement du mur de Berlin, la revue Informations et Commentaires publiait un numéro sur le thème « Liberté, démocratie, développement ». Dans ce numéro, l’auteur de ces pages s’interrogeait sur les perspectives de démocratisation ouvertes par la révolution économique et politique des pays de l’Est, non seulement pour ces pays, mais aussi pour les pays en développement. Notre principale conclusion soulignait la complexité et ambiguïté de la relation entre démocratie et développement. Malgré une certaine affinité conceptuelle, l’une et l’autre ne vont pas nécessairement de pair. À l’époque, notre papier débouchait cependant sur une perspective raisonnablement optimiste concernant la marche vers la démocratie des pays d’Europe centrale et orientale[3].

Récemment, l’intérêt pour cette question a été revivifié suite aux « printemps arabes ». Comme le résume bien Hakim Ben Hammouda, « Les printemps arabes ont été à l’origine d’une grande espérance démocratique. Mais, la ferveur révolutionnaire est en train de se transformer en un désenchantement[4] ». On ne saurait mieux résumer la difficulté à mettre en place un régime démocratique, particulièrement, mais pas spécifiquement, dans le contexte des pays en développement. Pourtant, ce qui est étonnant, ce n’est pas que les soulèvements populaires de la Tunisie au Yémen aient débouché (Tunisie exceptée) sur le chaos, des guerres civiles sanglantes, la restauration de régimes autoritaires ou l’arrivée aux portes du pouvoir du fondamentalisme religieux. Ce qui aurait été beaucoup plus étonnant, c’est que ces « printemps » aient débouché sur un « été » prospère et harmonieux dont ces pays auraient rapidement pu tirer les fruits sur le plan politique et économique. En effet, remarque Antoine Basbous, « la démocratie n’est pas une pilule qu’on avale[5] ». C’est plutôt le résultat d’un long cheminement, fait d’avancées et de reculs, de convulsions et de répliques et qui requiert un long processus de maturation culturelle.

Existe-t-il des conditions préalables (prérequis) à l’établissement et à la consolidation de la démocratie ? Quelles relations peut-on établir entre le développement économique et la démocratie, dans les deux sens : influence de la démocratie sur le développement ; influence du développement sur la démocratie ?

Répondre de manière rigoureuse à ces questions dépasserait largement le cadre de ce numéro de la revue.

De Solon (VIème siècle av. J.-C.) et Aristote à nos jours, les débats sur la démocratie ont été incessants. Comme le remarque plaisamment Gil Delannoi, « Il paraît tous les jours plusieurs textes sur Hamlet. Un volumineux ouvrage a été consacré à la seule recension des interprétations d’une seule phrase de Platon dans la République. Et la bibliographie sur Machiavel tient en plusieurs tomes qui compilent des titres de livres. Sur ces trois sujets, une vie ne suffit pas à tout lire[6] ». Pourtant cela n’est rien en comparaison des publications sur la démocratie. « Un petit groupe de personnes vouées à tout lire sur le sujet serait probablement dépassé par le flot montant des publications ». Surtout depuis les révolutions dans les pays arabes, une telle entreprise est tout simplement impossible. Elle est d’autant plus hors de portée que la masse des données livresques n’est pas le seul obstacle : l’étendue du domaine où réside la démocratie n’est pas moins décourageante. En effet, on ne peut parler de démocratie, sans aborder d’autres thèmes connexes qui montrent l’étendue vertigineuse du sujet : liberté, égalité, peuple, pouvoir, autorité, souveraineté, légitimité, citoyenneté, éducation, etc.

Un bref survol de la littérature « récente », essentiellement américaine, ne prenant en compte que quelques-unes des publications les plus marquantes des dernières décennies peut cependant apporter un éclairage sur la logique des transitions vers la démocratie en nous fournissant des arguments qui peuvent être mobilisés pour mieux comprendre cette logique et mieux appréhender la situation présente.

Dans les pages qui suivent, nous focaliserons la revue de la littérature sur la relation entre démocratie et développement, dans les deux sens possibles de la relation : l’influence de la démocratie sur le développement et, inversement, l’influence du niveau de développement sur le régime politique[7]. Préalablement, il importe de bien caractériser ce qu’est la démocratie.

I. Les sept piliers de la sagesse démocratique

 Dans la lignée des analyses de Max Weber[8] et de Joseph Schumpeter[9], la définition la plus généralement retenue de la démocratie est celle proposée en 1959 par Seymour Martin Lipset : « Dans un système social complexe, la démocratie peut être définie comme un système politique qui offre des opportunités constitutionnelles régulières de changer de gouvernants et comme un mécanisme social qui permet à la plus large partie possible de la population d’influencer les principales décisions en choisissant périodi-quement les responsables parmi les candidats à cette fonction[10]. » L’auteur nous fournit là une définition à la fois très générale (compatible avec de multiples formes de régimes démocratiques), et minimaliste, car réduite à sa plus simple expression.

Cependant, cette formulation peut être complétée et explicitée sur plusieurs points qui constituent autant de conditions spécifiques sans lesquelles la démocratie serait au mieux impraticable, au pire une mystification. En allant à l’essentiel, sept conditions peuvent être mises en avant, dont les trois premières sont soulignées par Lipset.

1°) L’existence d’une « formule politique » au sens de Gaetano Mosca[11], c’est-à-dire d’un ensemble de croyances ou d’un système de valeurs, partagées par l’ensemble du corps social, spécifiant notamment les institutions reconnues comme fondamentales et légitimes, telles que le pluripartisme, la liberté de la presse, etc. Ce corpus de croyances forme, en quelque sorte, le ciment moral qui soude la société et permet un exercice relativement pacifié du pouvoir. Sans lui, la démocratie deviendrait chaotique et, rapidement, impraticable.

2°) Un dispositif libre et loyal de sélection des dirigeants doit avoir pour effet de conférer à ceux-ci une autorité effective et la capacité à conduire la politique du pays. En l’absence de cette condition, le régime politique est instable comme le furent par exemple les gouvernements de coalition de la IVème République en France, formés d’associations transitoires de partis dont les intérêts et les valeurs s’opposaient.

3°) L’existence d’une opposition réelle, conduite par un ou plusieurs partis visant à conquérir le pouvoir. Sans cette condition, le pouvoir n’est pas « compétitif » et le jeu de l’alternance ne peut pas fonctionner. En ce cas, la responsabilité des gouvernants devant les gouvernés et la capacité de ceux-ci d’influencer les choix de ceux-là s’évanouissent. Or, ce principe de responsabilité est un des piliers majeurs de la démocratie. Les exemples des « démocraties » avec parti unique en sont une bonne illustration.

4°) L’État de droit, notion d’origine allemande (Rechtsstaat) désigne un système institutionnel dans lequel la puissance publique est soumise au droit (par opposition à l’usage arbitraire du pouvoir étatique). Il s’agit, de la transposition au niveau de l’Autorité publique de l’état de droit (en minuscules) de J.-J. Rousseau : « mettre la loi au-dessus de l’homme[12] ». La démocratie implique que toutes les composantes de la société (y compris – et surtout – les dirigeant) soient soumises à cet État de droit, par opposition à un régime dictatorial.

5°) La séparation des pouvoirs et notamment l’indépendance, à l’égard de l’exécutif, de l’autorité judiciaire chargée de l’application (contrôle, sanction) du droit. L’objectif de la séparation des pouvoirs, théorisée par John Locke (1632-1704) et Montesquieu (1689-1755), est d’assurer l’équilibre des pouvoirs en évitant leur monopolisation. « Pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir[13] ».

6°) La légitimité populaire. L’État, monopoleur de la contrainte publique, chargé de régir la vie collective, dispose d’une autorité fondée sur le consentement de la majorité des citoyens. Une société d’individus libres et indépendants, qui n’admettrait pas la règle majoritaire ne pourrait que se disloquer et sombrer dans l’anarchie, dans l’impossibilité où elle serait d’élaborer des choix et de les faire appliquer.

7°) Le respect de la minorité. Les règles du jeu politique doivent permettre non seulement la formation de cette majorité, mais aussi l’expression de la minorité, le respect de celle-ci ou, plus généralement, le respect de l’Autre. Cette idée est largement diffusée dans la littérature consacrée à la démocratie. Ainsi, Albert Camus écrit-il en novembre 1958 : « La démocratie, ce n’est pas (seulement) la loi de la majorité, mais (aussi) la protection de la minorité[14] ». De même, pour Clément Attlee : « La démocratie n’est pas simplement la loi de la majorité, c’est la loi de la majorité respectant comme il convient le droit des minorités[15] » ou encore selon Mohandas Gandhi : « La démocratie, d’après l’idée que je m’en fais, devrait assurer au plus faible les mêmes opportunités qu’au plus fort[16] ».

Tout comme la règle majoritaire, le respect de la minorité est indispensable à la cohésion sociale. Sauf à supposer que les intérêts de tous coïncident, le respect de la minorité permet à cette dernière d’accepter, de son plein gré, les décisions qu’elle ne souhaitait pas, alors que la dictature l’impose à tous, si nécessaire par la force. Rempart contre le risque de dérive totalitaire, le respect de la minorité réduit aussi celui de la désobéissance ou de la révolte de la minorité. Il fait en sorte que les choix majoritaires ne soient pas radicalement et systématiquement inconciliables avec ceux de la minorité. De ce fait, il ménage une voie étroite en favorisant l’équilibrage des deux tensions antagoniques inhérentes à tout individu vivant en société : le désir d’être solitaire (l’égoïsme sacré = défendre ses intérêts individuels, quelles qu’en soient les conséquences pour autrui) et le désir d’être solidaire, ce que l’on appellerait aujourd’hui le « lien social ».

II. La démocratie, entrave au dévelop-pement ?

 Depuis plus de 4 000 ans, les philosophes, historiens, politologues, débattent de la meilleure forme de gouvernement possible. Qui de la monarchie, l’aristocratie ou la démocratie est le régime politique préférable ? Voltaire, avec l’ironie féroce qui lui était coutumier, répond à cette question dans les termes suivants :

« Il y a quatre mille ans qu’on agite cette question. Demandez la solution aux riches, ils aiment tous mieux l’aristocratie ; interrogez le peuple, il veut la démocratie : il n’y a que les rois qui préfèrent la royauté. Comment est-il donc possible que presque toute la terre soit gouvernée par des monarques ? (…) en vérité, la véritable raison est, comme on l’a dit, que les hommes sont très rarement dignes de se gouverner eux-mêmes[17] ». Comme le souligne Ndongo Sylla « Les peuples veulent la démocratie car c’est le seul gouvernement qui, pensent-ils, leur permet de jouir de liberté et d’égalité. Mais les philosophes, les savants, les riches, bref ceux qui savent et ceux qui possèdent n’ont jamais voulu de la démocratie[18] ». Il est vrai qu’au lendemain de la Révolution française l’assimilation de la terreur jacobine à un excès de la démocratie (voire à la démocratie tout court) a contribué, notamment en France, à ce discrédit. Significative, à cet égard, est la définition de la démocratie dans le Dictionnaire universel de la langue française (1928) : « DÉMOCRATIE, s. f. -tia  Souveraineté du peuple ; gouvernement populaire ; subdivision de la tyrannie entre plusieurs personnes. Une démocratie pure ne convient qu’à des dieux (J.-J. Rousseau). La démocratie pure est le despotisme de la canaille (Voltaire)[19] ». Le moins que l’on puisse dire est que la démocratie n’avait pas autrefois les vertus dont on la pare actuellement. Il en sera ainsi jusqu’au début du XXème siècle. Pourtant, l’idée selon laquelle un régime autoritaire serait plus apte à assurer la croissance et le développement économique trouve encore aujourd’hui un écho dans la littérature économique et politique. Plusieurs arguments peuvent être mobilisés pour étayer cette thèse.

A – La démocratie contre la croissance économique

 Cette thèse a été développée en 1959 par Walter Galenson pour qui la démocratie libère des pressions sociales en faveur de la consommation immédiate au détriment de l’investissement et donc de la croissance économique. À cet égard, l’auteur met en avant le rôle des syndicats et celui des gouvernements. Pour lui, les syndicats séduisent les travailleurs par un programme d’action résolument tourné vers la hausse des salaires et l’accroissement de la consommation. Même si les circonstances n’offrent que des possibilités limitées, les leaders syndicaux ne consentent guère de modérer leurs revendications, du fait de la concurrence entre les centrales syndicales. L’auteur souligne par ailleurs l’influence des gouvernements sous la forme de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui « l’hypothèse de Galenson » : « plus démocratique est un gouvernement, plus grande est la diversion de ressources de l’investissement vers la consommation[20] ».

Adolf Sturmthal a donné à cette charge contre la démocratie, notamment dans le contexte des pays en voie de développement, la formulation la plus concise et la plus provocatrice : « Fonda-mentalement, les syndicats favorisent la consommation alors que le développement écono-mique nécessite de comprimer la consommation globale afin de libérer des ressources pour l’investissement. Le syndicalisme, quoi qu’il puisse faire par ailleurs, tend à retarder, réduire ou empêcher la croissance de l’investissement. Si la croissance maximum doit être obtenue, il (le syndicalisme) doit être supprimé par des méthodes totalitaires et remplacé par des organismes qui, à la place des syndicats ouvriers, seront en fait des agences d’un gouvernement préoccupé par la croissance, plutôt que des représentants des travailleurs[21] ».

Karl de Schweinitz[22] adopte une position similaire, résumée en ces termes par R. Friedman[23] : « L’argument central est qu’une démocratie politique signifie un syndicalisme puissant ; des syndicats puissants entraînent une redistribution du revenu national en faveur des salaires et au détriment des profits ; les travailleurs ayant une propension à consommer plus élevée que celle des entrepreneurs, il s’ensuit que l’épargne décline, que la consommation s’élève et que des taux d’investissement accélérés sont rendus impossibles[24] ». Ainsi, l’analyse de Karl De Schweinitz suggère-t-elle l’alternative entre :

  • soit la reconnaissance du droit d’association et d’une syndicalisation effective (dont la contrepartie serait l’acceptation d’un freinage de la croissance économique) ;
  • soit la renonciation à la démocratie pour permettre un développement économique maxi-mal.

En somme le sacrifice de la démocratie, au moins pendant un temps, serait le prix à payer pour assurer la croissance.

C’est surtout avec les publications de Samuel Hutington[25] que cette thèse a connu une large diffusion. De nombreux auteurs ont repris le même type d’argumentaire, en particulier Fareed Zakaria. Dans son best seller publié en 2003[26], Zakaria reprend les thèses de Galenson et Schweinitz : « dans les pays en développement les gouvernements autoritaires auraient un grand avantage sur les régimes démocratiques : ils seraient mieux préservés des revendications de la population la plus défavorisée et mieux à même d’y résister. Dans un système “une personne = une voix”, les gouvernements démocratiques des pays en développement subissent de vives pressions pour répondre aux exigences d’une population qui revendique des droits coûteux, tels que la gratuité des écoles, des soins décents, un régime de salaire minimum, des droits du travail et des retraites généreuses. Céder à ces revendications non seulement grèverait lourdement le budget de l’État, mais découragerait aussi l’épargne et l’investissement[27] ». Par contraste, les régimes autoritaires, affranchis des contraintes de popularité et de réélection, peuvent plus facilement conduire des politiques impopulaires.

La thèse selon laquelle les régimes autoritaires seraient plus aptes à promouvoir le développement (en général réduit à la croissance) que les régimes démocratiques est souvent dénommée « hypothèse de Lee », suite à la formulation qu’en avait faite en ces termes Lee Kuan Yew, l’ex-Président de Singapour. Cette hypothèse se fonde sur le constat (indiscutable) que certains États autoritaires, tels que la Corée du Sud (avant 1979), Singapour et la Chine (après son ouverture économique) ont bénéficié d’une croissance plus rapide que d’autres pays, plus démocratiques, tels que l’Inde, la Jamaïque et le Costa Rica. Bien évidemment, cette proposition à vocation de loi générale ne peut absolument pas être déduite sur quelques exemples choisis spécialement pour les besoins de la démonstration, pas plus qu’on ne peut déduire le contraire sur le constat des excellentes performances du Botswana « qui a été une oasis de démocratie, sur le continent africain tout au long de plusieurs décennies[28] ». Comme le résume bien Amartya Sen, « l’hypothèse de Lee est basée sur un empirisme sporadique, établi sur une information limitée et sélective et non sur un quelconque test statistique mobilisant l’ensemble des données statistiques disponibles[29] ».

B – Les régimes dictatoriaux seraient “future-oriented”, à l’abri des intérêts particuliers, des lobbies et seraient un facteur d’unification de la société

 Sur la base de ce raisonnement, les partisans de cette thèse, induisent (de manière hâtive) que les régimes dictatoriaux sont plus aptes à impulser la croissance économique. Comme le résume Vaman Rao : « dans les premiers stades du développement, la croissance requiert des investissements gigantesques qui ne peuvent être réalisés qu’au moyen de programmes qui compriment la consommation courante. De tels programmes imposent des sacrifices considérables pour une fraction notable de la population dont les revenus procurent tout juste un niveau de vie de subsistance. Les gouvernements doivent alors avoir recours à des mesures contraignantes appliquées d’une main de fer pour canaliser le surplus vers les investissements. Si de telles mesures devaient être soumises au vote populaire, il ne fait aucun doute qu’elles seraient rejetées. Aucun parti politique ne peut espérer gagner une élection en promettant des sacrifices présents pour des lendemains qui chantent[30] ». En résumé, contrairement aux régimes démocratiques, les dictatures seraient future-oriented.

Comme le soulignent Joe Siegle, Morton Halperin, Michael Weinstein dans le droit fil de la pensée de Samuel Huntington, « L’efficacité des systèmes autoritaires résiderait également dans leur horizon de planification à long terme. Débarrassés des échéances arbitraires imposées par les prochaines élections, ils pourraient identifier des objectifs de long terme, décider des meilleures politiques pour les réaliser et appliquer ces politiques sans dévier du projet d’ensemble. Et il n’est pas besoin de gaspiller du temps et de l’énergie dans des négociations sans fin avec des groupes d’intérêt particuliers, comme doivent le faire les gouvernements démocratiques. Ces groupes de pression peuvent être ignorés sans problème. En d’autres termes, en s’affranchissant des considérations électoralistes dans l’élaboration et la mise en œuvre de sa politique économique, un gouvernement autoritaire est supposé être capable d’adopter une vision plus large. Il chercherait ainsi des solutions qui bénéficient à la société tout entière plutôt qu’à tel ou tel groupe privilégiés[31] ». Selon le rapport de la Banque asiatique de développement de 2002, il y parviendrait d’autant mieux qu’il n’est pas soumis aux contraintes démocratiques : « dans les démocraties, dotées de sociétés civiles vigoureuses, le processus de décision politique, allant des consultations, à l’adoption et l’exécution prend beaucoup plus de temps et requiert un plus grand nombre de formalités que dans un régime autoritaire[32] ». En outre, l’efficacité des régimes autoritaires résulterait d’une capacité plus grande qu’en démocratie à canaliser l’effervescence sociale et à brider les revendications sociales.

En 2004, dans un ouvrage à succès intitulé Le Monde en feu, l’Américaine Amy Chua va plus loin encore dans ce sens. Pour elle, en dehors du monde occidental, la combinaison de la globalisation et de la démocratie, qu’elle qualifie de « démocratie de marché » (free-market democracy), serait « une cause d’aggravation de la haine et de violence ethnique (…). Dans ces sociétés, l’extension de l’économie de marché d’une part, et la démocratie d’autre part, bénéficient à des groupes éthiques différents, (ce qui) crée des conditions hautement instables et détonantes. L’ouverture de ces économies aux marchés mondiaux a pour effet de concentrer une importante richesse aux mains d’une minorité extravertie (market-dominant minority), suscitant conflits ethniques et haine de la part de fractions de la population qui restent en marge de la globalisation. Quand bien même le bilan global de l’ouverture à la globalisation serait positif, toute perception d’amélioration serait noyée, pour la population défavorisée, par le sentiment de maintien dans la pauvreté face à l’extraordinaire prospérité de la minorité haïe qui, conjointement avec leurs partenaires investisseurs étrangers s’approprie les « joyaux de la couronne » du pays, souvent tenus pour le symbole du patrimoine national, comme le pétrole en Russie et au Venezuela, les diamants en Afrique du Sud, l’argent et l’étain en Bolivie, le jade, le tek et les rubis en Birmanie. Introduire la démocratie dans ces circonstances ne transforme pas les électeurs en compatriotes conciliants, membres solidaires d’une communauté nationale. Bien au contraire, la surenchère électorale alimente une démagogie qui fait de la minorité exécrée un bouc émissaire et fomente un mouvement de repli nationaliste exigeant que les richesses du pays reviennent aux « vrais propriétaires de la nation »[33] ».

La thèse de la supériorité des régimes dictatoriaux soulève cependant trois objections :

1°) L’hypothèse de Lee, ainsi que le mentionne Sen n’est pas étayée par des preuves statistiques irréfutables. Comme nous le verrons ci-dessous (cf. infra, III – B – 1), les vérifications économétriques effectuées au cours des dernières décennies, ne permettent pas d’apporter les preuves qui permettraient de valider cette hypothèse. Ces travaux montrent au contraire que la relation entre le régime politique et la croissance est très incertaine. En tout cas, elle n’est nullement établie sur des preuves scientifiques.

2°) Les investigations économétriques montrent aussi et surtout que lorsque nous sortons des limites étroites de celle de la croissance économique, mesurée par l’augmentation quantitative du PIB, pour nous intéresser au développement économique proprement dit, incluant la satisfaction des besoins de la population (en termes de bien-être, de sécurité, de cohésion sociale, etc.), il apparaît alors sans l’ombre d’un doute que la démocratie offre de bien meilleures performances que les régimes autoritaires. De fait les risques qu’Amy Chua impute à la démocratie (violences sociales, conflits ethniques, massacres…) sont très précisément et incontestablement l’apanage des régimes dictatoriaux (cf. infra, III – B – 2 et 3).

3°) L’une des énigmes à laquelle la littérature en faveur des régimes autoritaires ne répond pas est de savoir pourquoi les dictateurs seraient par nature vertueux et soumettraient systématiquement leur politique au bien-être futur de la population et à l’intérêt collectif plutôt qu’à leur enrichissement personnel maximum ? Or, l’hypothèse du dictateur bienveillant est la condition indispensable pour argumenter la supériorité des régimes dictatoriaux sur la démocratie dans la promotion du développement. Faudrait-il admettre que les dictateurs (par nature « développementalistes ») auraient une préférence pour le présent plus faible et un sens du bien public plus aiguisé que le reste du personnel politique de leur génération ? Sur ce point, cette littérature est totalement et étrangement silencieuse. Pour un « dictateur bienveillant », combien se maintiennent en place afin de piller le pays, pour leur bénéfice personnel exclusif, celui de leur famille ou de leur clan ? C’est d’ailleurs la réponse non ambiguë à cette interrogation qui est à l’origine des révolutions politiques de ces dernières années et, en particulier, des « printemps arabes ».

III. La démocratie, levier du dévelop-pement ?

 Depuis le milieu du XXème siècle et plus précisément depuis la fin de la barbarie nazie, l’idée est largement répandue dans l’opinion publique, comme au sein des organisations internationales, que la démocratie représente une condition favorable au développement, voire comme le remède au sous-développement. Au début des années 1990, Michel Camdessus, alors Directeur général du FMI, constatait « un parallélisme frappant entre le passage à l’économie axée sur le marché et les avancées de la démocratie dans de nombreux pays d’Afrique, aussi bien que d’Europe de l’Est, d’Amérique latine et d’Asie[34] ».

Plusieurs arguments permettent d’étayer l’association couramment faite entre démocratie et développement. L’un, d’ordre abstrait, est inhérent aux concepts mêmes. Les autres, sont soit de nature empirique (travaux économétriques), soit ciblés sur certaines caractéristiques de la démocratie, propices au développement.

 A – Démocratie et développement, une affinité conceptuelle

 Consciemment ou inconsciemment, la conviction selon laquelle la démocratie favorise le développement, voire qu’elle en constitue la condition, trouve son origine dans une affinité des deux concepts.

1°) « Nourrir les hommes, libérer les esclaves… »

 Au sens le plus général, le développement peut être défini comme l’élévation du niveau de satisfaction des besoins de l’ensemble des groupes sociaux qui composent la société considérée, conformément à la hiérarchie de leurs besoins. Ainsi conçu, le développement peut être interprété, non pas comme un simple accroissement quantitatif (de la production et du revenu per capita), mais, plus fondamentalement, comme un changement qualitatif et structurel : l’amélioration de l’alimentation, de la santé, de l’éducation, c’est-à-dire une amélioration du bien-être et de la dignité humaine pour les diverses composantes de la société. Il s’agit, en d’autres termes, du processus par lequel les ressources matérielles et humaines sont mises au service de « tout l’homme et de tous les hommes[35] ». La tâche n’est pas seulement économique. Elle est essentiellement politique au vrai sens du terme.

Logiquement, le plein développement de la ressource humaine suppose, pour tous, une libre possibilité d’expression. C’est en effet la condition pour que puisse être collectivement fixée « la marche à suivre » et que puisse être définie la hiérarchie des besoins. De ce point de vue, l’analogie est immédiate entre l’expression des besoins économiques de chaque agent (formalisée notamment dans la théorie du choix du consommateur) et l’expression de ses préférences politiques (par le vote).

La démocratie, « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple »[36] (Lincoln) est également nécessaire à la traduction en actes des aspirations des divers groupes sociaux dont les voix resteraient étouffées sans cette pesée politique.

2°) Le concept de développement humain

L’association démocratie/développement trouve son expression la plus achevée dans le concept de « développement humain » élaboré en 1990 par le PNUD. Ce concept, fortement imprégné des notions perrouxiennes redécouvre, sous d’autres qualificatifs les notions de « coût de l’homme », de « statut humain de la vie » et de valorisation de la « Ressource Humaine ». Il s’agit, comme l’avait fait F. Perroux au lendemain de la seconde Guerre mondiale[37], de dépasser la conception traditionnelle du développement économique, jugée trop exclusivement matérialiste (et financière). Comme l’écrivent les auteurs du rapport du PNUD : « Pendant trop longtemps, nous nous sommes demandés combien produisent les nations ? La question que nous devons nous poser à présent est celle de savoir comment vont les populations. Le véritable objectif du développement est d’élargir l’éventail de ce qu’il est donné à chaque individu de réaliser au cours de son existence. Il peut chercher à gagner de l’argent – et ce peut même être vital – mais aussi important que puisse être le revenu, il ne peut résumer toute une vie. La santé, l’éducation, la qualité du milieu environnant et la liberté, pour n’en nommer que quelques-unes, sont des composantes sans doute tout aussi importantes[38] ».

  1. a) Croissance économique et développement humain

Bien entendu, le développement humain ne contredit pas l’enrichissement (la croissance des revenus). Bien au contraire, il le suppose, mais il ne se réduit pas à celui-ci : « Bien que la croissance ne soit pas la fin du développement, l’absence de croissance signifie souvent la fin du développement[39] ». Dans les PVD, l’accroissement du revenu per capita est donc nécessaire au développement, mais elle n’est pas suffisante. Elle n’engendre pas, automatiquement, à elle seule, l’élévation du niveau de développement. Tout aussi importante est la qualité de croissance qui, pour assurer le plein développement de la « Ressource Humaine » doit être :

participative (association/responsabilisation des populations afin de libérer les initiatives, les énergies de changement, les capacités innovatrices) ;

équitablement répartie, afin de promouvoir une économie « de tous les hommes ». Si un seul est laissé pour compte, « c’est un manque à gagner[40] » ;

durable. À cet effet, elle doit prendre appui sur « une main-d’œuvre en bonne santé, bien nourrie, instruite[41] », dotée des qualifications adaptées et des qualités voulues, aptes à conduire les changements technologiques requis, dont la logique (et, partant, la clé du succès) n’est pas matérielle et financière, mais sociale.

Le PNUD tente de « mesurer » le développement humain à l’aide d’une batterie d’indicateurs synthétiques de développement, de plus en plus diversifiés au fil des ans :

  • l’indice de développement humain (IDH), combinant le revenu national, le niveau de connaissances (taux d’alphabétisation des adultes + durée moyenne de la scolarité) et l’espérance de vie ;
  • l’IDH ajusté ainsi que l’indicateur sexo-spécifique du développement humain (ISDH) qui tiennent compte en outre des disparités sociologiques hommes/ femme ;
  • l’indicateur de liberté humaine (ILH) qui intègre des libertés passives (droit de ne pas être soumis à l’arbitraire) et actives (possibilité de faire) ;
  • l’indicateur de participation des femmes (IPF) axé sur la participation des femmes à la vie politique et aux échelons supérieurs de la vie professionnelle ;
  • l’indicateur de pénurie de capacité (IPC) basé sur les formes extrêmes de dénuement et de détresse, etc.

Si la construction de ces indices est discutable, la quantification qu’ils opèrent est très instructive, moins par le classement qu’ils établissent des différents pays que par la divergence des rangs indiqués par ces indicateurs. Cette disparité fait apparaître en quelque sorte le chemin que les pays doivent parcourir pour mettre leur croissance économique au service de l’amélioration du bien-être de l’ensemble de la population, pour réduire l’exclusion et la misère, et pour traiter l’homme non comme un moyen, mais comme une fin.

  1. b) Les libertés au cœur du développement

De manière parfaitement explicite et assumée le PNUD, par la publication de ces indicateurs, défend un diagnostic simple : le développement humain n’est pas simplement corrélé avec les libertés, mais il se construit sur celles-ci : liberté de circulation, d’opinion, d’association, liberté du travail, absence de discrimination raciale, selon le sexe, la religion, l’ethnie, absence de torture etc. : « Sans liberté, le développement humain est incomplet[42] ». Les libertés sont indispensables pour orienter la croissance économique vers l’élargissement des potentialités de chacun et en faire l’instrument d’une amélioration générale du bien-être de tous. Cette formulation évoque, en écho, celle de J.-J. Rousseau : « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme (…), une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme[43] ». Bien souvent, constatent les auteurs du rapport, la véritable cause de la dévalorisation de la vie humaine n’est pas le manque de ressources financières, mais des régimes politiques oppressifs. L’action politique doit donc avant tout viser à libérer les initiatives et à consolider la relation réciproque entre croissance et développement humain : « de même, que la croissance est nécessaire au développement humain, le développement humain est essentiel à la croissance économique. Toute action politique éclairée doit s’organiser autour de cette relation réciproque[44] ».

  1. c) La démocratisation renforce cette synergie.

– D’une part, elle est la condition pour que puissent être identifiées de manière satisfaisante les priorités sociales, les préférences collectives en matière de développement.

– D’autre part, elle permet aux citoyens de demander des comptes à leurs représentants, réduisant, de ce fait le risque de monopolisation du pouvoir servant les seuls intérêts des dirigeants et de ceux qui les soutiennent. On peut voir dans cette confiscation une cause fondamentale de la corruption, des dépenses de prestige, des fuites de capitaux et de l’endettement. Selon les Nations Unies[45], les sorties nettes de capitaux des pays en développement ont représenté 615 milliards de dollars en 2015, soit plus du quart des entrées reçues au cours des 6 années précédentes. Dans ces conditions, on mesure mieux les enjeux d’une politique d’assainissement en la matière. La liberté de la presse et le débat démocratique sont des ingrédients, parmi d’autres, d’un remède à ces gigantesques gaspillages de ressources financières et humaines.

Il est clair que la liaison qui unit la promotion des libertés démocratiques et le développement est le corollaire du concept même de développement. La connexité des deux concepts est, ici, parfaitement explicite. D’où l’interrogation : démocratie et développement sont-elles deux notions distinctes dont il s’agirait de caractériser les relations réciproques ? Ne faut-il pas plutôt considérer la démocratie comme une dimension (ou une composante) possible du développement ? L’approche du PNUD nous semble plutôt pencher vers ce second versant lorsqu’elle appréhende le développement en forme de paraphrase de la démocratie selon Lincoln : « Le développement doit être le développement de la population, par la population, pour la population[46] ».

B – La démocratie : quels atouts pour le développement ?

Il va de soi que la démocratie est intrinsèquement une bonne chose. Elle élargit la gamme des choix dont disposent les citoyens, renforce leurs libertés et leur offre l’opportunité d’une participation plus active à la vie sociale et politique. Toute autre est la question de savoir si la démocratie favorise ou entrave la croissance et le développement économique. Il ne s’agit plus d’une question portant sur des valeurs, mais d’une question empirique. C’est donc sur ce terrain qu’il convient de tenter de répondre à cette dernière question.

1°) Une relation incertaine entre démocratie et croissance du PIB

Depuis plus d’un demi-siècle, un nombre considérable d’études économétriques a tenté de répondre à cette question, sans parvenir à des conclusions bien tranchées.

  1. a) Des résultats équivoques

En 1990, Larry Sirowy et Alex Inkeles[47] ont réalisé la revue de la littérature empirique alors la plus détaillée et la plus complète, portant sur la relation entre la démocratie et la croissance. Ils concluaient que les comparaisons pays par pays ne permettent pas d’établir de preuve solide en faveur ou en défaveur de la démocratie. À peu près de la même époque, Adam Przeworski et Fernando Limongi ont présenté les résultats obtenus par 18 publications réalisées entre la fin des années 1960 et le début des années 1990. Sur les 21 résultats obtenus, 8 montraient une croissance plus rapide dans les démocraties que dans les régimes autoritaires, tandis que 8 aboutissaient à la conclusion opposée et 5 concluaient qu’il n’y a pas de différence significative[48]. Dix ans plus tard, Adam Przeworski et alii aboutissaient au même résultat : « Il n’y a jamais eu la moindre preuve solide que la démocratie soit de quelque façon moins apte à engendrer la croissance, en tout cas nous n’avons aucune preuve permettant de justifier que l’on puisse soutenir, ni même tolérer les dictatures[49] ». Dans le même sens, sur un échantillon de 90 pays, Dani Rodrick, constatait l’absence de corrélation entre le niveau de démocratie et le taux moyen de croissance du PIB per capita à long terme sur l’ensemble de la période 1970-1989[50].

  1. b) Mais une meilleure résilience des démocraties

En revanche, l’auteur constatait que l’instabilité de la croissance est moindre pour les pays démocratiques que pour les pays autoritaires : moindre dispersion sur le long terme des taux de croissance et moindre variabilité à court terme. En outre, l’étude de Dani Rodrick montrait que les démocraties offrent une plus grande capacité d’adaptation aux chocs d’origine externe qui affectent la croissance (résorption plus rapide des chocs). Dani Rodrick explique cette meilleure résilience des démocraties par le fait que ces dernières sont dotées d’institutions plus efficaces de gestion des conflits sociaux et de mécanismes de participation que dans les régimes autoritaires. Du coup, même si elle n’est pas significativement plus élevée que dans les dictatures, la croissance dans les démocraties y apparaît plus prédictible. Les agitations sociales et politiques, les changements de majorité au pouvoir sont plus fréquents dans les démocraties que dans les dictatures, cependant ils ne déstabilisent pas la croissance. Au cours de la seconde moitié du XXème siècle, les démocraties ont connu deux fois plus d’émeutes et de manifestations, trois plus de grèves que les dictatures. Cependant, ces événements ainsi que les changements de gouvernement, n’ont guère ralenti la croissance économique, alors que leurs effets ont été beaucoup plus perturbateurs dans les régimes autoritaires.

La dernière constatation de Dani Rodrick est que les salaires tendent à être plus élevés dans les régimes démocratiques que dans les régimes autoritaires (en neutralisant l’influence des autres déterminants des salaires, tels que la productivité, le niveau du PIB moyen par tête, les prix à la consommation, etc.). En somme, la démocratie serait plus « attentionnée à l’égard du travail » (friendly to labor), sans pour autant pénaliser la croissance à long terme.

2°) Une relation robuste entre démocratie et développement

Si nous nous intéressons maintenant à l’influence de la démocratie sur le développement et non plus seulement sur la croissance économique, le tableau est très différent.

En allant à l’essentiel, les études disponibles permettent d’établir plusieurs contributions positives de la démocratie.

  1. a) Les régimes démocratiques améliorent le niveau de vie de la population considérée dans son ensemble, non seulement du fait de l’accroissement des salaires, mais aussi grâce à une meilleure prise en charge des dépenses de santé, d’éducation, de formation professionnelle et de moindres inégalités dans la répartition des revenus. Toutes ces opportunités sociales permettent à la population de mieux vivre.

Comme l’a prouvé statistiquement en 2004 l’excellente étude de Halperin, Siegle et Weinstein, il en résulte des taux de scolarisation et d’alphabétisation plus élevés, un meilleur accès à l’eau potable, une moindre mortalité infantile, une espérance de vie plus élevée et une plus forte productivité dans l’agriculture[51].

  1. b) La démocratie, est un puissant facteur de développement humain

Plus récemment, Kaufmann, Kraay, Zoido-Lobaton, ont également prouvé qu’une meilleure gouvernance améliorait les performances économiques. À cet effet, les auteurs utilisent six indicateurs de gouvernance. Parmi eux, ils prennent en compte un indicateur de niveau de démocratie qu’ils baptisent Voice and Accountability : droit à la parole et obligation de rendre des comptes (ou « responsabilité démocratique »). Cet indicateur composite est fondé sur une batterie de divers critères élémentaires, incluant les libertés civiles (liberté d’expression, d’association, droit de grève, liberté religieuse, absence de discriminations), des droits politiques (élections libres et loyales, pluri-partisme, respect des minorités, etc.), la liberté et l’indépendance de la presse (garantie par la loi et assurée en pratique), la responsabilité des dirigeants, l’état de droit, la transparence, etc. Sur des échantillons de 173 pays (incluant l’OCDE) et de 155 pays (pays de l’OCDE exclus), les auteurs montrent que cet indicateur synthétique du caractère démocratique est significativement et fortement lié aux composantes du développement qu’ils prennent en compte. La hausse de l’indicateur élève le revenu moyen par tête, réduit la mortalité infantile, élève le taux d’alpha-bétisation des adultes. Les relations causales mises en évidence entre la démocratie et les trois principales composantes du développement humain du PNUD (IDH) apparaissent statistiquement hautement significatives et robus-tes[52].

3°) Paix et sécurité démocratiques

Contrairement à l’allégation selon laquelle la démocratie tendrait à fragmenter les sociétés hétérogènes du fait des différences d’ethnies, de langage, de culture et d’héritages historiques. Les données disponibles montrent plutôt que les démocraties s’en tirent mieux que les régimes autoritaires lorsqu’il s’agit d’atténuer les antagonismes sociaux ou de faire cohabiter des populations très différentes. En d’autres termes, l’accroissement du nombre des pays démocratiques à l’échelle de la planète auquel nous assistons de façon quasi continue depuis le milieu des années 1970 jusqu’à ces dernières années n’a pas plongé le monde dans le chaos et n’a pas été préjudiciable à la sécurité collective au niveau planétaire. En ce début de XXIème siècle, la menace la plus grave qui pèse sur la sécurité à l’échelle mondiale est la menace terroriste globale. Il est incontestable que les réseaux terroristes ne sont pas engendrés par les systèmes de gouvernement démocratiques (qui sont leurs cibles). L’expansion des réseaux terroristes est grandement facilitée par les régimes dictatoriaux (où ils trouvent généralement leur source), pour s’étendre au-delà des frontières nationales.

Par contraste, force est de constater qu’à l’opposé des régimes dictatoriaux, les démocraties déclenchent rarement des guerres les opposant les unes aux autres. Il est rare également qu’elles soient le siège de guerres civiles. Les régimes autoritaires, ajoute Mahmoud Ben Romdhane « ont une plus grande propension au trafic illicite, aux idéologies radicales et à l’insécurité mondiale[53] ». Tous ces facteurs, joints à la corruption et à la mal-gouvernance alimentent perturbations et désordres aux effets dévastateurs à l’échelle internationale, comme en témoignent aujourd’hui les mouvements de réfugiés qui fuient au péril de leur vie les zones de conflits.

Aussi l’extension du processus de démocratisation représente-t-il un facteur de sécurité collective et de pacification.

Ajoutons enfin, comme l’a bien mis en évidence Sen, que les démocraties sont mieux à même d’éviter ou de gérer les crises humanitaires qui, aujourd’hui encore, affectent de manière dramatique certains pays (extrême pauvreté, famine, récessions catastrophiques). En particulier, selon Sen[54], contrairement aux dictatures, les démocraties garantissent la sécurité alimentaire. On constate en effet que les famines à grande échelle ne se produisent pas dans les pays indépendants et démocratiques et où existe une relative liberté de la presse. Pour Sen, cette loi n’admet pas d’exception. Les grandes famines récentes se sont produites dans des régimes autoritaires, qu’il s’agisse du Soudan (1993, 2011), de la Corée du Nord (1994-1998), de l’Éthiopie (1984, 2014, 2016), de la Somalie (1992, 2010-2012) ou plus anciennement en Chine lors du grand bond en avant (1958-1961), en Union Soviétique (dans les années 1930), ainsi qu’en Irlande (1840) et en Inde (1943) sous tutelle étrangère. En l’absence de partis d’opposition, d’une presse non censurée, sans élection et sans risque d’être chassés du pouvoir, les dirigeants peuvent agir en toute impunité. Au-delà de la famine, l’existence d’institutions et de pratiques démocratiques apparaît plus généralement comme un facteur décisif de prévention des désastres économiques et sociaux.

IV. Le développement : condition préalable à la démocratie ?

 Depuis le travail pionnier de Seymour Lipset en 1959[55], le centre de gravité des recherches sur la relation démocratie/développement s’est déplacé. Il ne s’agit plus principalement de savoir si la démocratie influence ou non le développement, mais plutôt d’examiner l’influence inverse du développement sur les régimes politiques. De manière plus précise, la question soulevée par Lipset est de savoir si le développement ne constitue pas la condition du passage à la démocratie. Cette thèse est connue sous diverses dénominations : hypothèse d’Aristote, hypothèse de Lipset ou démocratisation endogène[56]. La thèse centrale défendue par cette théorie est qu’il existe des préalables (requisites) en matière de développement pour l’établissement de la démocratie ? Cette thèse a prévalu jusqu’à la fin des années 1980, avant que la multiplication des expériences de démocratisation dans les pays en voie de développement n’amène à remettre en question sa validité.

A – L’hypothèse d’Aristote et la théorie de la modernisation

L’idée majeure de Lipset, est que la prospérité favorise la démocratie : « plus un pays est riche, plus grandes sont les chances que ce pays connaisse durablement la démocratie[57] ». L’auteur attribue la paternité à cette thèse à Aristote. Pour Lipset, comme pour Aristote, l’existence d’une large classe moyenne, corollaire d’un déve-loppement avancé, représente la condition préalable à l’instauration d’un régime démo-cratique viable : « d’Aristote à nos jours, les hommes ont défendu l’idée que c’est seulement dans une société riche, comptant relativement peu de pauvres que la grande masse de la population peut participer intelligemment à la vie politique et ayant la retenue nécessaire pour ne pas succomber aux promesses séduisantes de démagogues irresponsables[58] ». Cette affirmation de Lipset, fait écho aux louanges (toutes relatives) qu’Aristote tresse à la démocratie, lorsque celle-ci est basée sur la prééminence d’une classe moyenne aisée :

« La société civile veut surtout des membres égaux et semblables ; ce qui ne peut se trouver que dans la médiocrité [59] ; elle ne saurait être mieux gouvernée que par des gens semblables à ceux qui lui ont donné sa première existence. Ce sont là les citoyens qui s’y maintiennent le plus sûrement ; ils ne désirent pas le bien d’autrui, comme les pauvres, ni n’excitent l’envie de personne, passion ordinaire des pauvres contre les riches ; et comme ils ne sont ni en but, ni en embuscade, ils vivent sans danger (…). La médiocrité a de grands avantages, et ne demandait au ciel que d’être lui-même médiocre dans sa patrie. Aucune société civile n’est meilleure que celle qui est composée de pareilles gens, ni plus propre à être bien gouvernée (…). C’est donc un grand bonheur pour l’État qu’il ne s’y trouve que des fortunes médiocres et suffisantes. Partout où les uns ont trop et les autres rien, c’est une suite nécessaire qu’il y ait ou démocratie outrée, ou violente oligarchie, ou tyrannie par l’excès de l’une ou de l’autre ; car la tyrannie éclot également de l’insolente et effrénée démocratie, comme de l’oligarchie, désastre qui, comme nous l’expliquerons en traitant des révolutions, arrive beaucoup moins entre pareils et médiocres. L’état de médiocrité est donc le meilleur : c’est le seul exempt de séditions (…). Il ne survient en effet ni sédition, ni division, là où il y a beaucoup de gens dans une fortune moyenne ; aussi les grandes villes sont-elles moins séditieuses parce qu’il s’y rencontre beaucoup de gens aisés (…). Il y a, par la même raison, plus de sûreté dans les démocraties que dans les oligarchies, et elles durent plus longtemps, parce que les médiocres y sont en plus grand nombre, et qu’ils y ont plus de part aux honneurs qu’ils n’en auraient dans un État oligarchique. Quand les pauvres n’ont plus ce contrepoids, et qu’ils commencent à prévaloir par le nombre, tout va mal, et la démocratie ne tarde pas à tomber dans le néant[60] ».

Pour tester cette hypothèse, Lipset utilise plusieurs indicateurs qui caractérisent, selon lui, le degré de développement : le niveau des richesses (revenu moyen par tête), le niveau d’indus-trialisation, le niveau d’urbanisation et le niveau d’éducation. Il constate que chacun de ces quatre indicateurs est fortement et significativement corrélé à la démocratie.

Comment comprendre que le passage à la démocratie soit le résultat du développement du pays ou, en d’autres termes, de sa « modernisation » ? Lipset avance plusieurs explications qui, pour la plupart d’entre elles, s’inspirent de la pensée d’Aristote, soulignant ainsi sa filiation intellectuelle par rapport au philosophe grec.

1°) En premier lieu, Lipset souligne le rôle majeur de l’éducation. Citant James Bryce, il note que « si l’éducation ne fait pas des hommes de bons citoyens, elle leur facilite la tâche pour le devenir[61] », notamment en les rendant moins réceptifs aux idéologies extrémistes. En toute hypothèse, l’éducation fait rempart aux forces anti-démocratiques et aux tentations populistes. Si l’on ne peut pas affirmer que l’éducation est une condition suffisante à la démocratie, l’observation des situations nationales suggère qu’elle se rapproche d’une condition nécessaire.

2°) En second lieu, le développement, en produisant des revenus plus élevés, une plus grande sécurité matérielle, en diffusant plus largement une éducation de qualité, affecte notablement la forme des antagonismes au sein de la société.

Plus un pays est pauvre, et plus, en général, la distribution des revenus est inégale, ce qui alimente un ressentiment de la part de la partie la plus défavorisée de la population et justifie l’émergence de forces politiques militant en faveur de solutions radicales et du renversement si nécessaire par la violence de l’ordre social. Marx expliquait que les prolétaires sont révolutionnaires car ils « n’ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont le monde à gagner[62] ». Avant lui, Tocqueville exprimait la même idée en écrivant qu’« il n’y a, en général, que ceux qui n’ont rien à perdre qui se révoltent[63] ». En même temps, dans les pays les plus pauvres, les classes sociales les plus riches considèrent les catégories sociales les plus défavorisées tout à la fois :

– comme une « caste de parias », en marge de la société des hommes, pour laquelle il serait absurde, voire immoral de reconnaître des droits et notamment de lui reconnaître un droit à participer au pouvoir,

– et comme une menace potentielle. La résistance de la strate sociale supérieure à toute évolution démocratique contribue alors à la radicalisation des classes les plus défavorisées.

En revanche, la hausse du niveau de vie qui accompagne le développement joue un rôle intégrateur pour toutes les classes sociales, y compris pour les plus défavorisées qui « n’ont pas que leurs chaînes à perdre[64] ». Aux deux extrémités de la structure sociale, la réceptivité aux normes démocratiques s’affermit.

3°) Comme nous l’avons souligné précédemment, l’accroissement des richesses modifie la structure de la société, avec le développement d’une classe moyenne dont le rôle politique se renforce. Une forte classe moyenne tempère les conflits en soutenant les partis modérés et démocratiques et en réprimant les groupes extrémistes[65].

4°) Plus un pays est pauvre, « plus il est soumis au népotisme, au favoritisme et au copinage. Par suite, il devient difficile de mettre en place une administration efficace, indispensable à l’édification d’État démocratique moderne[66] ».

5°) Le développement de « corps intermédiaires » (syndicats, partis, associations, municipalités, comtés, régions, etc.) qui agissent comme contre-pouvoirs est lié, lui aussi, au développement économique et social. Montes-quieu, Tocqueville et beaucoup d’autres auteurs ont souligné que la faiblesse ou la remise en cause du rôle des corps intermédiaires faisait le lit de l’autoritarisme. Ces instances remplissent en effet plusieurs fonctions essentielles à la vie démocratique. Outre le rôle de contre-pouvoirs, elles sont un cadre privilégié de représentation des citoyens, de leur intérêt pour la res publicae et de leur engagement – à différents niveaux – dans la vie de la « cité ». En permettant cette mobilisation/participation des citoyens à une échelle sectorielle ou locale, elles les aident à acquérir des connaissances, une expérience, des aptitudes politiques. Instances de réflexion et de débat de la société civile organisée, les corps intermédiaires œuvrent ainsi à la multiplicité des modes d’expression et à leur renouvellement. En bref, au niveau qui est le leur, ils contribuent à faire vivre et prospérer la « culture démocratique ».

B – Démocratie endogène ou exogène ?

La théorie de la modernisation, dans toutes les versions dont elle a fait l’objet, présente la démocratisation comme le stade ultime d’une évolution générale dans lequel le développement économique joue un rôle moteur du fait des transformations qui l’accompagnent : complexification des structures sociales, industrialisation, urbanisation, éducation, essor de la société civile et d’une classe moyenne. Ces changements finissent par rendre le système dictatorial de contrôle du système social inefficace et inacceptable. Si Lipset a jeté les bases de cette théorie, l’idée, ainsi que nous l’avons vu précédemment, est ancienne. On la retrouve sous la plume d’Aristote et même sous celle de Victor Hugo : « Toute civilisation commence par la théocratie et finit par la démocratie[67] ». Empiriquement vérifiée avec une grande régularité, cette théorie était acceptée sans discussion jusqu’à la fin des années 1980. En revanche, la situation change radicalement au début des années 1990.

1°) Doutes sur la validité de la théorie de la modernisation

La raison de cette remise en cause est « l’explosion démocratique » qui s’est produite au cours du dernier quart du XXème siècle et qui se prolonge jusqu’à nos jours. De 1989 à 2015, le nombre des démocraties électorales a presque doublé, passant de 69 (environ 40 % des pays) à 86 (plus de 60 % des pays)[68]. Ce mouvement a affecté pratiquement tous les grandes régions du monde : les anciens pays socialistes, l’Asie (Corée du Sud, Philippines…), l’Amérique latine (Équateur, Pérou, Bolivie, Argentine, Uruguay, Brésil, Chili), de nombreux pays d’Afrique (Mali, Bénin, Botswana, Afrique du Sud…) et, pour finir, le monde arabe. Initiée en décembre 2010 en Tunisie, la vague révolutionnaire s’est étendue à quasiment tous les pays arabes au cours de l’année 2011, avec des issues très différentes (chute de la dictature et adoption d’un régime démocratique, réformes, guerres civiles, invasion terroriste, etc.).

L’extrême variété des situations des pays concernés par cette « troisième vague de démocratisation » [69] en termes de niveau de déve-loppement, est en contradiction manifeste avec la théorie de la modernisation dans sa version la plus déterministe. En tout cas, l’hypothèse d’Aristote (selon laquelle l’atteinte d’un certain niveau de développement serait un prérequis de la transition démocratique) n’est nullement une condition nécessaire de la démocratie. Parmi les pays qui ont entrepris de passer à la démocratie, nombre d’entre eux étaient faiblement ou moyennement développés au moment où s’est opérée cette transformation : cas du Mali (avec un revenu par tête de 600 $), de Sao Tome et Principe (830 $), du Sénégal (1 575 $), du Bénin et du Cap Vert (1 875 $), du Ghana (2 050 $), de la Bolivie et de la Mongolie (2 200 $), de la Guyane et de Samoa (2 400 $), de l’Égypte (2 590 $), du Salvador (2 800 $), des Philippines (3 275 $), de Grenade (3 650 $), de la Namibie (3 750 $), etc.[70]. Au total, plus du tiers des pays concernés par la « troisième vague de démocratisation » semblent contredire la théorie de la modernisation.

2°) Modernisation versus consolidation

La contestation la plus solidement argumentée de la modernisation, tant sur le plan empirique que sur le plan théorique a été effectuée en 1993 par Adam Przeworski et Fernando Limongi (ci-dessous notés P & L). Les deux auteurs constatent que globalement l’incidence des régimes démocratiques est effectivement corrélée au niveau du revenu par tête : en proportion, il existe plus de démocraties parmi les pays riches que parmi les pays pauvres.

Cependant, deux raisons distinctes peuvent expliquer cette relation : soit la probabilité d’émergence de la démocratie augmente avec le développement éco-nomique, soit le passage à la démocratie s’opère indépendamment du développement, mais la probabilité qu’elle se maintienne est plus élevée lorsque les pays concernés sont développés. P & L qualifient la première explication d’endogène et la seconde d’exogène[71].

La première explication correspond à la théorie de la modernisation développée par Lipset. Elle est effectivement endogène, car elle résulte d’un processus de développement économique qui s’opère sous un régime autoritaire et qui, à partir d’un certain seuil, conduit au passage à la démocratie.

La seconde explication, dite « théorie de la consolidation », considère que les régimes autoritaires peuvent disparaître pour de multiples causes autres que le développement, telles que le décès du dictateur, les crises économiques, les pressions extérieures, des raisons géopolitiques ou même à la suite de guerres[72]. Pour autant, même dans ce cas, les démocraties peuvent être plus fréquentes dans les pays riches du seul fait qu’elles y ont plus de chances de se consolider et se pérenniser. Elles y survivent parce qu’elles sont apparues dans un pays « moderne » et non comme résultat d’un processus de « modernisation ».

P & L défendent cette théorie de la consolidation pour plusieurs raisons.

  • En premier lieu, la théorie de la modernisation n’a pas de pouvoir prédictif. Pour cela, il faudrait être en mesure de définir, même de manière approximative un « seuil » de revenu par tête à partir duquel la démocratie tendrait à supplanter les dictatures. Or, cette tâche s’avère impossible. « Quel que soit le seuil que l’on choisit à partir duquel le développement est supposé creuser la tombe des régimes autoritaires, de nombreuses dictatures parviennent à le franchir en bonne santé[73]».
  • Même en raisonnant en termes probabilistes, les auteurs montrent que la probabilité de transition de la dictature à la démocratie n’augmente pas de façon monotone avec le revenu per capita. Elle augmente jusqu’aux environs de 6 000 $ puis décroît ensuite. Au-delà, les régimes autoritaires tendent à devenir plus stables, plus difficiles à renverser.
  • À l’inverse, une fois mise en place, la probabilité de « survie » de la démocratie croît de manière monotone avec le revenu par tête. Sur un échantillon de 135 pays étudiés entre 1950 et 1990, les auteurs constatent qu’aucune des 32 démocraties ne s’est effondrée dans les pays à revenu par tête supérieur à 6 000 $, tandis que près de 60 % ont chuté parmi les 69 démocraties des pays à moindre revenu par tête.

Selon P & L, ces constats valident la version exogène de la théorie de Lipset. En paraphrasant ce dernier, cette version rénovée pourrait s’énoncer comme suit : « une fois la démocratie établie, plus un pays est prospère, plus elle a de chance d’y survivre[74] ». Considérée du point de vue des pays les plus pauvres, la thèse de P & L signifie également que la démocratie peut éclore dans ces pays, pour des raisons variées autres que le développement, mais elle ne peut ensuite survivre et s’y épanouir que sur le terreau du développement.

3°) Nouvelles orientations de la recherche

Dès sa parution, l’article de P & L a été perçu comme une contribution majeure dans le domaine du « développement politique ». Cette thèse a immédiatement « changé le paysage de la discipline, comme si elle avait été frappée par la foudre[75] ». Toutefois, l’aspect le plus discutable (et discuté) de cette analyse est le rejet de la « démocratisation endogène » et de la théorie de la modernisation. Plusieurs auteurs ont montré que la théorie de P & L était éminemment contestable. Par exemple, Christian Welzel et Ronald Inglehart montrent que les conclusions de P & L sont obtenues sur la base d’une mauvaise interprétation de leurs propres données. En fonction du revenu per capita, les auteurs considèrent indépendamment les probabilités de transition de l’autocratie à la démocratie (pour apprécier l’impact de la modernisation) et la probabilité de la transition inverse (pour évaluer la consolidation). Toutefois, si nous désirons apprécier l’influence de la hausse du PIB sur la démocratisation, il faut, pour chaque niveau de revenu, faire la balance de ces deux transitions (sorties de / entrées vers l’autocratie). Dans ce cas, on observe une augmentation monotone de la prépondérance des transitions vers la démocratie par rapport aux mouvements de sens contraire, au fur et à mesure que le revenu par tête augmente. La démocratisation est donc liée positivement au revenu per capita. Elle présente donc un caractère endogène[76]. P & L, le reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes dans une publication ultérieure dans laquelle ils intègrent cette critique[77].

Toutefois, le plus important n’est pas là. L’apport majeur de l’analyse de P & L est qu’elle a suscité une véritable effervescence de la recherche sur cette question. Il est impossible de restituer en quelques lignes l’incroyable prolifération des travaux réalisés entre 2005 et 2016 dans la foulée de la publication de P & L, soit pour en préciser ou contester les résultats, soit pour perfectionner la méthode d’investigation. Nous n’en citerons ici qu’une seule – l’une des plus récentes – qui consiste à abandonner l’approche dichotomique de la transition démocratique. En effet, la démocratie n’est pas binaire. Entre la démocratie complète, satisfaisant pleinement tous les critères de ce régime (cf. supra I) et le despotisme absolu, existe toute une gradation de formes de régimes et de niveaux de démocratisation. Réduire cette grande variété à deux classes de régimes est une hyper-simplification, comme l’a bien perçu Thomas Carothers[78].

Comment faut-il classer la Russie de Poutine après 2000 ? La Turquie d’Erdoğan ? Le Botswana de Khama ? Quelle peut être la validité des conclusions tirées d’un traitement binaire des régimes quand, chaque année, un nombre significatif de pays entrent dans la catégorie de la zone grise de l’ambiguïté[79], ou, si l’on préfère, des competitive authoritarian regimes [Levitski], des illiberal democracies[80], des semi democracies [Diamond], etc.

En 2015, David Epstein et alii.[81] ont réalisé une contribution majeure, qui a aujourd’hui valeur de référence en prenant en compte non pas deux (comme P & L), mais trois catégories de régimes : l’autocratie, la démocratie et, entre elles, une catégorie intermédiaire : les démocraties partielles. Cette stratification est basée sur l’échelle Polity IV élaborée à partir d’une base de données incluant 165 pays sur la période 1800 à 2014. Le score Polity s’étage de -10 (monarchie héréditaire) à +10 (démocratie consolidée)[82]. Cette « métrique » est fondée sur six composantes caractérisant le caractère plus ou moins discrétionnaire des décisions de l’exécutif, l’accès plus ou moins compétitif de l’accès au pouvoir, le niveau et la qualité de la participation politique des citoyens, etc.

Le fait de prendre en compte trois stades au lieu de deux enrichit notablement l’analyse :

– Il permet de considérer six types de transitions distinctes : autocratie à démocratie partielle, démocratie partielle à démocratie, autocratie à démocratie, ainsi que le mouvement inverse pour chacune d’elles.

– Il conduit à appréhender la démocratie comme un processus et non comme un état final. « Or, comme c’est souvent le cas, l’itinéraire est plus important que la destination[83] ».

Le choix d’une classification en trois régimes est essentiel pour (au moins) deux raisons :

– Les démocraties partielles représentent une fraction importante – et croissante – des régimes politiques en vigueur. Leur proportion est passée de moins de 4 % en 1976 à plus d’un quart au début des années 2000. Comme le notent Epstein et alii, « la troisième vague de démocratisation a peuplé la planète de démocraties partielles[84] ».

– Les démocraties partielles sont beaucoup plus instables (c’est-à-dire qu’elles risquent de se transformer soit en autocratie, soit en démocratie) que les autocraties et les démocraties, à la fois à court terme (elles sont quatre fois plus instables) et plus encore à moyen terme où elles sont impliquées dans 80 % des cas de transition d’un régime à un autre. En raison de leur fragilité, du fait qu’elles ne sont pas consolidées, les démocraties partielles jouent un rôle essentiel dans l’analyse du processus de démocratisation.

Sur le plan méthodologique, les auteurs utilisent la modélisation la plus appropriée actuellement pour appréhender la dynamique des transitions : le modèle à changement de régime de Markov[85], qu’ils enrichissent par l’introduction de variables additionnelles autres que le niveau du revenu per capita et de sa croissance, de sorte à introduire dans l’analyse d’autres dimensions de la modernisation ainsi que des caractéristiques structurelles des pays : l’urbanisation, la densité de la population, le taux d’ouverture commerciale, la part du PIB issue de l’exploitation du pétrole et des minerais, etc. Epstein et alii évaluent aussi l’influence pour chacun des pays considérés de tentatives antérieures infructueuses de démocra-tisation.

Les principaux résultats obtenus sont les suivants :

1°) La hausse du revenu par tête augmente la probabilité d’abandonner l’autocratie et fait baisser la probabilité de retour en arrière pour les pays démocratiques. Autrement dit la modernisation et la consolidation ne s’excluent pas mais coexistent.

2°) Le rythme de la croissance et la densité de population ont un impact uniquement pour les pays autocratiques où ils favorisent la démocratisation, mais n’ont pas d’influence significative pour les autres régimes.

3°) L’ouverture commerciale favorise la démocratisation et aide à la consolider.

4°) L’existence d’expériences négatives antérieures de démocratisation contribue à déstabiliser les autocraties et aide à passer à la démocratie partielle, mais représente aussi une force déstabilisatrice pour les démocraties complètes. On peut voir dans ce résultat l’effet de l’émergence d’aspirations et d’une culture démocratiques dans les autocraties, combinée au jeu de forces sociales réactionnaires opposées à la progression des libertés dans les pays déjà démocratiques.

5°) Le fait de dépendre largement de ressources du sous-sol (pétrole, minerais) est corrélé négativement à la démocratisation. L’existence d’une importante rente pétrolière ou minière, pouvant être captée par un despote à son bénéfice exclusif ou celui d’une caste ou de l’ethnie à laquelle il appartient constitue un enjeu majeur, expliquant la vigueur de la résistance aux forces de démocratisation.

D’autres variables auraient pu être intégrées au modèle pour mieux comprendre le processus de démocratisation. Citons, par exemple :

– L’inégalité de la répartition des revenus. Carles Boix et Susan C. Stokes[86] ont démontré  que l’accroissement des inégalités est un facteur de réduction de la cohésion nationale et de fragilisation de la démocratie. Dans les régimes autoritaires, des situations d’inégalités criantes peuvent accroître l’aspiration en faveur de la démocratie.

– les mêmes auteurs ont mis aussi en évidence, l’influence de la période historique considérée. Ils montrent par exemple que pendant la période de guerre froide, les États-Unis et l’URSS ont exercé de fortes pressions sur la politique intérieure des pays appartenant à leurs sphères respectives d’influence. Tandis que les pressions américaines sur les pays d’Amérique latine et les Caraïbes, oscillaient entre le soutien des mouvements démocratiques et la protection des dictatures, selon les circonstances du moment et l’administration en place, l’Union soviétique a continûment freiné ou réprimé les mouvements de d’autono-misation/démocratisation des pays d’Europe centrale et orientale. Cette influence géostratégique a pu perturber notablement les dynamiques nationales intérieures, en exerçant une force opposée à la démocratisation, alors même que les pays avaient connu un développement important[87].

– Le niveau d’intégration nationale et de cohésion sociale prise en compte par Boix et Stokes sous l’angle spécifique et étroit du niveau de « fragmentation religieuse[88] ».

– Le niveau d’éducation, dont Lipset a si justement souligné l’importance, etc.

V. Que nous apprend cette revue de la littérature sur le monde d’aujourd’hui ?

Au terme de cette revue de la littérature, nous espérons avoir convaincu le lecteur que même si la relation entre démocratie et développement laisse encore des zones d’ombre, des progrès remarquables ont été réalisés au fil des contributions théoriques et empiriques, spécialement au cours des 12 à 15 dernières années, nous permettant de mieux comprendre cette relation complexe.

Quelles leçons pouvons-nous en tirer pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons ?

En allant à l’essentiel, nous en retenons trois.

1°) La démocratie au risque du terrorisme

La première leçon est que la démocratie peut être aussi bien endogène (liée au développement) qu’exogène. En effet, dans les sciences sociales, les relations sont complexes. Elles sont au mieux probabilistes et non pas déterministes et les causalités ne sont quasiment jamais simples (mono-causales). Par conséquent, même si la démocratisation est liée au développement, elle peut émerger même dans des pays à faibles niveaux de développement. Toutefois, dans cette dernière hypothèse, l’expérience montre que le mouvement de démocratisation, une fois en place, ne peut survivre et se consolider qu’à la condition d’être accompagné par le développement du pays.

« Qu’est-ce que la reconnaissance du droit à l’instruction et à la santé pour la fraction grandissante de la population privée de l’une comme de l’autre, tandis que se clochardisent écoles et dispensaires ? Que signifie le droit de vote ou la liberté de la presse si le nombre d’analphabètes ne cesse de croître ? Qu’est-ce (…) la liberté d’aller et de venir pour les paysans chassés de leurs terres par la chute du cours des denrées (…) ? Ils n’ont souvent d’autre “liberté” que l’exode vers la ville où ne leur seront reconnus ni le droit au travail ni le droit au logement, pas même le premier des droits : la sécurité[89] ». Christian de Brie exprime ainsi, on ne peut plus clairement, l’aberration d’une démocratie politique sans démocratie économique, de libertés formelles sans libertés réelles.

À défaut d’une amélioration simultanée des conditions de vie de la population et de la situation économique générale du pays, la démocratie politique risque de n’être qu’un décor anachronique, un paravent éphémère, rapidement perçu comme un corps étranger, suscitant des frustrations, le discrédit et des réactions de rejet. Lorsque la pauvreté fait place au dénuement le plus complet, c’est une autre forme d’esclavage qui apparaît, la pire de toutes, sous la domination du plus oppressif des maîtres : la misère. Elle fait le lit de l’irrédentisme religieux : « la religion offre un havre que n’a pas su bâtir la société technicienne. Elle sanctifie la pauvreté en transformant un frustré en saint (…). Entre des bienfaits terrestres hypothétiques et les valeurs religieuses intangibles, le choix devient clair. Faute de bonheur à l’aune des biens consommés, c’est la soif d’absolu qui l’emporte[90] ». L’espoir d’un réel développement est sans doute le meilleur antidote contre les dérives totalitaires, revêtues ou non d’un message rédempteur, contre les radicalisations démagogiques, contre la fuite dans la violence d’une jeunesse sans repère.

Or, le vent de la démocratisation a atteint le monde arabe dans des conditions économiques très défavorables marquées par la dépression des marchés de matières premières et par un contexte d’insécurité grandissante. Alors que montait l’aspiration à plus de démocratie, les pays du Maghreb, du Sahel, du Proche-Orient et plusieurs États subsahariens subissaient aussi la montée du terrorisme jihadiste. Les assauts du GSPC puis AQMI, d’Al Qaida, d’AQMA, d’Al Nosra, de l’État islamique, de Bokoharam, d’Al Shabbaab, de Gamaa al-Islamiya visent en effet à imposer par la terreur – ici comme dans d’autres régions – une autre vision du monde et un modèle politique aux antipodes de la démocratie. Il s’agit là, assurément, d’une menace pour les démocraties émergentes, comme pour les démocraties « consolidées[91] ».

2°) La démocratie, une construction de l’histoire

La deuxième leçon est que la démocratie ne s’établit pas par décret. Comme nous l’avons vu précédemment, ce n’est pas une pilule qu’il suffirait d’avaler. Ce n’est pas non plus un « kit », constitué de quelques éléments (liberté de la presse, élections libres, multipartisme) qu’on pourrait se contenter d’assembler. La mise en place d’institutions démocratiques est évidemment une condition préalable, indispensable au respect des principes démocratiques. Elles créent en effet un cadre garantissant la représentation des diverses composantes de la société, assurant le contrôle des dirigeants et permettant l’épanouissement des libertés. Mais la démocratie n’est pas seulement affaire d’institutions. Elle suppose aussi une vie civique riche et complexe, liée non seulement à l’éducation mais aussi à une tradition politique engendrée par l’histoire de la société. Ce patrimoine historique collectif nourrit la solidarité entre les citoyens, le rapport de chacun d’eux à la communauté nationale, l’intérêt de chacun pour la politique, sans lesquels il n’y a pas de participation des citoyens, donc pas de démocratie.

Pas de démocratie, donc, sans culture de la démocratie. Lorsque les autres conditions (adhésion aux valeurs, intérêt pour la chose publique, instances de participation à différents niveaux) ne sont pas réunies, les réformes institutionnelles ont de fortes chances de s’apparenter au calquage d’un modèle externe qui, risque soit d’apparaître comme artificiel, soit de produire des effets contraires à ceux escomptés.

La démocratisation est un processus de maturation longue, doté d’une grande inertie. On ne saurait donc apprécier la réussite ou l’échec d’une expérience de démocratisation, comme les « printemps arabes » sur un horizon de court ou moyen terme. Quand bien même elle échouerait, toute tentative de démocratisation est une étape, un phare, un jalon pour le futur.

L’histoire montre, qu’ainsi comprise, la démocratie est une lutte perpétuelle, un combat sans cesse renouvelé, qui n’est jamais définitivement gagné. Partout, même dans des pays où elle est installée de longue date, elle peut être remise en cause soit sous l’effet d’un brusque basculement du régime politique, y compris dans la barbarie. Elle peut aussi être mise à l’épreuve sous l’influence moins dramatique mais pernicieuse de la dépolitisation, de la perte d’influence des partis politiques, des syndicats, d’un « pourrissement du contexte social » des « affaires » et de leur exploitation, de la politique politicienne, de l’antiparlementarisme, de dérives autoritaires d’inspiration populiste, de la « poutinisation » du pouvoir.

3°) Démocratie, cohésion nationale et « jeunes nations »

La troisième leçon est la nécessité d’une cohésion nationale. Le tracé des frontières politiques des jeunes États du tiers-monde, hérité du partage des zones d’influence des grandes puissances coloniales, est largement artificiel. En Afrique, tout particulièrement, mais aussi en Asie du Sud-Est (Birmanie, Thaïlande, Laos…), au Moyen-Orient (Syrie, Liban) et même en Amérique centrale, les frontières séparent des ensembles humains unis par l’ethnie, la culture et la langue et, inversement, regroupent des populations sans réelle communauté historique. Ce déficit d’intégration est désastreux, les pays en question ne disposant pas des atouts et de la base sociale nécessaires pour résister aux effets corrosifs des rivalités internes et aux forces de dissolution externes. Or, c’est la solidarité historique qui forge la nation et en fait un tout. Lorsque ce « principe spirituel[92] » n’est pas suffisamment fort, on peut craindre que les principes salutaires de la démocratie représentative (multipartisme, élections libres…) ne favorisent guère l’émergence d’un sentiment de communauté de destin. La démocratie ne risque-t-elle pas alors, au contraire, de libérer les forces d’éclatement ? Malheureusement, dans les pays les moins intégrés nationalement, la démocratisation rime souvent avec un affaiblissement de l’État, porteur de divisions internes, ethniques, religieuses ou tribales, de tensions, voire de conflits de frontières, compte tenu des circonstances historiques particulières qui ont présidé à leur définition. Le véritable défi, pour les « jeunes nations », au moins aux premiers stades de la démocratisation est de parvenir à concilier la conquête des libertés civiques et politiques avec la nécessité de maintenir un État suffisamment fort, capable de réguler les antagonismes intra-nationaux.

Conclusion

Quelles implications politiques pouvons-nous tirer des analyses présentées ci-dessous ?

Dans le cadre de la problématique qui nous intéresse ici, les pays peuvent s’engager dans des réformes politiques et des réformes économiques. Au niveau politique, ils peuvent chercher à garantir les libertés civiques et mettre en place (ou renforcer) la démocratie. Les réformes économiques visent à promouvoir la croissance et le développement, ainsi qu’à « moderniser » les structures économiques et sociales du pays.

Comment ces réformes doivent-elles être entreprises ? Doivent-elles être menées à bien de manière successive ou simultanée ? Si leur réalisation est séquentielle, par quoi faut-il commencer ? Engager d’abord les réformes économiques ou les réformes politiques ?

Si nous adhérons à la thèse de Przeworski et Limongi, alors, assurément, il faut mettre les bœufs des réformes politiques avant la charrue des réformes économiques, puisque la démocratisation, étant exogène, n’est pas influencée par la croissance et le développement économiques, tandis qu’inversement, la mise en place d’institutions démocratiques peut nourrir le développement, lequel consolide alors la démocratisation.

Pourtant, la conclusion qui s’impose au terme de cette « revue des troupes » est que contrairement aux vues de « P & L » la marche vers la démocratie est liée au développement (même si le lien avec la seule croissance est moins clair). La démocratisation est endogène, même si cela n’exclut pas qu’elle puisse être entreprise à des stades très précoces du développement. Toutefois, l’enchevêtrement des liens de causalité entre démocratie et développement est d’une complexité inextricable. Il ne permet pas de justifier la primauté des réformes économiques. Rétrospectivement, les dangers de l’affirmation de Lénine : « La production est toujours nécessaire, pas la démocratie[93] » sont évidents. Aujourd’hui, qui oserait raisonnablement se hasarder à regarder le sacrifice des libertés comme le prix à payer sur l’autel de la croissance.

Pierre Dockès et Bernard Rosier sont dans le vrai lorsqu’ils écrivent que « l’essentiel est de peser partout dans le sens de la démocratie[94] ».

L’essentiel est le mouvement : aller vers plus de liberté d’expression en même temps que mieux nourrir, mieux former, mieux loger les hommes. Consolider les droits de l’homme et couvrir les coûts de l’homme : les deux entreprises sont indistinctement mêlées. Une avancée simultanée sur les deux fronts représente le seul contenu possible d’une démocratisation durable.

 

 

Notes:

[1] Anciennement Professeur à l’Université Lumière Lyon 2. Consultant auprès de l’Organisation Mondiale du Commerce.

[2] Roaldus Richmond (ed.), “A Yankee Businessman in New Hampshire, American Life Histories: Manuscripts from the Federal Writers Project, 1936-1940. Téléchargeable à :

<http://wist.info/other/3324&gt;

[3] René Sandretto, « Démocratie et développement. Un diptyque ambigu ». Informations et Commentaires, n° 78, mars 1992, p. 19-26.

[4] Hakim Ben Hammouda, « Les « printemps arabes » et le désenchantement démocratique ». Revue Informations et Commentaires 17 juillet 2012. Téléchargeable à : <http://www.ritimo.org/Les-printemps-arabes-et-le-desenchantement-democratique>

[5] Antoine Basbous : « La démocratie n’est pas une pilule qu’on avale, mais une culture qui s’acquiert ». Le Nouvel Economiste, 10 juillet 2013. Téléchargeable à :

<http://www.lenouveleconomiste.fr/antoine-basbous-la-democratie-nest-pas-une-pilule-quon-avale-mais-une-culture-qui-sacquiert-19219/>

[6] Daniel Mouchard et alii., « La démocratie », Les cahiers du CEVIPOF, n° 36, novembre 2003. Téléchargeable à :

<http://www.cevipof.com/fichier/p_publication/434/publication_pdf_cahierducevipof36.pdf&gt;

[7] Sur ce thème, on peut lire avec profit l’excellente étude que Mahmoud Ben Romdhane applique au cas de la Tunisie. Cf. Mahmoud Ben Romdhane, « Développement et démocratie : l’exception tunisienne », L’Année du Maghreb, III, 2007. Téléchargeable à : <https://anneemaghreb.revues.org/390&gt;

[8] Max Weber, Essays in Sociology, Oxford University Press, New York, 1946. Téléchargeable à :

<https://archive.org/stream/frommaxweberessa00webe/frommaxweberessa00webe_djvu.txt&gt;

[9] Joseph Schumpeter, Capitalism, Socialism and Democracy, Harper & Bros, New York, 1947. Téléchargeable à :

<http://classiques.uqac.ca/classiques/Schumpeter_joseph/capitalisme_socialisme_demo/capitalisme.html&gt;

[10] Seymour Martin Lipset, Political Man. The Social Bases of Politics, Anchor Books, New York, 1963 (Édition originale : Doubleday & Company, 1960). Téléchargeable à :

<https://archive.org/details/politicalmansoci00inlips>

[11] Gaetano Mosca, Teorica dei governi e governo parlamentare (édition originale : 1884). Reproduit dans : G. Sola (edited by), Scritti politici di Gaetano Mosca, Vol. I, UTET, Turin, 1982. Téléchargeable à :

<http://documenti.camera.it/bpr/11606_testo.pdf&gt;

[12] Jean-Jacques Rousseau, Œuvre complètes, Tome VIII, Lefèvre, Paris, 1839. Téléchargeable à :

<https://books.google.fr/books?id=miXltTmD68sC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false>

[13] Montesquieu, (Charles Louis de Secondat), De l’esprit des lois, dans Œuvres, Montesquieu, Éd. Nourse, 1767, tome. 1, chap. IV, livre XI. Téléchargeable à :

<http://classiques.uqac.ca/classiques/montesquieu/de_esprit_des_lois/de_esprit_des_lois_tdm.html&gt;

[14] Albert Camus, Cahiers III. Mars 1951- décembre 1959, Éditions Gallimard, Paris, 1959 (Première édition 1962). Téléchargeable à :

http://classiques.uqac.ca/classiques/camus_albert/carnets_III/camus_carnets_t3.pdf

[15] Clement Richard Attlee, Discours, 12 septembre 1945.

[16] Mohandas Karamchand Gandhi, Tous les hommes sont frères. Vie et pensées du Mahatma Gandhi d’après ses œuvres, Gallimard, Folio Essais, 1997.

[17] Voltaire (François-Marie Arouet), Œuvres complètes, Tome 20, Garnier Frères, Paris, 1879. Téléchargeable à :

<https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome20.djvu/195&gt;

[18] Ndongo Sylla, « Y a-t-il une relation entre démocratie et développement ? », Pambazuka News, n° 285, 14 juin 2013.Téléchargeable à :

<http://www.pambazuka.net/fr/category.php/features/87832&gt;

[19] Dictionnaire universel de la langue française, 7ème édition, Fréchet éditeur, Bruxelles, 1828. Téléchargeable à :

<https://books.google.fr/books?id=9oYSAAAAIAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false>

[20] Walter Galenson, “Introduction”, In Walter Galenson (dir.), Labor and Economic Development, Wiley, New York,  1959. Téléchargeable à :

<https://books.google.fr/books?id=t3I1WeQpNdsC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false>

[21] Adolf Sturmthal, “Unions and Economic Development”, Economic Development and Cultural Change, January 1960. Téléchargeable à :

<https://www.jstor.org/stable/1152036?seq=1#page_scan_tab_contents

[22] Karl Jr de Schweinitz, “Industrialization, Labor Controls and Democracy”, Economic Development and Cultural Change, July 1959, vol. 7, no.4. Téléchargeable à :

<http://www.journals.uchicago.edu/doi/pdfplus/10.1086/449812

[23] R Friedman, “Industrialization, labour controls and democracy : a comment”, Economic Development and Cultural Change, janvier 1960.

[24] Cité par : Guy Caire. « Relations industrielles et industrialisation dans les pays en voie de développement », Tiers-Monde, 1988, tome 29, n° 114. Téléchargeable à : <http://www.persee.fr/doc/tiers_0040-7356_1988_num_29_114_3538

[25] Samuel P. Huntington, Political Order in Changing Societies, Yale University Press, New Haven, 1968. Téléchargeable à :

<http://projects.iq.harvar.edu/gov2126/files/huntington_political_order_changing_social.pdf&gt;;

“How Countries Democratize”, Political Science Quarterly, Volume 106, no.4, 1991-92. Téléchargeable à :

<https://upvericsoriano.files.wordpress.com/2009/06/huntington.pdf ;

“Democracy’s Third Wave”, Journal of Democracy, vol.2, no.2, Spring 1991. Téléchargeable à : http://www.ned.org/docs/Samuel-P-Huntington-democracy-third-wave.pdf ;

Samuel P. Huntington, and Jorge I. Dominguez, “Political Development”, In Greenstein, F. I., and N. W. Polsby, eds. Handbook of Political Science, 3, Reading: Addison-Wesley, 1975.

[26] Fareed Zakaria, The Future of Freedom: Illiberal Democracy at Home and Abroad, W.W. Norton, New York, London, 2003. Téléchargeable à :

<https://books.google.fr/books?id=Rx9N2Uwac7EC&pg=PA13&hl=fr&source=gbs_toc_r&cad=4#v=onepage&q&f=false>

[27] fareed Zakaria, cité par Joe Siegle, Morton Halperin, Michael Weinstein, The Democracy Advantage : How Democracies Promote Prosperity and Peace, New edition, Routeledge, New York and London, 2010. Téléchargeable à :

<http://www.amazon.co.uk/Books-The-Democracy-Advantage-Democracies-Prosperity/dp/0415990653#reader_0415990653>

[28] Amartya Kumar Sen, “Democracy and Social Justice”, in : Farrukh Iqbal and Jong-Il You, Democracy, Market Economics, and Development. An Asian Perspective, The World Bank, Washington, D.C., May 2001. Téléchargeable à :

<http://www-wds.worldbank.org/external/default/WDSContent /IW3P/IB/2001/ 06/08/000094946_01052404084912/Rendered/PDF/multi0page.pdf#page=29>

[29] Amartya Kumar Sen, “Democracy as a Universal Value”, Keynote Address at the February 1999, Conference on Building a Worldwide Movement for Democracy, New Delhi. Téléchargeable à :

<http://www.journalofdemocracy.org/article/democracy-universal-value&gt;

[30] Vaman Rao, “Democracy and Economic Development”, Studies in Comparative International Development, Winter 1984, vol 19, no.4. Téléchargeable à :

<http://link.springer.com/article/10.1007%2FBF02743750?LI=true#page-1>

[31] Joe Siegle, Morton Halperin, Michael Weinstein, opus cité, 2010.

[32] Banque asiatique de développement, “The Political Economy of Good Governance for Poverty Alleviation Policies”, ERD Working Papers, no 39, May 2003. Téléchargeable à :

<http://www.adb.org/sites/default/files/publication/28331/wp039.pdf>

[33] Amy Chua, World on Fire : How Exporting Free Market Democracy Breeds Ethnic Hatred and Global Instability, Doubleday, New York, 2003. Téléchargeable à :

Cliquer pour accéder à 1.1_worldfire.pdf

[34] Michel Camdessus, allocution,  prononcée le 15 août 1991 à Kampala à l’occasion du 25ème anniversaire de la création de la Banque centrale de l’Ouganda.

[35] François Perroux, L’économie du XXème siècle, Œuvres complètes, vol. V, PUG, Grenoble, (1e édition : 1969), 1991.

[36] Discours de Gettysburg (Gettysburg Adress) sur le champ de bataille, 19 novembre 1863.

[37] François Perroux, « Trois outils d’analyse pour l’étude du sous-développement », Cahiers de l’ISEA, Série F, n° 1, Paris, 1955.

[38] Pnud, Rapport sur le développement humain, Économica, Paris, 1991 ;

Cliquer pour accéder à hdr_1991_fr_complet_nostats.pdf

[39] Ibid.

[40] François Perroux, op. cité., 1991.

[41] Pnud, op. cité., 1991.

[42] Pnud,op. cit., 1991.

[43] Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social (1762), Ed. Garnier, Paris, 1957. Téléchargeable à : http://www.ebooks-bnr.com/ebooks/pdf4/rousseau_du_contrat_social.pdf

[44] Pnud,op. cit., 1991.

[45] United Nations, World Economic Situation and Prospect, New York, 2016. Téléchargeable à :

Cliquer pour accéder à 2016wesp_full_en.pdf

[46] Pnud, op. cité., 1991.

[47] Larry Sirowy and Alex Inkeles, “The Effects of Democracy on Economic Growth and Inequality : A Review”, Comparative International Development, 1990, vol. 25, no.1. Téléchargeable à :

http://link.springer.com/article/10.1007%2FBF02716908#page-1

[48] Adam Przeworski and Fernando Limongi, “Political Regimes and Economic Growth”, Journal of Economic Perspectives, volume 7, no.3, Summer 1993. Téléchargeable à :

http://homepage.ntu.edu.tw/~kslin/macro2009/Przeworski&Limongi_1993.pdf

[49]. Adam Przeworski and Fernando Limongi, article cité, 1993.

[50] Dani Rodrik, “Democracy and Economic Performance”, Working Paper, 14 décembre 1997. Téléchargeable à :

http://www.ueh.edu.vn/userfiles/file/demoecon.pdf

[51] Joe Siegle, Morton Halperin, Michael Weinstein, opus cité, 2010.

[52] Daniel Kaufmann, Aart Kraay, Pablo Zoido-Lobaton, “Governance Matters”, Policy Research Working Paper, no.2196, The World Bank, September 1999. Téléchargeable à : http://info.worldbank.org/governance/wgi/pdf/govmatters1.pdf

[53] Mahmoud Ben Romdhane, article cité, 2007.

[54] Amartya Kumar Sen, article cité, 2001.

[55] Seymour Martin Lipset, op. cité,1963.

[56] Carles Boix et Susan C. Stokes, “Endogenous Democratization”, World Politics 55, July 2003. Téléchargeable à :

http://www.princeton.edu/~cboix/endogenous%20democratization%20-%20world%20politics.pdf

[57] Seymour Martin Lipset, op. cité,1963.

[58]  Seymour Martin Lipset, op. cité,1963.

[59] Sous la plume d’Aristote, le terme « médiocrité » n’a pas le sens péjoratif qu’on lui attribue aujourd’hui. Bien au contraire. Il signifie modération ou encore moyenne, situation intermédiaire entre l’extrême richesse et l’extrême pauvreté : « Il se trouve en tout pays trois sortes d’hommes : les uns fort riches, les autres fort pauvres, et d’autres qui tiennent le milieu entre ces deux extrêmes. C’est une vérité reconnue, que la médiocrité est bonne en tout. La médiocrité de fortune est donc la meilleure de toutes les situations, c’est celle qui se prête le mieux aux conseils de la raison ». Cf. Aristote, Politique, traduit du Grec par Charles Million, Tome deuxième, Arthaud Librairie, Paris, 1803. Téléchargeable à :

https://books.google.fr/books?id=EIG6JPjLjuwC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false

[60] Aristote, op. cité, Éd. 1803.

[61] Seymour Martin Lipset, op. cité,1963.

[62] Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Éditions sociales, Paris, 1972.

Téléchargeable à :

https://fr.wikisource.org/wiki/Manifeste_du_parti_communiste/Mermeix

[63] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Pagnerre Éditeur, 12ème édition, Paris, 1848. Téléchargeable à :

https://fr.wikisource.org/wiki/Livre:Alexis_de_Tocqueville_-_De_la_d%C3%A9mocratie_en_Am%C3%A9rique,_Pagnerre,_1848,_tome_1.djvu

[64] Seymour Martin Lipset, op. cité,1963.

[65] Ibid.

[66] Seymour Martin Lipset, op. cité,1963.

[67] Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, Édition du Groupe Ebooks libres et gratuits, 1831. Téléchargeable à :

http://www.ebooksgratuits.com/pdf/hugo_notre_dame_de_paris.pdf

[68] Freedom House, Freedom In The World 2015, Washington DC, 2016. Téléchargeable à : https://freedomhouse.org/sites/default/files/01#1#52015_FIW_2015_final.pdf

[69] Samuel Huntington fait démarrer cette troisième vague à la « révolution des œillets » au Portugal en 1974. Elle fait suite à la première vague (longue), allant de 1820 à 1922 et d’une seconde vague (courte) de 1944 à 1962, chacune d’elle étant suivie d’un mouvement de reflux : de 1922 à 1943 et de 1962 à 1974.

[70] Mahmoud Ben Romdhane, article cité, 2007.

[71] Adam Przeworski and Fernando Limongi, article cité, 1993.

[72] Göran Therborn, “The rule of capital and the rise of democracy”, New Left Review, special issue : The advent of bourgeois democracy, vol. I, no.103, May–June 1977. Téléchargeable à :

https://newleftreview.org/article/download_pdf?id=1453

[73] Adam Przeworski and Fernando Limongi, article cité, 1993.

[74]  Adam Przeworski and Fernando Limongi, article cité, 1993.

[75] Carles Boix et Susan C. Stokes, “Endogenous Democratization”, World Politics 55, July 2003. Téléchargeable à :

http://www.princeton.edu/~cboix/endogenous%20democratization%20-%20world%20politics.pdf

[76] Christian Welzel et Ronald Inglehart, “Human Development and the “Explosion” of Democracy : Variations of Regime Change across 60 Societies”, Working Paper, Berlin, Wissenschaftzentrum Berlin für Sozialforschung gGmbH (WZB), June 2001. Téléchargeable à :

Cliquer pour accéder à welzel_c_2001B.pdf

[77] Adam Przeworski, Michael Alvarez Jose Antonio Cheibub and Fernando Limongi, Democracy and Development : Political Institutions and Well-Being in the World, 1950-1990, Cambridge University Press, Cambridge, 2000. Téléchargeable à :

http://www3.nd.edu/~mcoppedg/QPA/PrzEtAl.pdf

[78] Thomas Carothers, “The End of the Transition Paradigm”. Journal of Democracy, vol 13, no.1, January 2002, pp.5-21. Téléchargeable à :

http://www.journalofdemocracy.org/sites/default/files/Carothers-13-1.pdf

[79] Thomas Carothers, article cité, 2002.

[80] Fareed Zakaria, op. cité, 2003.

[81] David L. Epstein, Robert Bates, Jack Goldson, Ida Kristensen, and Sharin O’Halloran, “Democratic Transitions”. Working Paper, August 15, 2015. Téléchargeable à :

<http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=920180>

[82] Center for Systemic Peace, The Polity Project, Vienne, USA, 2016. Téléchargeable à : <http://www.systemicpeace.org/polityproject.html&gt;

[83] David L. Epstein, Robert Bates, Jack Goldson, Ida Kristensen, and Sharin O’Halloran, article cité, 2015.

[84] Ibid.

[85] Pour une présentation et une application particulière de cette modélisation au domaine des crises financières, voir nos deux articles : Mohamed Ayadi, Wajih Khallouli, René Sandretto, « Fondamentaux, contagion et dynamique des anticipations : une évaluation à partir de la crise financière coréenne », Cahiers économiques de Bruxelles, vol. 56, n°2, été 2013. Téléchargeable à :

https://ideas.repec.org/a/bxr/bxrceb/2013-186524.html

et Wajih Khallouli , René Sandretto, “Testing for ‘Contagion’ of the Subprime Crisis on the Middle East and North African Stock Markets : A Markov Switching EGARCH Approach”, Journal of Economic Integration, vol. 27, no.1, March 2012. Téléchargeable à : http://www.jstor.org/stable/41473735?seq=1#page_scan_tab_contents, et : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00522683/document

[86] Carles Boix et Susan C. Stokes, article cité, 2003.

[87] Carles Boix et Susan C. Stokes, article cité, 2003.

[88] Ibid.

[89] Christian de Brie, « Champ libre au modèle libéral et démocratique », Le Monde diplomatique, novembre 1991. Téléchargeable à :

https://www.monde-diplomatique.fr/1991/11/BRIE/43939

[90] Claude Albagli, Économie du développement : Typologie des enjeux, LITEC, Paris, 1991.

[91] Jérôme Calauzenes, « Le terrorisme depuis 1945 », Document Prépa ISP, 2012. Téléchargeable à : http://www.prepa-isp.fr/wp-content/annales/5-commissaire/histoire/2012.pdf

[92] Ernest Renan, « Qu’est-ce qu’une nation ? », Conférence prononcée le 11 mars 1882 à la Sorbonne. Téléchargeable à :

http://classiques.uqac.ca/classiques/renan_ernest/qu_est_ce_une_nation/renan_quest_ce_une_nation.pdf

[93] Lénine (Vladimir Ilitch Oulianov), « Les syndicats, la situation actuelle et les erreurs de Trotsky », Discours à la séance commune des délégués au VIIIème congrès des soviets, membres du Conseil central des syndicats de Russie et du Conseil des syndicats de la ville de Moscou, 30 octobre1920. Téléchargeable à :

https://www.marxists.org/français/lenin/works/1920/12/vil19201230.htm

[94] Pierre Dockes et Bernard Rosier, L’histoire ambiguë. Croissance et développement en question. PUF, Paris, 1988.

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