Réchauffement climatique : « la » ou «les transition(s) énergétique(s) » ?

Paul Sindic[1] 

 

I&C 172Derrière ce titre un peu ambigu, nous souhaitons souligner en premier lieu la confusion et les contradictions qui règnent à l’heure actuelle en matière de « transition énergétique ».

Ce terme se réfère en effet aux nouvelles politiques dites de « transition énergétique » qui devraient découler des conclusions des derniers travaux du Groupe intergouvernemental d’étude des climats (GIEC) publiés en 2013-2014, qui prolongent et concrétisent des préconisations générales déjà formulées lors de la « Conférence des Parties » (COP) de la « Convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique » (CCNUCC) à Copenhague (COP 15) en Novembre 2009. La création de ces deux organismes internationaux (nous reviendrons un peu plus loin sur les modalités de cette création), est en effet liée à la prise de conscience progressive d’un début de réchauffement climatique planétaire.

Brève histoire du réchauffement climatique récent

Ce sont évidemment les scientifiques les plus directement concernés, météorologues et climatologues, rejoints dans les dernières décennies par les océanologues, biologistes (faune et flore), qui ont été les premiers à déceler ce réchauffement et à en évaluer les conséquences potentielles.

Les premières études scientifiques sur le captage, par un gaz comme le CO2, du rayonnement infrarouge émis en réflexion du rayonnement solaire frappant la surface terrestre, captage contribuant au réchauffement de l’atmosphère, datent en fait de la fin du XIXème siècle. Depuis, le phénomène a été de mieux en mieux cerné et compris : reconstitution des paléoclimats grâce aux carottes glaciaires à grande profondeur, permettant de reconstituer à la fois les teneurs en CO2 et les climats (spores végétaux) sur des milliers d’années, identification d’autres gaz à effet de serre (GES)  (dont notamment le méthane, à fort pouvoir calorifique, mais à durée de vie brève), complexité du rôle de la vapeur d’eau et des nuages, effets secondaires du réchauffement des océans (baisse de leurs capacités de stockage du CO2 et acidification), possibles modifications des trajectoires des courants océaniques  avec leurs conséquences climatiques régionales difficiles à prévoir, recul des glaciers terrestres et fonte de calottes glaciaires polaires (Groenland et Antarctique ouest) avec élévation potentielle du niveau des océans, pour ces dernières, de 12 mètres à terme, dégel en profondeur des sols arctiques avec émissions massives de méthane, etc.). D’où la conviction de la communauté mondiale des météorologues et climatologues, à la fin des années 80, que si l’on continuait sur cette lancée, on s’exposerait à un accroissement de la température moyenne globale planétaire d’au moins 3 à 4°C d’ici la fin du XXIème siècle.

Or, le réchauffement par rapport à l’ère pré-industrielle, qui n’atteint jusqu’ici que 1°C, révèle déjà des impacts significatifs du type de ceux mentionnés au paragraphe précédent, visibles dans notre pays (ex. reculs annuels significatifs de portions des côtes landaises et girondines liés à la violence accrue des vagues). Ailleurs, c’est la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique Ouest qui s’accélère et devient irréversible. C’est dire que continuer sur la lancée actuelle serait une plongée dans un inconnu apocalyptique. En particulier, l’apparition inéluctable de dizaines de millions de réfugiés climatiques cherchant à gagner les zones développées conduira fatalement à une remise en cause des acquis de la civilisation humaine (empathie pour son prochain, coopération, aide aux plus faibles) qui nous viennent des premiers hominidés et que nous partageons encore, en bonne part, avec les grands singes. Les idéologies de la loi de la jungle, de défense de son pré carré, où le plus fort (le plus riche et le mieux armé) se débarrasse du plus faible (le plus pauvre), qui sont déjà là, deviendront majoritaires, n’en doutons pas un instant. Les classes dirigeantes du capital mondialisé sont prêtes à enfourcher ce cheval, si nécessaire, en alliance avec des forces d’extrême droite, déjà porteuses de ces idéologies, qui se renforcent (cf. leur attitude envers les migrants).

Les réactions politiques

Le premier organisme politique à réagir, dès 1988, sera le G7, outil international des classes dirigeantes capitalistes des principaux pays industrialisés, qui veulent d’entrée garder la haute main sur la définition des organisations internationales à créer. Le G7 consacrera ensuite de nombreuses réunions au réchauffement climatique. Sous son impulsion :

– création, dès 1988 du GIEC[2] : siège à Genève – 31 membres permanents, mais des centaines de collaborateurs scientifiques de tous  pays à temps partiel [831 auteurs (!) pour son dernier Rapport 2013-2014 et 2500 experts pour le relire]. Il comporte trois groupes de travail, sur le rôle desquels nous reviendrons ;

– création en 1992 (Rio), de la « CCNUCC » (voir plus haut), qui se réunira périodiquement en « Conférences des Parties » (COP), chronologiquement numérotées. Elle regroupe en principe tous les pays, mais, à l’origine, seuls les gouvernements des pays industrialisés occidentaux et des pays « en transition » de l’Est européen, plus la Russie et l’Ukraine, seront conviés à prendre des engagements de réduction de leurs émissions de GES. Les autres pays (pays en développement (PED) et pays semi-industrialisés (Chine, Inde, Brésil) refusent, en effet, toute responsabilité historique dans le réchauffement climatique amorcé.

Mais, dès le départ, les recommandations  du GIEC et les mesures prises jusqu’ici par la CCNUCC souffrent d’une dichotomie fondamentale.

  • En effet, la mission principale du GIEC est de recueillir, d’expertiser et de synthétiser des informations et de formuler des recommandations reflétant les travaux et les conclusions de la communauté mondiale des chercheurs scientifiques en matière de climatologie. En tant que telle, cette communauté de chercheurs se préoccupe des intérêts de l’humanité tout entière. Dès sa première réunion en 1990, le GIEC évoque donc une possible nécessité de réduire les émissions de CO2 de 60 % d’ici 2050. Depuis, ses cris d’alarme n’ont cessé de croître devant l’inertie des classes dirigeantes des principaux pays industrialisés et ses recommandations d’actions rapides et de grande ampleur de réduction des émissions se sont multipliées (En 2009 à Copenhague : plafonnement des émissions dès 2015 et réduction des émissions de 70 % d’ici 2050 pour les pays industrialisés).
  • – À l’inverse, la CCNUCC, création des classes dirigeantes capitalistes des principaux pays occidentaux, sera porteuse de leurs exigences néolibérales, à savoir ne prendre que des engagements de réduction des émissions fort limités (le premier engagement global pour la période 1997-2012 (« Protocole de Kyoto ») est une réduction de 5,2 % sur le niveau de 1990), en fonction des pressions ou non de leurs opinions publiques et, surtout, sans que soient mises en cause les normes d’accumulation financière maximale d’un capitalisme mondialisé, devenues, après 1990, quasi universelles. Par ailleurs, les délais pour exécuter ces engagements seront sans cesse retardés (ex. à la COP 15 de Copenhague en 2009, aucune décision globale n’est prise, sauf de prolonger le « Protocole de Kyoto », avec ses lacunes, jusqu’à 2020, en ne discutant qu’en 2015 de ce que l’on fera après 2020).

Difficile de faire pire dans cette course de lenteur, alors qu’il y a urgence. Enfin, il suffit de se retirer du « Protocole de Kyoto », pour être délivré de ses engagements (ex. du Canada ayant explosé ses émissions de CO2 avec l’exploitation des sables bitumineux). Difficile aussi de faire moins contraignant.  Pour les USA, à Kyoto, Clinton n’avait proposé que 7 % de réduction sur 1990, chiffre scandaleusement faible pour un pays qui émet alors près de trois fois plus de « Tonnes équivalent CO2 »/hab. (TeCo2/hab.) que la moyenne européenne.  Son engagement ne sera pas ratifié par le Sénat US (0 voix), après une campagne médiatique des lobbies pétroliers, charbonniers et gaziers soudoyant des journalistes, des scientifiques niant le réchauffement[3].

La Conférence de Copenhague (décembre 2009) était censée faire le bilan de la mise en œuvre du « Protocole de Kyoto » et proposer de nouveaux engagements jusqu’à 2020. Or, ce bilan sera tout à fait décevant. L’Union européenne (UE) a bien rempli ses objectifs (- 8 % par rapport à 1990), mais avec de fortes disparités entre ses membres, divers pays industrialisés émetteurs importants (USA, Canada, Australie, etc.) sont hors protocole et ont accru sérieusement leurs émissions. Les émissions globales ont augmenté de près de 30 %, La Chine est alors sur une trajectoire de triplement de ses émissions, niveau qu’elle a atteint aujourd’hui, devenant le premier émetteur de GES, etc.

L’état des lieux avant la Conférence de Paris

     À deux mois de l’ouverture de celle-ci, nous ferons un point rapide sur les positionnements les plus significatifs : USA, Chine, UE, les plus importants émetteurs de GES de la planète, susceptibles par leurs orientations d’influencer les autres pays, en positif ou en négatif. Nous essaierons donc d’évaluer la cohérence et la portée réelle des engagements pris. S’agit-il de mesures efficaces ou de simulacres visant à abuser les opinions publiques mondiales ?

Le premier élément à analyser pour répondre à ces questions est incontestablement l’« Accord sino-américain » récent concernant la Conférence de Paris.

Le constat, après analyse, est malheureusement peu discutable. C’est un texte d’engagements tout à fait insuffisants, en trompe l’œil, surtout côté américain, destiné à désamorcer les critiques légitimes à faire à ces deux champions planétaires des émissions de GES, à éviter toute polémique entre eux à ce sujet, chacun d’eux accordant en fait un satisfecit à l’autre.

Pour les USA, Obama a proposé une réduction globale des émissions US de 26 à 28 % d’ici 2025, mais par rapport à 2005 (et non 1990), incluant une réduction de 30 % des émissions de CO2 des centrales électriques. Ces chiffres ne correspondent en fait qu’à 3 à 5 % de mieux que l’engagement, très insuffisant, non ratifié, de Clinton en 1997 dans le cadre de Kyoto (-7 % par rapport aux émissions de 1990), mais avec + 16 % d’accroissement des émissions entre 1990 et 2005. Par ailleurs, il n’y a toujours aucune assurance que le Congrès US ratifie la proposition Obama.

La Chine, elle, repousse, à 2030 le plafonnement de ses émissions et n’envisage, à cette date, qu’un recul de 8 % (80 % contre 88 %) des énergies carbonées dans son énergie primaire globale[4].

Si l’UE se conforme aux souhaits du GIEC et propose un recul progressif des émissions de GES par étapes, dès 2020, et allant jusqu’en 2050, elle ne le ventile pas entre les pays membres qu’elle laisse libres de faire leurs propres propositions. Or certains membres de l’UE ont déjà déclaré leur hostilité à ces propositions (par exemple la Pologne). Il y a donc un risque élevé que, tous les pays dont les pays en développement (PED), pays émergents ou semi-émergents ayant été invités à prendre des engagements de réduction ou de moindre progression en fonction de leur situation propre, ceux-ci ne rabaissent fortement leurs propositions, vu l’attitude assez inacceptable des deux principaux pays émetteurs de GES, à savoir les USA et la Chine (qui a presque rejoint, elle, le niveau d’émission par habitant de l’UE).

En fait, USA et Chine ont déjà toutes les capacités techniques et financières pour mettre en œuvre dans les 10 à 15 ans à venir un recul d’importance de leurs émissions globales de GES, mais ils refusent de le faire. Les USA, sous la pression des lobbies des énergies carbonées (pétrole, gaz, charbon) et des ultra-conservateurs, la Chine du fait de la priorité absolue donnée à son projet nationaliste de devenir, dès que possible, la première puissance économique du monde, ce qui implique un taux de croissance d’au moins 7 % et donc une croissance, même réduite (vu les efforts chinois pour diminuer l’intensité énergétique par unité de PIB), des émissions. Ces deux engagements restent non contraignants, ce qui est aussi inacceptable.

« La » ou « Les transitions énergétiques »

Comme indiqué en introduction, les termes de « transition énergétique » ou de « politique de transition énergétique » sont apparus depuis quelques années suite à la confirmation progressive du rôle essentiel des énergies carbonées (pétrole, gaz, charbon) dans le processus de réchauffement amorcé. En effet, ces énergies représentent toujours dans les principaux pays industrialisés de 65 à 85 % de l’énergie primaire globale (88 % en Chine). Il faut y ajouter, pour les populations des PED ne disposant pas d’autres énergies commerciales, le bois, du fait des processus de déforestation que sa consommation entraîne.

En effet, la déforestation, en particulier celle des forêts équatoriales aux capacités de stockage de CO2 élevées, a, semble-t-il, un impact global négatif au point de vue CO2 du même ordre que celui des transports (15 % des émissions planétaires).

La mise en cause des énergies carbonées, déjà largement amorcée, a été fortement intensifiée dans les dernières recommandations du GIEC (Rapports 2013-2014) pour la Conférence de Paris, à savoir une évolution rapide dans les pays industrialisés vers une électricité la plus décarbonée possible afin de substituer au maximum celle-ci aux énergies fossiles carbonées dans leurs différents usages (transports, bâtiments, habitat et tertiaire, industrie). Ce débat devrait normalement être au cœur de la Conférence de Paris. Mais il n’est pas du tout sûr qu’il en soit ainsi, vu les réticences évidentes des principaux pays industrialisés à s’engager dans cette voie au niveau qui serait nécessaire (voir notamment ci-dessus l’attitude des USA et de la Chine).

À ce stade, quelques constats essentiels s’imposent

– Les problèmes du réchauffement climatique et de sa maîtrise sont, par essence, des problèmes planétaires. Cela signifie que les problèmes de recul massif des énergies carbonées, les politiques de « transition énergétique » doivent faire en premier lieu l’objet d’une approche planétaire, garantissant qu’in fine les objectifs de maîtrise globale recherchés soient bien atteints. Ce n’est qu’ensuite que des politiques de « transition énergétique » nationales devraient être définies en tenant compte, d’une part des spécificités énergétiques nationales existantes, mais aussi, pour les pays ayant déjà, via certains de leurs groupes industriels nationaux, des activités énergétiques internationales, de la nécessité de participer, au delà de leur propre territoire, à la politique de « transition énergétique » planétaire définie, via notamment une aide et une coopération apportée à des PED en difficulté pour assumer leurs propres objectifs en la matière.

– Or, ce n’est pas du tout ainsi que les choses se passent. Des pays comme les USA et la Chine définissent leurs propres politiques de « transition énergétique », sans s’occuper de savoir si elles s’inscrivent dans une politique de « transition énergétique » planétaire cohérente, du fait d’une réticence fondamentale à ce que la communauté internationale leur dicte quoi que ce soit. Au niveau de chaque pays de l’UE, c’est un flou artistique qui continue de régner. En France même, le débat est hexagonal et à dominante franco-française, ce qui n’a pas de sens.

Par ailleurs, selon les discussions de la Conférence de Copenhague (COP 15), cette « politique de transition énergétique planétaire » devrait viser essentiellement et en priorité la réduction des émissions de CO2 de manière à ce que la concentration de ce gaz dans l’atmosphère ne dépasse pas un certain seuil garantissant que le réchauffement climatique n’aille pas au delà d’une augmentation de 2°C par rapport au niveau de l’époque préindustrielle.

Premier problème global, ce seuil de 2°C, assez arbitrairement fixé, surtout parce qu’il paraissait déjà difficile à respecter, a fait très vite l’objet, peu après avoir été formulé, de contestations sérieuses.

Tout d’abord, dés la COP 15, à Copenhague, l’Alliance des petits pays insulaires (39 pays pour 63 millions d’habitants, très vulnérables à une montée du niveau océanique) a estimé qu’à ce niveau de réchauffement de 2°C, nombre des habitants des petits pays de l’Alliance seraient condamnés à devenir des réfugiés climatiques. Le chiffre de 23 millions de réfugiés potentiels sera ensuite avancé. L’Alliance avait donc demandé que soit adopté un objectif de 1,5°C.

À Copenhague, sa revendication n’a guère été discutée, du fait de son faible poids politique, attitude indéfendable. Par ailleurs, l’accroissement à 2°C a fait l’objet de récentes études scientifiques US qui montrent que, déjà à ce niveau, les impacts négatifs du réchauffement pourraient être considérables. 2°C n’est donc pas, en fait, une limite de sécurité, comme tentent de le faire croire encore les classes dirigeantes des pays industrialisés au sein de la CCNUCC.

– Sur un autre plan, les projections, aux horizons 2040-2050, de l’accroissement prévisible de la consommation mondiale d’énergie, faites par des organismes internationaux (AIE, OCDE, etc), varient selon d’assez larges fourchettes en fonction des scénarios retenus. Cet accroissement, même si l’on tient compte des efforts d’économie d’énergie censés être faits par les pays industrialisés, sera au minimum de 50 %. Il se situera en fait essentiellement au sein des pays émergents, semi-émergents et des PED. Mais ces évaluations, conformes à la vision du monde des classes dirigeantes des pays industrialisés, ne prennent pas réellement en compte la nécessité de mettre fin sans délai aux scandales du 1,7 milliard d’êtres humains toujours privés d’électricité, des 2 à 3 milliards vivant toujours dans un état de misère et de précarité extrême, privés des droits humains essentiels que sont le droit à avoir un travail, à se nourrir, à bénéficier d’un logement pour sa famille, à être éduqué, soigné, le tout dans le cadre d’une forte augmentation de la population planétaire, essentiellement dans les PED[5].

Par ailleurs, aucun scénario planétaire n’envisage, et de loin, que les économies d’énergie, dans les pays industrialisés, puissent atteindre, d’ici 2040-2050, 50 %. Cela confirme que cet objectif, retenu comme un élément central de la loi de « transition énergétique » française n’est en fait pas crédible et ne relève que d’un compromis politicien entre courant social-libéral et courant écologiste (toujours dominé dans notre pays par son obsession anti-nucléaire). Manifestement aucune leçon n’a été tirée dans notre pays de l’impasse énergétique, de surcroît extrêmement coûteuse, dans laquelle est plongée l’Allemagne du fait de compromis similaires entre le SPD et les Verts, puis entre la CDU et les Verts (voir ci-après).

Enfin, dernier constat général planétaire, l’énormité de l’effort à faire pour faire reculer très significativement et dans les meilleurs délais, en premier lieu dans les pays industrialisés, les énergies carbonées d’ici 2040-2050, fait que toutes les énergies décarbonées devront être sollicitées au maximum de leurs possibilités, en les classant en fonction de leurs potentialités de décarbonation, de rapidité à occuper une place significative dans le mix énergétique planétaire global, de leur permanence, de leur prix  de revient. Du même coup, les joutes franco-françaises actuelles du type renouvelables contre nucléaire n’ont aucun sens au niveau planétaire.

Revue sommaire de l’aptitude des différentes énergies décarbonées à permettre dès que possible une maîtrise planétaire du réchauffement climatique

Le premier constat est que le calendrier très serré de la maîtrise du réchauffement climatique (démarrage dès que possible (2020 au plus tard) de programmes de grande ampleur sur une vingtaine d’années) oblige à s’en tenir aux énergies décarbonées déjà technologiquement à maturité, qui sont en nombre limité. Bien entendu, cela ne signifie nullement qu’il faut ralentir la recherche technologique sur toutes les énergies décarbonées possibles, sur le captage/stockage du CO2, etc. Au contraire, il faut l’accélérer, car le succès global n’est pas, à l’heure actuelle, garanti.

Le deuxième constat est que les pays industrialisés possédant déjà une électricité totalement ou très fortement décarbonée l’ont obtenue grâce à l’hydraulique ou à une combinaison hydraulique/nucléaire. Il s’agit de la Norvège (100 % hydraulique), du Brésil (hydraulique + un peu de nucléaire), de la Suède (hydraulique + nucléaire), de la France (à 90 % nucléaire + hydraulique). Ces pays confirment aussi l’efficacité des recommandations du GIEC sur la nécessité de décarboner l’électricité, car ils ont déjà des niveaux d’émission par habitant nettement inférieurs aux pays voisins (exemple, France : 5,1 teCo2/hab. versus Allemagne : 9,2 teCo2/hab.), avec donc une sérieuse avance en ce domaine.

L’hydraulique

C’est l’une des plus anciennes énergies décarbonées renouvelables (moulins à eau) avec l’éolien (moulins à vent). Les caractéristiques des barrages actuels sont connues, fort investissement au départ, rentabilité soutenue, mais dans la longue durée (donc investissement n’intéressant pas le capital néolibéral), faible prix de revient de l’électricité produite, forte souplesse d’utilisation.

D’une manière générale, les pays industrialisés ont fait le plein en équipements hydrauliques (notons toutefois qu’une étude US récente considère que les USA pourraient doubler leur production hydraulique). Par contre, des potentialités importantes existent dans les pays émergents, dans les PED. L’Afrique subsaharienne n’exploite que 7 % de ses ressources hydrauliques et pourrait  donc tripler sa production d’énergie sans accroître ses émissions. La communauté internationale et, en particulier, les pays de l’UE, dont le nôtre, devraient lui apporter l’aide technologique et financière nécessaire pour réaliser cette évolution énergétique.

Par ailleurs, les normes internationales de construction des barrages devraient inclure les investissements nécessaires pour que les populations affectées par leur construction voient leur situation s’améliorer et non se dégrader.

Le nucléaire

Le panorama planétaire de cette énergie est apparemment contrasté. Nonobstant l’accident de Fukushima qui a provoqué temporairement un gel des programmes de développement nucléaire (pour vérifications de sûreté notamment). Ce développement a repris depuis. Seuls deux pays, l’Allemagne et la Suisse ont pris une décision de sortie définitive du nucléaire à terme (en 2022 pour l’Allemagne). L’Italie qui avait décidé de ne pas faire de nucléaire réfléchit actuellement sur la remise en cause de cette option.

D’ici là le nombre planétaire de réacteurs (actuellement 435 dans 30 pays) est appelé à tripler pour passer à plus de 1.300 réacteurs. Ce développement aura lieu en priorité en Chine (3 à 400 réacteurs programmés), en Inde (volonté affichée qu’une forte proportion de l’électricité soit d’origine nucléaire), en Russie, en Corée du Sud (proportion du nucléaire dans l’électricité portée à terme à 60-70 %). Le Japon a commencé cet été à relancer ses réacteurs nucléaires.

Par ailleurs, 33 pays (dits primo accédants) envisagent activement ou ont déjà entamé des processus de construction de 1 à 2 réacteurs nucléaires chacun et vont ensuite amplifier leur nombre.

En fait, on est donc bel et bien à la veille d’un fort développement mondial du nucléaire (incluant les réacteurs de IVème génération). Mais, selon nous, il y a un préalable absolu à celui-ci, à savoir l’adoption de normes internationales obligatoires de sûreté nucléaire et de radioprotection, et l’existence d’un contrôle international indépendant (avec possibilité de sanctions) de l’application de celles-ci (approbation préalable des nouveaux modèles de réacteurs, de leur implantation, des modes d’exploitation, des modes de gestion des déchets à longue durée de vie ; dans chaque pays à activité nucléaire, création d’une véritable culture de la sûreté nucléaire, formation de milliers de spécialistes nationaux qualifiés, d’instances nationales de sûreté nucléaire réellement indépendantes). L’absence ou la violation délibérée de ces normes ont en effet été les causes directes des accidents de Tchernobyl et de Fukushima. Par ailleurs, l’outil international de contrôle existe déjà, c’est l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), mais les cinq  puissances nucléaires (USA, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) se sont jusqu’ici opposées à ce contrôle (interférence avec un nucléaire militaire qui devrait, lui, disparaître – Traité de non-prolifération). Le combat progressiste pour l’adoption de ces normes obligatoires et pour le désarmement nucléaire devrait être relativement unanime. Ce n’est pas le cas, vu les attitudes passionnelles et non objectives à propos du nucléaire, luxe que notre pays et l’humanité ne peuvent plus se permettre. Dernier exemple, une étude US récente faite par des scientifiques de haut niveau, dont J. Hansen, célèbre climatologue et « environnementaliste », sur les dangerosités respectives du nucléaire et des grandes énergies carbonées (pétrole, gaz, charbon) a montré, qu’à puissance installée égale, le nucléaire était responsable d’un moindre nombre de morts et de blessés, y compris à terme. Or, cette étude a été délibérément ignorée dans notre pays, non seulement par les associations ou formations politiques anti-nucléaires, mais aussi par les medias nationaux où l’expression d’une appréciation positive, ou simplement nuancée, sur le nucléaire est devenue quasiment impossible[6]. Or, ces attitudes sont dangereuses, non seulement à l’échelle d’un pays (voir ci-après l’impasse énergétique allemande), mais aussi à l’échelle de la planète où elles peuvent bloquer des évolutions énergétiques urgentes indispensables à la survie de l’humanité.

Les énergies renouvelables décarbonées

Un mot tout d’abord sur les énergies renouvelables carbonées. Elles sont en général sans grand intérêt pour la réduction des émissions. L’utilisation planétaire du bois est négative du fait de la déforestation. Idem pour les biocarburants, à impact négatif assez souvent (ex. biodiesel à partir de palmiers à huile avec arasement de vastes étendues de forêts équatoriales, idem pour l’éthanol). Absence d’intérêt pour le biogaz. Seule, la récupération d’énergie sur incinération de déchets est positive (pas d’accroissement des émissions de CO2).

Pour les énergies renouvelables décarbonées, nous avons déjà noté l’intérêt de celles qui sont permanentes, comme l’hydraulique à laquelle il faut ajouter la géothermie. Cependant, celle-ci n’a de potentialités significatives au point de vue production d’électricité que dans de rares pays (par exemple l’Islande : 70 % de l’électricité). Pour l’hydraulique, elle présente également l’intérêt de pouvoir compenser, au moins partiellement, l’intermittence d’énergies décarbonées comme l’éolien et le solaire photovoltaïque (stations de pompage). Ces dernières énergies, d’un prix de revient élevé, sont, à l’heure actuelle, les seules énergies décarbonées financées et promues (lobbying) par le capital « vert » mondialisé, car elles font l’objet de prix de reprise de l’électricité produite garantissant artificiellement une rentabilité élevée (10 à 15 %) sur 20 ans. Pour quels résultats ? Si nous prenons le cas emblématique de l’Allemagne qui a poussé très activement depuis une vingtaine d’années, avec de gros moyens financiers, leur promotion, le résultat est spectaculairement négatif.

En 2014, les énergies renouvelables (à 60 % carbonées) représentaient 11,1% de la consommation d’énergie primaire (CEP) allemande. Au sein de ces 11.1 %, l’éolien représentait 13,9 % et le solaire photovoltaïque 8,7 %, soit respectivement 1,5 % et 0,95 % de la CEP allemande pour un effort financier de l’ordre de 24 milliards d’€/an[7]. L’Allemagne est donc dans une impasse énergétique majeure, reconnue comme telle internationalement et qui commence à soulever de sérieux remous dans ce pays (prix exorbitant de l’électricité, ravages environnementaux des nouvelles exploitations de lignite, la pire énergie pour les émissions de CO2).

À ce stade, deux conclusions  nous semblent s’imposer :

1) Dans les pays les plus industrialisés ayant déjà une production d’énergie nucléaire significative, celle-ci est appelée à devenir « l’énergie de bouclage » garantissant une électricité quasi-totalement décarbonée et garante d’un fort recul des énergies carbonées. Soit en fait dans ces pays (hors cas particuliers type Brésil), la nécessité d’une énergie nucléaire allant jusqu’à 70 ou 80 % de la production d’électricité. Est-ce possible dans les 20 ou 30 ans à venir ? Oui, car c’est ce qu’à fait déjà la France en 20 ans (de 1973 à 1995), sans problèmes économiques ou financiers notables. Ce chemin devra aussi être emprunté par les pays primo accédants au nucléaire, après leur période de démarrage, mais à des niveaux a priori moins importants.

2) L’incohérence de « la loi de transition énergétique française » est manifeste. Si nous ne pouvons ici traiter le sujet de manière approfondie, l’exemple allemand que la France a manifestement en partie copié, montre qu’il est absurde de faire reculer le nucléaire au profit d’énergies incapables de le remplacer, de s’engager à un recul massif des énergies carbonées sans disposer du niveau d’électricité décarbonée nécessaire, etc. Ajoutons y pour faire bon poids, l’incapacité à définir une stratégie internationale cohérente pour cette grande filière industrielle qu’est le nucléaire français (restructurations discutables, suppressions d’emplois, etc.) alors que nos grands concurrents internationaux, très à l’offensive, occupent déjà le terrain.

Qui doit financer la maîtrise du réchauffement climatique ?

Le G7 avait réussi en 1990 à glisser au sein du GIEC un groupe de travail III chargé d’élaborer des mesures économiques pour financer la maîtrise du réchauffement climatique. Composé majoritairement d’économistes néolibéraux, celui-ci avait pour mission d’élaborer des mesures qui n’affectent pas les entreprises, ni les intérêts du capital mondialisé. D’où le marché des permis d’émission, les projets de taxe carbone, etc. Cela a été un échec (prix ridicule de la tonne carbone), mais le système est maintenu, car il sert de paravent.

En effet, qui doit financer ? Ce n’est certainement pas la moitié de l’humanité qui croupit dans la misère, ni les consommateurs des pays occidentaux, dont une bonne partie est accablée par le chômage, les bas salaires, les politiques d’austérité, parfois en état de précarité énergétique. Il faut se tourner vers les détenteurs de la fantastique accumulation financière qui, par leurs prédations toujours plus poussées, étranglent littéralement la majeure partie de l’humanité. Ce sont les « 1% » qui possédaient désormais début 2015 plus de 140.000 milliards de $[8] (avec un taux de croissance moyen de 7 % depuis 10 ans). Il y a quelques années, le rapport[9] « Stern » évaluait à 1 % du PIB mondial[10], l’effort annuel nécessaire pour maîtriser le réchauffement climatique. Soit, actuellement, 750 milliards de $/an.. Une simple taxe de 0,5 %/an sur cette accumulation financerait donc la maîtrise du réchauffement climatique. Elle ferait d’une pierre deux coups, en contribuant simultanément à une sortie de la crise actuelle, par relance des investissements publics et recul du chômage. C’est une bataille internationale qui devrait être entamée sans tarder, à l’occasion notamment de la Conférence de Paris.

 

Notes:

[1] Auteur du livre Urgences planétaires, Édition Le Temps des Cerises, Paris, 2010.

[2] Le GIEC a été créé sous l’égide de l’ « Organisation météorologique mondiale » (OMM) et du « Programme des Nations unies pour l’Environnement » (PNUE).

[3] La France a aussi ses climato-sceptiques, dont notamment deux membres de l’Académie des sciences, non climatologues, Claude Allègre et Vincent Courtillot. C. Allègre posant au Galilée de son temps, face à la communauté scientifique, mais comme l’a noté, avec une aimable férocité, un scientifique connu, Etienne Klein « le problème, bien sûr, c’est que n’est pas Galilée qui veut » (in « le small bang des nouvelles technologies » page 114). Cependant les complaisances de l’Académie des sciences à leur égard interrogent (voir La Recherche, juin 2015).

[4] Déclarations du premier ministre chinois, Li Keqiang, lors de sa visite en France, le 30 juin 2015.

[5] Face à cette poussée démographique qui va devenir ingérable, l’irresponsabilité de la communauté internationale est manifeste. Aucun effort pour impulser une transition démographique ne dépendant que d’efforts politico-culturels, facilitant aux femmes la maîtrise de leur fécondité : éducation des femmes et des hommes, moyens contraceptifs. Partout où ces efforts ont été faits, cette transition a été très rapide.

[6] Cette partialité manifeste des medias dans notre pays a probablement des causes multiples : nucléaire insuffisamment rentable pour le capitalisme néolibéral occidental, différence avec la Chine, la Russie, l’Inde, la Corée du Sud, sensibilité propre des journalistes, en général non-scientifiques.

[7] La transition énergétique a déjà coûté à l’Allemagne, depuis 1996, 350 milliards d’€ et le soutien à l’éolien et au photovoltaïque coûte actuellement environ 24 milliards d’€/an environ pour des résultats quasi-nuls. Chiffres cites par le journal économique Handelblatt (23/08/ 2015).

[8] Selon les évaluations faite par le Crédit suisse et l’organisation Oxfam au début de 2015.

[9] L’ordre de grandeur de cette évaluation a été confirmé par une étude détaillée plus récente réalisée par l’Imperial College.

[10] Le PIB mondial est actuellement de l’ordre de 75.000 milliards de $.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s