Nouvelles causes de déforestation : les méga-centrales à biomasse bois*

 

Nicholas Bell, Forum Civique Européen, membre du Collectif « SOS Forêt du sud »

I&C 172Suite au fiasco des agro-carburants censés représenter une alternative écologique au pétrole, voici la nouvelle trouvaille des promoteurs industriels du développement durable et de leurs complices au sein des autorités françaises : la mise en place d’une « filière biomasse énergie » présentée comme une des sources les plus prometteuses d’énergie renouvelable (qu’ils estiment à plus du tiers du potentiel en France à l’horizon 2020). En octobre 2011, la ministre de l’Écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, et le ministre de l’Industrie, Éric Besson, ont approuvé 15 projets de centrales qui brûleront de la biomasse, dont deux qu’on peut qualifier de méga-centrales, à Gardanne et à Brignoles. Même si ces centrales brûlaient des déchets agricoles, des résidus d’élagage et du «bois B2» (très polluant, issu de la récupération de portes et fenêtres peintes souvent au plomb, de poutres xylophrénées, de cagettes…), le principal combustible serait du bois coupé dans les forêts des zones d’approvisionnement de chaque centrale. Il s’agit de quantités immenses.

La plus grande de ces centrales en France est prévue à Gardanne, près de Marseille. Cette centrale à biomasse remplacerait la tranche 4 de l’actuelle centrale à charbon de l’entreprise allemande E.On (troisième producteur mondial d’électricité). Autrefois elle utilisait le charbon du petit filon local, mais depuis la fermeture de la mine de charbon en 2003 elle dépend d’importations. E.On aura besoin d’environ 900.000 tonnes de bois par an. Elle prévoit dans un premier temps d’en importer la moitié et de chercher l’autre moitié dans un rayon de 400 km autour de Gardanne.

De tels méga-projets sont contestables pour de nombreuses raisons : la très grave pollution de l’air qui provoquerait une grave menace pour la santé publique, la très forte augmentation du trafic de camions (un camion toutes les deux minutes), un rendement énergétique très faible d’environ 35 %, car il n’y aura pas de cogénération (valorisation de la chaleur[1], un impact négatif sur l’emploi dans la région[2], l’immense gaspillage de fonds publics[3], l’impact sur les forêts qui deviendront de simples gisements de production industrielle…

La contestation se met en place

Avant l’automne 2013, les seuls citoyens à contester ce projet faisaient partie de plusieurs associations écologiques autour de Gardanne. En 2012, ils ont créé un « Collectif Vigilance Citoyen » qui a réalisé un travail d’analyse et d’interpellation considérable, mais ils arrivaient difficilement à s’imposer dans une zone marquée par la conviction qu’il fallait à tout prix sauvegarder des emplois. Ce n’est qu’à l’automne 2013 que les citoyens et les élus locaux de la région de la Haute-Provence /Alpes du Sud ont appris que leurs territoires avaient été désignés « zones d’approvisionnement prioritaire » (ZAP) pour du « bois forestier » par E.On pour sa centrale. En mars 2013, l’entreprise a organisé une réunion de lancement de la ZAP Cévennes, à St-Hippolyte-du-Fort dans le Gard, où elle a présenté ses visées sur la châtaigneraie cévenole, en expliquant que c’est une chance inespérée pour la filière bois locale. Ce n’était pas l’avis de nombreux Cévenols qui ont créé, le 10 octobre suivant, un collectif décidé à contrer les ambitions d’E.On et à sauvegarder leurs forêts. Dans le document présenté par E.On à St-Hippolyte-du-Fort[4], il est clairement indiqué sur une carte qu’il y a en fait deux zones d’approvisionnement prioritaire : la ZAP Cévennes et une autre ZAP qui s’étend à peu près de Forcalquier jusqu’au nord de Gap, couvrant ainsi une grande partie des départements des Alpes-de-Haute-Provence et des Hautes-Alpes. Une menace grave pèse donc sur les forêts de cette région.

Un « Collectif SOS Forêts 04 – Non à E.On » a été lancé en novembre 2013 à Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence) et un autre collectif le 24 janvier 2014 dans les Hautes-Alpes. D’autres ont suivi dans le Var et les Bouches-du-Rhône. Le Collectif SOS Forêt du Sud a vu le jour à Forcalquier en mars 2014, réunissant les contestataires de la région Provence, Alpes, Côte d’Azur (PACA) et des Cévennes.

Les collectivités de la zone du Luberon-Montagne de Lure ont réagi très rapidement et vivement en adoptant une motion commune. Elles « dénoncent dans leurs principes et dans leurs conséquences les projets de méga-centrales qui, sous couvert d’utiliser une ressource renouvelable, contribuent au gaspillage énergétique et con-damnent la France à importer de la biomasse »[5]. La conséquence prévisible est la surexploitation des forêts les plus accessibles avec recours aux coupes rases et à la destruction d’habitats naturels pour une centrale qui n’est absolument pas écologique. Cette motion a inspiré de nombreuses autres collectivités locales. À ce jour, trois Parcs régionaux naturels, deux Conseils départementaux (04 et 05), une douzaine de Communautés de communes, au moins 50 communes et le Conseil régional PACA ont adopté des motions semblables.

Selon Brigitte Reynaud, présidente de la Communauté de communes du Pays de Banon : « Nous dénonçons la mainmise d’un acteur unique sur nos forêts et la destruction du travail accompli jusqu’à ce jour. Ces filières industrielles ne répondent qu’à des visées courtes, et non à un projet durable de territoire. Ces projets d’E.On et d’Inova[6] sont dénués de bon sens. Comment peut-on favoriser des projets respectueux de l’environnement et privilégiant des ressources locales, des circuits courts, et en parallèle donner sa bénédiction pour de telles aberrations industrielles qui risquent non seulement de dévaster notre territoire forestier et notre environnement, mais également de déstabiliser l’économie de notre région ? Il serait temps que les acteurs directement concernés soient vraiment concertés, vraiment écoutés. Quand arrêtera-t-on de nous prendre pour des demeurés, prêts à accepter n’importe quoi sous la menace de l’emploi ? Mais nous ne baisserons pas les bras, et disons fermement non à cette aberration économique, sociale et environnementale. »

Les élus locaux craignent notamment qu’une telle méga-centrale mettrait en danger la filière biomasse locale qu’ils ont mis en place ces derniers 10 ans. Environ 250 chaufferies de taille modeste ont été mises en place dans des villages et villes de la région PACA grâce à un soutien important public. Les élus sont convaincus que cette démarche est sérieusement menacée par l’arrivée du mastodonte E.On.

Forte concurrence sur le marché du bois

La perspective de l’arrivée de ces méga- centrales a déjà provoqué de très fortes tensions sur le marché du bois forestier dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur et même bien au-delà. Des démarcheurs de l’usine « Fibre Excellence » de pâte à papier à Tarascon[7] et d’E.On sillonnent le territoire à la recherche de contrats d’approvisionnement à long terme. Chaque entreprise cherche à constituer un stock de réserve[8]. « Centrales biomasse en PACA: la guerre du bois est déclarée », titrait le Var Matin du 11 août 2014.     « C’est une aberration totale, estime François Lewin, responsable de l’approvisionnement en bois de Fibre Excellence ». Il a dû ces jours-ci importer plus de 30.000 tonnes de bois du Venezuela pour pouvoir faire tourner son usine car il ne réussissait pas à en acheter suffisamment en France. Il juge “extrêmement perturbant” les projets de centrales à bois dans la région[9] ».

Inlassablement, les grues plongent leurs bras dans les entrailles du Green Season, déchargeant des montagnes de copeaux de bois. Le bateau a navigué 17 jours depuis le Venezuela pour apporter plus de 30.000 tonnes de matière première, vitale pour la papeterie de Tarascon. Des barges vont ensuite remonter le Rhône pour amener la précieuse cargaison à l’usine, l’une des plus grandes de France, située à 60 kilomètres en amont. L’opération est une première en France pour un bateau aussi grand. Un quai du port de Fos a été aménagé spécialement pour recevoir le navire. Une organisation titanesque pour un chargement qui fournira seulement dix jours de production. « En février dernier, nous avons dû fermer pendant trois semaines, faute de bois », explique Alexandre Razgonnikoff, directeur de l’usine. L’arrêt a coûté 3,6 millions d’euros[10]. Résultat de cette guerre du bois : une hausse de prix d’environ 30 % en deux ans qui aura des conséquences pour les collectivités ayant mis en place des chaufferies locales, qui pourraient être confrontées à des crises budgétaires dans les années à venir, ayant misé sur un prix plus bas.

Chacun se tourne vers les forêts comme si elles représentaient une ressource inépuisable. « Le bois énergie est même désormais la première source d’énergie renouvelable en France, affirmait récemment la ministre de l’Énergie, de l’Écologie et du Développement durable, Ségolène Royal, qui prône son développement ». C’est déjà le choix d’un pays tel que le Royaume-Uni.

Des pollutions nuisibles à la santé des populations concernées

Grâce à nos amis britanniques et américains de l’association Biofuelwatch[11], nous avons découvert à quel point les méga-centrales à biomasse représentent une très grave menace pour la santé publique à cause de leurs émissions de particules fines, de dioxines, de poussières de bois[12]. La poussière de bois est un cancérigène connu, selon le Centre international de recherche sur le cancer de l’OMS, et l’exposition à ces poussières est également associée à une série d’autres risques pour la santé. Des habitants vivant près de certaines centrales à biomasse ont fait part de nuisances sonores permanentes. Autre problème : l’auto-inflammation des plaquettes de bois et des granulés, les feux et explosions dus à la poussière de bois sont de grands risques pour la sécurité partout où sont manipulées de grandes quantités de plaquettes de bois ou de granulés. Entre 2008 et 2012, au moins 76 accidents avec feu ou explosion de poussière liés à des granulés – dont certains mortels – ont été rapportés par les médias dans le monde. Au Royaume-Uni, par exemple, des trois centrales de production d’énergie au charbon partiellement ou complètement converties à la biomasse, deux ont subi par la suite des feux de grande ampleur. La question de l’impact sur la santé des centrales à biomasse est prise très au sérieux aux États-Unis où une audition d’experts a été organisée sur ce sujet au Congrès américain en septembre 2012.

Il semble de plus en plus évident que les autorités françaises, au niveau régional et national, ainsi que les experts techniques qui se sont penchés sur le dossier, sont conscients que le projet d’E.On est une véritable aberration. Lors d’une audition sénatoriale en octobre 2013[13], Pierre-Marie Abadie, directeur de l’énergie au ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie a constaté que « nous tenons à la hiérarchie des usages, qui va du bois d’œuvre au bois d’énergie sous forme de chaleur, prioritairement sur l’électricité en cogénération, et excluant tout usage électrique pur. Il y a toutefois eu au moins une exception célèbre avec le dossier de Gardanne. L’électrique pur ne représente que 35 % d’efficacité énergétique. C’est un désastre en termes d’utilisation de la ressource. Lorsqu’on fait de l’électricité, il faut faire de la cogénération ». Malgré cette évidence, personne n’ose encore agir. L’État hésite sans doute à remettre en question ce projet délirant, car l’entreprise allemande a déjà investi environ 300 millions d’euros sur le site de Gardanne. Mais vu les coûts multiples à long terme, (subventions publiques excessives, pollution, menaces pour la santé publique, aggravation du bilan carbone, destructions d’écosystèmes, importations massives…) il aura tout intérêt à mettre fin rapidement à ce cauchemar. Rappelons que l’unité de déchiquetage pour la centrale d’E.On à Gardanne se trouve sur le site même, donc dans une zone fortement peuplée. Les premiers essais de déchiquetage de bois ont commencé début novembre 2014 et des riverains ont observé l’arrivée d’une couche de poussière qui couvre leur maison, jardin, piscine.

À ce jour, trois recours juridiques ont été déposés contre l’autorisation accordée au projet d’E.On, dont deux par FNE, les Amis de la Terre et les associations environnementales de la région de Gardanne. Le troisième recours date de mars 2015 et a été déposé conjointement par quatre collectivités locales : les Parcs naturels régionaux du Luberon et du Verdon, et les Communautés de communes de Forcalquier/Montagne de Lure et du Pays de Banon.

Vers une dimension mondiale

 Au fur et à mesure que nous avons approfondi notre connaissance de ce dossier délirant, nous nous sommes rendu compte qu’il ne s’agit que de la pointe de l’iceberg. Rappelons que la centrale d’E.On aura besoin d’environ 900.000 tonnes de bois par an. La dimension mondiale de cette problématique était déjà évidente, car pendant les dix premières années de fonctionnement la moitié du bois sera importée.

C’est grâce à des rapports détaillés publiés par des associations britanniques, canadiennes et américaines que nous avons commencé à mesurer l’échelle de la catastrophe[14]. Il s’avère que le projet d’E.On à Gardanne fait partie d’un nombre considérable de telles conversions « charbon-vers-biomasse » en Europe. Prenons l’exemple du Royaume-Uni, où les centrales à charbon sont parmi les plus polluantes d’Europe. Selon un article de la Global Forest Coalition[15], plusieurs centrales à charbon qui ne respectaient pas les exigences de la Directive européenne sur les grandes installations de combustion[16]  à cause de leurs fortes émissions de dioxyde de soufre (SO2) ont été ou seront converties à la biomasse. Ces conversions déjà autorisées au Royaume Uni auront besoin de plus de 50 millions de tonnes de bois par an, soit plus de cinq fois tout le bois produit annuellement par les forêts du pays[17]. Les conversions « charbon-vers-biomasse » sont au cœur de la politique britannique sur les énergies renouvelables. Il est donc évident que les autorités britanniques et les industriels du secteur comptent sur des importations massives de bois, en général sous la forme de pellets[18]. En résulte une véritable ruée vers l’or vert.

Nicolas Mainville, directeur de Greenpeace Québec, a écrit dans son blog: « J’étais de passage en Europe la semaine dernière, entre autres pour rencontrer des représentants et députés du Parlement européen. Objectif : tenter de faire changer les politiques énergétiques européennes qui encouragent (et même subventionnent) la combustion de bois pour remplacer le charbon dans les grandes centrales thermiques. Les forêts européennes ne pouvant suffire à la demande grandissante des géants énergétiques (GDF-Suez, RWE, DRAX, Vattenfal, E.ON, etc.), ces grands producteurs d’électricité ont de plus en plus recours au bois des forêts canadiennes et américaines. Utilisant initialement des sciures et des résidus industriels, les producteurs de granulés canadiens doivent maintenant se tourner vers la forêt pour suffire à la demande. »

À l’image de cette industrie qui se développe en catimini sans réel débat public, le Port de Québec a donné son aval à l’entreprise Arrimage Québec pour construire un terminal et permettre l’exportation de 75.000 tonnes de granulés par an à destination d’une immense centrale thermique de 4.000 MW à Drax en Angleterre. Or l’opposition de la population locale est palpable et l’acceptabilité sociale de ce projet est loin d’être acquise, sachant que Drax brûlera plus de 7 millions de tonnes de bois par an dès l’an prochain. Les granulés qui passeront par le Port de Québec proviennent d’arbres de la forêt de l’Ontario abattus et broyés par Rentech Inc., une entreprise californienne en pleine expansion dans le monde de la bioénergie. En 2011, Rentech s’est vu attribuer par l’Ontario plus de 1,1 million de mètres cubes de bois par an en terre publique[19] ». Selon un rapport de Greenpeace Canada, « les coupes à blanc détruisent jusqu’à 145.000 hectares de forêt boréale par bloc de coupe, ce qui équivaut à plus de 150.000 terrains de football[20] ».

Autre lieu de pillage massif de la ressource forestière : les magnifiques forêts du Sud des États-Unis où des entreprises comme Enviva sont en train d’installer d’immenses usines de granulés, presqu’entièrement pour les besoins des centrales en Europe. La destruction est telle que 61 scientifiques américains ont écrit à la Commission européenne[21] pour s’inquiéter de cette situation, estimant que les États du Sud des États-Unis vont exporter près de 6 millions de tonnes de bois en 2015. Ils demandent à l’Union européenne de « repenser sa politique qui alimente cette demande pour des pellets de bois comme source de com-bustible pour générer de l’électricité en Europe ».

Déforestation et accaparement de terres

Autre conséquence : l’émergence de la « cul-ture » du bois. L’idée étant de planter des forêts d’essence à croissance rapide et donc à rotation courte, de 10 à 15 ans, d’exploiter par coupe rase et de replanter. Avec comme conséquence la nécessité d’intrants pour favoriser la croissance rapide et de grandes quantités d’eau pour démarrer la pousse.

L’Australie, qui privilégie l’utilisation des déchets bois, a interdit l’utilisation du bois d’œuvre en tant que bois énergie. Pour pallier à cette difficulté certaines compagnies de production d’énergie envisagent de cultiver de grandes étendues d’eucalyptus pour fabriquer du combustible pour leur propre compte, mais aussi pour l’exportation à destination de… l’Europe[22] ».

Dans ces plantations d’arbres à destination des centrales à biomasse, l’on trouvera sans doute les nouvelles espèces d’arbres génétiquement modifiés. Depuis plusieurs années, des expérimentations sont menées sur des variétés d’eucalyptus et de peupliers OGM. L’Institut national de recherche agronomique (INRA) en France a récemment mené un projet de recherche intitulé « Taillis à très courte rotation de peupliers génétiquement modifiés pour les propriétés du bois – Évaluations agronomique et environnementale – Évaluation du bois pour la production de bioénergie[23] ».

Mais selon d’autres informations, dans les centrales à charbon converties à la biomasse, il est conseillé de brûler surtout des pellets issus de feuillus à croissance lente avec un faible pourcentage d’écorce. En effet, les autres types d’arbres ont un niveau trop élevé de sels alcalins et corrodent leurs chaudières[24]. Ainsi, ce n’est pas par hasard que les entreprises de production de pellets les plus performantes du Sud des États-Unis ciblent les forêts de feuillus. S’il est vrai que des entreprises comme Drax ont besoin d’exploiter des forêts de feuillus à croissance lente, l’impact sera immédiat, car très peu de forêts feuillues autochtones dans le Sud des États-Unis ont survécu aux coupes rases et aux plantations de monocultures de résineux. La plupart de ces forêts se trouvent dans les zones isolées ou humides. La biodiversité de la région sera anéantie en un court laps de temps et l’industrie dépendra ensuite de la destruction de forêts à croissance lente ailleurs, au Canada, en Russie, en Europe de l’Est…

L’appétit des mastodontes comme E.On est tel que la menace devient véritablement planétaire. La conséquence en sera bien sûr une accélération de la déforestation, mais aussi une nouvelle vague d’accaparement de terres pour la plantation d’énormes surfaces d’arbres à très courte rotation[25]. C’est justement sur cette problématique que l’association britannique Biofuelwatch a publié un rapport qui explique : « Actuellement la plupart du bois importé de pays hors-Europe pour répondre aux besoins bioénergétiques provient du Sud des États-Unis, du Canada ou de Russie. Cependant, des ONG, des analystes de l’industrie et des décideurs politiques prévoient qu’à l’avenir, les pays d’Amérique du Sud et d’Afrique sont appelés à devenir des fournisseurs majeurs de granulés et de copeaux de bois pour la bioénergie européenne. L’accroissement des importations de biomasse de l’Union européenne (UE) pourrait provoquer un accaparement à grande échelle des terres des pays du Sud comme cela a été le cas avec la politique européenne relative aux biocarburants. L’accaparement des terres à très grande échelle – six millions d’hectares rien qu’en Afrique selon Action Aid – pour fournir des biocarburants à l’UE est une réalité[26] ».

Les promoteurs du bois énergie à l’échelle industrielle utilisent régulièrement de faux arguments pour vanter les mérites de leur secteur. Voici deux mythes mis en avant :

Le mythe du carbone neutre 

« La destruction des forêts et la combustion de la biomasse qui s’ensuit sont l’affaire de quelques heures. Par contre, la régénération de biomasse nécessaire à la recapture du carbone émis va prendre plusieurs dizaines d’années. Il y a donc mécaniquement un ‘pic carbone’ qui va durer quelques dizaines d’années. De plus la combustion de la biomasse émet 51 % de CO2 de plus que la même quantité de charbon, ce qui crée une «dette» carbone. Il a été calculé qu’il faut environ 40 ans pour annuler cette dette carbone supplémentaire par croissance de biomasse nouvelle, et qu’il faut 100 ans pour neutraliser l’émission carbone totale » (Jean-François Davaut).

Suite à un grand travail d’information et de dénonciation mené par des organisations américaines comme la Dogwood Alliance, d’importants articles ont été publiés en juin 2015 dans des journaux britanniques et américains à grand tirage, comme le Mail on Sunday et le Washington Post. Le Mail on Sunday dénonce le fait qu’un milliard de livres a été promis à des entreprises comme Drax pour des méga-centrales qui auront un impact catastrophique sur le climat. Il précise que la conversion de charbon à biomasse de l’énorme centrale de Drax augmentera les émissions à effet de serre.

Il semble que des fonctionnaires du ministère à Londres et à la Commission européenne ont également pris note des avertissements des Américains lors de leur tournée en Europe en février. Encore plus surprenant, dans un policy statement, une déclaration de politique en juin 2015, la Maison Blanche a clairement rejeté la notion que la combustion de biomasse issue de forêts soit « carbon-neutral », ait donc aucun impact sur les émissions à effet de serre. Au contraire, elle reprend les arguments de l’Alliance Dogwood, selon laquelle les centrales à biomasse émettent plus de CO2 que les centrales à charbon.

Le mythe de la biomasse non polluante 

« Prônée par quasiment l’ensemble des institutions politiques et écologiques, il apparaît que de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer un discours simplificateur, qui va à l’encontre des objectifs affirmés. Des rapports scientifiques émanant d’organisations indépen-dantes, voire de collectifs de scientifiques, prouvent que les centrales à biomasse de grande capacité vont à l’opposé des résultats recherchés, à savoir un moindre impact écologique. Brûler de la biomasse est en général plus polluant que brûler du charbon, sauf en ce qui concerne le dioxyde de soufre. Des données de centrales en activité indiquent que la biomasse émet 98 % de la quantité d’oxyde d’azote d’un volume équivalent de charbon bitumineux, 51 % de plus de CO2 et un niveau global comparable de particules. Sauf que la biomasse émet davantage de particules fines. Les dioxines – particules chimiques les plus toxiques – sont émises en quantité 7 fois supérieures que par combustion du charbon. Pour compléter ce tableau, il faut noter que le pouvoir énergétique de la biomasse est environ deux fois plus faible que celui du charbon : il faut donc environ deux tonnes de biomasse pour obtenir l’équivalent énergétique d’une tonne de charbon[27] ».

Ce qui amène à questionner les politiques publiques mises en place pour favoriser l’émergence des énergies renouvelables, ou plutôt de certaines catégories d’entre elles. La Cour fédérale américaine a, par exemple, annulé des lois mettant en place des subventions et des avantages fiscaux pour la production d’électricité à partir de la biomasse bois. De plus en plus de projets sont contestés, y compris par des organismes d’État chargés d’éclairer les décideurs politiques[28].

Conclusion

 La lutte collective contre les méga-centrales à biomasse d’E.On à Gardanne et d’Inova à Brignoles se poursuit. Malgré cette opposition, E.On poursuit les travaux de mise en œuvre de son projet dangereux.

Sans remise en cause de ces projets aberrants, il est de plus en plus évident que la conséquence à long terme sera d’importer les énormes quantités de bois requises pour satisfaire l’engouement « moderne » pour le bois-énergie industriel. Confrontées à la très forte contestation des collectivités locales dans la région PACA, les autorités françaises ont déjà demandé à E.On d’augmenter le niveau de ses importations. Cela va totalement à l’encontre des déclarations du gouvernement français qui insiste sur l’importance de l’indépendance énergétique. Rappelons aussi que selon la Cour des Comptes : « le soutien de la filière biomasse entraîne des conflits d’usage sur la ressource réellement disponible. L’inflation des projets, et surtout de grands projets, ne peut qu’avoir des effets négatifs et déséquilibrer encore davantage les ressources au point d’aboutir à des importations[29] ».

Si nous n’arrivons pas à arrêter ces projets néfastes, d’importants fonds publics (1,4 milliards d’euros sur 20 ans seulement pour E.On) seront gaspillés pour subventionner une industrie hautement polluante et dangereuse pour notre santé qui contribuera à accélérer la déforestation en France et dans le monde entier[30].

 

Notes:

* Cet article résulte d’une compilation de plusieurs publications de l’auteur dans le journal Archipel du Forum civique européen (FCE) des mois de novembre 2013, février, juin et décembre 2014. Cette compilation, réalisée par Marc Ollivier, a été acceptée puis actualisée et complétée par l’auteur.

[1] Cela veut dire que deux arbres sur trois brûlés dans la centrale chaufferont le ciel et les oiseaux, et un seul produira de l’électricité.

[2] Même s’il est vrai que le projet de centrale à biomasse permettrait de sauvegarder environ 65 emplois existants, l’arrivée d’une telle centrale détruirait plus d’emplois qu’elle n’en créerait dans la filière bois régionale existante.

[3] E.On recevra des subventions publiques de 70 millions d’euros par an pendant 20 ans, soit 1,4 milliard d’euros. Il s’agit d’une aide à la production d’énergie renouvelable alimentée par la ligne CSPE sur nos factures d’électricité. Normalement, pour pouvoir obtenir ce soutien, une centrale à biomasse doit démontrer qu’elle a un rendement d’au moins 60 %. Dans les cas d’E.On à Gardanne et d’Inova a Brignoles, l’État a décidé de leur accorder une dérogation.

[4] Téléchargeable sur le site <www.eon.fr>.

[5] Il s’agit du Parc Naturel Régional du Luberon, du Pays de Haute-Provence, de deux Communautés de communes (Forcalquier-Montagne de Lure et Pays de Banon) et de deux Chartes forestières (Luberon et Lure).

[6] Une deuxième méga-centrale a été autorisée par le gouvernement en 2011 à Brignoles (Var). Elle nécessitera 150.000 tonnes de biomasse.

[7] Fibre Excellence a besoin de 1,2 million de tonnes de bois par an.

[8] Il faut ajouter que les zones d’approvisionnement des centrales à biomasse de Brignoles et de Pierrelatte (ayant besoin chacune d’environ 150.000 tonnes de bois par an) se chevauchent avec celles de Fibre Excellence et d’E.On.

[9] Le Moniteur, 1er août 2014.

[10] Midi Libre, 1er août 2014.

[11] Voir le site : www.biofuelwatch.co.uk

[12] Article  « Combustion du bois dans les centrales électriques : Impacts sur la santé publique », publié en septembre 2014.

[13] Transcription sur le site du collectif  « SOS Forêts 04 – Non à E.On »

[14] Jean-François Davaut de l’association Adret-Morvan a fait un travail de synthèse très utile, « Biomasse énergie : Réalité de la situation », basé sur des rapports de Biofuelwatch, le Manomet Center, Partnership for Policy Integrity, Energy Justice, Nobiomass (Australie). La synthèse est disponible sur le site <www.sosforetdusud.org>.

[15]  “Why was the world’s biggest biomass power station closed down – and what does this mean for forests ?”, publié le 25 septembre 2013, sur le blog de la Global Forest Coalition (GFC).

[16] Directive 2001/80/EC.

[17] À ce chiffre, il faut ajouter le besoin de plusieurs douzaines de centrales neuves conçues dès le départ pour la biomasse. Ce qui donnerait, selon certaines estimations, le chiffre total de neuf fois la production annuelle.

[18] Les pellets, ou granulés bois, sont des combustibles bois issus du compactage des sous-produits de la transformation du bois tels que la sciure, à ne pas confondre avec les plaquettes qui sont constituées de bois.

[19] « Brûler nos forêts en Europe pour remplacer le charbon: Québec se lance dans l’exportation », blog de Nicolas Mainville du 19 novembre 2013.

[20] Alerte boréale publié en décembre 2012 par Greenpeace Canada. <www.greenpeace.ca>.

[21] Lettre du 30 août 2013 au commissaire européen en charge de l’énergie, M. Günther Oettinger.

[22] Extrait de la synthèse de Jean-François Davaut.

[23] Sur le site : <http://presse.inra.fr/Ressources/Communiques-de-presse/Peupliers-genetiquement-modifies-l-INRA-souhaite-l-aboutissement-d-une-procedure-sur-des-bases-claires>.

[24] Extrait de l’article de la GFC. Ces précisions proviennent de données techniques fournies par Drax, suite à une demande de Biofuelwatch dans le cadre de la loi sur la liberté d’accès à l’information.

[25] Dans ce marché, les arbres génétiquement modifiés vont jouer un rôle important. Voir par exemple Courrier International du 12 décembre 2012, ou le site : <www.infogm.org/-ogm-les-arbres-transgeniques>.

[26] Rapport intitulé : « Les liens entre l’accaparement des terres du Sud et la politique européenne en matière de biomasse ».

[27] Thèse de Jean-François Davaut.

[28] Par exemple, le Vermont Public Service Board a refusé les certificats pour la centrale de North Springfield dans l’État du Vermont.

[29] Rapport de juillet 2013, « La politique de développement des énergies renouvelables ».

[30] Pour plus d’information, voir : www.sosforetdusud.org     –     nicholas.bell@gmx.net

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