« Impressions d’un touriste en Chine »

Alain Dontaine[1]

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La découverte de la Chine a commencé par Pékin  et bien sûr ce fut très impressionnant … rendez-vous avec la multitude bien sûr, mais pas celle de l’Inde – affairée mais sans tension palpable – ici c’est la multitude du bruit, de la course de la ville « moderne », occidentale si vous préférez. Mais où sont passés les vélos ? Ceux que nous voyons sont électriques, à l’instar des mobylettes et scooters, et n’en mènent pas large face à l’armada des quatre-quatre…. sauf dans les bouchons quotidiens ! Sous nos yeux, une foule dense qui se rend au travail ou qui en revient, des kilomètres de ville, d’immeubles, de magasins, des odeurs et du bruit, du bruit… celui des voitures qui klaxonnent à toute heure non pour exprimer une agressivité quelconque mais pour vous signaler que le chauffeur vous a vu … Point de code de la route en Chine, semble-t-il. Celui qui passe est celui qui est le plus déterminé et celui qui est dépassé le prend avec philosophie sans ressentiment… point d’espace vide non plus. ! Le Chinois serait-il comme la nature ? Il a horreur du vide … Dans une file d’attente si vous laissez 50 cm entre vous et la personne devant vous il ne faut pas longtemps pour qu’un Chinois s’y glisse … et donc pour remplir l’espace, on se serre, on se bouscule quelque peu mais sans aucune agressivité.

Il vaut mieux tout de même ne pas traîner pour monter ou descendre des transports en commun. Bien sûr, le soir, dans les petites rues des Hutong, on retrouve un peu de quiétude.

Un pays en chantier

 Ensuite, ce fut le départ pour la découverte de la Chine. Sitôt sorti de Pékin, la première impression est celle de visiter un pays en chantier ! Ainsi l’a voulu le plan d’urbanisation qui doit conduire la Chine à un taux de population urbaine de 75 % en 2030. Mais aussi sans doute et pêle-mêle, il y a l’effet de la relance voulue suite à crise de 2009, la volonté de faire face au manque de logement pour accueillir les vagues d’immigration dues à l’exode rural (près de la moitié des Chinois vivent encore en zone rurale), la peur de l’avancée du désert à l’ouest qui chasse les populations, les fortes dégradations de ce qui a été construit à marche forcée il y a 50 ans. Les explications, émises sur place, sont diverses. Quoiqu’il en soit c’est certainement un des défis majeurs pour l’avenir d’un pays immense mais où les terres cultivables de qualité ne sont pas en abondance. Et un fait est patent : partout des grues, des grues et des immeubles, des immeubles, … et ces grues et ces immeubles sont immenses… et, au rythme des chantiers, nous avons la sensation que le pays des gratte-ciel n’est plus celui des States, sensation vérifiée par les statistiques d’ici très peu de temps paraît-il !  C’est d’ailleurs souvent ce qu’on voit en premier dans le train à l’approche d’une ville. Des grues et des immeubles en construction ! Mais ce n’est pas que la banlieue qui est en construction. Nous avons vu des centres villes éventrées sur des km2, soit pour reconstruire du neuf, soit pour reconstruire des remparts totalement disparus depuis belle lurette et qui ressortent de terre par la volonté de faire de la ville une destination touristique ! On se sent petit face à une telle mécanique ! Ces forêts d’immeubles de 30 étages en moyenne sont sans doute la base matérielle de la bulle immobilière chinoise.

Une norme de consommation familière

Des quantités de marchandises regorgent partout : alimentation sur les marchés dans les villes de l’intérieur, mais aussi produits manufacturés dans les circuits de distribution parallèle… Il suffit de suivre un rabatteur qui nous amène dans une petite rue adjacente et là d’immeubles en immeubles, de pièces en pièces, on découvre des tonnes de marchandises. Il y a tout ce que vous voulez et à tous les prix ! Là aussi nous ne pouvons qu’être impressionnés. Comme si la Chine n’était qu’un immense entrepôt ! Ensuite et c’est notre deuxième surprise : le pouvoir d’achat d’une partie, désormais non négligeable de la société chinoise, a atteint un niveau que nous ne soupçonnions pas. Dans les grandes surfaces des centres villes, nous découvrons des boutiques modernes et des prix – que ce soient ceux des produits de marque chinoises ou occidentales – très proches de ce qu’on peut trouver chez nous. Certes les difficultés du fait du ralentissement économique ont entraîné beaucoup de soldes donc des prix en effet légèrement plus bas  que chez nous mais l’écart est faible… Ainsi la Chine n’est pas seulement le pays où il y aurait le plus de milliardaires au monde, c’est aussi un pays où désormais une proportion importante (combien exactement ?) de la population a un niveau de vie proche du nôtre. Les salaires augmentent vite (près de 20 % l’an) au point que de premières délocalisations ont lieu vers les pays voisins tel le Vietnam. Mais, malgré le prix, la demande de ces produits est très forte. Ils correspondent aux normes de consommation occidentales qui font rêver bien des chinois aujourd’hui… Un exemple parmi d’autres : nous étions présents le jour du lancement de l’iphone 5, longue queue devant le magasin avant son ouverture et pourtant les prix pratiqués sont nettement supérieurs aux nôtres pour cause de taxation des importations. Et c’est le cas pour toute une série de produits « occidentaux ».

Mais où sont passées les chemises bleues au col Mao ?

Des inégalités immenses

 Une autre caractéristique saute aux yeux : l’incroyable inégalité qui existe entre ces Chinois de centre ville et deux autres catégories vues. Tout d’abord sans doute les mingongs qui seraient près de 250 millions aujourd’hui soit près du quart des actifs du pays, main-d’œuvre corvéable à merci ou presque, vivant dans des conditions très précaires avec des problèmes d’hygiène, de santé, sans droits sociaux, sans couverture santé, pour la plupart sans papiers (le célèbre hukou) et dont les enfants n’ont pas accès à l’éducation gratuite. Souvenir entre autres de Datong où, à deux pas du centre ville, en plein travaux, nous tombons sur un véritable bidonville aux odeurs difficilement supportables et à la pauvreté absolue semble-t-il. De quoi vivent ces gens ? Il y a certainement plusieurs réponses mais, pour notre part, nous avons vu des milliers de personnes balayer les rues, les places et même les autoroutes. Nous avons aussi vu des personnes âgées (la retraite et la protection sociale restent encore à réaliser) récupérer dans les poubelles des produits recyclables (bouteilles en plastique et autres). Et ensuite, il y a aussi les paysans, vus dans les champs où, image exotique pour le touriste occidental, le travail dans les rizières se fait avec araire et soc en bois, tiré par un buffle, comme ce fut le cas pendant des siècles, de petites parcelles, pas de mécanisation, vraisemblablement peu de productivité et manifestement des revenus très bas…. Ce n’est sans doute pas vraiment la pauvreté absolue, car le prix de l’alimentation est lui aussi très bas et les biens sont en abondance. Partout, sur les marchés, ce sont des produits alimentaires en grande quantité. On doit donc pouvoir vivre, en Chine, avec un faible revenu.

Et puis il y a, bien sûr, la Chine de la façade maritime où le coût de la vie est très élevé, y compris pour nous… Ainsi, ces restaurants bondés de Shangai, restaurants pris d’assaut par des salariés sortants du bureau et où le déjeuner – certes délicieux – est à 20 euros par personne… Mais, dans les grandes villes de l’intérieur comme Chengdu ou Xi’an, c’est la même chose ! Boutiques de luxe, grandes et bien visibles, dans les centres villes et on sent que les consommateurs à qui elles sont destinées s’y comptent par milliers et plus… Au total, face aux écarts de niveau de vie inévitablement la question se pose : « mais comment tout ceci tient-il ? »

Le ciment social ? La croissance et un melting pot idéologique étonnant

 Tout d’abord « ça tient » oui mais tant bien que mal … Selon l’équivalent chinois de twitter les manifestations en 2011 auraient été particulièrement nombreuses (le chiffre qui circule est de 180 000 !).

Ensuite, comme dans la Pologne des années 80, à peine monté dans un taxi, il ne faut pas attendre 5 minutes pour que le chauffeur commence à nous expliquer que les dirigeants chinois sont tous des corrompus, des incapables, des bons à rien…. Mais, en même temps, l’un d’entre eux nous demande comment on choisit nos dirigeants et quand il apprend que c’est par le vote… ça le fait bien rire !!!

En fait, tel le cycliste, il semble que « ça tient » parce que la Chine avance. La forte croissance permet de redistribuer un tant soit peu et, même si c’est inégalement, chacun peut espérer voir son sort s’améliorer. La Chine aujourd’hui et malgré le ralentissement conserve un taux de croissance extrêmement élevé. Les écarts sociaux, difficilement soutenables, et les dégâts environnementaux à venir redoutables rendent l’équilibre difficile.

Enfin et surtout, le régime tente une synthèse entre le régime du parti unique qui s’affirme encore communiste, les traditions philosophiques chinoises et tout particulièrement le taoïsme pour sa recherche d’harmonie avec la nature et le confucianisme pour sa recherche de stabilité et d’harmonie sociale … le tout avec une bonne pincée de nationalisme … Ce « policy mix » semble rencontrer une aspiration populaire : il y a un monde fou dans les temples. Et il ne s’agit pas que de touristes. Il y a manifestement une recherche de spiritualité en Chine, aujourd’hui. On voit d’ailleurs, dans les temples, des prêtres qui apprennent aux gens comment se recueillir, comment prier, quels gestes sont requis… Y a-t-il là deux populations ? D’un côté, les convertis à la norme de consommation occidentale et de l’autre, ceux qui – n’y ayant pas accès – se tournent vers la foi ? Impossible pour nous d’ébaucher une réponse, mais ce qui est sûr c’est que la fréquentation des temples est importante et nouvelle pour un grand nombre.

Enfin, de manière plus générale, dans la rue l’impression est que le consentement à l’autorité, longtemps présenté comme caractéristique de la société chinoise, a disparu. Dans les entreprises c’est moins net, paraît-il. L’éducation à la chinoise continuerait à faire de bons exécutants, mais, par son style pédagogique, favoriserait l’imitation plutôt que l’inventivité et la création ! En revanche, dans la rue, il semble que chacun se comporte comme il l’entend. Ainsi, les efforts réalisés par les autorités, à l’époque des Jeux olympiques, afin d’organiser la collecte des déchets avec l’installation de milliers de poubelles de tri est tout bonnement ignorer par la population !

Immense chantier, la Chine apparaît aussi comme une pyramide dont le sommet maintiendrait une apparence d’ordre quand la base serait plutôt livrée aux joies du désordre !

Voici donc nos impressions de voyage… Certes nous n’avons pu appréhender que la surface des choses mais, peut-être que par moment, l’écume nous a permis d’apercevoir aussi le fond.

[1] Enseignant à l’Université Stendhal, Grenoble. Texte écrit en octobre 2012.

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