Réflexions à l’occasion de Noël sur la différence entre pauvreté et misère

Cristian Gillen[1]

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Dans le capitalisme, c’est à la période de Noël que se perçoit avec le plus d’intensité, au niveau quantitatif et surtout qualitatif, la problématique de la pauvreté. Lorsque le capitalisme, à la fin de l’année, cherche à diminuer le plus possible ses résultats (catastrophiques) et à consolider ses structures pour commencer la nouvelle année sans rencontrer d’obstacles à la poursuite de sa dynamique d’accumulation, une vague de générosité s’élève, tant du côté privé que dans le secteur public. À travers elle, se faufile un accroissement de l’esprit consumériste, car la fin de l’année est la période au cours de laquelle se renouvelle le rituel des ventes qui font de la naissance du Christ une marchandise. Le processus de réification des êtres humains dont a tant parlé Lukacs apparaît en pleine lumière. Tout a un prix, tout se vend et s’achète. Et, au sein de ce phénomène de croissance démentielle des catégories marchandes, la pauvreté apparaît comme un sujet à privilégier. Le nombre des personnes qui souhaitent offrir des cadeaux, non seulement à leur famille et amis, mais aussi aux pauvres, et particulièrement aux enfants pauvres, se multiplie. Et là également, les institutions politiques suivent, multipliant les dispositifs pour aider ceux qui sont les moins favorisés par les stratégies du capital. Mais ce processus soi-disant « humaniste » du capitalisme qui s’exprime à Noël nous montre de manière désincarnée les grandes inégalités sociales qui existent en son sein et que la phase actuelle d’un capitalisme néolibéral exacerbe.

La pauvreté est une relation sociale qui non seulement concerne le champ économique, mais également ceux de la culture et du politique, produisant des habitudes que Georg Simmel a pu mettre à jour dans son ouvrage « Les pauvres ». Suivant Simmel, le « devoir d’assistance » des riches répond au « droit à l’assistance » des pauvres dans la mesure où le pauvre qui reçoit une fois une aumône la considère comme un droit, alors que le donateur (bien que motivé par le désir de faire une bonne action pour avoir bonne conscience) sait parfaitement que son geste est occasionnel et, par conséquent, se sent coupable de ne pas être en position de le répéter.

En ce qui concerne la « générosité » des institutions publiques, celle-ci est engendrée par la nécessité de maintenir l’équilibre social et il n’y a pas mieux que la fête de Noël pour appeler à renforcer les liens sociaux dans la société capitaliste au moyen de l’assistance. L’aide aux pauvres dans le cadre du néolibéralisme ne cherche pas à réduire significativement la pauvreté, mais seulement à atténuer certaines manifestations extrêmes des inégalités sociales dans le but de faire en sorte que celles-ci puissent continuer à être le fondement de la reproduction sociale dans une société capitaliste.

En accord avec Simmel, on peut considérer que, au sein du système d’assistance existant dans la société capitaliste, le pauvre n’est pas l’acteur car la finalité de l’assistance concerne le donateur. Il s’agit d’une relation dans laquelle le pauvre n’existe pas, même s’il est au centre, parce qu’il s’agit d’une aumône. Simmel parle de l’assistance aux pauvres comme d’une téléologie sociale dont la finalité est de maintenir l’ordre social dans lequel le pauvre n’est qu’un maillon de la chaîne.

Dans cette conception de la pauvreté, telle qu’elle s’exprime à l’occasion de la fête de Noël, il est bon d’établir la différence qui sépare le pauvre du miséreux et voir, dans ce contexte, ce qu’est l’intégration sociale dans la société capitaliste. Pour Charles Péguy, dans un ouvrage sur la misère, intitulé « de Jean Coste », le pauvre est celui qui vit difficilement de son salaire, alors que le miséreux est celui qui ne subsiste que grâce aux aides sociales et à l’aumône. Ce dernier manque du nécessaire pour vivre, n’a pas l’espoir de trouver un emploi et maintient une relation très étroite avec la mort. Il aspire seulement à s’entretenir au plan biologique, ce qui fait dire à Bernard Baas dans son ouvrage « Y-a-t-il des psychanalystes sans culottes ? », qu’ils sont morts au plan social comme à celui de l’esprit.

Le problème que pose la misère n’est pas le même que celui posé par la pauvreté, au plan quantitatif comme au plan qualitatif. Le pauvre est l’objet de notre compassion alors que, pour le miséreux, une distance infranchissable le sépare de tous ceux qui ne voient en lui que la forme la plus énorme du pourrissement du capitalisme. En outre, comme il ne travaille pas, pas plus qu’il n’a le moindre espoir de travailler un jour, il est un inutile pour le capitalisme. Il ne saurait être ou avoir une valeur d’usage, pas plus qu’une valeur d’échange et, finalement, pas de valeur du tout pour un capitaliste.

Lorsque, au sein de l’économie néolibérale, la paupérisation s’aggrave malgré la croissance, l’État essaie de l’empêcher au moyen de programmes d’assistance. Celui qui passe de la pauvreté à la misère, dans la logique effective du capitalisme, est considéré comme socialement exclu et en conséquence, puisqu’il ne contribue pas au système, devient pour celui-ci une charge.

La différence qui doit être faite entre le pauvre et le miséreux est essentielle pour définir celui qui sera  le sujet qui peut contribuer à forger un nouveau type de société qui dépassera l’aliénation et l’exploitation capitaliste. Marx a fait cette distinction en différenciant  le prolétariat et le lumpen prolétariat. Mais il est nécessaire d’établir cette distinction dans le cadre de la nouvelle réalité du capitalisme actuel qui promeut à grands pas la paupérisation des travailleurs en se débarrassant de la main d’œuvre en la faisant entrer dans un monde obscur, où elle n’obtient un emploi qu’avec difficulté, avec pour conséquence tout ce que cela représente au plan social et éthique.

Dans le but de construire un projet d’où émerge un homme neuf, il est fondamental de réviser le rôle que devrait jouer le lumpen prolétariat dans les processus de transformation qui conduisent à une société égalitaire et solidaire où n’existe ni la mort sociale, ni la mort spirituelle pour ceux qui n’ont pas de travail, pas plus que l’aliénation pour ceux qui jouissent d’une reconnaissance sociale.

[1] Économiste, animateur du réseau Hasta la emancipacion

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