Et si la Grèce et la Zone Euro refusaient de rembourser leurs dettes? Briser la domination des marchés financiers

Gilbert Blardone*

 

157Qu’arriverait-il si, excédés par l’arrogance et le chantage des marchés financiers, la Grèce et les pays de la Zone Euro menacés par eux du fait de leur endettement, dans un sursaut de dignité, se libéraient en chargeant la Banque Centrale Européenne (BCE) de racheter ces dettes et de proclamer un moratoire du service de ces dettes jusqu’à ce que le retour à une activité économique forte et durable en permette la reprise à des conditions raisonnables ?

Se libérer des marchés financiers : le précédent argentin 2001 – 2011

En refusant de céder au chantage et aux menaces de ses créanciers, la Zone Euro imiterait l’Argentine de 2001. De 1989 à 1999, au cours de deux mandats, le Président péroniste libéral, Carlos Saul Menem, avait pratiqué une politique ultra libérale conforme aux recommandations du « Consensus de Washington » émanant du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale : moins d’État, ouverture incondition-nelle des frontières, dérégulation des services publics, etc… Il s’en suivit une explosion des importations, une fuite massive des capitaux qui provoquèrent un fort déficit extérieur, une hyper inflation qui dégrada la compétitivité des entreprises. À cela s’ajouta une fraude fiscale généralisée, une augmentation brutale de la dette publique. Les banques, le FMI, la Banque mondiale et le Club de Paris[1] furent les principaux financiers.

En 1991 espérant maîtriser l’hyper inflation (5 000 % en 1989) le gouvernement décide d’un taux fixe entre le peso et le dollar pour rassurer les créanciers : « il s’agissait de mettre fin à la monnaie nationale pour retirer à l’État le dernier recours qui lui restait pour contrecarrer l’ajustement déflationniste[2] ».

Lorsqu’en 1997 éclatent les crises asiatiques et brésilienne, l’Argentine ne peut les imiter en dévaluant sa monnaie pour relancer son commerce extérieur. Sa monnaie, surévaluée, fait chuter la compétitivité de ses entreprises à l’exportation et dégrade ses comptes publics. La récession s’installe en 1998.

Le paiement du service de la dette (intérêts et remboursement) devient insupportable pour les finances publiques. Il représentait trois fois les dépenses courantes de l’État, six fois celles de l’assistance sociale et vingt trois fois le plan d’aide à l’emploi. L’Argentine, 39,5 millions d’habitants, comptait alors, 54 % de pauvres, 35,5 % de chômeurs « et la famine pour les plus démunis ». En novembre 2000, le FMI impose un plan d’austérité avec diminution des salaires, augmentation des impôts directs, réduction du budget de l’éducation et augmentation de l’âge de la retraite. Les privatisations, vente des services publics aux groupes financiers, ont concerné « les compagnies pétrolières, d’électricité, de téléphone et de gaz. Étaient prévues celle de la Banque Nationale, les entreprises publiques dans les différentes provinces, la loterie, les Universités ».

Hier en Argentine et en Amérique Latine, aujourd’hui en Grèce et dans la Zone Euro les fonctionnaires du FMI sont à l’origine des « Plans d’ajustement structurel »[3] rebaptisés en Europe, « Plans d’austérité ». Ils veillent à leur réalisation et à leur aggravation s’ils l’estiment nécessaire. Ils sont aujourd’hui épaulés par les représentants de la Banque centrale européenne (BCE) et de la Commission de Bruxelles (La Troïka). Ils imposent aux gouvernements les mesures de restriction à prendre et les privatisations à réaliser au détriment des services publics et donc de l’intérêt général des populations. Ils font fi de la souveraineté des États et de la démocratie[4].

En 1999, le Président Fernando de la Rua (Radical) succède à Carlos Saul Menem. La situation économique continue à se dégrader du fait de l’austérité. Le PIB chute de 15 %, le peuple se révolte. « La rébellion argentine a freiné les mesures d’ajustement, fait avorter le programme déflationniste (baisse des salaires notamment) et bloqué la dollarisation ». C’est en effet sous la pression de la rue que le Président De la Rua se résigne à rompre la convertibilité à taux fixe du peso en dollar. Le pays retrouve ainsi sa souveraineté monétaire et la possibilité d’appliquer un contrôle des changes pour freiner la fuite des capitaux estimée supérieure à la dette publique. Après la dévaluation, la dette publique en dollars passe de 60 % à 150 % du produit intérieur brut (PIB), pourcentage équivalent à celui de la Grèce aujourd’hui. Le gouvernement déclare le moratoire partiel des dettes. Il interdit les retraits bancaires et limite les importations. Cela ne suffit pas à calmer la population. Le Président De la Rua démissionne le 21 décembre 2001. La crise politique est si forte que trois Présidents intérimaires se succèderont au pouvoir[5] entre décembre 2001 et mai 2003. En mai 2003, Nestor Kirchner, péroniste nationaliste, est élu Président. Rompant avec la politique d’austérité de ses prédécesseurs, il relance l’économie et se libère de la tutelle de ses créanciers. « La récupération argentine obéit à trois raisons spécifiques : la valorisation internationale des exportations (ndlr : grâce à la dévaluation du peso), la restauration du taux de profit des entreprises (ndlr : grâce à la reprise) et une plus grande marge de manœuvre afin d’appliquer des politiques monétaires expansives » (ndlr : grâce à la maîtrise retrouvée de sa politique monétaire et à la cessation partielle des remboursements).

Sur le plan extérieur l’Argentine était le 5ème exportateur mondial d’aliments ce qui représentait 55 % de ses exportations. La hausse des prix des matières premières agricoles, notamment du soja, va grandement favoriser « ce cycle de réanimation ». En 2005, la croissance économique atteint 9,2 %. Sauf en 2009 où, du fait de la crise des subprimes aux États-Unis et en Europe, elle stagne à + 0,9 %, la croissance a été de l’ordre de 6,8 %. Le contrôle des importations et l’essor économique du Brésil l’ont confortée.

Parallèlement à cette reprise de l’activité, le gouvernement va renégocier sa dette avec ses créanciers. En 2005, il obtient du FMI une décote de 60 % de sa dette initiale qu’il rembourse afin de pouvoir refuser dorénavant tout contrôle du FMI sur ses comptes publics. Les autres créanciers acceptent une contraction de leur dette de 75 % par échange de créances anciennes contre créances nouvelles. En 2011, le solde de la dette auprès des banques privées n’est plus que de 10 % du montant initial. Ses réserves de devises atteignent 53 milliards de dollars. Le moratoire aura duré 3 ans.

Dans l’Argentine de 2011, première économie d’Amérique Latine, la pauvreté a régressée fortement de 54 % à 23,4 %. Le taux de chômage est tombé de 35 à 8,7 %, le revenu moyen par habitant, 12 044 dollars, est le plus élevé d’Amérique Latine. « Cependant, dix ans après, le pays n’a pas encore totalement  tourné la page de la crise ; l’accès au marché international des capitaux est toujours bloqué ; l’inflation est largement sous-évaluée par les statistiques officielles, la classe moyenne du pays n’a pas encore retrouvé ses conditions de vie d’antant »[6]. (ndlr : La production et les importations ne parviennent pas encore à satisfaire la demande, d’où l’inflation).

Le Président Kirchner est décédé en décembre 2007, sa femme Cristina Fernandez de Kirchner  lui succède. Elle sera réélue triomphalement au premier tour en 2011.

« Le résultat de cette politique a dégonflé comme une baudruche tous les cauchemars propagés par les banques afin de terroriser les débiteurs. Le pays ne s’est pas retrouvé « en dehors du Monde », il n’a pas perdu des marchés, pas plus qu’il n’est transformé en « paria de la communauté internationale ». Les biens du pays à l’étranger n’ont pas non plus été confisqués. Toutes les lugubres prédictions agitées frénétiquement par les financiers ont été réduites à néant[7] ». La reprise économique qui a conduit à ces résultats est le fruit d’une action systématique, après le moratoire des dettes, en faveur de la consommation intérieure, à nouveau fondée sur la production intérieure, de l’investissement stimulé par une politique monétaire et de crédit adaptée, des exportations facilitées par un taux de change du peso réaliste. Le « cycle de réanimation » a relancé les trois moteurs de l’activité économique : la consommation, l’investissement, les exporta-tions.

L’économiste argentin Claudio Katz estime que « le premier facteur du déterminant est apparu au terme d’un ajustement brutal généré par la méga-dévaluation du peso. Cette opération chirurgicale a assaini les capitaux, déprécié les salaires et, comme cela se produit dans certaines conjonctures du cycle capitaliste, facilité la recomposition du profit. Ce rebond s’est consolidé par la réaction du marché international[8] ». La croissance retrouvée dès 2003 a permis une revalorisation des salaires, la baisse du chômage, le remboursement des dettes renégociées à des conditions acceptables par tous et la reconstitution des réserves de devises. Elle a permis, en outre, à l’Argentine de se débarrasser de la tutelle du FMI et de la Banque Mondiale.

Claudio Katz retient trois leçons de l’aventure argentine des années 2001 – 2011 :

– « Ce qui s’est passé en Argentine indique que la suspension de paiement (moratoire) est réalisable et opportune pour les débiteurs poussés à une situation d’asphyxie. Certes le peuple argentin a souffert d’une terrible dégradation de son niveau de vie (ndlr : – 11 % en 2001). Mais ces peines avaient précédé le défaut de paiement et furent provoquées par les mesures imposées par les banques. La cessation de paiement n’a ajouté aucune souffrance supplémentaire au bain de sang social de cette période… Il est important de choisir le moment le plus opportun pour cette rupture ».

– Il est également indispensable de mettre immédiatement en pratique un audit de la dette afin de découvrir le caractère éventuellement frauduleux du passif. En Argentine, la dette s’était gonflée avec des engagements inexistants qui ont financé la fuite des capitaux avec une spirale des intérêts et une importante absorption de faillites privées de la part de l’État.

– La troisième leçon de l’Argentine est la nécessité de nationaliser les banques et d’établir un contrôle total sur les mouvements des devises et des capitaux. Ces mesures devraient être adoptées avant la suspension des paiements de la dette (ou en modifiant le type de change). La Grèce est encore dans les temps pour préserver ses ressources avec de telles mesures.

Claudio Katz note que « certains économistes considèrent qu’il est indispensable pour la Grèce de rompre immédiatement avec l’Euro. Mais la récupération de la monnaie nationale (ndlr : Ce qu’a fait l’Argentine) requiert en premier lieu d’assurer les réserves, en empêchant la fuite frénétique des capitaux qu’accompagnerait un virage économique. Ce n’est qu’en intervenant sur les banques (en les nationalisant) et au travers d’un strict contrôle des changes qu’il serait possible de contrebalancer la perte de devises résultant d’une souveraineté monétaire retrouvée ». Comparant le cas de l’Argentine et de la Grèce, Claudio Katz prévient : « il ne fait pas de doute que la moindre politique radicale qui s’oppose aux créanciers engendrera des coûts et entraînera des risques. Dans le cas de la Grèce, il est vital de prendre en considération la manière dont on résoudra les importations, le maintien de l’industrie du tourisme et la préservation de l’activité maritime ». Nous ajouterons le développement de l’agriculture traditionnelle et de l’industrie naissante. Katz conclut : « Certains économistes conseillent à la Grèce de dévaluer et de sortir de l’Euro, sans mentionner la protection des réserves et la nécessaire conversion des banques en entités publiques (ndlr : ou, du moins, un strict contrôle de leurs opérations afin d’éviter les fuites de capitaux et la spéculation notamment par les banques de dépôts). Cette attitude revient à prôner un remède pire que le mal… L’Argentine constitue une bonne référence pour analyser ce qui peut se faire et ce qu’il est nécessaire d’éviter, afin de reconstruire l’économie grecque » [9].

Zone Euro : sortir de l’austérité

Pour l’Union européenne, et particulièrement pour la Zone Euro, où 12 pays sur 17 ont un endettement supérieur au seuil de 60 % du PIB prévu par le Traité de Maastricht (1992)[10]. Le parcours de l’Argentine de 1989, début de la politique ultralibérale, à la crise de la dette de 2001, au refus de l’austérité et à la relance réussie de l’économie, est très instructif.

– Argentine et Zone Euro sont victimes de la même idéologie : l’ultralibéralisme, « le laisser-fairisme mondialiste », fustigé par le Prix Nobel français d’économie, Maurice Allais[11].

– Argentine et Zone Euro ont mis en œuvre des politiques conformes à cette idéologie et à sa Charte de 1989, le « Consensus de Washington » à base de moins d’État, d’ouverture inconditionnelle des frontières, de dérégulation généralisée, etc…

– Argentine et Zone Euro ont subit les conséquences directes de ces politiques : stagnation économique, chômage, pauvreté, inégalité, déficit extérieur, endettement cumulatif…

– Argentine et Zone Euro, du fait de cet endettement et d’une politique monétaire inadéquate sont tombés sous la coupe des financiers et de la spéculation mondiale, qui leur a imposé la tutelle du FMI pour l’Argentine, du FMI, de la BCE et de la Commission de Bruxelles pour l’Europe (la Troïka).

– Argentine et Zone Euro, pour « rassurer les marchés » se sont lancées dans des politiques d’austérité à répétition incapables à la fois de dégager les fonds nécessaires au remboursement des dettes et de « rassurer les marchés » qui spéculent de plus en plus contre les États appuyés par les Agences de notation à leur solde. Par contre, elles étouffent l’activité économique et détériorent la situation sociale.

Là s’arrête la comparaison. Contrairement à ce qu’a osé l’Argentine du Président De la Rua, poussé par une population en colère, aucun gouvernement de la Zone Euro n’a eu le courage, au lieu de « rassurer les marchés », de briser leur domination en refusant de rembourser les dettes tant que l’activité économique de la Zone ne le permettra pas.

Actuellement, la Zone Euro est dans l’impasse. Elle s’enfonce dans des politiques d’austérité incapable de dégager les fonds nécessaires pour rembourser, capital et intérêts, soit 7 723 milliards de dettes cumulées (à la fin 2010). L’Allemagne, par peur de l’inflation (souvenir de 1923), refuse toute relance pilotée par la BCE. L’activité s’effondre et la situation sociale est de plus en plus inquiétante. Dans ces conditions, seule la révolte simultanée contre l’austérité des populations des 12 pays menacés, pourra ouvrir les yeux des gouvernements et des parlements quelle que soit leur couleur. Seule une telle mobilisation populaire les conduira à substituer des politiques de relance généralisée aux politiques d’austérité. Cette révolte pourra s’appuyer sur l’exemple de l’Argentine et sur la réussite incontestable de la politique de relance forte et durable pilotée par le Président Kirchner, poursuivie par son épouse.

Un tel sursaut implique que l’opposition à l’austérité soit capable d’une critique positive de l’idéologie ultralibérale, critique qui peut être commune à tous les mouvements contre l’austérité et pour la relance de l’économie et fonder les mesures à prendre d’urgence pour y parvenir.

L’idéologie ultralibérale : les sept principes du « Consensus de Washington »

Nous sommes les héritiers du 1er choc pétrolier du 23 décembre 1973 qui a vu le baril de pétrole (159 litres) passer de 3 dollars à 12 dollars par la volonté des pays producteurs et exportateurs de pétrole (l’OPEP). Il oscille aujourd’hui autour de 100 dollars.

Ce choc est à l’origine de deux phénomènes qui ont marqué l’Occident. L’un est psychologique, c’est la grande peur de manquer de dollars pour payer le pétrole indispensable à la survie des économies de l’époque. L’autre phénomène est idéologique c’est l’explosion de l’ultralibéralisme qui va déterminer les politiques économiques, monétaires et sociales à suivre pour ne pas manquer de dollars dans l’avenir. Son maître à penser est l’économiste américain Milton Friedman – Prix Nobel d’économie en 1976 – pour ses thèses sur la monnaie « neutre » et la dérégulation des économies. Ses thèses ultralibérales ont brusquement supplanté les thèses libérales de l’économiste anglais, John Maynard Keynes, père spirituel des « 30 glorieuses » et d’une économie de marché régulée.

Les thèses ultralibérales de Milton Friedman ont été codifiées en 1989 dans ce que l’on a appelé « le consensus de Washington »[12]. C’est l’œuvre d’experts du FMI et de la Banque Mondiale destinée d’abord aux pays en voie de développement, notamment à l’Amérique Latine. Ce « consensus », ensemble de principes de politique économique, a été adopté par la suite par tous les pays occidentaux, États-Unis et Europe compris. Il inspire encore aujourd’hui leurs politiques économiques, monétaires et sociales.

Le consensus, véritable charte de l’ultralibéralisme, peut se résumer en sept points. Sept principes dont nous rappellerons les conséquences sur la situation économique, monétaire et sociale actuelle :

  • 1erprincipe : Le marché est le seul véritable régulateur de l’activité économique. Or nous savons, tous les manuels d’économie politique l’enseignent[13], que le seul marché autorégulateur, qui, lorsque survient une crise, retrouve automatiquement l’équilibre, est le marché de concurrence pure et parfaite. Il s’agit d’une hypothèse d’école purement théorique parce que, dans la réalité, les conditions pour que ce marché existe ne sont jamais réunies. Ces conditions théoriques peuvent se ramener à trois : l’atomicité : aucune entreprise n’a la capacité d’influencer les autres, les multinationales n’existent pas ; la fluidité, aucun obstacle ne vient gêner la mobilité des facteurs de production, notamment le travail et le capital sont toujours disponibles là où on en a besoin ; la transparence, chacun des acteurs qui achète et qui vend connaît toujours où se trouve la meilleurs qualité au meilleur prix. Ce marché théorique est enseigné comme un idéal jamais atteint dans la réalité. De ce premier principe erroné découlent les six autres.[14]
  • 2èmeprincipe : Le moins d’État. Si le marché est autorégulateur, les interventions de l’État sont inutiles et nuisibles, notamment en matière économique et de protection sociale. L’État Providence fausse le marché du travail et accroît inutilement les impôts puisque l’épargne individuelle peut assurer le financement de la protection sociale (Sécurité Sociale ; retraite ; chômage ; etc…). Des impôts plus lourds, c’est moins d’initiatives privées donc moins de richesses créées. En fait pour les ultralibéraux, la protection sociale devrait relever de la charité privée.
  • 3èmeprincipe : la dérégulation généralisée, c’est-à-dire la disparition des règles imposées par les États, est nécessaire pour réaliser le moins d’État. Les règlements étatiques gênent l’initiative privée, c’est particulièrement néfaste en matière financière. D’où la dérégulation financière quasi-totale dont bénéficient tous les acteurs financiers (fonds de pensions, banques d’affaires, paradis fiscaux, etc…). La conséquence directe de cette dérégulation a été l’explosion de la spéculation à court terme sur les matières premières, l’énergie, l’immobilier, les nouvelles technologies, les monnaies… Les investissements à long terme perdent de leur intérêt dans une économie de casino avide de gains à court terme. 24 crises ont été les fruits amers de cette folie spéculative depuis 1875.
  • 4èmeprincipe : La privatisation des services publics. Ils sont estimés inefficaces parce que non soumis à la concurrence. C’est une nécessité pour accroître la compétitivité d’une économie. Pour les ultralibéraux, l’intérêt général ne relève pas de l’État mais n’est que la somme des intérêts particuliers. Les services publics sont donc inutiles.
  • 5èmeprincipe : Maximisation de la productivité des entreprises pour être mondialement, compétitif, réduire les coûts de production est un impératif catégorique. Parmi ces coûts, les salaires sont les premiers visés. Le management par objectif devient la règle, chaque travailleur doit améliorer périodiquement ses performances. La conséquence de cette pression psychologique a été un stress devenu difficilement supportable pour le personnel, pouvant même conduire les plus fragiles au suicide. Sur un plan général, macroéconomique, la pression sur les salaires pénalise la demande et l’activité économique. Ford, qui affirmait : « Mes ouvriers sont mes premiers clients », est oublié. Cette politique favorise la délocalisation et le chômage. Les travailleurs sont devenus les amortisseurs de la conjoncture.
  • 6èmeprincipe : La libéralisation des échanges et l’ouverture inconditionnelle des frontières. Élargir le marché au niveau de la planète est présenté comme la meilleure condition macroéconomique de la croissance et de la prospérité. De cette ouverture inconditionnelle, voici ce que pense Maurice Allais, Prix Nobel d’économie en 1988, polytechnicien et ingénieur des mines, pour ses travaux sur la théorie des marchés, dans son dernier livre de 2005 : « L’Europe en crise, que faire ? »[15]:

… « La libéralisation totale des mouvements de biens, de services et de capitaux à l’échelle mondiale… n’est possible, elle n’est avantageuse, elle n’est souhaitable que dans le cadre d’ensembles régionaux économiquement et politiquement associés groupant des pays de développement économique comparable, chaque Association régionale se protégeant raisonnablement vis-à-vis des autres ». Ce sont les « zones d’échanges organisés » (ZEO) proposées par François Perroux. Maurice Allais ajoute à propos de cette nécessaire protection : « Le véritable fondement du protectionnisme, sa justification essentielle et sa nécessité, c’est la protection nécessaire contre les désordres et les difficultés de toutes sortes engendrées par l’absence de toute régulation réelle à l’échelle mondiale ». Ce qui conduit Maurice Allais, en ce qui concerne l’Union européenne, à demander aux gouvernements le rétablissement de la préférence communautaire prévue en 1957 au Traité de Rome et abandonnée depuis 1973 sous la pression de l’Angleterre et de ses amis danois et irlandais. « Cette préférence communautaire devrait assurer pour au moins 80 % la consommation communautaire par une production communautaire… L’établissement de la politique libre-échangiste et la suppression presque totale de toute protection de l’Union européenne se sont réalisés sous l’influence dominante des sociétés multinationales. Ces sociétés tirent d’énormes profits de la politique libre-échangiste et leur puissance financière leur permet d’exercer par personnes interposées un pouvoir politique exorbitant. Contrairement à une idée très répandue le libre-échangisme n’est pas irréversible »[16].

  • 7èmeprincipe : Indépendance des Banques centrales par rapport aux gouvernements, les financiers étant réputés plus sages que les politiques. La monnaie est « neutre » par rapport à l’activité économique[17] donc les Banques centrales ne doivent pas participer au financement des États, ni pour leurs investissements, ni pour leur fonctionnement. Elles ne doivent donc ni prendre des participations dans les investissements collectifs des États, ni accepter de les financer par l’achat de bons du Trésor. D’autre part, les budgets des États doivent être équilibrés pour éviter les risques d’inflation. Cela retire aux États l’initiative de la politique monétaire et budgétaire. L’alimentation en monnaie de l’économie ne peut se faire qu’à travers l’endettement auprès des marchés financiers ou des banques pour les États comme pour les particuliers. Ces marchés, soi-disant autorégulés, eux aussi, sont considérés par les ultralibéraux comme étant les plus capables pour décider de l’allocation des ressources. Le Traité de Maastricht (1992) et le Pacte de Stabilité (1996) renforceront encore cette rigidité pour l’Union européenne. La politique monétaire échappe donc aux États au profit des marchés financiers[18]. Les Banques centrales n’ont plus, ce qui est parfaitement anti-démocratique, qu’un seul rôle : lutter contre l’inflation, c’est-à-dire garantir la stabilité de la monnaie pour préserver la valeur des titres boursiers et des gains spéculatifs. Les Banques centrales ont ainsi perdu leurs fonctions de Banque des Banques et de prêteur en dernier ressort ainsi que celle de stimulant de l’activité économique et de l’emploi. La Banque d’Angleterre et la Banque centrale américaine, la FED, n’ont jamais accepté ces contraintes et continuent à jouer pleinement leur rôle aussi bien auprès des banques que des États[19].

Grâce à l’application de ce 7ème principe la spéculation a eu le champ libre et a pu se déchaîner non seulement sur les matières premières, l’énergie, l’agroalimentaire, l’immobilier, etc… mais aussi sur les titres d’État (bons du Trésor) et les monnaies, notamment sur l’Euro. Les spéculateurs ont exigé des États endettés auprès des marchés financiers qui souhaitaient obtenir de nouveaux prêts pour assurer le service de leur dette (intérêts et remboursement), jusqu’à la reprise de leur activité économique victime de la crise, des taux d’intérêt exorbitants de l’ordre de 7 à 10 %. Le taux normal se situant entre 2 et 3 % (taux consenti à l’Allemagne). Il en a été ainsi vis-à-vis de la Grèce et de l’Irlande, mais aucun pays de l’Union plus ou moins endetté auprès des marchés financiers n’est à l’abri de telles exigences. Les spéculateurs sont encouragés à ces pratiques usuraires par les Agences de notation supposées indépendantes qui, en fait, ont leurs activités rémunérées par les spéculateurs qui exploitent leurs renseignements. Elles décident, sans aucune transparence, du degré de solvabilité des États et des banques déclenchant ainsi, à leur guise, la spéculation contre les monnaies, l’Euro notamment. Face à ces pratiques qui visent à déstabiliser l’Euro au profit des spéculateurs, la BCE, contrairement au Traité de Maastricht, est intervenue pour refinancer les États en difficulté au grand dam de l’Allemagne qui s’est érigée en défenseur de ce qu’elle appelle « l’orthodoxie monétaire », en réalité l’idéologie monétariste de Milton Friedman et de ses émules !

Les gouvernements victimes de ces pratiques, n’ont plus qu’un seul objectif « rassurer les marchés » par une politique aussi conforme que possible aux dogmes du consensus de Washington. Le pouvoir politique de l’argent n’a jamais été aussi fort. Il a réussi à convaincre les politiques que l’intérêt général se confond avec l’intérêt des banques et des marchés financiers. Il va jusqu’à exiger des gouvernements qu’ils renflouent les banques et les institutions financières mises en faillite par des spéculations aventureuses au détriment du financement de l’activité économique. Le nouveau capitalisme financier ne rencontre plus d’obstacles à sa seule ambition : enrichir les entreprises cotées en Bourse, leurs actionnaires et les spéculateurs. Les membres de la société civile : petites et moyennes entreprises, salariés, retraités, partenaires sociaux, organisations non gouvernementales, associations et mutuelles, etc.… sont représentés en France par le Conseil économique, social et environnemental. Ils sont avec les travailleurs les variables d’ajustement d’un capitalisme arrogant et dominateur, de ses entreprises multinationales et de ses marchés financiers. Les gouvernements sont à leur merci. En Europe avec le renfort des Agences de notation américaines, ils ont déjà forcés à la démission six gouvernements, ceux de l’Irlande, du Portugal, de la Slovaquie, de la Grèce, de l’Italie, de l’Espagne. Pour les marchés, ces gouvernements, trop faibles, ont été dans l’incapacité d’imposer à leur peuple une austérité à la hauteur de leur endettement, ce qu’ils attendent de leurs successeurs.

De cette idéologie ultralibérale, Maurice Allais, libéral et européen convaincu s’est fait l’accusa-teur :

… « Le libéralisme ne saurait se réduire au laissez-faire économique. C’est avant tout une doctrine politique, destinée à assurer les conditions pour vivre ensemble… et le libéralisme économique n’est qu’un moyen permettant à cette doctrine politique de s’appliquer efficacement dans le domaine économique. La confusion actuelle du libéralisme et du laisser-fairisme constitue une des plus grandes erreurs de notre temps. Une société libérale et humaniste ne saurait s’identifier à une société laxiste, laisser-fairiste, pervertie, manipulée, ou aveugle, en réalité l’économie mondiale qu’on nous présente comme une panacée ne connaît qu’un seul critère « l’argent ». Elle n’a qu’un seul culte « l’argent ». Dépourvue de toute considération éthique, elle ne peut que se détruire elle-même… Ceux qui, par là même, sont d’ores et déjà personnellement et directement responsables d’innombrables misères et de la perte de leur emploi par des millions de chômeurs, ne sont en réalité que les défenseurs d’une idéologie abusivement simplificatrice et destructrice, les hérauts d’une gigantesque mystification »…

… « Les partisans de cette doctrine sont devenus aussi dogmatiques que les partisans du communisme avant son effondrement avec la chute du mur de Berlin en 1989[20] ».

De cette mystification, Maurice Allais redoute les effets dévastateurs :

… « Bien que de nature tout à fait différente, les forces de désagrégation sociale sont sans doute aujourd’hui bien plus fortes que celles qui se constataient à la veille de la Révolution française de 1789 et nul ne sait ce qui pourrait survenir demain si la rue venait à balayer l’ordre public. Comme alors, l’inconscience de certaines féodalités dominantes qui se croient à l’abri et qui profitent le plus souvent indûment de situations privilégiées, est ici totale.

… Les perversions du socialisme ont entraîné l’effondrement des sociétés de l’est. Mais les perversions laisser-fairistes du prétendu libéralisme de ces trente dernières années nous ont mené au bord de l’effondrement de la société française…

… Pour la France, la question majeure d’aujourd’hui n’est pas seulement un sous-emploi massif, c’est également la destruction de notre industrie et la destruction de la croissance de notre économie, et les difficultés majeures de toutes sortes qu’elles entraînent inexorablement[21] ».

L’Europe n’est pas mieux lotie, elle est, elle aussi, sur la voie du sous-développement[22]. « À partir de 1974 l’abandon progressif de la préférence communautaire[23] par l’Organisation de Bruxelles a entraîné une réduction du taux de croissance du Produit Intérieur Brut par habitant de 4 % à 1,6 % soit une réduction de 60 %… Elle a aussi « eu pour effet de réduire le PIB réel (ndlr : inflation déduite) par habitant d’au moins 30 % et probablement 50 %[24] ». Cela avant la crise d’août 2007.

Pour une politique de relance généralisée

Pour la Zone Euro, spécialement pour les pays directement menacés par les marchés financiers et les Agences de notation, sortir de l’impasse dans laquelle les conduit les politiques d’austérité d’une part, et, du même coup briser la domination des marchés financiers sur les États et les économies, suppose d’abord, au nom du réalisme, de contester les sept principes du Consensus et de proposer, ensuite, une politique économique dynamique au service de la population. Pour Maurice Allais : « ce combat doit être poursuivi en fonction d’un seul principe qui doit transcender tous les autres : l’économie doit être au service de l’Homme et non l’Homme au service de l’économie[25] ». François Perroux ne disait pas autre chose lorsqu’il militait dès les années 1950 pour « une économie de l’Homme et de tous les Hommes ».

Les sept principes d’une politique réaliste

            Contester les principes du « Consensus » c’est affirmer que dans la réalité de la vie des sociétés :

  • 1erprincipe : Le marché n’est pas autorégulé. Il est imparfait parce qu’il n’est que le résultat des comportements plus ou moins rationnels des acteurs. Il doit donc être régulé, grâce à l’action conjuguée de l’État, gardien du Bien commun, et des citoyens.
  • 2èmeprincipe : Il ne s’agit pas de prôner plus ou moins d’État, mais de faire en sorte que l’État, gardien du Bien commun, joue son rôle de régulateur et d’animateur en coopération avec les autres acteurs.
  • 3èmeprincipe : L’économie de marché suppose des règles pour fonctionner sans que la liberté et les initiatives des uns écrasent les autres.
  • 4èmeprincipe : Les services publics sont responsables de l’intérêt général. Les fonctionnaires doivent faire preuve de compétence, d’imagination, de dynamisme face aux besoins des populations et bénéficier pour cela de formations adaptées et de conditions de vie et de travail satisfaisantes.
  •  5èmeprincipe : La compétitivité et la producti-vité des entreprises dépendent de la qualité de leur management. Les travailleurs doivent y être associés comme les apporteurs de capitaux. Ils ne doivent pas servir de variable d’ajustement en cas de difficultés conjoncturelles. C’est l’ensemble du management qui doit se sentir concerné, le capital comme le travail.
  • 6èmeprincipe : La libéralisation des échanges suppose pour éviter les concurrences sauvages (dumping généralisé, économique, monétaire, social) de se situer « dans le cadre d’ensembles régionaux économiquement et politiquement associés » (Maurice Allais). Ce que Perroux appelle des « Zones d’échanges organisées ».
  • 7èmeprincipe : La monnaie n’est pas « neutre ». Elle est un bien qui représente les autres biens. Elle doit donc être au service de l’activité économique et de la vie sociale. Elle peut avoir un rôle déterminant dans l’évolution de la conjoncture, comme c’est le cas actuellement avec les 7 723 milliards d’euros de dettes publiques qui prouvent que la politique monétaire, notamment celle du crédit n’a pas suivi l’évolution des besoins des populations. La politique monétaire doit relever des gouvernements et des Banques centrales qui doivent être à la fois les prêteurs en dernier ressort des États, des Collectivités locales et des banques (Banque des banques). La politique monétaire doit donc assurer par le crédit (volume et taux d’intérêt) le financement nécessaire à une activité économique soutenue, ni plus, ni moins. Pour cela la coopération entre Banque centrale, Gouvernement et système bancaire est indispensable :

– Grâce à la politique du crédit, la monnaie assure le préfinancement des projets à long terme des acteurs économiques. L’endettement n’est alors qu’un préfinancement garanti par la valeur ajoutée estimée du projet de l’emprunteur. Les banques et la BCE, prêteur en dernier ressort, auront à estimer la faisabilité du projet. La monnaie, à travers le crédit à long terme, est alors un véritable pouvoir d’anticipation.

– La limite de l’endettement, du préfinancement, est quel que soit l’emprunteur (État, collectivités publiques, entreprises ou particuliers), sa capacité à assurer le service de sa dette (intérêts et remboursement) aux échéances prévues. Les critères purement statistiques, immuables, imposés à tous les pays membres de la Zone Euro par le Traité de Maastricht et le Pacte de Stabilité (60 % d’endettement ; 3 % de déficit budgétaire par rapport au PIB) n’ont aucun sens, ni en politique économique, ni en politique budgétaire, ni en politique monétaire. Ces critères ne sont que l’application dogmatique d’une vision purement « monétariste » (théorie de la monnaie « neutre ») quantitative et ultralibérale du rôle de la monnaie et de l’endettement dans l’économie.

Les marchés financiers ne s’intéressent pas aux projets à long terme. Leur vision c’est le gain à court terme, elle est purement spéculative. S’adresser à eux pour financer des projets à long terme fait donc courir un risque à l’emprunteur (État, collectivité ou particulier) de devenir l’enjeu de ces spéculations où l’on prête pour revendre le titre de créance le plus vite possible et le plus cher possible au détriment de l’emprunteur. Aujourd’hui s’applique aux marchés financiers qui dominent l’économie mondiale, ce jugement de Maurice Allais : « En réalité, l’économie mondialiste qu’on nous présente comme une panacée ne connaît qu’un seul critère, « l’argent ». Elle n’a qu’un seul culte « l’argent ». Dépourvue de toute considération éthique, elle ne peut que se détruire elle-même ». Il ajoute : « la crise aujourd’hui, c’est avant tout une crise de l’intelligence. Il est dérisoire de ne remédier qu’aux effets. C’est aux causes qu’il faut s’attaquer »[26].

Appliquer ces principes réalistes à la politique économique de tous les États de l’Union européenne, et en particulier à ceux de la Zone Euro attaqués par les spéculateurs et les Agences de notation à leur solde, conduirait à :

– Abandonner les dogmes ultralibéraux comme fondement des politiques économique, monétaire, sociale et environnementale qui inspirent les États depuis 35 ans. Il s’agit d’affirmer le principe d’une Société toute entière orientée vers « la couverture des coûts de l’Homme »[27] c’est-à-dire, concrètement, vers la satisfaction des besoins fondamentaux de la vie des populations. Selon ce principe, ce sont ces besoins et non l’argent qui doivent orienter les politiques culturelles, économique, monétaire, sociale, environnementale… C’est ce principe que les collectivités locales, régionales, les Nations, les groupes de Nations, l’économie mondiale auront à promouvoir dans le souci de sauvegarder la planète et ses richesses pour le plus grand bien de ses populations[28]. Il s’agit de mettre fin au règne des concurrences sauvages qui dressent les Sociétés les unes contre les autres dans une lutte sans merci pour la domination des richesses et le profit. L’avenir est ainsi sacrifié au culte des gains immédiats, de l’argent. Maurice Allais estime qu’il n’existe qu’« une seule explication réelle de cette situation, l’ignorance, une ignorance profonde des principes dont l’application pourrait permettre la réalisation d’une Société de Progrès, efficace et humaniste »[29].

– C’est aux acteurs politiques, économiques, sociaux et non aux marchés à fixer les objectifs des politiques concrètes à mettre en œuvre. Ils ont à définir ce qu’ils entendent par développement des ressources matérielles et humaines en vue de l’émergence d’une « société progressive ». Pour François Perroux, une telle société doit couvrir les besoins fondamentaux de la vie des populations en diffusant dans toutes les couches sociales, le plus rapidement possible et au moindre coût, les progrès matériels et humains. Une société progressive est une société dans laquelle chaque acteur de la Société civile prend ses responsabilités en étroite collaboration avec les collectivités publiques et l’État. Celui-ci par ses services publics, sa politique générale, économique, sociale, environnementale… coordonnera la marche vers la société progressive[30].

– Rendre à l’État son rôle de garant de l’intérêt général dans une démocratie respectueuse de la société civile et de l’avenir de la planète.

– Rétablir les Banques centrales, celle de l’Union Européenne (BCE) et du Système européen de Banques centrales (SEBC), dans leur fonction de Banques des banques et de prêteurs en dernier ressort. Elles participeraient ainsi directement au financement de l’activité économique notamment aux dépenses d’investissements publics des États et des collectivités locales, livrés aujourd’hui à la domination des marchés financiers, devenus les seuls prêteurs en dernier ressort pour les États et les Collectivités publiques. Ceci suppose une interprétation moins restrictive du Traité de Maastricht et du Pacte de Stabilité. L’inverse même de ce que veut imposer l’Allemagne à ses partenaires européens.

Maîtriser les marchés financiers

– Il convient de leur fixer des règles précises concernant l’utilisation des fonds et de décourager la spéculation à court terme au bénéfice des investissements productifs à long terme. Cela peut se faire de diverses manières, par exemple en taxant à 100 % les gains spéculatifs à court terme (Proposition du Président du fonds spéculatif américain Berkshire Hathaway, Warren Buffet, 2ème fortune mondiale). Parallèlement les investissements productifs à long terme pourraient être détaxés ou très faiblement taxés pour qu’ils stimulent l’activité économique et l’emploi[31]. Faute d’une Banque centrale active, prêteur en dernier ressort, la plupart des pays de la Zone Euro se sont endettés, surtout depuis la crise, auprès des marchés financiers. Depuis 2007 la dette publique de la Zone Euro est passée de 66 % du PIB à 84 %. Le Traité de Maastricht autorise 60 %. Vouloir « rassurer les marchés » par des politiques d’austérité conduira à étouffer la sortie de crise. Les dettes ne seront pas remboursées. Par contre déclarer un moratoire des dettes de la Zone Euro jusqu’à la reprise de l’activité, avec des dettes garanties par la BCE, obligerait les États à opter pour de vigoureux plans de relance auxquels les marchés eux-mêmes auraient intérêt à s’associer. C’est le paradoxe de l’endettement que semble ignorer l’approche ultralibérale : il vaut mieux s’enrichir que s’appauvrir pour satisfaire ses créanciers.

– Assurer le financement régulier des investissements publics. La BCE et le SEBC doivent pouvoir désormais en collaboration étroite avec les États, assurer le financement des investissements publics et des tâches d’intérêt général. Ils doivent pouvoir définir avec eux les politiques monétaires à suivre compte tenu de la diversité des situations et des besoins des 27 États membres. La BCE et le SEBC doivent aussi avoir la possibilité de prendre des participations dans le capital de la Banque européenne d’Investissement (BEI) en vue de réaliser les investissements nécessaires à l’activité de l’Union (cf. Le plan Delors d’investissements européens). Leur rôle est d’adapter en permanence la politique monétaire aux besoins des économies et des Sociétés en coopération avec les États et les collectivités publiques. Ces investissements concernent aussi bien les États que les Collectivités publiques locales. Leur financement par la BEI leur permettrait d’échapper à la domination des marchés financiers et les libèrerait des politiques d’austérité uniquement destinés à « rassurer ces marchés » au détriment de l’intérêt général. Ces politiques monétaires diversifiées viseraient à la fois à garantir la stabilité de l’Euro donc des prix et une activité économique soutenue et forte (plus de 3 % l’an) capable de sortir l’Union du chômage et de la précarité. Stabilité des prix et croissance sont aussi des objectifs inscrits dans le protocole 18 du Traité de Maastricht. Seule jusqu’ici la stabilité a été recherchée.

 – Promouvoir la gestion des entreprises en partenariat avec les salariés non uniquement au profit des actionnaires. Les salariés seraient directement intéressés à la définition des objectifs ainsi qu’aux résultats, et bénéficieraient d’une formation permanente. Un tel management devrait réduire le stress et, du même coup, améliorer l’état d’esprit du personnel et la productivité générale de l’entreprise.

 – Maîtriser la mondialisation par la Préférence communautaire et la création de Zones d’échanges organisés. Sortir d’une mondialisation anarchique est la préoccupation majeure de Maurice Allais :

« La mondialisation de l’économie est certainement très profitable pour quelques groupes privilégiés. Mais les intérêts de ces groupes ne sauraient s’identifier avec ceux de l’humanité tout entière. Une mondialisation précipitée et anarchique ne peut qu’engendrer partout instabilité, chômage, injustices, désordres et misères de toutes sortes, et elle ne peut que se révéler finalement désavantageuse pour tous les peuples »[32].

Pour faire cesser une mondialisation anarchique et rétablir au niveau mondial une concurrence loyale François Perroux et Maurice Allais proposent tous deux de structurer l’économie mondiale en créant des « Zones d’échanges organisés » respectueuses de la culture et des intérêts des uns et des autres, rendant inutiles les guerres économiques, sociales et monétaires actuelles. Une « Zone d’échanges organisés » (ZOE) est une association de pays ayant une culture commune, un niveau de développement et de vie proche, des intérêts et des projets communs. À l’intérieur de chaque zone une certaine « préférence communautaire » sauvegarderait la maîtrise du marché intérieur et un haut niveau d’activité et d’emploi. Cela supposerait qu’un certain pourcentage conséquent des biens et services utilisés dans la zone soit produit dans la zone, les importations assurant le reste. Maurice Allais estime que ce pourcentage devrait se situer autour de 80 %, le commerce entre zones représentant 20 %. Cela suffirait pour assurer un commerce international dynamique et équitable.

 Le marché mondial échapperait ainsi à la domination sans contre pouvoir des firmes multinationales. Des accords de partenariat et de co-développement pourraient être conclus entre Zones ce qui régulerait une mondialisation qui ne serait plus livrée aux seuls rapports de forces. L’Union européenne constitue une amorce de ZEO. Il lui resterait pour le devenir vraiment à démocratiser ses institutions trop bureaucratiques et technocratiques, tatillonnes[33], à préciser ses frontières, à rétablir la préférence communautaire, à coordonner sans les uniformiser les politiques des pays membres. Il s’agirait là des politiques économiques notamment au niveau des investissements collectifs (voir à ce sujet le rapport Delors), des politiques monétaires et budgétaires en reconnaissant leur rôle anticyclique[34], des politiques fiscales, sociales, environnementales, culturelles, etc… L’acceptation par tous d’une diversité coordonnée serait un gage de dynamisme de l’Union. Enfin, ces ZEO en partenariat pourraient devenir, à l’image de ce qui s’est passé entre les pays membres de l’Union européenne, un puissant facteur de paix, ce qui devrait faciliter aussi l’émergence de sociétés réellement progressives dans lesquelles les progrès se diffuseraient le plus rapidement possible, au bénéfice de tous et de chacun, au moindre coût matériel et humain (François Perroux).

Scénario de sortie de crise dans la Zone Euro

            La traduction des sept principes réalistes en politique concrète au niveau de la Zone Euro et de l’UE impliquerait, dans un premier temps, les priorités suivantes :

  •  1erprincipe : Rendre à la BCE et au SEBC toutes leurs fonctions en coopération avec les gouvernements : émission de monnaie ; prêteur en dernier ressort ; Banque des banques.

            C’est en tant que prêteur en dernier ressort que la Banque centrale par les avances à l’État et aux collectivités publiques participe au financement des investissements collectifs d’intérêt général (avances interdites par le Traité de Maastricht). C’est la première mesure à prendre pour les soustraire de la domination des marchés financiers rendus ainsi à leur rôle de spéculateurs à court terme épaulés par leurs Agences de notation. 

  • 2èmeprincipe : Moratoire du service des dettes (intérêts et remboursement) des États et des collectivités publiques avec garantie de remboursement lorsqu’une activité économique forte et durable (plus de 3 % l’an) le permettra à des conditions raisonnables (taux d’intérêt 2 à 3 %).
  • 3èmeprincipe : Rachat des dettes publiques des 12 États les plus endettés de la Zone Euro, soit au total 7 723 milliards d’€ par la BCE et le SEBC. (fin de l’année 2010).
  • 4èmeprincipe : Refinancement des Banques, si cela s’avère nécessaire. Pour la Zone Euro, la recapitalisation de certaines banques est estimée à 108 milliards d’euros. En France, elle est de l’ordre de 10 milliards d’euros. Les Banques françaises déclarent pouvoir assurer, elles-mêmes, sans aide extérieure ce refinancement.
  • 5èmeprincipe : Création d’une Agence de notation européenne indépendante, contrôlée par le Parlement européen.
  • 6èmeprincipe : Plans de relance de l’activité économique dans la Zone Euro et dans l’UE.

            Le financement de ces plans pourrait être assuré pendant plusieurs années par les 7 723 milliards d’euros reçus par les pays en échange de leur dette, selon leurs possibilités. Les sommes injectées seraient uniquement utilisées pour des investissements collectifs, publics ou privés, d’intérêt général à forte valeur ajoutée (par ex : Plan Delors actualisé). Il ne s’agit pas d’encourager une nouvelle spéculation en réinjectant 7 723 milliards d’euros dans les circuits des marchés financiers, même aux échéances initialement prévues dans les contrats. Cet argent doit alimenter exclusivement les circuits des investissements à long terme, porteurs de valeur ajoutée, en vue d’une reprise forte de l’activité économique. C’est l’objectif même du moratoire et des plans de relance.

            Ces 7 723 milliards d’euros constituent une sorte de Plan Marshall (1948) d’aide non plus à la reconstruction mais à la relance de l’activité dans la Zone Euro. Ces plans pourraient privilégier par exemple tous les secteurs concernant l’environnement, l’économie n’est pas l’ennemie de l’écologie, mais, au contraire, peut lui fournir les moyens matériels indispensables pour atteindre ses objectifs environnementaux. Les plans devraient aussi faire une large place aux entreprises petites et moyennes, innovatrices et créatrices d’emploi.

            En ce qui concerne l’emploi, l’UE pourrait élaborer un document statistique précisant pour chaque pays et pour chaque branche d’activité les emplois indispensables (tableau intersectoriel d’emplois). Ce type de document a été utilisé avec succès pour la mise en œuvre des politiques des « 30 glorieuses » (1945-1975). Ces politiques ont assuré le plein emploi (moins de 5 % de chômeurs durant toute cette période). L’OCDE prévoit pour les années à venir une croissance quasi nulle dans la Zone Euro (0,2 % en 2012 ; 1,4 % en 2013). C’est le fruit direct des politiques d’austérité qui étouffent même les économies des plus grands : Allemagne, France, Italie, Espagne, etc…  « Pour éviter le pire, la BCE doit jouer un rôle clef pour fournir les ressources nécessaires, le fonds de secours de la Zone Euro, le Fonds européen de Stabilité financière (FESF) s’avèrerait insuffisant », juge l’OCDE le 28 novembre 2011.[35]

  •  7èmeprincipe : Rétablissement de la Préférence communautaire et concertation entre les 27 pour promouvoir l’UE comme « Zone d’échanges organisées » ainsi qu’avec les partenaires mondiaux notamment les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine, pays auxquels il convient d’ajouter déjà l’Afrique du Sud) avec pour objectif de faire cesser au plus vite les concurrences sauvages à base de dumping et établir avec l’UE de véritables partenariats sur la base des intérêts réciproques et du respect des identités

Une fois de plus, fidèle à son histoire, le peuple français pourrait être le fer de lance de cette nouvelle et indispensable Révolution.

 

Notes:

*  Economiste et fondateur de la revue « Informations et Commentaires ». Email : gilbert.blardone@orange.fr. Blog : blardone.blog.lemonde.fr.

[1]  Club de Paris : créé en 1956, il compte 19 pays membres permanents : Allemagne, USA, France, Russie, Japon, Italie, Suisse, Australie, Belgique, Finlande, Norvège, Suède, Canada, Autriche, Danemark, Espagne, Irlande, Pays Bas, Angleterre, qui sont créanciers des pays en développement. Le Club participe à la gestion de leurs dettes, grâce à des procédures de rééchelonnement, de refinancement ou même d’annulation. Six pays sont créanciers de l’Argentine : Allemagne, 34,2 % de la dette, Japon 26,2 %, Pays-Bas, Italie, USA et Espagne (solde en 2011 : 8,50 milliards de dollars) cf. : Le Lexique d’économie, sous la dir. de A. Silem, Paris, Dalloz, 10ème éd., 2008.

[2]  Claudio Katz (économiste), Crise de la dette – les leçons de l’Argentine pour la Grèce –, disponible sur le site :

<htt//Journal.alterntives.ca/fra/12-11-2011>.

[3]  Gilbert Blardone, Le Fonds Monétaire International. L’Ajustement et les coûts de l’Homme, Ed. de l’Epargne, Paris, 1992.

Voir aussi du même auteur avec Lothar Caviezel, « FMI, endettement du Tiers Monde et Ajustement structurel. Approche méthodologique et appliquée. Le cas de la Tanzanie et de Madagascar », Berne, ed. Peter Lang, 1995.

[4]  Jugen Habermas (philosophe allemand) : « Le joli mot de « gouvernance » n’est qu’un euphémisme pour désigner une forme de domination politique », Le Monde, Entretien exclusif, 18 novembre 2011.

[5]  Du 21 décembre au 23 décembre : Ramon Puerta ; du 23 décembre au 31 décembre : Adolpho Rodriguez Saa ; du 31 décembre au 2 janvier 2002 : Eduardo Camaňo ; du 2 janvier 2002 au 25 mai 2003 : Eduardo Duhalde.

[6]  Clément Lacombe, « Grèce, Argentine, ressemblances et dissemblances », Le Monde, 23 novembre 2011.

[7]  Claudio Katz, art. cit., 2011.

[8]  Claudio Katz, ibid.

[9]  Claudio Katz, art. cit., 2011.

[10]  Dettes des 17 pays de la Zone Euro :

Grèce : 329 milliards d’euros – 143 % du PIB ;

Italie : 1843 milliards – 119 ;

Irlande : 148 milliards – 96 % ;

Belgique : 341 milliards – 96 % ;

Portugal : 161 milliards – 93 % ;

Allemagne : 2080 milliards – 83 % ;

France : l59l milliards – 82 % ;

Autriche : 205 milliards – 73 % ;

Malte : 4 milliards – 68 % ;

Pays Bas : 371 milliards – 63 % ;

Chypre : 11 milliards – 61 % ;

Espagne : 639 milliards – 61 % ;

Finlande : 87 milliards – 48 % ;

Slovaquie : 27 milliards – 41 % ;

Slovénie : 14milliards – 18 % ;

Luxembourg : 5 milliards – 18 % ;

Estonie : 0,950 milliard – 7 %.

Source : Eurostat 2010.

Les 12 pays dont la dette dépasse 60 % du PIB sont sous la pression des marchés financiers. Leur endettement total est de 7 723 milliards d’euros soit 78 % du PIB de la Zone Euro.

Hors Zone Euro, la dette du Japon représente 229 % du PIB ; celle des USA 100 % du PIB ; celle de I’Angleterre 80 % du PIB soit 1 163 milliards d’euros. Au lendemain de la guerre, la dette de la France représentait 280 % du PIB.

La Banque de France a été le prêteur en dernier ressort, ce qui a permis les « 30 Glorieuses » (1945-1975) avec une croissance entre 5 et 7 % par an.

[11]  Maurice Allais, L’Europe en crise, Que faire ? Réponses à quelques questions, Pour une autre Europe, Ed. Clément Juglar, Paris, 2005.

[12]  J. Williamson, « What Washington means by policy reform » in John Williamson (sous la dir.) Latin American Adjustement how much has happened ?, Institute for International Economics, Washington D. C., 1990.

[13]  Raymond Barre, Frédéric Teulon, Economie politique, 2 vol., PUF, Coll Thémis, Paris, 15ème ed., 1997.

[14]  Les marchés existants sont en fait soit des marchés de concurrence imparfaite qui ne se régulent pas automatiquement et sont sujets à des crises d’inflation (surchauffe) ou de déflation (effondrement de l’activité) soit des marchés d’oligopole (quelques producteurs pour une multitude de consommateurs : par exemple les firmes multinationales) soit des marchés de monopole ou de duopole (un ou deux producteurs). Ces deux types de marchés ne se régulent pas d’eux-mêmes, mais pratiquent, soit l’entente entre concurrents (cartels), soit l’élimination des concurrents.

[15]  Maurice Allais, op. cit., 2005.

[16]  Maurice Allais, op. cit., 2005.

[17]  Monnaie « neutre » cela signifie que la monnaie est sans influence sur l’activité économique mais agit uniquement sur les prix. Toute création monétaire provoque donc une hausse des prix (inflation). L’Allemagne adhère à ce « dogme », contredit par la réalité, et s’oppose à toute action de relance pilotée par la BCE grâce au rachat des dettes des États. La peur allemande de l’inflation paralyse l’Europe.

[18]  Jean De la Salle, La croissance, le territoire, la monnaie. La politique monétaire en question, Ed. ISEOR, Association des Amis de François Perroux (15, chemin du Petit Bois, 69 134 Ecully cedex), Lyon, 2007. Du même auteur : La prospérité viendra demain de l’économie locale, Ed. de l’Harmattan, Paris, 2000. L’auteur, polytechnicien, a fait carrière dans l’industrie électronique. Il est membre de l’Association des Amis de François Perroux.

[19]  Raymond Barre, Frédéric Teulon, op. cit., 1997.

[20]  Maurice Allais, op. cit., 2005.

[21]  Maurice Allais, ibid.

[22]  Sous-développement : François Perroux retient trois indications du sous-développement : la domination d’une force extérieure ; la désarticulation de l’économie ; la non couverture des besoins fondamentaux de la vie. Ce qu’il appelle « les coûts de l’homme ». Nous retrouvons aujourd’hui ces trois éléments dans nombre de pays de l’UE : domination des marchés financiers ; désarticulation de leur économie (faillite, délocalisation) ; non couverture des besoins fondamentaux (en France, 8,2 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté 954 euros par mois soit une personne sur 7 et 13,5 % de la population ; 1,3 million de plus qu’en 2006, mais 22 % des habitants ont des conditions de vie de plus en plus difficiles. Source : INSEE.

[23]  Rapport du Sénat français sur la notion de préférence communautaire (historique ; mise en place ; démantèlement ; situation aujourd’hui), session du 01-12-2005 – Sur Internet, mot clef : Préférence communautaire.

[24]  Maurice Allais, op. cit., 2005.

[25]  Maurice Allais, ibid.

[26]  Maurice Allais, op. cit., 2005.

[27]  Toute l’œuvre scientifique de François Perroux est animée par ce principe. Voir notamment « l’Economie du XXème siècle », Ed. Presses universitaires de Grenoble, 3ème Ed., 1991, (la première édition date de 1961). Voir aussi « Pour une philosophie du nouveau développement », Ed. Aubier, Presses de l’Unesco, Paris, 1981. Ainsi que « Hommage à François Perroux », Presses Universitaires de Grenoble, 1978.

[28]  Pour la première fois depuis le début de la crise, 630 économistes français ont signé un Manifeste d’économistes atterrés dont les auteurs sont quatre économistes : Philippe Askenazy (CNRS), Thomas Coutrot (Attac), André Orlean (CNRS –EHESS) et Henri Sterdyniak (OFCE), Ed. Les liens qui libèrent (LLL), Paris, novembre 2010.

Le Manifeste conteste : « les hypothèses majeures qui sous-tendent les politiques qui sont celles de l’efficience des marchés financiers et du poids excessif de l’État », c’est-à-dire les principes ultralibéraux et la politique qui s’en est suivie. Ce manifeste critique 10 fausses évidences « les plus rabâchées invoquées pour justifier les politiques actuellement menées en Europe ». Il « ébauche aussi quelques propositions pour une autre stratégie économique et sociale concernant notamment les marchés financiers, les dettes publiques, l’Union Européenne et le modèle social européen, l’Euro et son rôle dans la crise, un gouvernement économique de l’Europe et la solidarité européenne ».

[29]  Maurice Allais, op. cit., 2005.

[30]  Gilbert Blardone, « Mesurer le développement », Informations et commentaires, n° 154, janvier-mars 2011.

[31]  Les banques commerciales doivent être dans l’obligation d’accroître leurs fonds propres pour couvrir les risques de faillite en cas de crise. La spéculation à court terme doit leur être interdite avec ces fonds et les dépôts des clients. Pour cela, la séparation doit être rétablie entre banques de dépôts, qui ne spéculent pas et banques d’affaires qui peuvent spéculer. Le rôle des banques de dépôts doit être en priorité de financer la Société civile et l’activité économique, notamment les entreprises, non de spéculer.

[32]  Maurice Allais, op. cit., 2005.

[33]  Union européenne : coordonner sans uniformiser. Les 27 pays de l’UE ont des histoires, des cultures, des traditions si diverses que vouloir leur imposer, sous prétexte d’unité et d’efficacité économique, les mêmes règles, les mêmes contraintes pour uniformiser leurs comportements comme le veut l’Allemagne en durcissant les exigences du Traité de Maastricht (1992) et du Pacte de Stabilité (1996) est une illusion dangereuse, porteuse à terme de révolte des peuples et d’éclatement de l’Union.

La seule voie réaliste semble être, au contraire, le respect de l’identité de chacun, la transparence des comportements, des coopérations volontaires à base de concertation sur des projets communs. Par exemple en matière d’investissement, de fiscalité, de budget, de concurrence, de sécurité, etc…

Il n’y a pas de « bons ou de mauvais élèves » comme s’acharnent à le répéter les médias en parlant de l’Europe. Bons ou mauvais par rapport à qui ? À l’Allemagne ? Aussi endettée que la France et l’Italie, plus que l’Espagne ! Une Allemagne redevenue arrogante et bornée, voulant imposer son « dogme » de l’austérité à tous les pays de la Zone Euro, ignorante d’un passé pourtant si proche et des dégâts qu’il a causés à toute l’Europe.

Il n’y a pas de « bons ou de mauvais élèves » dans l’Union, les 27 membres sont égaux en droit et également respectables quelles que soient leur taille ou leur situation passagère. La France et l’Allemagne feraient bien d’en prendre conscience, si elles entendent sauver l’Euro et l’Union.

En ce sens la Suisse est un exemple à méditer pour les 27. Dans ce pays où quatre langues et quatre cultures coexistent pacifiquement les cantons ont conservé leur personnalité. Ils ont chacun leur existence propre, leur budget et leur fiscalité, leur système éducatif et social… Cela n’empêche pas l’accord de tous sur ce qui leur paraît essentiel, notamment sur le rôle de l’État central, animateur et coordinateur, quand cela s’avère nécessaire, jamais coupé du peuple qui dispose d’un droit d’initiative et de référendum pour contrôler le politique. (Cf. Vincent Golay, Institutions politiques de la Suisse, Éd. LEP, Lausanne, 2010 ; accessible sur le site : <www.editionslep.ch>)

Une Europe des Nations solidaires respectueuses des cultures et des identités de chacun, décidées à coopérer entre elles à partir de projets d’intérêt communs décidés démocratiquement, serait, probablement, la voie la plus sûre et la plus rapide pour réaliser l’Unité dans la diversité. Cela conforterait l’Union d’aujourd’hui, beaucoup trop bureaucratique et loin des peuples.

[34]  Rôle anti cyclique signifie : budget équilibré lorsque l’activité est normale  c’est-à-dire sans tensions généralisées et durables sur les prix ; en excédent lorsqu’il y a « surchauffe » donc prix en forte hausse, généralisée et durable ; en déficit lorsqu’il y a dépression, crise ou ralentissement de l’activité fort, généralisé, durable et prix en baisse.

La « Règle d’or » que l’Allemagne veut imposer aux membres de la Zone Euro, c’est-à-dire budget toujours en équilibre, quelle que soit la conjoncture économique, prive l’économie d’un puissant et efficace régulateur de « surchauffe » (inflation) ou de dépression (effondrement de l’activité et des prix). Ce type de crise devient alors interminable  avec des conséquences politiques et sociales redoutables. La « règle d’or » n’est que l’application à la politique budgétaire des « dogmes » ultralibéraux de la « monnaie neutre » et du « moins d’Etat ».

[35]  Karine Berger, Valérie Rabault, Les trente glorieuses sont devant nous, Ed. Fromentin, Paris, 2011.

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