Extraction ou destruction ? Les FTN minières au Nigeria et en République Démocratique du Congo

Peterson Nnajiofor*

 

151« La dernière chose que l’on devrait souhaiter à un pays, pour sa prospérité et son bien-être, c’est que l’on y découvre une mine d’or. Presque rien ne peut plus certainement réprimer l’industrie, le travail productif, l’épargne et l’amélioration sociale en général. Les sols miniers les plus riches sont peuplés par les communautés les plus pauvres »

Boston Courier, 1848[1]

 

 

Introduction

Les relations entre les firmes transnationales du secteur minier et les communautés ou les pays qui hébergent leurs activités extractives ont toujours constitué une question épineuse. Les difficultés proviennent principalement des pratiques nuisibles de l’industrie. L’exploitation minière est, par nature, une activité néfaste pour l’environnement. Elle a pour but d’extraire les minéraux, jusqu’à épuisement de la ressource. Les communautés locales sont en général contre l’épuisement de leurs terres et ce, pour diverses raisons, mais principalement à cause de l’impact dévastateur de ces activités sur l’environnement et, également, car la plupart de temps elles ne tirent aucun profit de ces exploitations minières. Plutôt que richesse économique et développement du pays et des communautés locales, la norme pour ces derniers réside généralement dans les maux décrits dans la citation ci-dessus.

En utilisant comme sujets d’étude des pays africains dont l’industrie est dominée par le secteur minier, la République Démocratique du Congo (RDC) et le Nigeria, cet article analysera les différents types d’industrie minière ainsi que les principaux facteurs qui réduisent à néant les efforts que fournissent les peuples de ces pays riches en ressources pour atteindre des objectifs environnementaux et socio-économiques. Les facteurs qui freinent le développement de ces pays sont souvent intimement et directement liés à l’industrie extractive.

 Cet article examinera aussi la manière dont les activités des firmes transnationales des secteurs minier et pétrolier interagissent entre elles et souvent exacerbent ces facteurs. Pour finir, il démontrera que la situation est critique et qu’il est peut-être déjà trop tard pour qu’une solution significative sorte ces pays de la spirale descendante dans laquelle ils sont entraînés, et qui les conduit vers de graves difficultés économiques et une dissolution politique.

 Si on prend les pays de la région subsaharienne comme cas d’étude, on se rend compte que les pays dits « riches » de cette région sont en réalité ceux qui rencontrent les plus grandes difficultés socio-économiques et environnementales. Il est communément admis que la présence de ressources naturelles dans ces pays les conduit souvent à des situations désastreuses : troubles sociaux et parfois même, guerres[2].

Dans ce tableau, on observe que ce sont les pays possédant de grandes ressources naturelles, notamment minières, qui ont été, ou qui sont encore, le théâtre des plus importants conflits civils et militaires de ces dernières décennies. Ces conflits peuvent être directement liés à la présence de ressources naturelles dans ce pays. Cependant, comme Michael Ross l’a remarqué avec raison :

Quelques conflits civils majeurs liés aux ressources naturelles et à l’exploitation minière en Afrique subsaharienne, 1960 – 2010*

Pays Durée Ressources
Angola 1975-2002 Pétrole, diamants
Rép. Dém. du Congo 1996-1997; 1998- Cuivre, coltan, diamants, or, cobalt, étain
Rép. Dém. du Congo 1997- Pétrole
Côte d’Ivoire 2002- Diamants, bois
Liberia 1989-2003 Diamants, fer, or
Nigeria (Biafra et Delta du Niger) 1967-1970; 1987- Pétrole
Sierra Leone 1991-2000 Diamants
Afrique du Sud 1948-1994 Métaux du Groupe Platine (PGM), manganèse, chrome, vanadium, or, zirconium, titane, diamants, charbon, plomb, etc.
Soudan 1983- Pétrole

*  Adapté de : Michael Ross, art.cité, 2003.

« Les ressources naturelles ne sont jamais les seules sources d’un conflit. N’importe quel conflit est dû à un ensemble complexe d’évènements ; souvent la pauvreté, des griefs ethniques ou religieux, et des gouvernements instables jouent des rôles majeurs. Mais même après que ces facteurs aient été pris en considération, des études aboutissent à une conclusion constante : les ressources naturelles augmentent le danger qu’une guerre civile éclate et, qu’une fois qu’elle a éclaté, que le conflit soit plus difficile à résoudre »[3].

            Les deux cas que nous allons utiliser dans cet article, le cas du Nigeria et le cas de la République Démocratique du Congo, sont des cas d’école de ce phénomène en Afrique subsaharienne. Pour ces deux pays, on peut constater que la présence de gisements miniers est le principal facteur d’apparition et d’alimentation de conflits. Cependant, il y a des différences entre ces deux pays. Les étudier nous aidera à mieux comprendre les particularités de leurs problèmes respectifs.

Sociétés Transnationales Traditionnelles (STT) vs Sociétés Transnationales Virtuelles (CTV)

            Au Nigeria, les sociétés transnationales sont principalement basées dans le secteur pétrolier. Il s’agit de ce que j’appellerai les «sociétés transnationales traditionnelles » (STT), par opposition aux «sociétés transnationales virtuelles » (STV). Les premières, les STT, ont un mode de fonctionnement traditionnel : elles ont des bureaux au Nigeria, elles emploient des personnes directement, elles établissent des infrastructures, organisent des opérations sur le terrain et on peut les rencontrer et leur parler, si le besoin s’en fait sentir. La plupart du temps, leurs opérations sont cadrées par des contrats bilatéraux les engageant auprès de l’État nigérian, à qui elles paient des royalties. En RDC, au contraire, les deux types de corporations existent : les STT d’une part, et les STV de l’autre. Pour ces dernières, les sociétés transnationales virtuelles, il s’agit d’entreprises minières qui emploient rarement du personnel local directement, qui ne possèdent pas d’infrastructures, ni d’installations, mais qui sont impliquées dans l’acquisition de grosses quantités de minéraux, issus des mines contrôlées par des rebelles ou par des forces armées. Que ce soit dans l’un ou l’autre des deux pays, les activités des STT et des STV sont souvent néfastes pour les communautés locales et leur environnement.

L’industrie minière en République Démocratique du Congo

« On estime à 5,4 millions le nombre de morts causées depuis 1998 par les conflits et la crise humanitaire en République Démocratique du Congo. La plupart ont péri de maladies et de malnutrition. Dans les Kivus, la violence continue de faire rage, des femmes et des jeunes filles souffrent d’attaques de plus en plus brutales »[4].

            Il s’agit là d’observations publiées en 2007 par l’International Rescue Committee, dans un rapport. Trois années plus tard, la situation n’a pas beaucoup évolué. Les gens ordinaires continuent de souffrir de violences dans cette région. Cela affecte principalement les femmes, les jeunes filles et les enfants. Margot Wellstrom, la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies chargée de la lutte contre les violences sexuelles dans les conflits a qualifié la République Démocratique du Congo de « Capitale Mondiale du Viol »[5]. Cette violence est due aux activités des différents acteurs du secteur minier congolais, en particulier les militaires, les rebelles et les sociétés transnationales. Elle éclata au grand jour entre la fin des années 90 et le début des années 2000, avec la controverse des « diamants de sang », qui aboutit au processus de Kimberley. Cependant, la principale activité qui alimente le conflit dans la région est moins l’exploitation de mines de diamants, que celle de ce que l’on appelle maintenant les 3T[6] (Tin, Tungsten et Tantalite), en français : étain, tungstène et colombium tantalite, plus communément appelé Coltan. Ces minéraux sont utilisés dans la production d’appareils électroniques modernes (ordinateurs, téléphones portables, etc.) et font l’objet d’une grosse demande provenant des industries hi-tech en Occident et en Asie du Sud-Est. Les profits issus de l’exploitation des 3T financent des armes qui viennent alimenter les guerres, endémiques dans la région. Ces dernières continuent de causer des milliers de morts en RDC et dans les pays limitrophes. Ces maux illustrent les sentiments de Nicholas D. Christof, du New York Times, exprimés dans son article sur ce terrible conflit :

« Parfois, je voudrais que l’Est-Congo puisse subir un tremblement de terre ou un tsunami, pour qu’enfin il reçoive l’attention qu’il mérite. La guerre civile barbare qui s’y mène est le conflit le plus mortel depuis la seconde guerre mondiale, elle a causé au moins 30 fois plus de morts que le tremblement de terre en Haïti. Pourtant, aucune crise humanitaire ne génère aussi peu d’attention proportionnellement aux millions de cadavres, ni ne suscite de réponse internationale aussi pathétique »[7].

Le point le plus intéressant de l’activité minière dans cette région réside dans la nouvelle manière de fonctionner des corporations transnationales, en majorité des STV, à l’origine du conflit. Contrairement à celles qui sont implantées au Nigeria et dans d’autres pays, qui sont présentes physiquement et que l’on peut localiser et même rencontrer, les sociétés transnationales virtuelles en RDC ont élaboré un fonctionnement quasi parfait qui leur permet de mener à bien leurs activités sans tracas et parfois sans même être directement liées à l’extraction des minerais. Ce fonctionnement est peut-être le nouveau moyen pour ces corporations de faire des affaires dans un monde qui s’ouvre de plus en plus grâce aux nouveaux médias et systèmes de communication (téléphones portables, Internet, etc.). Ainsi, ils utilisent des personnes de la région comme intermédiaires et prête-noms pour extraire les précieux minerais par procuration. Ces locaux, issus des pays avoisinants, pour la plupart réfugiés économiques ou fuyant la guerre, sont souvent aux ordres de différents acteurs dont les motivations varient, comme on peut le constater dans le tableau ci-dessous. Il montre les facteurs-clés de l’exploitation et de la vente de coltan, ainsi que les protagonistes impliqués.

Dans leur étude intitulée “Coltan Exploitation in the Eastern Democratic Republic of Congo”, Celine Moyroud et John Katunga résument ainsi les cinq étapes de cette nouvelle forme d’exploitation minière :

  • Phase 1 : Exploration
  • Phase 2 : Détection
  • Phase 3 : Extraction
  • Phase 4 : Transport
  • Phase 5 : Traitement (transformation-commercialisation)

Facteurs-clés de l’exploitation de Coltan

Catégories d’acteurs Identités Intérêts
Groupes / forces armés Forces armées de rebelles rwandais, ougandais et congolais –         Exportation de la crise interne

–         Administration de l’ère post-génocide

–         Entrepreunariat de l’État (l’État est comme tout autre commerçant)

–         Financer des campagnes militaires et des profits personnels pour des officiers de haut-rang et des politiciens

–         Servir les intérêts de compagnies multinationales

–         Force de coercition et de dissuasion facilitant l’exploitation de coltan et d’autres minerais

–         Protection de zones minières contre d’autres groupes intéressés (par ex. Les Mai-Mai)

–         Survie politique et économique (en particulier pour les rebelles congolais)

Milieu des affaires locales/régionales Burundais, Rwandais, Ougandais et Congolais –         Faire de bonnes affaires

–         Enrichissement personnel

–         Evasion fiscale (en particulier pour les hommes/femmes d’affaires rwandais et ougandais)

Communautés locales des zones minières Chercheurs de coltan et autres habitants –         Faire des affaires

–         Récupérer les terres perdues

–         Proposer de l’aide aux Mai-Mai

Autres, parmi lesquels marchands d’armes, hommes d’affaires et compagnies d’aviation Americains, Canadiens, Belges, Allemands, Kazakhs –         Accords lucratifs en l’absence d’un appareil gouvernemental

–         Accès à des minerais stratégiques pour rester compétitifs

–         Maintenir une présence dans les deux camps, rebelle et gouvernemental, pour de futurs accords

Source : Celine Moyoud, John Katunga, « Coltan Exploitation in the Eastern Democratic Republic of Congo » in Scarcity and Surfeit, the ecology of Africa’s conflicts, edited by Jeremy Lind and Kathryn Sturman for African Centre from Technology Studies and Institute for Security Studies, 2002, p. 151 – 181.

Ils ont remarqué que les sociétés transnationales intervenaient principalement aux phases 1, 2 et 5. Pour les deux premières phases, en collaboration avec les autorités congolaises, elles fournissent les équipements sophistiqués utilisés dans la localisation et la détection de gisements de coltan et dans l’évaluation de la qualité du minerai. Les phases 3 et 4 sont laissées aux locaux, qui utilisent des outils rudimentaires (houes, pelles, barres de fer, tridents…) pour creuser et extraire les minéraux du sol. Ensuite, les militaires interviennent pour assurer le transport des minéraux vers deux pays voisins, l’Ouganda et le Rwanda. Ce transport est la plupart du temps effectué par avion, grâce aux appareils militaires de ces deux pays. Les sociétés transnationales interviennent enfin pour la dernière phase du cycle. Ces entreprises participent à l’organisation et à la préparation logistiques du transport des produits vers des usines de traitement et de transformation en Europe, aux Etats-Unis et en Asie du sud-est, avant de les envoyer à des usines du monde entier. Il est important de souligner le fait que seules huit entreprises au monde sont équipées pour transformer le coltan en tantale. Elles se trouvent en Thaïlande, en Allemagne et aux États-Unis[8]. Cette information devrait faciliter le contrôle des produits exportés, si les gouvernements en manifestaient la moindre volonté politique.

Divers rapports, publiés par des commissions d’experts des Nations Unies[9] et par plusieurs Organisations Non Gouvernementales[10], ont identifié certaines de ces « nouvelles » corporations transnationales qui exploitent et commercialisent le coltan et l’oxyde d’étain issus de zones de conflits :

Les compagnies et le commerce de coltan 

Compagnies Pays de destination
COGECOM : le partenaire-clé belge des rebelles. La Belgique
Cogem, Tradement, Cicle International, Specialty Metal, MDW, Transintra, Cogea, Sogem, Soger, Muka Enterprise. La Belgique
UMICORE : une filiale de SOGEM. La Belgique
Masingiro GmbH, Geologistics Hannover, Union Transport, Chpistopa Floss, Issa. L’Allemagne
Finconcorde, Finmining, Raremet : compagnies offshore dirigées par Chris Huber, un entrepreneur suisse L’Inde, la Belgique, la Russie
Eagle Wings Resources : une joint-venture américano-hollandaise entre l’américain Trinitech et le hollandais Chemie Pharmacie Holland. Les Pays-Bas, la Belgique
Patel Warehouse, Veen. Les Pays-Bas
Eagleswings,Rwasibo-Butera. La Suisse
Coopimar, Extano-Office, Redemi. Le Rwanda
Afrimex, Ventro Star. Le Royaume-Uni
Finconord. Le Pakistan
Patel. L’Inde
Banro-Resources Corp. La Malaisie, le Canada
Panalpina. Le Kenya

Source : C. Moyroud and J. Katunga, op.cit., 2002.

Les entreprises citées ci-dessus sont quelques-unes des entreprises soupçonnées de faire des affaires avec des minéraux extraits des zones de conflits en RDC. Les 3T congolais, à l’instar des autres minerais de RDC, sont vendus à des spécialistes en mines et à des businessmen de Belgique, d’Allemagne, du Sud-Est Asiatique et des États-Unis. Ces personnes sont suspectées, de part l’argent qu’elles injectent dans le système, d’être à la source du trafic de minerais.

De même que les corporations transnationales traditionnelles sont impliquées dans des activités illégales telles que corruption, pollution environnementale et violation du droit du travail, les CTV, de part leurs activités, entravent directement les efforts de résolution des conflits. Cela les met sur un pied d’égalité avec les militaires locaux et les dirigeants rebelles qui commettent les crimes odieux dont le Congo est le théâtre aujourd’hui.

Le commerce lié à l’exploitation minière est très dangereux pour les personnes qui y travaillent au niveau local. L’une de ses conséquences les plus dévastatrices est le violent conflit que cela génère et entretient. Comme nous l’avons vu plus haut, des millions de personnes sont mortes, et ce chiffre continue d’augmenter, des milliers d’autres ont été délibérément mutilées par les rebelles ou les militaires, des femmes et des jeunes filles sont violées et des enfants sont enrôlés de force dans les rangs rebelles, en particulier dans le Nord et le Sud Kivus. Ces atrocités sont toutes alimentées par l’argent des mines, versé par les corporations transnationales. Un rapport de Global Witness observe que : « Le lien entre les ressources naturelles et le conflit dépend de manière critique de la capacité des exploitants à accéder à des marchés externes. Enlevez la possibilité de tirer des bénéfices de l’extraction des ressources et leur valeur, aux yeux des promoteurs du conflit, tombera parfois de manière spectaculaire »[11].

            Pour leur subsistance et pour acheter armes et munitions, les rebelles sont dépendants de l’argent qu’ils obtiennent des rackets et des « protections » qu’ils imposent à la population travaillant dans les mines. Sans l’accès aux marchés internationaux que permettent les sociétés transnationales dans le secteur minier, les fonds alimentant les conflits se tariront. Dans le cas de la RDC, la perte de ces revenus aura un impact très important sur le conflit, étant donné que la RDC ne fait aucune utilisation domestique des minerais exploités dans ses sols, 3T ou autres, et que l’Afrique ne compte pas d’industriels intéressés par ces minerais. Ces derniers seront inutilisables s’ils ne rencontrent pas des marchés extérieurs à l’Afrique.

            Une autre conséquence directe de cette exploitation minière des 3T se fait sentir sur la santé et le bien-être des communautés locales. Cette industrie non réglementée rejette de dangereuses particules, dont certaines sont radioactives. Cela représente d’importants risques pour la santé des habitants de la région, en particulier pour les jeunes enfants. Par ailleurs, comme dans toute autre industrie extractive, l’environnement subit une grande pollution.

Le fait que les sociétés transnationales virtuelles (STV) élaborent de nouveaux moyens de faire des affaires dans les zones de conflit de la RDC ne signifie pas que les corporations transnationales traditionnelles (STT) restent passives et n’innovent pas. Elles s’investissent au contraire dans des affaires plus sérieuses. Des ONG, des rapports de la Banque Mondiale ainsi que la Commission congolaise sur le pillage de ressources minérales en temps de guerre, dirigée par Lutunda[12], ont pointé du doigt des sociétés immatriculées au Canada (Emaxon, Kinross Gold et VIN MART) et d’autres, comme Bayer, FTS Worldwide (immatriculée au Panama), les accusant du pillage systématique des ressources du pays dans des temps de guerre[13]. Ces entreprises signent des accords avec des seigneurs de guerre, actuels ou reconvertis, pour que ces derniers leur confient des contrats extrêmement lucratifs lorsqu’ils seront au pouvoir. En d’autres mots, elles parient sur le meilleur cheval. Après la signature de ces contrats, obtenus de seigneurs de guerre affamés de pouvoir et en grand manque d’argent, ces sociétés, au lieu d’investir dans les mines et de faire en sorte de lancer la production, se tournent immanquablement vers les marchés boursiers pour spéculer sur les mines, faisant ainsi des millions de dollars de bénéfices sans travailler. Dans son article[14], Alain Deneault cite la conclusion d’un audit accrédité par la Banque Mondiale, qui affirme que : «Les accords tels que celui entre Kinross-Forrest et la Gécamines[15] « contiennent de nombreuses anomalies qui sont toutes au détriment de la Gécamines. […] Ils visaient principalement à générer rapidement du numéraire, plutôt qu’un développement durable et rationnel du patrimoine de la Gécamines »[16].

            Cette manière de faire des affaires nuit à l’économie de la RDC et au-delà, nuit à sa population, qui dépend du travail et des revenus générés par les mines pour se remettre d’années de guerre. Cela est en droite ligne de la pratique observée par Michael Ross, la vente anticipée des droits d’exploitation des mines considérées comme futurs butins de guerres (booty futures)[17].

Les effets endémiques de la corruption, institutionnalisée en RDC, se font toujours sentir. La corruption systématique permet aux sociétés de signer des contrats juteux, que ce soit avec le gouvernement ou avec les rebelles, sans se soucier de la population locale, de plus en plus pauvre. Comme d’habitude, leur seul objectif reste leur chiffre d’affaires et la réalisation d’un maximum de profits.

L’industrie pétrolière au Nigeria

            Situé en Afrique de l’Ouest, le Nigeria est considéré comme un pays riche du fait de ses immenses ressources naturelles, principalement en pétrole. C’est le huitième exportateur mondial de pétrole, grâce aux gisements les plus importants d’Afrique de l’Ouest  et au gisement de gaz naturel le plus important d’Afrique. Le pays est donc richement doté. Sa position stratégique dans le Golfe de Guinée en fait également une bonne alternative, face aux turbulences qui agitent le Moyen-Orient.

            Au cours des 50 dernières années, les revenus générés par le secteur pétrolier n’ont cessé d’augmenter. Ils représentent maintenant plus de 80 % des recettes budgétaires totales du gouvernement fédéral du Nigeria et plus de 95 % des rentrées de devises étrangères[18]. Ils comptent pour 40 % du PIB de la nation[19]. Et selon toutes indications, les revenus du pétrole continueront de dominer l’économie dans un avenir proche. Ce secteur de l’industrie entraîne des conséquences très graves sur les populations locales et leur environnement.

            En effet, l’exploration pétrolière et les activités de production sont très dangereuses pour l’environnement en général car elles nécessitent une grande étendue de terre ou de mer pour mener à bien leurs activités et car elles ont tendance à polluer ces étendues. Pour installer des infrastructures minières, comme de lourds équipements de forage, des pipelines, des stations d’écoulement ou des plates-formes pétrolières offshore, l’industrie pétrolière défriche des forêts et des terres arables et condamne de grandes étendues maritimes. Cela affecte directement les communautés locales. En effet, au Nigeria, les terres appartiennent constitutionnellement au gouvernement fédéral et ces activités débouchent en règle générale sur la quasi-saisie des terres et surfaces maritimes agricoles, expropriant ainsi des fermiers, des pêcheurs ou des chasseurs qui les utilisaient de manière traditionnelle pour leur subsistance.

            Cependant, au-delà même de cette expropriation, les activités des corporations transnationales provoquent une pollution environnementale, endémique et irréversible, qui détruit les écosystèmes de ces surfaces terrestres ou maritimes. Le drame pétrolier qui se joue en ce moment dans le Golfe du Mexique n’est rien comparé au taux de pollution observé dans le Delta du Niger.

            Depuis le début de l’exploration pétrolière au Nigeria, diverses pratiques liées à l’industrie pétrolière comme le torchage du gaz, la déforestation, etc. ont affecté la population du Delta de Niger. Mais aucune n’est comparable aux dommages causés par le déversement d’hydrocarbures dans la nature. Le rapport rédigé par le spécialiste de l’environnement David Moffat, mandaté par la Banque Mondiale, et par le Professeur Olof Linden, de l’université de Stockholm, stipule que: « Même des statistiques officielles suggèrent que chaque année, le delta est pollué par 2,3 milliards de mètres cubes de pétrole, issus de 300 déversements différents, presque un par jour, mais que la vraie mesure doit être 10 fois supérieure »[20]. Dans un rapport sur le delta du Niger, l’organisation Green Peace a déclaré que 2 796 déversements d’hydrocarbures avaient été enregistrés au Nigeria entre 1976 et 1990, au cours desquels quelques 2,1 millions de barils de pétrole avaient été déversés[21]. L’accident du pétrolier géant Exxon Valdez qui a eu lieu le 24 Mars 1989, jour où le pétrolier a heurté des rochers à Bligh Reef en Alaska, n’est rien comparé aux déversements de pétrole dans le delta du Niger. Pour mémoire, l’accident de l’Exxon Valdez a déversé 240 000 barils d’hydrocarbures dans la mer. Cet évènement est considéré comme l’un des déversements d’hydrocarbures les plus désastreux de l’histoire de l’industrie du pétrole. Plus de deux milliards de dollars ont été dépensés pour tenter de nettoyer cette marée noire, mais sans succès. Pour comparaison, il faudrait 8,75 accidents comme l’Exxon Valdez pour atteindre le volume d’hydrocarbures déversés dans le delta du Niger entre 1976 et 1998 seulement.

            Alors que ce sont les activités des sociétés transnationales, qu’elles soient européennes ou américaines, qui causent la majorité de ces catastrophes, la situation est critique pour les propriétaires locaux, désargentés, qui ne peuvent rien contre ces compagnies géantes. Jedrzej Frynas écrit : « les actions en justice menées contre Shell ont été futiles dans la plupart des cas, en premier lieu parce que la compagnie avait pu attribuer la cause des déversements d’hydrocarbures à des incidents de sabotage, pour lesquels aucune compensation n’est payée. Dans 25 % des procès entre 1989 et 1994, Shell a convaincu la cour que la dégradation de l’environnement était le résultat de sabotages »[22].

            De part la constitution nigériane, une entreprise ne peut être condamnée à payer une amende s’il est prouvé que le déversement est dû à un acte de sabotage. Ainsi, les compagnies pétrolières ont pour habitude d’utiliser cette loi afin d’éviter de payer des compensations pour les dommages causés par leurs activités. Des études réalisées par Human Rights Watch ont révélé que tandis que 60 % des déversements d’hydrocarbures enregistrés en 1996 avaient été attribués à des sabotages, le chiffre était monté à 80 % en 1997[23]. La volonté des compagnies pétrolières d’éviter d’être poursuivies en justice justifie cette augmentation. Un autre rapport publié en 1995 par la Banque Mondiale explique : « les déversements d’hydrocarbures sont en général causés par les compagnies pétrolières elles-mêmes, la corrosion de leurs installations et des pipelines en étant la cause la plus fréquente »[24].

            Cette grave pollution environnementale irréversible condamne le delta du Niger et sa population à une stagnation économique qui risque d’être perpétuelle. Il faut souligner que l’industrie pétrolière au Nigeria emploie moins d’un 1 % de la population active nigériane.

La somme, directe ou indirecte, de ces facteurs liés à l’industrie pétrolière aboutit à un taux très élevé de chômage, en particulier chez les jeunes. Le manque d’emploi dû à la pollution du sol et de l’eau, rendant les activités comme l’agriculture et la pêche difficiles et non rentables, entraîne une pauvreté aiguë, qui à son tour nourrit des conflits politiques et socio-économiques, comme on peut en voir dans le delta du Niger aujourd’hui.

            La peur d’un futur annihilé est peut-être ce qui pousse de plus en plus de jeunes de la région à s’engager de manière récurrente dans le militantisme. Après avoir demandé pacifiquement, par la voix de Ken Saro-Wiwa, dans les années 1990, que l’on négocie des solutions à leurs problèmes, ils prennent maintenant les armes, sous la houlette d’organisations militantes comme le célèbre MEND (Movement for the Emancipation of the Niger Delta), avec l’objectif affiché d’obtenir réparation avant qu’il ne soit trop tard. Ces organisations militantes ont de plus en plus recours à la violence : prise d’otages, kidnapping et demande de rançon, attentats à la bombe visant à détruire des installations pétrolières appartenant à des sociétés transnationales. Sur ce point, ils soutiennent que leur seule motivation est d’atteindre les objectifs qu’ils s’étaient fixés : obtenir une part plus importante des recettes issues des revenus pétroliers afin de développer la région et atténuer les conséquences socio-économiques et environnementales de l’exploitation pétrolière. Cependant, les motivations douteuses de certains de leurs dirigeants, ainsi que la présence de criminels dans leurs rangs, appellent à la controverse. Pendant ce temps, les incidents violents se multiplient et la région devient petit à petit une zone de conflit déclaré. Il y a peu, le gouvernement nigérian s’est efforcé de combattre la violence en déployant l’armée puis en négociant avec les militants, mais il peine à ramener la paix dans la région. Cette paix est également menacée par la corruption, endémique dans le pays.

            En effet, les activités des transnationales impliquées dans l’industrie extractive au Nigeria ont également des conséquences sur d’autres aspects de la vie nationale. Ces entreprises sont directement liées à la culture de corruption qui infeste le pays depuis son indépendance. Ce phénomène, qui met en jeu des milliards de dollars, a terni l’image du pays et a privé le pays de l’obtention de fonds pourtant indispensables au développement des infrastructures de bases nécessaires à tout développement socio-économique de valeur.

            L’élite dirigeante s’est arrangée pour maintenir cette culture de corruption, détournant des caisses de la nation des milliards de dollars, qui se trouvent aujourd’hui dans des comptes offshore ou qui ont financé l’achat de luxueux biens et propriétés en Europe et aux États-Unis. Depuis le retour de l’administration civile au pouvoir et la libéralisation croissante de l’économie nigériane, certains de ces dirigeants ont même commencé à blanchir leurs biens mal acquis en les investissant dans des secteurs stratégiques de l’économie nigériane comme le secteur pétrolier, les banques et l’immobilier. Ce blanchiment favorise l’essor d’un nouveau groupe de capitalistes locaux prêts à marcher sur les pas des transnationales.

Conclusion

On peut constater que la richesse issue de l’exploitation des ressources naturelles de ces deux pays ne s’est pas traduite par des dividendes socio-économiques, comme on pourrait s’y attendre, mais plutôt qu’elle s’est faite le pourvoyeur de plaies socio-économiques qui ont transformé ces nations à l’avenir pourtant prometteur en deux des pays les plus pauvres et les plus pollués du monde. Les activités des industries pétrolière et minière et les maux qui leurs sont associés ont précipité ces nations dans une spirale descendante : d’un État fragilisé à des années de guerre civile, d’une situation de dégradation et de crise économique à un état d’incessantes crises sociales et politiques.

Tout au long de ce processus, les sociétés transnationales présentes dans les deux pays n’ont cessé de s’enrichir immensément. Au rythme actuel d’exploration et d’extraction de pétrole et de minerai, les réserves prouvées du Nigeria, estimées à 33 milliards de barils seront épuisées au mieux dans une cinquantaine d’années, et on peut en dire à peu près autant des ressources naturelles de la RDC. Et lorsque le pétrole et les minerais disparaîtront, les compagnies transnationales disparaîtront également, laissant derrière elles, comme tout héritage, une catastrophe environnementale. Cela est déjà d’actualité au Nigeria, à Oloibiri. Ce fut la première ville nigériane à produire du pétrole. Aujourd’hui, c’est une ville de désolation, sans électricité, ni réseau d’eau courante, ni routes carrossables. Le legs des transnationales aux habitants de cette ville s’est traduit par une pauvreté écrasante et un environnement totalement pollué. Sinistre réalité, ces pays, à l’instar de beaucoup d’autres pays en voie de développement qui dépendent de leurs ressources naturelles, n’ont aucun plan de réserve sérieux concernant une économie à long terme post-pétrolière.

La situation du Nigeria et de la RDC n’est pas exceptionnelle, elle est plutôt courante dans les pays en voie de développement et même dans les pays industrialisés, comme le désastre de ces dernières semaines dans le golfe de Mexique nous le montre. La seule solution serait que les dirigeants de ces pays et les acteurs internationaux qui le désirent redressent l’économie de ces pays et planifient le futur. Continuer de dépendre des revenus issus des activités des sociétés transnationales peut s’avérer un pari très risqué pour ces pays. Mais tout espoir n’est pas perdu si des mesures sont rapidement prises pour inverser la spirale descendante dans laquelle sont plongées ces nations. Une diversification immédiate de l’économie est nécessaire, en particulier depuis qu’il a été démontré qu’investir dans des secteurs stratégiques de l’économie, en particulier dans l’agriculture, pourrait générer de grands profits, des profits peut-être plus importants que ceux générés par les industries extractives[25]. Le choix actuel de l’Equateur, qui renonce à l’exploitation de ses gisements pétroliers, est certainement une alternative à étudier.

 

 

Notes:

*  Université Montpellier 1. Auteur de l’article « La dégradation économique dans le delta du Niger et les activités de l’industrie pétrolière au Nigéria », Informations et Commentaires, n° 127, avril – juin 2004, p. 20-27.

[1]  Cité dans Simon D. Handelsman, Realities and Perceptions of Human Rights and the Mining Industry – A Case Study, Thèse de Doctorat, Université de Colombie britannique, mars 2009.

[2]  Michael Ross, « The Natural Resource Curse : How Wealth can make you poor » in Ian Bannon, Paul Collier éd. Natural Resources and Violent Conflicts – Options and Actions, The World Bank, Washington DC, 2003.

[3]  Michael Ross, Ibid.

[4]  « Mortality in the Democratic Republic of Congo : An Ongoing Crisis » in International Rescue Committee, 2007.

[5]  « UN official calls DR Congo ‘rape capital of the world’ », BBC News, 28 avril 2010.

[6]  « A Comprehensive Approach to Congo’s Conflict Minerals – Strategy Paper», The Enough Project Team with the Grassroots Reconciliation Group, April 24, 2009.

http://www.enoughproject.org/publications/comprehensive-approach-conflict-minerals-strategy-paper#19

http://www.npr.org/blogs/thetwoway/2010/04

[7]  Nicholas D. Kristof, « Orphaned, Raped and Ignored », The New York Times, 30 janvier 2010.

[8]  C. Moyroud and J. Katunga, Ibid., 2002, p. 176.

[9]  United Nations, Report of the Panel of Experts on the Illegal Exploitation of Natural Resources and other Forms of Wealth of the Democratic Republic of the Congo, S/2001/357, 12 avril 2001.

[10]  International Peace Information Service, « Supporting the War Economy in the DRC : European companies and the coltan trade », Belgique, janvier 2002.

[11]  Global Witness, « The Sinews of War : Eliminating the trade in conflict resources », A briefing document, novembre 2006.

[12]  Commission Spéciale Chargée de l’Examen de la Validité des Conventions à Caractère Economique et Financier Conclues Pendant les Guerres de 1996-1997 et de 1998, Rapport des travaux, 1ère Partie, 2006, p. 50-57.

[13]  International Peace Information Service (IPIS), « Power Struggles and Transparency in the Sale of MIBA Diamonds », IPIS Editorial, Anvers, 10 septembre 2003.

[14]  Alain Deneault, dossier spécial RDC : « Les mines du Congo-Kinshasa vues des paradis fiscaux », SURVIE, n° 150, Septembre 2006.

[15]  Gécamines est une enterprise publique de la République Démocratique du Congo.

[16]  NIZA (Institut néerlandais pour l’Afrique australe) et IPIS, p. 51.

[17]  Michael Ross, « The Natural Resource Curse : How Wealth can make you poor », art. cit. p. 32-33.

[18]  Central Intelligence Agency, The World Factbook 2009, Washington D. C., 2010.

https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/ni.html

[19]  Andy Rowell, James Marriott, Lorne Stockman, The Next Gulf London, Washington and Oil Conflict in Nigeria, Constable and Robinson Ltd, London, 2006.

[20]  Cité dans Max G. Manwaring, Environmental Security and Global Stability Problems and Responses, Lanham : Lexington books, 2002.

[21]  Toye Olori, « Nigeria: Petroleum Industry Pollutes the Environment », Inter Press Service International News, 14 février 1992, cité dans Jed Greer, Mobil Greenwash Snapshot : A case study in oil pollution, a biodegradability scam, “green collar fraud”, and sham recycling, Green Peace International, 1992.

[22]  Jedrzej Frynas, « Political Instability and Business : Focus on Shell », Third World Quarterly, Vol. 19, n° 3, 1998.

[23]  Human Rights Watch, The Price of Oil: Corporate Responsibility and Human Rights Violations in Nigeria’s Oil Producing Communities, New York, 1999.

[24]  World Bank, Defining an Environmental Development Strategy for the Niger Delta, Vol. 2, Washington : West Central Africa Department of the World Bank, 1995.

[25]  Simeon Ehui, Marinos E. Tsigas, « Identifying Agricultu-ral Investment Opportunities in Sub-Saharan Africa : a Global, Economy-Wide Analysis », African journal of Agricultural and Resource Economics, Vol. 01, n° 1, 2006.
A. Daramola, S. Ehui, E. Ukeje et J. Mc Intire, « Agricultural Export Potential», in P. Collier and C. Pattillo (sous la direction de), Economic Policy Options for a Prosperous Nigeria, Palgrave Macmillan, London, 2007.

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