L’avenir du dollar américain comme monnaie internationale

Faruk Ülgen, CREPPEM, Université de Grenoble 2.

 

149Introduction

Les règles d’un système monétaire (et financier) international sont établies dans l’objectif d’assurer la réalisation, la fluidité et la continuité dans le temps des relations économiques internationales. Bien sûr, de nombreuses combinaisons différentes de nombreuses règles possibles sont envisageables chaque fois que l’on souhaiterait se questionner sur un système donné. Le choix d’un ensemble précis de règles dépend aussi de multiples facteurs extra-économiques concourant chacun à caractériser un environnement spécifique à un moment donné de l’histoire.

Après la deuxième guerre mondiale, dans un environnement international spécifique, la reconstruction du système monétaire international a été pensée et élaborée lors des accords de Bretton Woods, signés en 1944. Ces accords entérinaient, entre autres, le rôle dominant de l’économie des États-Unis d’Amérique du Nord (États-Unis) et la stature internationale de sa monnaie, le dollar. Ainsi, de fait ou de jure, le dollar était-il reconnu d’ « utilité publique » internationale, permettant de répondre à la condition que toute activité ou transaction économique soit libellée, financée et conclue en une monnaie reconnue par tous pour devenir effective sur le plan international. Ce statut répond, certes, à un certain nombre de prérogatives, mais fournit en même temps quelques avantages non négligeables à l’émetteur de la monnaie internationale en la mettant dans une position asymétrique supérieure par rapport aux autres monnaies nationales. Ceci fait que le pays détenteur d’une telle position n’est pas trivialement enclin à accepter une remise en question de son statut d’émetteur lorsque certaines difficultés apparaissent sur la scène internationale et que des voix discordantes veulent se faire entendre dans les relations économiques. Toutefois, les changements ne paraissent pas suivre le cours d’un « long fleuve tranquille » et ce que l’on anticipe comme avenir à un instant donné peut se révéler hors de portée ou incohérent à un autre moment dans l’évolution des rapports économiques. Par conséquent, une éventuelle remise en question du statut de monnaie internationale du dollar nécessite que l’on considère plusieurs variables de nature très diverse.

 1 – Questionnements sur le statut du dollar comme monnaie internationale

Avec l’avènement de l’euro en 1999, de nombreux observateurs prévoyaient une baisse de l’importance du dollar dans les relations économiques internationales. Ainsi, s’attendait-on à une nouvelle répartition du rôle de monnaie internationale entre le dollar et l’euro alors que l’économie américaine continuait de connaître un dynamisme soutenu malgré les multiples instabilités qu’elle connaissait sur ses différents marchés depuis la deuxième moitié des années 1980. Cette attente ne s’est pas réalisée bien que la parité entre le dollar et l’euro ait connu une trajectoire plutôt mouvementée avec des hausses et des baisses importantes à moyen terme[1]. Certes, l’Europe n’a pas connu de croissance soutenue et durable depuis le début des années 2000, elle n’a pas non plus exprimé une volonté explicite et soutenue de façon à prétendre pouvoir élever sa monnaie au rang de la monnaie internationale dominante même si de nombreux pays dont les monnaies étaient autrefois attachées de fait ou de jure au deutschemark ou dont les échanges commerciaux étaient très orientés vers les pays de l’Union européenne (UE) ont commencé à utiliser l’euro comme monnaie de facturation ou comme monnaie de réserve dans les bilans de leurs institutions monétaires nationales.

Cette question est revenue à l’ordre du jour suite à la crise actuelle, officiellement commencée en août 2007 et qui continue de hanter les esprits mettant au devant de la scène les risques d’une dépression internationale profonde et d’un retour aux protectionnismes d’antan. Le gouverneur de la Banque centrale de Chine, M. Zhou Xiaochuan, a récemment suggéré la substitution des droits de tirage spéciaux (DTS)[2] au dollar pour une plus grande stabilité du système financier globalisé. En effet, une grande partie des réserves de change chinoises sont aujourd’hui en dollar et dans le contexte actuel de crise, la Chine s’est inquiétée à plusieurs reprises de l’avenir de ces avoirs. À la veille du G 20 au printemps 2009, le gouverneur de la Banque centrale chinoise a appelé à l’adoption d’une nouvelle monnaie de réserve internationale pour remplacer la devise américaine par les DTS dans un système placé sous les auspices du Fonds monétaire international (FMI).

La recherche d’une monnaie de réserve internationale qui soit d’une stature supranationale, est aussi une orientation suggérée par de nombreux pays comme la Russie ou autres économies émergentes en réaction à la crise actuelle. Cette fois-ci, ce n’est pas seulement l’euro mais aussi la monnaie chinoise qui est considérée comme potentiellement repreneur du rôle de monnaie internationale du dollar dans un avenir proche.

Les raisons d’un tel questionnement sont principalement liée s aux caractéristiques d’une monnaie internationale dans la mesure où celles-là pourraient nous fournir les bases économiques d’une projection sur l’avenir des principales monnaies dans les relations économiques internationales. La question est aussi intéressante puisqu’elle est susceptible de nous permettre de comprendre comment et sous quelles conditions une monnaie pourrait supplanter (ou non) le dollar dans un avenir proche et quelles peuvent en être les conséquences sur la continuité des relations internationales. Le positionnement des pays en développement et surtout celui des économies dites émergentes dans un tel paysage paraît aussi capable de jouer un rôle dynamique dans les changements envisageables. Ici, on pense non seulement aux choix, quelquefois politiques, de certains pays en développement d’utiliser des monnaies autres que le dollar dans leur facturation internationale (par exemple le yuan chinois en Amérique latine ou en Afrique pour les pays en relation croissante avec l’économie chinoise), mais aussi à des projets particuliers du type la Banque du Sud, qui, s’ils sont effectivement mis en œuvre, pourraient fragiliser le statut du dollar comme monnaie internationale. Et enfin, il y a la question de la stabilité monétaire des économies émergentes dont les expériences douloureuses d’ancrage sur des monnaies allogènes traduisent les difficultés de réduire l’inflation ou de rendre à leur monnaie une crédibilité tant externe qu’interne à travers une stabilisation de leur structure monétaire et financière et de se positionner sur un sentier de croissance durable. Cela reste une préoccupation majeure, peut-être trop rapidement oubliée dans cette période d’instabilité venant des pays du Centre dont l’économie américaine.

2 – Caractéristiques d’une monnaie internationale

L’histoire montre que dans la pratique, il existe seulement une monnaie qui joue le rôle dominant dans les relations commerciales et financières internationales. En ce qui concerne l’histoire récente, l’Empire britannique qui dominait le monde avait aussi imposé sa monnaie comme monnaie internationale durant le XIXe siècle sans réel partage avec d’autres monnaies. Lorsque, vers 1872, le Royaume-Uni a cédé aux États-Unis sa place de la plus grande économie du monde, la régression de la livre anglaise sur le plan international a commencé. À partir de la première guerre mondiale, cette régression se renforçait par le fait que l’économie américaine devenait le créancier net du monde et le dollar émergeait comme la monnaie convertible au niveau mondial en étendant son utilisation dans le commerce et la finance. La fin de la deuxième guerre entérinait, lors des accords de Bretton Woods en 1944, la suprématie du dollar comme la monnaie internationale de la nouvelle ère économique et monétaire mondiale.

Dans cette perspective, il apparaît que plusieurs facteurs jouent dans l’utilisation d’une monnaie nationale comme monnaie internationale. Pour qu’une monnaie devienne monnaie internationale, on suppose que :

– le pays émetteur doit avoir une économie puissante –dominante- dans les relations internationales. Les effets de réseau associés à la taille de l’économie émettrice et sa zone d’influence créent un argument en faveur de l’utilisation de sa monnaie sur le plan international en vue de réduire les différents coûts engendrés dans les transactions internationales ;

– les marchés financiers dudit pays doivent être développés (être larges avec des transactions importantes et des intervenants nombreux, être profonds avec une gamme étendue de produits qui y sont offerts et être liquides sans restrictions des montants échangés) ;

– le pays émetteur doit s’engager à ne pas restreindre les transactions internationales en sa monnaie ;

– les autorités monétaires du pays doivent accepter d’alimenter les marchés en leur devise internationale ;

– le système monétaire et financier de l’émetteur doit être stable (stabilité politique, stabilité des niveaux des prix, etc.). La stabilité macroéconomique du pays et la confiance que la crédibilité de l’économie sous-jacente confère à cette monnaie sont déterminantes dans l’acception d’une monnaie comme monnaie internationale.

Ainsi, la monnaie internationale est utilisée par les agents économiques privés comme une monnaie véhiculaire (moyen de transaction), une monnaie de cotation ou de libellé dans les transactions (unité de compte) et comme une monnaie d’investissement et de libellé des dettes (une référence comme réserve de valeur). Elle est aussi utilisée par les autorités publiques des différents pays comme un moyen d’intervention sur les marchés, comme une référence d’arrimage de leur politique monétaire et de change et comme un moyen de réserves de change officielles pour pouvoir intervenir sur les marchés de change en vue d’assurer la continuité de la dette extérieure de leurs économies.

Il est évident que sous certaines conditions, l’utilisation d’une monnaie nationale comme une monnaie internationale confère nombre d’avantages à l’économie émettrice. 

3 – Des avantages d’émettre la monnaie internationale

De nombreux avantages peuvent être considérés pour le pays émetteur dans son positionnement économique vis-à-vis du reste du monde. Ces avantages déterminent, d’une part, dans quelle mesure le pays émetteur serait (ou non) prêt à partager ses privilèges avec ses partenaires ou à abandonner purement et simplement son statut monétaire. D’autre part, ils traduisent les limites jusqu’auxquelles les partenaires du pays émetteur seraient prêts à soutenir le statu quo en acceptant les conséquences d’un rapport monétaire asymétrique.

Un premier avantage est lié au rôle central de la monnaie dans tous les rapports économiques entre agents et institutions économiques (individus privés, sociétés, gouvernements, autorités monétaires nationales, États, etc.). Lorsqu’une monnaie a le statut de monnaie internationale et qu’elle est utilisée comme monnaie de facturation et de réserve par tous les acteurs, l’économie émettrice est en mesure de payer toutes ses transactions avec le reste du monde sans être contrainte d’obtenir au préalable un financement de ses dépenses auprès des autres. D’autant plus que cette même monnaie est utilisée comme un moyen de règlement des soldes internationaux, ce qui permet au pays émetteur de ne pas rencontrer de contrainte de règlement de sa dette auprès de ses créanciers. Ainsi, ce qui est considéré comme un phénomène tout à fait normal dans une économie monétaire moderne — à savoir : financer les activités économiques par création de dettes mais respectant la contrainte de règlement (de remboursement) à l’échéance prévue (augmentées des charges d’intérêt dans la plupart des cas) pour qu’une telle relation puisse avoir une validité et une crédibilité générale aux yeux des créanciers — devient un privilège pour le pays émetteur qui est en même temps détenteur du droit d’émission du moyen de règlement international ultime. Par conséquent, un tel privilège permet à l’émetteur d’accroître ses dépenses indéfiniment sans se soucier de l’évolution de ses recettes dans le temps.

Un exemple “sympathique” peut être donné par l’expérience individuelle de Pablo Picasso, l’un des rares peintres ayant pu matériellement bénéficier de sa réputation de son vivant. En effet, selon l’histoire, lorsque Picasso signait des chèques pour ses diverses dépenses, une bonne partie de ces chèques restait non encaissée, les créanciers préférant les conserver comme des réserves dont ils anticipaient la croissance de la valeur à l’avenir, du fait de la réputation du signataire. Ici, l’émission de la monnaie, qui est une reconnaissance de dette, ne nécessite pas que l’endetté rembourse un jour sa dette. Ce qui est inconcevable sur le plan conceptuel devient une réalité dans les faits : l’émetteur de la dette peut « rembourser » sa dette par sa propre dette (autant dire que la dette ne sera jamais remboursée mais elle conserve néanmoins sa validité générale aux yeux des créanciers).

En termes plus clairs, le pays émetteur ne rencontre pas trivialement le problème de solvabilité dans ses relations internationales et a toute la facilité à placer sa dette auprès des pays tiers. C’est ce qui explique en termes techniques pourquoi la dette croissante des États-Unis n’a pas engendré jusqu’ici des crises monétaires et de change remettant en cause la confiance que les agents mettent dans le dollar alors que le creusement des déficits extérieurs des pays en développement et émergents, pourtant non comparables à celui des États-Unis tellement ils sont insignifiants –quantitativement parlant-, débouche d’une façon récurrente sur des crises monétaires d’ampleur considérable.

Par ailleurs, l’utilisation internationale d’une monnaie permet de créer les effets bénéfiques d’un monopole naturel ou d’un réseau de paiements. En effet, les différentes parties préfèrent utiliser une seule monnaie (tant qu’elle est jugée crédible et acceptable par tout le monde) et réaliser ainsi des économies de coûts et d’intervention sur les marchés. Ceci expliquerait aussi pourquoi les banques centrales de par le monde accumulent des réserves en dollar dans une proportion beaucoup plus importante que leurs relations économiques avec les États-Unis[3]. De même, la plupart des biens échangeables (matières premières, différents biens et services d’exportation / importation) est libellée en dollar.

Une telle situation confère au pays émetteur un statut dominant puisqu’à travers l’utilisation internationale généralisée de sa monnaie, il peut imposer directement ou indirectement ses choix économiques stratégiques aux autres pays. La monnaie de référence permet alors d’identifier l’économie-référence et donc les orientations que les uns et les autres doivent suivre sur le plan international. Sur ce point, le cas des pays en développement et émergents peut être considéré à nouveau. Dans leur politique de stabilisation macroéconomique et monétaire, ces pays sont obligés, de fait, de suivre de très près les orientations de l’économie américaine et les évolutions des cours dollar/autres monnaies et de se conformer aux exigences des règles de bonne conduite vis-à-vis de leur capacité à être compétitifs en termes du dollar et de l’économie américaine. N’est-ce pas aussi par leur capacité d’exportation et de leurs réserves de change en dollar que l’on évalue la solvabilité (ou la soutenabilité) à terme de leur structure d’endettement international ? Aussi, le plus important avantage pour l’émetteur vient de l’asymétrie qu’une telle situation engendre dans les relations internationales de change. En effet, le poids des ajustements est entièrement transféré aux autres économies puisque l’émetteur n’a pas de contrainte de change et peut suivre des politiques monétaires et budgétaires en fonction de ses seuls propres objectifs économiques, les pays partenaires devant orienter leurs politiques économiques selon la parité qu’ils visent par rapport aux fluctuations de la monnaie internationale utilisée comme référence dans l’évaluation de leur situation extérieure.

La conséquence de cette dynamique nous indique un autre avantage du pays émetteur qui peut être évalué en termes politiques (qui est aussi appelé « la diplomatie du dollar »). Un exemple récent en est le mode de résolution des crises des années 1990-2000. Lorsqu’à la sortie de la crise asiatique de 1997, le Japon et le Singapore ont, dès le début de 1998, se sont généreusement intervenus pour assurer la liquidité des marchés financiers dans l’Asie de l’Est, le Trésor américain a déterminé explicitement les règles du sauvetage. Alors que le Japon avait proposé de créer des institutions régionales pour gérer la crise et construire l’après-crise sur des bases différentes à travers la création d’un fonds monétaire asiatique et d’une unité monétaire spécifique, les États-Unis ont refusé toute alternative à la gestion des difficultés en dehors du FMI et de leur portée d’influence. De même, lors de la crise mexicaine en 1994, de la crise russe de 1998 ou encore des crises turque et argentine en 2000-2001, ce sont les orientations américaines, en grande partie appliquées par le FMI, qui ont guidé les résolutions.

Toutefois, l’émergence de nouvelles puissances économiques comme la Chine et le Brésil, la constitution — en partie, en projet — de zones économiques et monétaires en Amérique latine, dans le Golfe ou en Asie, et la force de la crise actuelle qui est partie des États-Unis, créent aujourd’hui un contre poids à l’unicité du dollar comme monnaie internationale non concurrencée. Quel que soit le pays qui se trouve derrière la monnaie internationale, l’histoire montre qu’aucune position dominante n’est définitivement et éternellement acquise et que la rivière dans laquelle on est plongé ne nous laisse pas nous baigner plus d’une fois dans la même eau. Le tout est de savoir à quel horizon on pourrait anticiper le changement sur l’échiquier monétaire international. 

4 – La remise en question du statut du dollar

Selon certaines « rumeurs » ébruitées dans le journal The Independent en octobre 2009, les pays du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, Koweït, Qatar, Oman et Émirats arabes unis) seraient en pourparlers avec la Chine, la France, le Japon et la Russie afin d’établir un panier de monnaies (dont la future monnaie commune du Golfe, le khaleeji[4]) remplaçant le dollar dans le libellé des transactions sur le pétrole (qui comptabilise 5 milliards de dollars de transactions quotidiennes). Ces rumeurs, officiellement jugées peu crédibles, ont été démenties par les autorités françaises mais aussi considérées comme difficilement recevables par de nombreux commentateurs qui soulignent qu’une telle orientation provoquerait une très forte dépréciation du dollar. Cette éventuelle dépréciation engendrerait alors des pertes colossales à court et à moyen terme pour les pays exportateurs de pétrole, comme d’ailleurs pour les exportateurs d’autres matières premières, ce qui rendrait les marchés mondiaux très instables. A cela s’ajoute bien évidemment le fait crucial qu’une grande partie des réserves de change et des fonds souverains des pays du Golfe est actuellement constituée de dollars.

Toutefois, les déclarations d’intention dans ce sens ne manquent plus. Lors de la réunion du FMI à Istanbul, fin 2009, le Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires économiques, M. Sha Zukang, a émis le souhait de réduire le privilège du pays émetteur de la monnaie internationale qui est d’accroître sans limite son déficit extérieur. Cette question est liée au privilège exorbitant des États-Unis de financer leur croissance sur une émission incontrôlée (et aussi inflationniste) du dollar à travers le monde. En effet, avec l’évolution de la crise financière actuelle, les États-Unis ont massivement augmenté la liquidité des marchés en dollars et ont provoqué des inquiétudes sur les risques inflationnistes au niveau mondial. Cette inquiétude avait déjà été étudiée dans le dilemme de Triffin qui mettait en avant la nécessité inéluctable d’importants déficits extérieurs de l’économie américaine. Robert Triffin souligna devant le Congrès américain en 1960 que dans l’expansion des relations économiques internationales, les États-Unis n’avaient pas d’autres choix que de nourrir un déficit persistant de leur compte courant. Ceci ne peut se faire que par l’accroissement du déficit américain financé par des émissions d’obligations libellées en dollar auprès du reste du monde. Lorsque les États-Unis réduisent leur déficit et donc l’offre de réserves internationales, un assèchement de la liquidité sur les marchés devrait pousser l’économie globale vers une spirale de contraction. La croissance continue de l’économie globale s’effectuerait alors par un transfert continu des ressources des pays tiers (notamment celles des pays en développement) vers le pays émetteur de la monnaie internationale. 

5 – Nouvelles orientations possibles ?

Il est de plus en plus envisagé que la monnaie chinoise (le yuan ou le renminbi), de par l’évolution de l’économie chinoise et les réseaux d’influence qu’elle est en train de tisser à travers le monde, puisse répondre un jour aux prérogatives d’une monnaie internationale. L’affaiblissement de la puissance américaine, sous les effets cumulés des difficultés financières et commerciales des vingt dernières années qui ont déstabilisé l’économie, et les opportunités conjoncturelles, qui semblent renforcer la position de certaines économies émergentes, pourraient-ils constituer la force motrice pour une substitution du dollar par le yuan comme monnaie internationale reconnue et utilisée ? Pour répondre à cette question, il conviendrait de remarquer que, au-delà des difficultés actuelles que l’économie américaine connaît, la monnaie chinoise n’est pas en mesure de jouer dans l’immédiat le rôle de monnaie internationale. En restant dans la configuration actuelle des mécanismes de fonctionnement des économies, la Chine devrait avant tout réduire les restrictions sur l’entrée et la sortie de sa monnaie, la rendre entièrement convertible pour répondre aux besoins des transactions mondiales et augmenter le degré de liquidité de ses marchés de titres. Mais une telle orientation est susceptible de pousser le yuan vers une appréciation franche vis-à-vis du dollar et d’engendrer par là un certain nombre de problèmes puisque le déséquilibre entre la Chine et les États-Unis devrait se réduire en faveur de l’économie américaine, mais aussi des autres économies partenaires. Afin d’éviter une telle évolution qui pourrait nuire à la croissance chinoise à court terme, fondée sur ses exportations, la Chine préfère actuellement établir des accords de swap (d’échange) avec plusieurs de ses partenaires comme l’Argentine, la Biélorussie, la Corée du Sud, l’Indonésie et la Malaisie[5] et laisser le marché de Hong Kong développer l’émission de titres en yuan[6]. Par ailleurs, le Brésil et la Chine ont établi le même type d’accord de change afin d’utiliser leurs monnaies respectives dans leur commerce bilatéral (jusqu’à hauteur de 70 milliards de yuan ; soit 6,8 milliards d’euros) et d’évincer ainsi le dollar comme principale monnaie de facturation internationale.

Avinash Persaud[7] remarque que — sous réserve des statistiques disponibles — en termes des transactions internationales rapportées au produit intérieur brut, la Chine est de loin plus ouverte que les États-Unis et l’Union européenne qui utilisent un régime de changes relativement flexibles ; elle semble plus proche des économies comme la Corée qui interviennent davantage sur le marché des changes. Pour l’instant, le statu quo semble subsister. Mais lorsque la Chine deviendra la plus grande économie du monde, davantage nourrie par son économie intérieure que par ses exportations, elle pourra passer à un régime de change plus souple et fournir la monnaie internationale.

Une autre évolution possible, mais pour l’instant peu probable, pourrait, selon Onno Wijnholds[8], provenir d’un accord international. Le principe envisagé est de réformer le système monétaire international en introduisant une monnaie de réserve supranationale (qui ne soit donc pas une monnaie d’un pays donné) à travers la redéfinition des attributs des DTS. Cette idée a été publiquement soutenue par des économistes comme Joseph Stiglitz. Aussi, au sommet des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) d’Iekaterinbourg en juin 2009, le principe d’une diversification du système monétaire international a été publiquement évoqué. Déjà dans les années 1980, un projet semblable avait été discuté au sein du FMI. Il consistait à adopter un Compte de substitution des DTS afin de permettre aux pays détenteurs d’importantes réserves en dollar de les convertir en DTS en dehors des mécanismes de marché libre en vue d’éviter de soudaines et fortes fluctuations sur les marchés de change. Ces pays recevraient alors des actifs (des avoirs) stables, libellés non plus en dollar mais en DTS (probablement fondés sur un panier de devises), se protégeant en même temps contre des risques de pertes en cas de variations fortes des parités sur les marchés[9]. Mais ce projet a été laissé sans suite, les États-Unis ne voulant pas renoncer à leur statut d’émetteur de la monnaie internationale.

Il apparaît que, quelle que soit l’alternative envisagée, la situation actuelle ne paraît pas pouvoir évoluer à court terme vers une modification radicale, de nombreuses interrogations persistantes formant divers obstacles devant la substitution d’une monnaie au dollar américain. 

Conclusion : Les contraintes devant le changement

Certes, les autorités américaines continuent de défendre le rôle du dollar comme référence du système monétaire mondial, opposant une fin de non-recevoir aux propositions de créer une nouvelle monnaie de réserve internationale. Interrogés en mars 2009 lors d’une audition de la Commission des services financiers de la Chambre des Représentants leur demandant s’ils étaient prêts à abandonner le rôle du dollar et à souscrire à la position chinoise, le secrétaire au Trésor américain Timothy Geithner et le président de la Réserve fédérale américaine Ben Bernanke ont déclaré leur opposition. Mais, avec plus de 2 300 milliards de dollars de réserves de change (avec plus de 800 milliards de dollars en Bons du Trésor américain), la Chine, premier créancier des États-Unis et dépendante de ce fait du système actuel dominé par le dollar, n’est pas prête non plus à abandonner le dollar sur les marchés internationaux. En effet, après s’être apprécié en terme nominal de 21 % par rapport au dollar entre l’été 2005 et l’été 2008, le yuan a vu son évolution rattachée à celle du dollar, ce dernier plongeant, la compétitivité des exportations chinoises s’est accrue sur les marchés par rapport à l’euro.

Pour sa part, pour que l’euro puisse prétendre au rôle de monnaie internationale, il faut que la zone d’influence de l’Union européenne s’élargisse au-delà de l’espace confiné à sa structure actuelle. En d’autres termes, une diplomatie de l’euro, soutenue et structurée, semble nécessaire. Avinash Persaud[10] parle alors d’une politique d’élargissement agressive vers l’Est ; une Union européenne qui inclurait, à partir des années 2025, une partie de l’ancien bloc soviétique, la Turquie et l’Afrique du Nord pourrait alors rivaliser le dollar et le yuan surtout si un tel processus apporte plus de stabilité politique aux nouveaux membres.

On entrevoit déjà les conséquences probables d’une telle évolution. Lorsque les États-Unis seront obligés d’honorer leur dette, de fortes tensions tant nationales qu’internationales peuvent émerger. Dans l’incertitude, de nombreux pays préfèrent rester sur le statu quo et laisser aux autres le soin d’imaginer les solutions d’avenir. Mais en l’absence d’efforts collectivement orientés en vue de préparer les changements possibles dans les relations monétaires internationales, le milieu du XXIe siècle semble susceptible d’engendrer des fluctuations critiques dont la gestion ne pourrait pas se faire spontanément.

Notes:

*  CREPPEM, Université de Grenoble 2.

[1] À titre d’information, à son lancement officiel à partir de 1999, la parité de l’euro est fixée à 1,1665 dollar le 31 décembre 1998. Le 4 janvier 1999 est le début de la cotation officielle. La monnaie unique européenne se situe alors sur les marchés à 1,1837 dollar. Le 27 janvier 2000, l’euro recule sous le seuil de 0,9882 dollar. Le 26 octobre 2000, l’euro atteint son plus-bas historique à 0,823 dollar. L’évolution de la parité euro / dollar se présente comme suit entre 2002 et 2009 :

Pour 2002 : janvier : 0,88 ; juillet : 0,99 ; pour 2003 : janvier : 1,06 ; juillet : 1,13 ; pour 2004 : janvier : 1,26 ; juillet : 1,22 ; pour 2005 : janvier : 1,3 ; juillet : 1,2 ; pour 2006 : janvier : 1,2 ; juillet : 1,26 ; pour 2007 : janvier : 1,29 ; juillet : 1,37 ; pour 2008 : janvier : 1, 47 ; juillet : 1, 57 ; pour 2009 : janvier : 1, 32 ; juillet : 1,4.

[2] Les DTS dont la valeur est liée à un panier de monnaies ($, €, £, ¥), ont été créés en 1969 comme avoir de réserve mondial par le FMI, pour compléter les réserves de ses pays membres. Leur rôle a depuis été réduit et ils servent surtout comme unité de compte au FMI et certains organismes internationaux. Depuis leur création, ils semblent jouer le rôle d’une monnaie Esperanto plus que celui d’une monnaie internationale (voir Onno Wijnholds, « The Dollar’s Last Days ? », Project Syndicate, mai 2009 sur <www.project-syndicate.org>).

[3] À la fin 2009, 61,3 % des réserves officielles de change dans le monde est libellé en dollar (contre 27,8 % pour l’euro tandis que les DTS constituent moins de 4 % en comptant l’effet de la récente décision du G 20 d’accroître l’allocation internationale des DTS de 250 milliards de dollars. Pour véritablement augmenter la part des DTS dans les réserves internationales, un montant de 3 000 milliards de dollars est jugé nécessaire) et 88 % des transactions quotidiennes sur les marchés de change (sur un montant quotidien total de plus de 3 000 milliards de dollars) implique le dollar. Cette tendance récente à la baisse de la part du dollar est en partie due à la stratégie de diversification des réserves des banques centrales dans l’objectif de bénéficier de meilleurs rendements.

[4] En juin 2009, quatre États du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, le Koweït et le Qatar) ont signé un accord sur la création d’une union monétaire et le lancement de leur monnaie unique est prévu pour 2010 (Oman et les Émirats arabes unis s’étant retirés de ce projet initié en 2001).

[5] La Turquie étudie le même type de mécanisme avec la Russie, l’Iran et la Chine. L’Argentine et le Brésil paient leurs importations réciproques en devises locales. En 2010, Le Paraguay et l’Uruguay aussi sont attendus au rendez-vous. Plus généralement, les pays latino-américains, membres de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA) et l’Équateur ont adopté en avril 2009 un système unique de compensation régionale des paiements (le sucre).

[6] Voir Helmut Reisen « Is the renminbi the next global reserve currency ? », Vox.eu, 20 juin 2009.

[7] Avinash Persaud « When Currency Empires Fall », Gresham lectures, octobre 2004.

[8] 2009, op. cit.

[9] Un autre projet, plus radical, avait été celui proposé dans le plan Keynes des années 1942-44. Keynes proposait la création d’une banque supranationale de compensation, émettrice d’une monnaie supranationale, le bancor, devant gérer l’ensemble des transactions internationales et, par conséquent, l’ensemble des paiements internationaux autour des principes plus symétriques obligeant tant les pays déficitaires que les pays excédentaires à œuvrer à l’ajustement des déséquilibres dans les échanges internationaux. Mais ce plan, enlevant aux économies dominantes toute possibilité de bénéficier des avantages de leur position vis-à-vis des pays tiers, a été refusé au profit du plan proposé à Bretton Woods par les États-Unis.

[10] 2004, op. cit.

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