Barack Obama ou comment rendre subtile la puissance

Patrice Jorland, historien-géographe

 

149Ces lignes sont peut-être prématurées dans la mesure où les textes de référence sur lesquelles elles devraient s’appuyer n’ont pas encore été publiés, ce que d’aucuns reprochent d’ailleurs à l’administration Obama. On dispose toutefois de suffisamment de déclarations de sa part, déjà élaborées, et plusieurs décisions ont été prises par elle, qui sont significatives, pour qu’une analyse soit possible. Et on pourra trouver, dans le comportement des États-Unis au lendemain même du séisme qui vient de frapper Haïti, confirmation des inquiétudes que l’on est en droit d’entretenir.

Plus qu’une nouvelle doctrine

On ne répétera jamais assez que l’objectif central, et proclamé, du nouveau président est de « restaurer le leadership » des États-Unis dans le monde, ce qui passe par des réformes à l’intérieur, en matière de protection sociale notamment, et par une nouvelle approche des affaires internationales, tant le bilan de son prédécesseur est négatif. En d’autres termes, il s’agirait ici de définir, puis de poursuivre, une « doctrine » nouvelle, c’est-à-dire une autre façon de faire prévaloir ce que les forces dirigeantes considèrent être les intérêts du pays. Si, au bout d’un an de pouvoir, un certain désenchantement — voire, un désenchantement certain — s’exprime à travers les sondages et dans les résultats des élections partielles, c’est parce que les contradictions sont aiguës au sein des élites et de la société, contradictions que les choix « centristes » de l’administration ne parviennent pas à surmonter, c’est aussi que les groupes progressistes qui avaient activement soutenu la campagne présidentielle du sénateur Barack Obama ne sont pas parvenus à s’organiser au-delà du scrutin, à mobiliser l’opinion et à peser sur les décisions, c’est enfin parce qu’il y a continuité sur l’essentiel, comme on le voit avec l’analyse de la crise et les mesures prises pour y faire face. Sans chercher à savoir si l’hôte de la Maison Blanche a, en la matière, des convictions hétérodoxes, ce qui est fort improbable, son équipe économique est composée des mêmes hommes qui, depuis le mandat de James Earl Carter à la fin des années 1970, ont poussé à la déréglementation, à la transnationalisation et à la financiarisation du système productif américain, aboutissant ainsi au creusement des inégalités, à l’affaiblissement des services publics, à l’endettement des ménages, des collectivités territoriales et de l’État. Quand bien même, le temps passant, il y a eu renouvellement des générations, les nouveaux responsables sont issus du sérail et n’envisagent pas de changer les règles du jeu. S’ajoute à cela le poids de l’histoire et des structures. Ainsi, la politique actuelle des États-Unis dans le « Grand Moyen-Orient » reste dans le droit prolongement de la « doctrine Carter » et remonte encore plus loin dans le temps pour ce que l’on pourrait appeler l’intégration d’Israël à la définition des intérêts américains. Quant à l’efficace de la structure, elle est manifeste en matière de défense. Non point qu’il n’y ait pas eu redéfinition des priorités, et nous y reviendrons, mais cela n’empêche pas le « complexe militaro-industriel » de poursuivre ses programmes et ses projets, quand bien même ils ne correspondent plus à l’état du monde. Dernière donnée à laquelle est confrontée l’administration Obama, et ce n’est pas la moindre, le monde n’est justement plus ce qu’il était au début du présent millénaire, ce qui conduit à de nécessaires ajustements stratégiques. Partant, l’entreprise dépasse la définition d’une nouvelle «doctrine », ce qui la rend plus complexe encore, d’autant que la crise frappe et que ces ajustements stratégiques ont des effets internes ou impliquent des changements internes qu’il est difficile de mettre en œuvre du fait de l’idéologie et des contradictions évoquées plus haut. En bref, le 44ème président des États-Unis est pris dans ce que ses concitoyens appellent un « double bind » (double contrainte pouvant conduire à une impasse).

Le Congrès fait obligation à toute nouvelle administration de publier, dans les cinq premiers mois de son mandat, une « Stratégie nationale de sécurité » (National Security Strategy ou NSS) par laquelle elle définit de façon compréhensive toute la politique de sécurité du pays et oriente, en cascade, toutes ses actions à venir, l’activité future de tous ses services et l’allocation des ressources dont elle dispose. La NSS devra être complétée, ou plus exactement mise en musique, par une série d’autres documents d’analyse, d’orientation et de programmation — ce que l’on appelle une « review » — dans chacun des domaines relevant de la sécurité du pays. À vrai dire, il ne s’agissait jusqu’à présent que d’un document, celui quadriennal sur les forces armées (Quadrennial Defense Review ou QDR), qui définit la structure de celles-ci, en même temps qu’il oriente le budget de la défense pour l’ensemble de la mandature et chacune de ses années budgétaires. La présente administration a décidé de joindre des documents similaires pour la diplomatie et le développement (Quadrennial Diplomacy and Development Review ou QDDR) et pour la sécurité du territoire (Quadrennial Homeland Security Review ou QHSR). Cela est apparu comme encourageant, novateur même.

Pour l’heure, seule la QDR 2010 a été publiée, ce qui confirme et les difficultés que rencontre l’administration Obama à formuler une stratégie globale et le poids prépondérant du département de la Défense au sein de l’appareil d’État américain. D’ailleurs, confronté à la crise et à un déficit abyssal, l’administration Obama a décidé de réduire les dépenses publiques, hors défense, sécurité du territoire et, il faut le reconnaître, couverture santé, alors qu’elle s’était engagée à doubler en quatre ans l’enveloppe de l’aide au développement. Autre confirmation, la QDR 2010 cherche à préserver un « équilibre » entre les « défis stratégiques » du temps présent et ceux d’un avenir problématique, ce qui revient à vouloir renforcer la suprématie actuelle des États-Unis dans tout le spectre imaginable des conflits, cependant que le projet de budget 2011, qui vient d’être présenté, est, pour le département de la Défense, en augmentation de 5 % en termes réels par rapport à la dernière année de la présidence de Bush le Jeune, qu’il poursuit les acquisitions de systèmes d’armements coûteux et superfétatoires, qu’il creuse davantage encore le déséquilibre entre instruments militaires et instruments non militaires de la sécurité (le rapport passe de 6,5/1 en 2010 à 7/1 en 2011). Et encore, ce budget ne tient-il pas compte des rallonges qui seront inévitablement demandées en cours d’exercice pour les conflits en cours, ni des dépenses militaires incombant à d’autres départements ministériels (sécurité du territoire, communauté du renseignement, anciens combattants, etc., le budget de la défense des États-Unis n’étant pas unifié), ni du financement d’une partie du dispositif américain par les « alliés » (Japon, Corée du sud notamment).

La puissance subtile

Du nouveau, il y en aurait cependant et qui tient en trois mots commençant pas la lettre « D » : défense, diplomatie et, moins attendu, (aide au) développement. Il va de soi qu’aucun de ces termes n’est neuf et que la volonté de les intégrer en un ensemble tout à la fois plus cohérent et plus efficace n’est en rien inédite. Sans remonter au plan Marshall, on évoquera la signature, le 10 février 1954, par le président Eisenhower, de la loi d’aide au développement par le commerce des produits agricoles ou PL 480, rebaptisée en 1961, sous l’administration Kennedy, « Food for Peace », et l’importance accordée déjà aux fronts du Tiers monde, avec la création de l’USAID et le lancement du Peace Corps, mais aussi, rappelons le, la naissance des Bérets verts. La question du développement est un volet de la stratégie américaine depuis des décennies et, contrairement à ce que l’on peut penser, plusieurs programmes ont vu le jour pendant l’administration de George Walker Bush : la Millenium Challenge Corporation en 2004, sur décision bipartisane du Congrès et, en 2003, le Plan présidentiel d’urgence pour les soins aux victimes du Sida (President’s Emergency Plan for Aids Relief ou PEPFAR) qui a disposé, en cinq ans, d’un budget cumulé de 18,8 milliards de dollars. Ce dernier programme a été reconduit par la présente administration, qui a tenu cependant à lever l’interdiction pesant sur la promotion du planning familial.

Dans le même temps, on s’accordait pour constater les gaspillages, les lourdeurs bureaucratiques, les dysfonctionnements, l’inadaptation et, pire, le délitement de la politique d’aide au développement du gouvernement américain. Toutes choses déjà anciennes, mais aggravées par la politique suivie par le 43ème président — priorité absolue accordée à la lutte contre le terrorisme transfrontalier et les États « scélérats », militarisation des rapports avec le Sud et substitution du marché à l’aide publique — qui ne pouvait que réduire l’importance accordée aux organisations internationales et aux principales agences américaines d’aide au développement, pour laisser la part belle aux ONG, aux fondations privées, du genre fondation Bill Clinton,  aux organisations religieuses, évangélistes notamment, et au département de la Défense. Or, si le puissant mouvement qui, au cours de la décennie 1970, avait énoncé les lignes directrices d’un nouvel ordre économique international avait été repoussé, les méfaits des politiques imposées ensuite dans le cadre du « consensus de Washington » ne pouvaient plus être niés et déjà émergeaient de nouveaux pôles ou groupements en Asie, en Amérique latine, voire en Afrique du sud. Aussi le Congrès obtint-il en 2004 que fût constituée, sous le sigle HELP (pour Helping to Enhance the Livelihood of People around the Globe, ou « Aider à améliorer les conditions de vie des populations à travers le monde »), une commission bipartisane chargée de passer au fer de la critique l’existant et de faire des propositions précises aux différentes instances du gouvernement. Son rapport fut remis en décembre 2007 seulement, sous le titre « Au-delà de l’assistance ». Dans une large mesure, il pouvait s’inscrire dans le cadre proposé, au même moment, par le groupe constitué par le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS, pour Center for Strategic & International Studies), le think tank le plus réputé aujourd’hui en matière de sécurité. Bipartisan lui aussi, puisqu’il était codirigé par le républicain Richard L. Armitage et le démocrate Joseph S. Nye Jr, ce groupe comprenait des membres du Congrès, des PDG, des responsables de grandes ONG ou fondations caritatives, parmi lesquelles celle de Bill et Melinda Gates. Son rapport eut un impact indéniable en proposant de dépasser la contradiction possible entre « hard power », la force cinétique des instruments militaires, et « soft power », la capacité de convaincre et d’influencer par la culture et la diffusion d’un mode de vie, pour retenir le « smart power ». Il offrit à la sénatrice Hillary Rodham Clinton un des maîtres mots de sa campagne électorale, puis de sa nouvelle vie à la tête du département d’État. Mieux, il n’est pas excessif de voir dans ce concept la matrice de la politique internationale de l’administration Obama[1]. L’articulation, ou mieux l’intégration, du « hard » et du « soft » conduit au « smart » et, parmi les cinq champs dans lesquels une administration américaine devenue plus « subtile » devait s’impliquer, il y avait « le développement de la planète à travers une approche unifiée ».

Sans qu’il soit possible de parler de consensus, comme la suite des évènements l’a prouvé, la nécessité d’un changement de matrice a gagné jusqu’au département de la Défense. Depuis la défaite au Vietnam, celui-ci s’était engagé dans une entreprise de reconstruction en se concentrant sur l’ours polaire, en accomplissant la professionnalisation de ses forces et en s’engageant dans ce qui était la première étape de la « révolution dans les affaires militaires » ou RAM (miniaturisation et intégration des NTIC afin d’accroître la précision et donc la létalité des armements, de dissoudre les distances et de réduire le « brouillard » des affrontements). La guerre du Golfe apporta une démonstration que l’on croyait durable, sinon définitive. Aussi, quand bien même il poursuivait la RAM, William Jefferson Clinton se heurtera-t-il à de très vives réticences de la part du Pentagone lorsqu’il sembla vouloir ajouter aux missions guerrières celles de l’aide humanitaire et du rétablissement de l’ordre interne des pays troublés, par exemple en Haïti. La conduite des opérations dans l’ancienne Yougoslavie, au Kosovo en particulier, en fut affectée, au sens où ces dernières n’engagèrent aucun homme américain au sol. Les États-Unis disposaient de guerriers, les meilleurs du monde assurait-on, dont le rôle n’était pas de laver les carreaux des fenêtres (« we don’t do windows ») ni de conduire les enfants à l’école, comme devait le dire Condoleezza Rice. Las, le 11 septembre et, davantage encore, l’invasion de l’Afghanistan, puis celle de l’Irak, contraignirent les stratégistes et les dirigeants américains à réviser leur vision du monde et à redécouvrir les « guerres irrégulières ». Les anathèmes accablant Bill Clinton oubliés, le vocable qui s’est imposé depuis est celui de « guerres hybrides » conduites « au sein des populations », l’épithète signifiant que ces conflits associent, de façon variable dans le temps et l’espace — si des principes généraux peuvent être retenus, que les colonels des guerres coloniales britanniques et françaises avaient énoncés en leur temps, leur modulation et leur séquençage restent très difficiles à maîtriser — la force cinétique et l’aide dite humanitaire, un travail de police ou de gendarmerie et des programmes civils, l’interrogatoire des prisonniers et le renseignement, la propagande et l’étude quasi anthropologique du « terrain humain ». Les conclusions qui en furent tirées, après le départ de Ronald Rumsfeld et avec la venue de Robert Gates, étaient qu’il fallait premièrement l’équivalent civil du « surge » (au mot à mot la « poussée ») militaire accompli en Irak, donc plus de sociologues, de politologues, d’interprètes, d’experts agricoles et techniques, qu’ils relèvent d’agences publiques ou de sociétés privées de sécurité, et quel que soit leur sexe[2]. Deuxièmement, il devient impossible de se reposer uniquement sur le volet militaire. Force est de reconnaître que celui-ci doit être articulé, en amont, en aval et concomitamment, aux volets diplomatique et d’aide au développement. Robert Gates, qui avait fait sa carrière à la CIA, fut l’un des premiers à le reconnaître, allant jusqu’à demander une réévaluation du rôle et un rehaussement des budgets consacrés aux deux autres « D ».

Intégrer les trois « D »

Ce qu’il faut donc retenir, c’est la volonté d’intégrer défense, diplomatie et développement dans une stratégie cohérente. Comme la NSS, la QDDR et la QHSR ne sont, à ce jour, toujours pas publiées, on se rabattra sur un rapport du Center for American Progress en date de novembre 2009, fort intéressant en soi et parce qu’il provient d’un think tank créé en 2003 pour fournir au parti démocrate la matière de sa politique dans la quasi-totalité des champs, de la protection sociale et de l’éducation à la défense et au réchauffement climatique[3].

Les objectifs de la sécurité nationale sont doubles : protéger le peuple américain, ses intérêts et ses alliés ; soutenir et renforcer les normes d’un système international stable. Ainsi définie, la sécurité nationale des États-Unis est confrontée à six grands défis : l’extrémisme transfrontalier, l’augmentation préoccupante du nombre d’États affaiblis ou faillis, l’existence de régimes hostiles cherchant à se doter d’armes de destruction massive, l’émergence de nouvelles puissances désireuses de s’affirmer sur le plan international, la dépendance accrue du pays vis-à-vis des sources fossiles d’énergie, un spectre de menaces économiques allant du sous-développement à la criminalité cybernétique. La politique suivie par l’administration Bush n’a fait qu’aggraver la situation par son unilatéralisme et la prévalence du recours à la force cinétique. Une puissance plus subtile devrait chercher à atteindre ce que le CAP appelle une « sécurité durable » (sustainable security), l’épithète renvoyant clairement au vocable « développement durable » et impliquant une articulation forte entre les trois niveaux de la sécurité, à savoir la sécurité nationale, la sécurité humaine et la sécurité collective. Il est impossible de restituer ici chaque étape de l’analyse ni de reprendre les recommandations qui accompagnent chacune d’entre elles. On notera cependant l’insistance avec laquelle les auteurs du rapport évoquent le recours aux instruments diplomatiques, tant dans les relations bilatérales que régionales, multilatérales ou internationales, par exemple à propos des États hostiles (République Populaire Démocratique de Corée, Iran) que Bush le Jeune avait alignés sur un « axe du mal », ou des « puissances émergentes » dont la plus importante et la plus prometteuse est la Chine, à condition que les États-Unis parviennent à l’engager dans des entreprises bilatérales et multilatérales pour faire face aux questions de fond que sont l’exploitation des ressources non renouvelables, les sources et formes d’énergie, la protection de l’environnement.

Notable également, sur un plan plus théorique, est la reprise du concept de « sécurité humaine » élaboré et développé dans l’enceinte des Nations Unies. Il en découle la nécessité de doter l’aide publique au développement d’une architecture efficace, de lui accorder un statut central et de lui fournir des moyens financiers adéquats. De fait, les personnels, les instruments et les ressources sont répartis entre 24 agences, bureaux et ministères, sans coordination ni buts stratégiques clairement définis. La loi fondatrice sur l’aide publique au développement date de 1961. Elle n’a cessé d’être amendée jusqu’à inclure 33 buts, 247 directives et 75 priorités. Plus de la moitié des programmes de l’année 2007 était gérés par des entités extérieures à l’US Agency for International Aid (USAID ou Agence américaine pour l’aide internationale) qui, comme son nom l’indique, devrait être tout à la fois le cœur et le cerveau de l’ensemble. Pour ces raisons et du fait de la politique de l’administration Bush, il n’est pas étonnant que la part du département de la Défense dans les dépenses d’aide au développement se soit constamment accrue depuis le début du millénaire, passant ainsi de 5,6 en 2002 à 21,7 % en 2005, avec 5,5 milliards de dollars. Mais peut-on encore parler d’aide au développement quand on sait que sur les 12 milliards de dollars qui ont été accordés au Pakistan depuis 2001, 10 % seulement avaient une nature non militaire ?

On se reportera à un discours prononcé par la secrétaire d’État Hillary Clinton le 6 janvier dernier, sur le thème « Une politique de développement pour le XXIème siècle », afin d’avoir confirmation que c’est bien ainsi que s’oriente l’administration Obama. La question du développement doit être approchée d’une façon nouvelle, a-t-elle dit, dépassant les vieux débats et les controverses éculées, pour atteindre des objectifs concrets et adaptés aux différentes situations. Six axes sont tracés: l’aide doit être fondée sur le partenariat et non point sur l’assistance, ce qui devrait permettre de la relayer, le moment venu, par l’investissement ; l’aide au développement doit être intégrée à la politique de défense et à la diplomatie ; cela implique une coordination entre les multiples acteurs américains travaillant dans ce champ ; cela exige que l’aide renonce au saupoudrage pour se concentrer sur les secteurs-clés que sont l’agriculture, la santé, la sécurité, l’éducation, l’énergie et les instances locales des pays récepteurs; en toute occasion, elle cherchera à favoriser l’innovation ; enfin, elle se focalisera sur les femmes et les filles, car celles-ci modèlent les comportement familiaux en matière d’alimentation, de santé et d’éducation.

La forme et le fond

Puisque, de toute évidence, l’opinion de l’administration Obama est faite, pourquoi les choses tardent-elles tant ? Il lui faut compter avec l’opposition républicaine, qu’elle tente d’amadouer, mais qui est parvenue à retarder plusieurs nominations décisives, comme celle du directeur de l’USAID. C’est aussi que des dissensions existent au sein du parti démocrate et de ce que l’on appelle la « communauté du développement ». Elles portent notamment sur le statut qu’il conviendrait d’accorder à l’USAID –simple coordinateur ou ministère à part entière ?-, ce qui pose la question de ses rapports avec le département d’État, dont il dépend aujourd’hui, et plus encore, celle de l’ « intégration » des trois « D ». Nombre de critiques soulignent que l’on ne saurait confondre les objectifs : s’il est vrai que le sous-développement peut être générateur de troubles et d’insécurité à une échelle régionale, voire internationale – évoquons ici la piraterie au large des côtes somaliennes -, si l’aide au développement doit s’attacher à la « sécurité humaine », elle est une fin en soi, qui dépasse les préoccupations sécuritaires. Les choses étant ce qu’elles sont, le recours incessant au terme « sécurité » conduit inévitablement au phagocytage de l’aide par les stratèges et il suffit, pour s’en convaincre, de recenser les pays bénéficiant le plus des aides américaines ou de se pencher sur la nature des programmes gérés aussi bien par le département d’État que par celui de la Défense.

Une question plus décisive encore se pose, qui n’émerge pas dans les débats au sein des instances dirigeantes et qui n’est abordée que par ce que l’on pourrait appeler la mouvance alternative ou radicale américaine. Elle porte, bien entendu, sur la mondialisation libérale et la contradiction manifeste qui s’établit entre elle et le développement des pays du Sud : entre le cycle de Doha et le soutien à une agriculture paysanne, entre la libéralisation des flux de capitaux et le financement durable du développement, entre transnationalisation et extraversion d’une part et construction de systèmes productifs, par définition autonomes et cohérents, d’autre part. Nous nous limiterons ici à un autre aspect, qui est la militarisation de l’aide qui, nous venons de le dire, transparaît dans les débats en cours, mais comme à demi mots.

On se référera ici à deux décisions de la précédente administration qui n’ont pas retenu suffisamment l’attention des observateurs français, alors qu’elles ont été reconduites par l’équipe d’Obama[4]. Les moyens du Pentagone sont structurés en commandements régionaux, pour l’Europe (EUCOM), le Pacifique (PACOM) avec extension jusqu’à l’Océan Indien, le Moyen-Orient (CENTCOM), l’Amérique du nord (NORTHCOM), l’Amérique centrale et méridionale (SOUTHCOM), et quatre commandements fonctionnels, ceux des transports (TRANSCOM), des opérations spéciales (SOCOM), de coordination des forces (JFCOM) et des forces stratégiques, c’est-à-dire nucléaires (STRATCOM). Le continent africain se trouvait ainsi partagé entre trois commandements régionaux, le CENTCOM pour les pays de la Corne, le PACOM pour Madagascar et les Comores, l’EUCOM pour l’Afrique du nord et l’Afrique subsaharienne. Or, le continent revêt une importance géostratégique de plus en plus marquée : problèmes politiques et sociaux induits par le sous-développement, extension du terrorisme transfrontalier, abondantes ressources naturelles, notamment en hydrocarbures. Il importait de lui consacrer une attention 24/7, c’est-à-dire 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, ce pourquoi il a été décidé, le 6 février 2006, de former un commandement régional spécifique, le sixième, qui a été officiellement établi le 1er octobre 2007, sous le sigle AFRICOM. Il recouvre l’ensemble du continent, exception faite de l’Égypte, qui reste dans le CENTCOM. Son QG se trouve à Stuttgart, aucun pays africain n’ayant, à ce jour, accepté de l’accueillir. Le plus intéressant est qu’il s’agit d’un « commandement + », selon les propres termes du Pentagone, ce qui signifie qu’il intégrera les trois « D » et leurs services régionaux. Certes, la lutte contre le terrorisme, la protection des voies maritimes, la formation des armées indigènes, la sécurité des flux pétroliers et de marchandises font partie des missions, auxquelles s’ajoutent la résolution des conflits autochtones, l’aide au développement et la lutte contre le Sida. Une grande attention sera accordée à la « phase zéro », dite de prévention, ce qui confirme la nature particulière de l’AFRICOM par rapport aux autres commandements régionaux dont la tâche est classique et les actions essentiellement cinétiques[5]. En vérité, cela n’est pas tout à fait exact, dans la mesure où le SOUTHCOM associait déjà interventions armées, le plus souvent par des forces spéciales, lutte contre les réseaux de la drogue, formation des armées indigènes et sécurité des approvisionnements. Le rétablissement en juillet 2008 de la IVème flotte, formée en 1943 et dissoute en 1950, est présenté comme un outil au service de la coopération hémisphérique, non seulement dans la lutte contre les narcotrafiquants et la sécurité des mers, mais également pour faire face aux situations d’urgence, notamment celles provoquées par les cataclysmes naturels.

Aussi ne nous étonnerons-nous pas de la réponse quasi immédiate donnée par l’administration Obama au séisme qui a ravagé la région capitale d’Haïti. Sans accord de l’ONU, ni consultation véritable avec les autorités élues du pays, tout a été conduit directement par le Southern Command, qui s’était préparé dans la perspective de tempêtes tropicales s’abattant dans la région : prise de contrôle de l’aéroport, gestion des flux aériens, déploiement d’une armada de bâtiments et d’environ 20 000 militaires, alors qu’il y avait déjà sur place les 6 000 hommes de la MINUSTAH. Si bien que le directeur de l’USAID s’est trouvé réduit au rôle de porte-serviette, la priorité étant de sécuriser la population menacée par les pilleurs et les délinquants de droit commun. Or, le fait remarquable est qu’il n’y a pas eu de désordre et qu’au contraire, aussi démunie et meurtrie qu’elle eût été, la population haïtienne a fait montre d’une capacité d’entraide digne des plus vifs éloges. C’est ainsi que va encore le monde et on risque d’attendre longtemps que des réponses soient données aux véritables problèmes de « l’île des montagnes », qui sont seulement ceux de son développement, du respect de sa souveraineté et de la reconnaissance de sa dignité. Les interrogations ne portent pas uniquement sur la présente administration des États-Unis d’Amérique.

Notes:

[1] Le qualificatif « smart » a plusieurs traductions possibles en français, dont celles de « rusé », « habile » « vif », « pimpant », «intelligent » correspondant mieux à « clever ». Nous adopterons « subtile ». Le rapport fait plus de 80 pages et est accessible sur la toile sur le site du CSIS.

[2] On ne reconnaîtra jamais assez ce que la promotion de la femme doit aux « guerres irrégulières » d’aujourd’hui, qui ouvrent plus largement l’éventail de leurs débouchés au sein des forces armées, notamment pour les diplômées en sciences sociales et humaines, ainsi que pour les spécialistes des « langues rares », le pashtoun, l’ourdou, le farsi, le swahili, le tagalog, etc. Ce, d’autant plus que les guerres hybrides se gagneront en obtenant la confiance des femmes indigènes.

[3] Le rapport s’intitule Integrating Security, Preparing for the National Security Threats of the 21st Century (61p.), titre qui n’a pas besoin d’être traduit. Du fait de leur mode d’organisation et de fonctionnement, les grands partis américains ont besoin de services extérieurs pour l’établissement de leurs programmes. Le CAP a été créé pour faire pièce aux think tanks qui ont nourri la « révolution » conservatrice et néo-conservatrice depuis Ronald Reagan. Son fondateur et directeur est John Podesta qui fut le chef de cabinet de Bill Clinton. Il emploie plus de 150 salariés et reçoit des fonds de généreux philanthropes, comme George Soros.

[4] Les lignes qui suivent s’appuient sur deux rapports, celui n° RL34003 du Congressional Research Service, destiné aux membres du Congrès (Africa command : U.S. Strategic Interests and the Role of the U.S. Military in Africa, 5 janvier 2009) et celui du CSIS intitulé The Fourth Fleet, A tool of U.S. Engagement in the Americas, février 2009.

[5] Le haut commandement américain distingue quatre phases dans un affrontement armé: dissuasion/engagement ; saisie de l’initiative ; décision et, enfin, transition au calme. Sur la « phase zéro » d’une campagne, dite aussi « engagement en temps de paix », voir général Charles Wald : « The Phase Zero Campaign », in Joint Force Quarterly, n° 43, accessible sur la toile.

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