Paysannerie et capitalisme. La microfinance, masque du sous-développement en Afrique de l’Ouest

Camille Le Bloa, Anne-Gabrielle Pocris et Charlotte Renaud*

 

140Sur près de 815 millions de personnes sous-alimentées dans le monde, 780 millions vivent au « Sud » et deux tiers d’entre eux sont des ruraux. En Afrique de l’Ouest, 15 % de la population totale est sous-alimentée[1]. Alors que le secteur agricole est le premier pourvoyeur d’emplois et la principale composante du produit intérieur brut (PIB), les populations rurales et paysannes sont les plus touchées par l’insécurité alimentaire. En 1966, déjà, René Dumont mettait en évidence les risques encourus par les nations du Tiers Monde dans les­quelles les accroissements de production agricole étaient absorbés en totalité par la consommation, sans que puisse émerger une quelconque épargne pour des investissements, et, a fortiori, des gains de productivité futurs[2]. La question du finance­ment de l’agriculture est donc centrale : sans investissements dans le cycle de production, l’activité agricole ne permet pas de subvenir avec certitude aux besoins des exploitants et de leur famille, et encore moins de dégager les surplus nécessaires à la modernisation des exploitations. Exclues du système bancaire traditionnel, les exploitations paysannes pratiquant une agriculture de type familial et traditionnel, sont les premières concernées par un tel besoin de financement.

La microfinance, entendue comme « l’ensemble des services financiers para-bancaires (prêt, garantie, prise de participation) de faible montant […] destinés aux personnes ayant des difficultés d’accès au système bancaire »[3], prétend apporter une solution aux petits paysans. Présentée comme un outil efficace de lutte contre la pau­vreté, elle se développe de manière considérable en Afrique de l’Ouest depuis le début des années 1990. Malgré l’émergence d’un grand nombre de structures dévouées à son application, la microfi­nance échoue pourtant à dynamiser le secteur agri­cole. Elle demeure davantage une mesure d’accompagnement, dont l’objectif premier de diminution de la pauvreté agricole a avorté. Comment l’expliquer ?

Si la paysannerie ouest-africaine fait face à un besoin de financement criant (1), ses spécificités révèlent les lacunes de la microfinance (2) qui, utilisée par défaut, ne peut réussir à dépasser les contraintes structurelles des pays d’Afrique de l’Ouest (3).

1 – La question paysanne en Afrique de l’Ouest : la microfinance comme palliatif à un besoin de financement

Le secteur agricole ouest-africain, caractérisé par la présence d’exploitations à deux vitesses, révèle des besoins de financement non comblés, auxquels la microfinance propose une alternative.

1.1. – Une structure agricole duale

L’héritage de la colonisation pèse encore sur les sociétés africaines, qui se situent dans un contexte de dépendance significative à l’égard des « pays centres »[4]. Les caractéristiques de l’« économie de traite »[5] de la période coloniale n’ont pour la plu­part pas disparu en Afrique de l’Ouest. On y observe aujourd’hui la spécialisation des produc­teurs nationaux dans un nombre restreint de cultures d’exportation, échangées contre des produits manufacturés de grande consommation. Une spécialisation qui s’est faite au nom de la théorie des avantages comparatifs de Ricardo. Toutefois, dans les faits, une telle trajectoire a fragilisé les économies du Sud, notamment face aux fluctuations du marché mondial.

Un système agricole dual s’est mis en place dès la colonisation, avec, d’un côté, les grandes exploitations de type capitaliste spécialisées dans les cultures d’exportation, et, de l’autre, les exploitations familiales pratiquant une agriculture de type essentiellement vivrier, ruinées par la concurrence du secteur capitaliste. Les agriculteurs ont été contraints soit à développer de nouvelles activités, soit à accroître leur production dans des cultures préexistantes. Or, les efforts de production exigés des paysans n’ont pas toujours été accom­pagnés de mesures à même d’élever la productivité du travail ou le rendement des terres. Ainsi, seule une partie des exploitants agricoles a-t-elle bénéfi­cié des programmes et subventions étatiques ou des crédits accordés par les banques agricoles nationales. Ces exploitations ont pu se reconvertir et se moderniser, donnant le jour à une agriculture de rente industrialisée, qualifiée par Yves Lacoste d’« agriculture capitaliste néocoloniale »[6]. Celle-ci se concentre sur les terres les plus fertiles, n’emploie qu’une fraction de la population agri­cole et demeure centrée sur les produits d’exportation (coton, café, cacao, arachide) et l’élevage intensif.

En revanche, les structures agricoles familiales, caractérisées par le lien privilégié existant entre l’activité économique et la structure domestique, n’ont bénéficié d’aucune mesure d’accompa-gnement. Aussi, l’unique alternative par laquelle les paysans ont pu améliorer leur production était l’allongement de la durée de leur travail — la superficie des terres cultivables restant dans l’ensemble réduite (de 1 à 10 ha). La production semble aujourd’hui d’autant plus difficile à assu­mer pour ces petites exploitations que le secteur souffre d’une déstructuration certaine, largement due au départ des travailleurs (exode rural ou émi­gration). En découle un manque de main d’œuvre pour assurer la production, et de fait un double épuisement des producteurs et des sols rendant a priori inenvisageable toute introduction de progrès. Les producteurs sont alors incapables de dégager des surplus[7], ce qui conduit progressivement à un véritable « blocage du secteur domestique de production »[8].

1.2. – La dégradation du secteur domestique de production

Dans un tel contexte, les structures familiales paysannes sont en proie à un processus de décapi­talisation, se traduisant en particulier par des ven­tes de cheptel, des outillages réduits et mal entre­tenus, processus susceptible à terme de mener à leur disparition. Ancrés dans une économie de subsistance, les paysans en culture manuelle de l’ensemble des pays d’Afrique de l’Ouest sont incapables d’investir dans un outillage plus performant ou de nouveaux intrants agricoles (engrais, semences)[9] et, parallèlement, d’assurer leur autosuffisance alimentaire.

Les besoins de financement du secteur vivrier apparaissent donc significatifs. Ils doivent assurer la poursuite et le développement de la production agricole, mais aussi les mutations techniques et structurelles nécessaires au développement rural. Ces besoins se partagent entre des exigences de court terme, c’est-à-dire relatives à un cycle de production (intrants, main d’œuvre, embouche et stockage), et de moyen et long termes (acquisition de matériel agricole, d’équipement lourd et achat de foncier). Faute de financement, ils ne sont pas satisfaits.

En effet, les faibles perspectives de profit ont jusqu’à présent largement dissuadé les banques commerciales et agricoles d’intervenir dans le secteur agricole traditionnel. Celles-ci préfèrent concentrer leurs fonds sur des exploitations de rente, par nature plus sûres, et ne pas s’installer dans les zones rurales reculées où les coûts de transaction explosent. Les politiques nationales de crédit agricole qui prévalaient en Afrique de l’Ouest dans les années 1970 avaient certes été mises en œuvre pour lutter contre le sous-dévelop­pement agricole, alors analysé comme l’incapacité des paysanneries pauvres à épargner et investir. Cependant, le caractère “ciblé” de ces crédits, de préférence alloués au soutien de productions d’exportation, a contribué à leur échec, tout en bénéficiant uniquement aux paysans aisés[10]. Dans un tel contexte, les systèmes financiers décentrali­sés sont apparus susceptibles de pallier les défaillances des modes de financement précédents.

1.3. – La microfinance envisagée comme financement miracle 

La microfinance a trouvé en milieu rural un terrain favorable, là où l’existence de tontines — associations traditionnelles d’épargne et de crédit[11] — a prouvé l’efficacité des systèmes de financement de proximité en Afrique de l’Ouest. De plus, des expériences réussies comme les Grameen Banks au Bangladesh, ont incité les États d’Afrique de l’Ouest à développer le secteur. À l’échelle régionale, l’Union économique et moné­taire ouest africaine (UEMOA)[12] a ainsi réglementé les modalités d’intervention des institutions de microfinance (IMF) en adoptant en décembre 1993 la loi dite PARMEC[13] sur les mutuelles d’épargne et de crédit. Cette législation a par la suite été relayée par les différents gouvernements au niveau national.

Le soutien du secteur de la microfinance aux activités agricoles passe essentiellement par l’attribution de microcrédits, c’est-à-dire l’allocation de prêts de court terme et de faibles montants aux agriculteurs manifestant un besoin de financement. L’intervention des IMF s’inscrit en pratique dans deux perspectives distinctes :

– d’une part, une perspective d’octroi direct de prêts aux usagers sans mobilisation d’épargne préalable, réalisée par les structures ayant pour activité principale la distribution de crédits.

– d’autre part, une perspective d’accès au crédit par la constitution d’une épargne préalable. Cette dernière domine largement le secteur de la microfinance au Burkina Faso ; en 1997 les IMF de ce type repré­sentaient ainsi 63,58 % des encours de prêts et 77,41 % des dépôts collectés dans le pays[14]. Le niveau d’épargne préalable varie toutefois selon les structures financières.

Or, la vulnérabilité des petits paysans, très exposés aux risques, perturbe la logique d’intervention de la microfinance, et notamment l’octroi de prêts conditionnés par une épargne préalable.

2 – La vulnérabilité paysanne : un révélateur de l’inadéquation de la microfinance à l’agriculture traditionnelle

Les risques propres à la production agricole familiale remettent en question l’intervention des IMF, qui demeurent éloignées de la réalité du secteur et attirées par des milieux plus sûrs.

2.1 – La satisfaction de la consommation au détriment de l’investissement

Les paysans doivent quotidiennement faire face à différents types de risques, qui grèvent le budget familial, et détournent l’allocation initiale des micro-crédits.

Contrairement à l’agriculture industrielle de rente, qui emploie majoritairement des salariés, l’agriculture traditionnelle se caractérise par le lien privilégié entre l’activité économique et la struc­ture familiale, les membres de la famille tenant lieu de main d’œuvre. La production concerne principalement des denrées vivrières, qui consti­tuent les ressources alimentaires et économiques des producteurs. Dans ce contexte, la paysannerie, incapable de dégager des surplus, s’inscrit davantage dans une stratégie de survie que de profit. Le budget destiné à la production est directement imbriqué dans le budget total du ménage[15]. Ainsi, lorsqu’une institution de micro­finance accorde un microcrédit à des paysans, cette entrée de capitaux ne s’insère pas uniquement dans le budget productif, mais dans le budget total du ménage. Une distinction entre prêts à la production et prêts à la consommation apparaît alors totale­ment artificielle, dans la mesure où le budget de consommation du ménage se voit régulièrement amputé[16].

En effet, la vulnérabilité des paysans a un impact direct sur le volume de leur budget. Les risques climatiques et naturels, tout d’abord, comme la sécheresse, les invasions acridiennes ou encore les maladies touchant les cultures, peuvent anéantir les récoltes. Les risques économiques contribuent ensuite à la baisse des prix des surplus éventuels, puisque les produits agricoles s’échangent sur le marché international, et qu’ils sont ainsi soumis à de très fortes variations de prix. La paysannerie est enfin confrontée à des risques sociaux, qui menacent l’équilibre du budget. En situation d’urgence sociale, des dépenses impré­vues s’avèrent ainsi nécessaires, par exemple pour l’organisation de funérailles, l’achat de médica­ments, ou les consultations médicales.

Les budgets familiaux des petits agriculteurs se trouvent de fait très serrés, et une somme d’argent accordée à un ménage pour le financement d’un investissement au sein de son exploitation peut être détournée de son objectif initial. C’est seulement une fois le budget équilibré que le ménage peut octroyer le prêt à l’acquisition de matériels néces­saires à sa production. Les paysans utilisent alors les services financiers pour le lissage de leur consommation, a fortiori pour assurer leur survie, et non pour le renouvellement de leur outillage. Un phénomène qui ne peut conduire à une modifica­tion durable du statut de l’emprunteur.

2.2 – Paysans et IMF : des perspectives financières divergentes

Si les risques pesant sur les exploitations paysannes familiales constituent un facteur de détournement des prêts, les divergences de vues entre IMF et usagers en matière financière accroissent l’inadaptation des services aux besoins.

Tout d’abord, l’épargne dont la mobilisation constitue souvent un préalable à l’octroi de crédits ne revêt pas toujours une forme financière. Face aux risques inhérents au secteur agricole, et notamment celui de faibles récoltes, les paysans préfèrent constituer des stocks, en particulier de réserves alimentaires et de bétail, afin de s’assurer des ressources alimentaires que la production peut ne pas couvrir intégralement. L’épargne revêt alors des formes traditionnelles, et les surplus dégagés lors d’une récolte ne sont pas dirigés vers les IMF sous forme monétaire, mais conservés au sein de l’unité de production. La faible monétarisation des campagnes, et l’éventuel manque de confiance des exploitants à l’égard des institutions financières, tendent à renforcer cette préférence.

Ensuite, en vue de maintenir des taux de recou­vrement élevés, les IMF imposent certains critères aux paysans pour l’attribution des prêts. Les crédits accordés sont pour la plupart de court terme et ne permettent de financer qu’un ou deux cycles de production. Les dépôts d’épargne préalable exigés et les délais de remboursement peuvent décourager les exploitants à solliciter les services des IMF. Enfin, une bonne connaissance du terrain et une proximité par rapport aux bénéficiaires constituent la condition sine qua non de la réussite d’un financement. Toutefois, cette connaissance de la culture locale nécessite un engagement des IMF, impliquant la formation de leurs usagers mais aussi de leur personnel, pour assurer le suivi des opéra­tions de microfinance. L’échec du PPPCR[17] au Bur­kina Faso en témoigne. Cette institution a fait faillite en 1999, en raison notamment d’un manque de proximité avec les bénéficiaires de ses services financiers. Outre le fait d’avoir été une transposi­tion “brute” du modèle de la Grameen Bank, le PPPCR n’a pas réussi à responsabiliser ses usagers, qui n’étaient pas associés à la gouver­nance de l’institution.

Ainsi, les IMF opèrent-elles bien souvent une stratégie d’évitement en se tournant vers des emprunteurs plus sûrs et plus rentables, au détriment de la paysannerie.

2.3 – Logiques de profit versus lutte contre la pauvreté

Dans le secteur agricole, les risques réels de non recouvrement des prêts compromettent l’équilibre financier des IMF, et remettent en question leur capacité à développer des services financiers durables. Alors qu’elles pourraient sécu­riser davantage leurs activités en sensibilisant et en responsabilisant leurs bénéficiaires, les IMF choisis­sent de s’orienter vers des solutions plus sûres, s’éloignant par là même de ceux qui ont le besoin de financement le plus criant.

On constate tout d’abord une double évolution du secteur de la microfinance dans les pays d’Afrique de l’Ouest, comme le montre une étude de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) sur le Burkina Faso[18]. D’une part, les IMF s’orientent davantage vers les zones urbaines, qui concentrent les activités du secteur tertiaire, et où le taux de pauvreté se situe aux alentours de 10 % (contre 52 % dans les zones rurales). D’autre part, elles essaient d’attirer une clientèle issue de la classe moyenne, plus solvable et moins pauvre. Dans ce cas, les IMF cherchent moins à lutter contre la pauvreté qu’à développer le petit entrepreneuriat, une stratégie qui intéresse de près les grandes banques internationales inter­venant auprès de certaines IMF pour les refinancer.

L’année du Microcrédit des Nations Unies (2005), tout comme l’attribution du Prix Nobel de la paix à Muhammad Yunus, ont mis en évidence les perspectives de rentabilité de la microfinance. En effet, pour les grandes banques de détail, investir dans la microfinance permet d’explorer de nouveaux marchés et de capter une clientèle plus sûre en redirigeant les activités du secteur informel vers le secteur formel. Parallèlement, cet investis­sement prétend remplir leurs obligations en termes de responsabilité sociale. Or, les actionnaires de ces grands groupes n’investissent dans la micro­finance qu’en l’existence de perspectives élevées de profits[19]. Il s’agit donc de confier des capitaux à des IMF considérées comme « matures », c’est-à-dire rentables et peu exposées au risque. En favori­sant un objectif de rentabilité financière, les IMF privilégient leur relation avec les bailleurs au détriment de celle avec leur clientèle. C’est en s’éloignant de cette dernière qu’elles risquent de se rapprocher des structures bancaires traditionnelles et de perdre l’aspect humaniste qui fait leur singularité.

La place accordée à l’agriculture familiale traditionnelle s’avère finalement infime dans un tel scénario. Les difficultés de la microfinance à four­nir des prêts adéquats et à mobiliser l’épargne démontrent que le dégagement de surplus agricoles ne peut reposer uniquement sur son intervention. Le développement du secteur agricole requiert en effet des instruments publics de plus grande ampleur. La microfinance revêtirait alors davan­tage le rôle d’accompagnatrice de politiques volontaristes menées à l’échelle nationale.

3 – La sécurisation de la paysannerie : une nécessaire refonte de l’environnement socio-économique

Si la microfinance a réussi à justifier sa présence dans les milieux ruraux d’Afrique de l’Ouest, c’est en partie en raison de la rigueur macroéconomique imposée par les institutions internationales aux pays du Sud, qui ont eux-mêmes eu tendance à négliger la paysannerie. Reste à ces pays à effectuer des choix politiques adéquats pour aboutir au développement du secteur.

3.1 – Les effets pervers d’une stabilité macroéconomique imposée

La microfinance ne résout pas le problème structurel des pays d’Afrique de l’Ouest, qui est leur spécialisation dans un nombre limité de cultures d’exportation. Au contraire, elle est défendue par les institutions internationales, celles-là mêmes qui prônent le libre-échange pour les pays du Sud comme outil de développement économique et social. Malgré un objectif louable de lutte contre la pauvreté, les méthodes n’en sont pas moins impo­sées, et basées sur l’idée que la régulation des économies par le marché serait la solution à tout. Le Fonds monétaire international (FMI), puis la Banque mondiale (BM), dans leur volonté de restaurer la confiance des investisseurs, et de stabiliser les économies, imposent le respect du Consensus de Washington par l’application de plans d’ajustement structurel (PAS). Il s’agit notamment d’encourager les exportations dont les revenus servent à payer l’intérêt des dettes contractées auprès des créanciers. La dépendance extérieure des pays ouest-africains s’en trouve alors accrue.

Dans un tel contexte, seule l’agriculture capita­liste néocoloniale est favorisée, tandis que l’agriculture traditionnelle, à défaut de soutien étatique, a été sacrifiée. Fragilisée, elle doit d’autre part faire face à la concurrence des exploitations subventionnées du Nord. Celles-ci peuvent par conséquent exporter leurs excédents à faible coût, concurrençant ainsi les productions locales. De 1995 à 2002, le volume des importations de blé en Afrique subsaharienne a en effet augmenté de 89 %, celui de riz de 46 %, et celui de viande de volaille a été multiplié par trois[20]. L’explosion des importations en provenance du Nord favorise la diffusion de nouveaux produits de consommation sur les marchés africains, créant de nouvelles habitudes alimentaires[21], et renforçant l’éloignement des consommateurs vis-à-vis de la production locale.

Persiste alors un effet de domination compris comme « l’influence irréversible ou partiellement irréversible »[22], non seulement des pays du Nord sur le Sud, mais également du secteur agricole capitaliste sur la paysannerie. La question paysanne apparaît donc éminemment politique.

3.2 – Une nécessaire restauration de l’action politique

La perpétuation du modèle économique colo­nial en Afrique de l’Ouest a été permise par le maintien au pouvoir d’une élite favorisée ayant succédé à l’administration coloniale. Cette élite a accaparé les revenus des exportations, tout en faisant peser le coût des importations sur les populations démunies[23]. Les surplus, captés par le biais de l’impôt foncier, reviennent aux agents membres ou proches de l’État. Quant aux cultures imposées aux agriculteurs, elles sont principale­ment orientées vers la satisfaction des besoins des populations urbaines.

Les élites au pouvoir ont aussi vu dans le prolongement d’un tel système la possibilité de tuer dans l’œuf les tentatives de révoltes ou d’insurrections paysannes. En effet, la mise en place d’un capitalisme agraire — qui suppose « le remplacement des rapports lignagers et commu­nautaires à la terre par la propriété foncière » et « l’accumulation continue et systématique dans l’agriculture »[24] — est  source de conflits de travail que l’État a voulu éviter en favorisant systémati­quement la soumission informelle. Les élites au pouvoir, loin d’agir en faveur des populations, ont alors trouvé un intérêt à perpétuer un système dans lequel l’économie de leur pays restait dépendante des économies dominantes.

Par ailleurs, «l’agriculture familiale est, au fond, considérée par les élites comme archaïque »[25]. Cette politique « anti-paysanne »[26] a progressive­ment rejeté l’agriculture hors du champ de l’investissement capitaliste. Tant et si bien qu’une rupture avec l’impérialisme et ses classes relais s’avère essentielle pour repenser le développement des secteurs agricoles ouest-africains[27]. Seule une telle déconnexion permettrait de faire de l’autosuffisance alimentaire un enjeu politique majeur. Les pouvoirs politiques agiraient réelle­ment dans l’intérêt de leurs populations, en se réappropriant la maîtrise des politiques économi­ques nationales. Ce contexte politique renforcerait, entre autres, l’action des organisations paysannes. Celles-ci seraient alors capables d’influencer les politiques agricoles aussi bien au niveau national qu’au sein des organismes internationaux, où elles demeurent soumises au lobbying des firmes agroalimentaires multinationales. Les intérêts de la paysannerie seraient alors justement représentés.

3.3 – Au-delà du libre-échange, la protection du secteur agricole

La défense de la paysannerie passe également par la maîtrise du degré d’ouverture commerciale du pays. Un minimum de protectionnisme apparaît en effet nécessaire en Afrique de l’Ouest, où les pays comptent parmi les plus ouverts.

En assurant aux paysans des prix suffisamment rémunérateurs, une dose de protectionnisme permettrait aux agriculteurs africains de s’affranchir de la concurrence des agriculteurs européens et nord-américains. Ils pourraient ainsi développer — ou plutôt re-développer — les productions alimentaires nationales. On éviterait alors deux maux : le dépeuplement des campagnes par l’exode rural et l’émigration, et l’insécurité alimentaire.

Dans le contexte actuel, il est préférable de développer cette protection à l’échelle régionale, comme le préconise Marc Dufumier[28]. La mise en place d’un marché commun en Afrique de l’Ouest garantirait des prix assez élevés et stables aux paysans des régions défavorisées. Les quinze pays de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), ont d’ailleurs imposé depuis le 1er janvier 2006 un tarif extérieur commun pour les importations. Il reste néanmoins faible, la Banque mondiale et le FMI exigeant une certaine ouverture des marchés en contrepartie d’un allégement de la dette. L’UEMOA a également instauré en mars 2006 un fonds régional de déve­loppement agricole, dont le but est de promouvoir des filières allant de la production à la commercialisation pour le riz, le maïs, ou encore la viande de volaille, soit des produits alimentaires de base aujourd’hui importés.

Toutefois, pour réellement bénéficier à la population, l’intégration ne doit pas strictement se limiter au champ commercial. Selon F. Perroux, l’élimination des obstacles à l’échange est ainsi insuffisante pour mettre l’appareil de production au service des populations, dans la mesure où une intégration uniquement commerciale ne sert que les grands groupes financiers[29]. Il s’agit donc de prendre en compte le facteur humain dans les rapports de force économiques internationaux, en couvrant les « coûts de l’homme », en tant que « coûts prioritaires assumés par une puissance publique (pas forcément un État national), pour faire bénéficier tous les êtres humains des conditions fondamentales de leur vie »[30].

Conclusion

À survaloriser la microfinance, on risque d’oublier les autres outils de réduction de la pauvreté. La présenter comme le remède-miracle au sous-développement donne aux gouvernements des prétextes pour réduire leurs engagements dans des programmes sociaux de lutte contre les inéga­lités structurelles. La crise de la paysannerie a pour conséquence la réduction des capacités de produc­tion agricole des pays pauvres, aggravant leur dépendance alimentaire. Le défi est d’y faire face en considérant l’agriculture familiale à sa juste valeur — c’est-à-dire comme le grenier des popu­lations — en appuyant ce secteur par des politiques adéquates et en faisant entendre sa voix au sein des institutions internationales. Car seul un secteur agricole permettant de couvrir les « coûts de l’homme » peut finalement dessiner les contours du développement.

 

Notes:

* Séminaire Tiers-Mondes, Institut d’Études Politiques de Rennes.

[1] FAO, Faostat, 2001.

[2] R. Dumont, B. Rosier, Nous allons à la famine !, Le Seuil, Paris, 1966.

[3] C. Ferraton, « Finance solidaire », in : J.-L  Laville, A.D. Cattani, Dictionnaire de l’autre économie, Gallimard, Paris, 2006, p. 419.

[4] S. Amin, Le développement inégal. Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, Les Éditions de minuit, Paris, 1973, p. 168.

[5] S. Amin, La question paysanne et le capitalisme, Anthropos-Idep, Paris, 1977, p. 55.

[6] Y. Lacoste,  « Problèmes agricoles et problèmes agraires », Géographie du sous-développement, Presses universitaires de France, Paris, 1976.

[7] Définis comme « la différence entre la production et la part nécessaire pour reconstituer les conditions de la production », P. Hugon, L’économie de l’Afrique, La Découverte, Paris, 2006, p. 14.

[8] C. Meillassoux, Femmes, greniers et capitaux, éd. François Maspero, 1975, rééd. L’Harmattan, Paris, 1992, p. 190.

[9] M. Mazoyer, « Une situation agricole mondiale insoutenable, ses causes et les moyens d’y remédier », Mondes en Développement, tome 30, n° 117, 2002.

[10] Portail microfinance, Dossier Finance rurale et agricole, <http://www.lamicrofinance.org/resource_centers/finrur/plan dossier>, consulté le 25 avril 2007.

[11] M. Lelart, De la finance informelle à la microfinance, Archives contemporaines et Agence universitaire de la francophonie, Paris, 2006.

[12] L’UEMOA, créée en 1994, comprend huit États : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger, Togo, Sénégal.

[13] Projet d’appui à la réglementation des mutuelles d’épargne et de crédit.

[14] Microsave, Étude sur le rôle et impact des services et produits d’épargne du secteur informel et des IMF en Afrique de l’Ouest :

<http://www.microsave.org/french/study_programme.asp?ID=23>, février – mars 1999, consulté le 2 mars 2007.

[15] B. Wampfler, « Microfinance et agricultures familiales : quelles alliances face à la libéralisation ? », in : Techniques financières et développement, Épargne sans frontière éditeur, Paris, n° 72, septembre 2003.

[16] H. Schneider, (sous la dir. de), Microfinance pour les pauvres ?, Centre de développement, Paris, 1997.

[17] Projet de promotion du petit crédit rural.

[18] BCEAO, Étude sur la viabilité des SFD au Burkina Faso, 2001, <http://www.bceao.int/&gt;, consulté le 16 avril 2007.

[19] B. Granger, « La microfinance risque de renier son inspiration humaniste », Finance & Bien Commun, n° 25, automne 2006.

[20] FAO, Faostat, 2001.

[21] B. Founou-Tchnigoua, « Afrique subsaharienne, la quart-mondialisation en crise », in : S. Amin, (sous la dir. de), Mondialisation et accumulation, L’Harmattan, Paris, 1993.

[22] F. Perroux, « L’effet de domination dans les relations économiques », Economie appliquée, tome XL, n° 2, 1987, p. 271.

[23] J.-F.Bayart, L’État en Afrique, Fayard, Paris, 1989.

[24] B. Founou-Tchnigoua, op. cit., p. 137.

[25] B. Hermelin, citée par A. De Tricornot, « Des États sans véritable stratégie », Le Monde Économie, 16 janvier 2007, p. II.

[26] R. Dumont, Pour l’Afrique j’accuse : le journal d’un agronome au Sahel en voie de destruction, Plon, Paris, 1993, p. 221.

[27] J. Brasseul, Introduction à l’économie du développement, A. Colin, Paris, 1989.

[28] M. Dufumier, Agricultures et paysanneries des Tiers Mondes, Karthala, Paris, 2004.

[29] F. Perroux, « L’intégration et l’échec de la théorie traditionnelle des échanges extérieurs », Economie appliquée, XXI (2), 1968, p. 383.

[30] F. Perroux, Théorie générale : les concepts. L’Économie du XXème siècle. Ouvrages et articles, Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 1991, p. 435.

 

 

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