“L’offensive chinoise” en Afrique

Paul Sindic*

 

 140Le développement impétueux de la croissance économique chinoise et les ambitions de domination planétaire qui la sous-tendent ont conduit, au cours des deux dernières décennies, les dirigeants du régime chinois à de nouvelles préoccupations stratégiques.

Deux thèmes y tiennent, désormais, manifeste­ment une place majeure :

– s’assurer, via le libre-échangisme, des débouchés commerciaux internationaux toujours plus importants pour les productions chinoises ;

– à l’inverse, garantir, dans la durée, le volume d’approvisionnements stratégiques (matières premières énergétiques et ressources minérales diverses) nécessaires à la poursuite de cette croissance.

Dans cette perspective, l’Afrique a fait l’objet au cours de la dernière décennie d’une “offensive”, certes pacifique, mais de grande ampleur, de la part du régime chinois tant dans le domaine économique que géopolitique. Au cours des dernières années, visites de dirigeants chinois de haut rang en Afrique, visites de dirigeants africains à Beijing se sont succédées à un rythme élevé. Récemment, la dernière Conférence sino-africaine qui s’est tenue, du 3 au 5 novembre 2006, dans la capitale chinoise a réuni autour des dirigeants chinois plus de quarante chefs d’État africains. Le “partenariat sino-africain” a été exalté à de nombreuses reprises.

Nous essaierons dans l’étude qui suit de cerner l’ampleur de cette “offensive” chinoise visant à s’assurer à moyen et long terme des approvisionnements suffisants tant en matière de ressources pétrolières que de ressources minérales ou d’autres matières premières (bois tropicaux entre autres), ses chances de réussite et les tensions géopolitiques auxquelles pourrait aboutir un inévitable affrontement d’intérêts avec les pays capitalistes développés ou avec d’autres pays émergents en la matière.

Seront ensuite examinées les principales caractéristiques de l’offensive commerciale de placement des produits ou des services chinois sur les marchés africains et les réactions provoquées à divers niveaux par celle-ci.

Enfin, dans cette “offensive” globale, le régime chinois s’avance drapé dans une idéologie spécifique tendant à le différencier du comportement des puissances impérialistes occidentales sur ce continent, qu’il s’agisse de leurs dominations néocoloniales, de leurs ingérences historiques ou de leurs nouvelles exigences (bonne gouvernance, démocratie et droits de l’homme). Nous essaierons de déterminer si l’habit chinois fait ou non le moine. En d’autres termes, est-ce qu’il s’agit d’une politique réellement différente et spécifique ou bel et bien en fait d’une tentative de pénétration économique et géopolitique de type impérialiste.

1 – Une stratégie visant à s’assurer le contrôle d’approvisionnements pétroliers d’origine africaine

Les données générales du problème sont connues. La Chine consomme déjà 370 millions de tonnes / an de pétrole qui lui sont fournis, d’une part, par une production nationale de 190 millions de tonnes et des importations de 180 millions de tonnes (dernières estimations 2006 du département de l’énergie des États-Unis (DOE) qui font déjà de la Chine le troisième importateur mondial de pétrole, derrière les États-Unis (670 millions tonnes / an) et le Japon (258 millions de tonnes / an). La production nationale, même si l’activité de recherches d’hydrocarbures reste soutenue, est considérée comme proche du plafonnement, tandis que la demande nationale croît au rythme de 25 millions de tonnes supplémentaires par an (toujours selon le DOE), représentant 38 % de l’accroissement annuel mondial de la demande pétrolière. À ce rythme, les importations chinoises atteindraient 270 millions de tonnes / an dès 2011, dépassant celles actuelles du Japon, relativement stabilisées, et 520 millions de tonnes / an en 2020, se rapprochant progressivement du niveau des importations actuelles des États-Unis.

Par ailleurs, des informations récentes (audition devant le Sénat américain d’experts pétroliers internationaux à propos de la date prévisible du plafonnement de la production pétrolière mondiale — date du peak oil), font état de l’opinion d’experts chinois qui situeraient cette date aux alentours de 2013.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’une certaine fébrilité se soit emparée ces dernières années des dirigeants chinois à l’idée de se retrouver peut être assez rapidement dans une dépendance stratégique forte sur la plus importante des matières premières, à la disponibilité décisive pour le niveau de l’activité économique. D’où une offensive tout azimut, rachat de sociétés pétrolières, d’intérêts dans des permis de recherche, participation à des appels d’offres d’octroi de permis, contrats d’approvisionnement à long terme. La Russie, les pays de la zone de la Caspienne, le Moyen-Orient (principales zones d’approvisionnement pétrolier de la Chine), l’Amérique latine, sont l’objet de cette offensive. Mais un effort particulier est fait par la Chine en direction de l’Afrique pour deux raisons :

a – C’est une des rares zones où la production pétrolière est en nette croissance (370 millions de tonnes en 2000, 467 en 2005), où l’apparition de nouveaux pays producteurs en expansion permet à la Chine d’acquérir des droits directs à la production significatifs (par opposition à des zones plus matures où toutes les zones attractives sont déjà appropriées ou des pays au sein desquels ces acquisitions de droits directs sont impossibles, type Arabie saoudite).

b – La position de “grand frère” des pays africains, cultivée depuis l’ère maoïste et ensuite par le nouveau régime chinois, comme nous le verrons plus loin, lui permet d’espérer un traitement préférentiel dans l’octroi de ces droits directs à la production.

La Chine a donc réussi à acquérir, via ses principales sociétés pétrolières publiques (Sinopec, CNOOC, CNPC) des permis de recherche dans divers pays africains : Algérie, Soudan, Angola (bloc 18, contenant déjà plusieurs découvertes, en association 50/50 avec BP, intérêt raflé à la société pétrolière publique indienne ONGC qui avait déjà signé un accord à son propos), Nigeria, Zone commune de développement Nigeria – Sao Tomé. Au vu de ces acquisitions, il semble qu’elle puisse espérer globalement, à terme, contrôler directe­ment en Afrique des ressources pétrolières de l’ordre de 25 à 30 millions de tonnes / an. Notons par ailleurs que la Chine importe déjà d’Afrique 55 millions de tonnes / an (estimation du DOE pour 2006, dont 37 millions de tonnes de la seule Angola), essentiellement à l’heure actuelle sous forme de contrats d’approvisionnement.

Si l’on prend les choses globalement, est-ce que la stratégie volontariste de la Chine essayant d’acquérir, dans chaque pays pétrolier où c’est possible, des intérêts pétroliers directs peut réussir, c’est-à-dire atteindre un niveau suffisant pour garantir son approvisionnement global.

Cela n’est pas du tout évident. Dans le passé, deux pays importants, l’Allemagne et le Japon, qui avaient été placés délibérément sous tutelle pétrolière stratégique par les pays vainqueurs après 1945, ont essayé dans les années 70 de secouer cette tutelle, y compris en créant des entreprises pétrolières publiques chargées d’acquérir des intérêts pétroliers à l’étranger (Deminex en RFA, Japan National Oil Corporation (JNOC) au Japon). L’Allemagne a échoué et Deminex a disparu. Pour le Japon, c’est un semi-échec. Après de nombreuses péripéties, transformations de structures, dizaines de milliards de dollars dépensés, Tokyo ne contrôle directement que 15 % de l’approvisionnement du pays et ses déboires au Moyen-Orient ont été multiples et coûteux. À noter cependant que l’approvisionnement pétrolier reste une affaire d’État au Japon, avec un objectif officiel de contrôler 40 % de celui-ci en 2030, un holding d’État détenant des participations significatives dans des sociétés pétrolières comme Japex (près de 50 % de participation publique) et Inpex (36 %).

Or, la Chine a forcément réfléchi aux déboires japonais en la matière, déboires qui sont apparus malgré les capacités financières et techniques nippones, d’autant que les résultats de ses premiers efforts ne sont guère, eux non plus, convaincants. Elle ne contrôle directement que 15 millions de tonnes / an, soit 8,5 % de ses importations pétroliè­res. Elle a eu aussi de premiers échantillons du barrage de fait des compagnies pétrolières occi­dentales à sa percée pétrolière avec l’échec de sa tentative d’acquérir UNOCAL, malgré les 18 milliards de dollars mis sur la table. Mais le gouvernement chinois a un atout dont ne dispose pas le Japon, c’est sa position de “grand frère” des gouvernements africains et plus généralement des pays en développement (PED) que nous avons déjà évoquée. Celle-ci lui a permis déjà d’obtenir 50 % du bloc 18 en Angola, cession imposée à BP par le gouvernement angolais, et va probablement lui permettre aussi d’entrer dans les huiles lourdes vénézueliennes, Chavez ayant annoncé son inten­tion de réserver préférentiellement leur exploita­tion à des compagnies pétrolières nationales, etc. Ceci coïncide avec un mouvement général des pays producteurs décidés à mieux contrôler l’exploitation de leurs ressources pétrolières.

On peut donc trouver là, selon nous, au cœur de ces problèmes stratégiques, une des raisons fondamentales du développement de l’offensive politique de Beijing en direction des gouverne­ments africains. Cependant, même en admettant que dans la longue durée la Chine arrive à marquer des points en ce domaine, cela ne réglera pas la question de la divergence entre production pétro­lière et demande mondiale qui peut fort bien survenir à relativement brève échéance (5 à 10 ans, voire avant). S’il n’y a pas de coopération plané­taire pour gérer cette situation, on peut penser que la Chine risquera alors de se trouver en difficulté, les États-Unis cherchant d’abord à garantir leur propre approvisionnement et l’AIE, dont c’est une des fonctions originelles, cherchant ensuite à garantir l’approvisionnement de ses 26 pays occi­dentaux membres. La Chine serait alors dans une position stratégique délicate, les États-Unis lui faisant sentir le poids politique de sa dépendance. C’est une perspective dont il faut avoir conscience et qui est objectivement dangereuse, vus les conflits potentiels sur lesquels elle peut déboucher.

2 – La pénétration économique chinoise dans les activités minières en Afrique

On peut observer, parallèlement aux efforts faits pour acquérir des intérêts pétroliers, un effort important de pénétration économique chinoise dans les activités minières en Afrique.

Celle-ci s’est déjà concrétisée dans un certain nombre de pays africains : Algérie (minerai de fer et de plomb), Zambie, Zimbabwe, marginalement en RDC (achat et traitement local des minerais issus des activités minières artisanales avec travail d’enfants), signature d’un protocole d’accord sur les activités minières au Gabon. Mais les revues minières spécialisées (ex. Resource Investor) considèrent que le Botswana, la Côte d’ivoire, la Guinée, la Guinée Bissau, le Mali, la Sierra Leone, la Tanzanie, le Togo sont également sur “l’écran radar” (“radar screen”) des compagnies minières chinoises. En fait ce sont tous les pays miniers qui sont désormais visés, Asie, Amérique du Sud, Canada. “L’offensive” chinoise dans les activités minières ressemble donc fort, apparemment, à celle menée dans les activités pétrolières, mais avec cependant certaines différences.

En effet, les activités minières ne sont pas au même stade de maturation planétaire que les activités pétrolières. Ces activités minières, ont été relativement délaissées au cours des dernières décennies du fait qu’elles ne remplissaient pas les critères de rentabilité élevés du capitalisme financier néolibéral. La hausse forte des prix des minerais liée à l’important accroissement de la demande chinoise, indienne (le prix du cuivre a quadruplé ces dernières années) a déclenché une nouvelle vague d’investissements miniers dans tous les pays détenteurs de ressources minières. À la différence du pétrole, la hausse des prix permet encore la mise en valeur de ressources minières nouvelles correspondant à des teneurs en minerais plus faibles. Les perspectives d’épuisement physique des ressources minières se situent donc à des horizons plus lointains, tout en constituant cependant un très sérieux problème planétaire à terme.

Or, selon les prévisions du grand trust minier sud-africain, l’Anglo American, la seule demande chinoise représentera à l’horizon 2010 entre 30 et 40 % de la demande mondiale des principaux métaux (aluminium, cuivre, nickel, zinc) et même près de 50 % pour le minerai de fer. Dans cette perspective, il est économiquement logique que le régime chinois veuille compenser le coût en forte croissance des importations de minerais métalliques ou de métaux par une présence fortement accrue dans l’amont minier devenu lui beaucoup plus rentable. Cette situation inquiète les compagnies minières occidentales qui se retrouvent dans tous les pays devant une forte concurrence chinoise et qui, du même coup, analysent avec finesse, dans leurs publications professionnelles, la stratégie chinoise à l’égard des gouvernements africains, point sur lequel nous reviendrons. À noter que pour éviter probablement d’éventuelles critiques de non-réciprocité, le régime chinois ouvre parallèlement son propre domaine d’activités minières aux compagnies occidentales.

3 – L’offensive commerciale de vente de produits et de services chinois en Afrique

Nous nous trouvons là sur un terrain classique du commerce international. Au cours de la dernière décennie notamment, une forte percée des exportations de produits chinois en Afrique s’est effectuée sur la base d’une compétitivité supérieure (ensemble qualité – prix) des dits produits, face aux produits concurrents venant soit des pays occidentaux, soit d’autres pays émergents, soit au détriment même des productions locales, malgré les fortes protections douanières dont celles-ci jouissent la plupart du temps. D’une manière générale, les produits chinois qui couvrent une vaste gamme de produits courants, du textile et chaussures au petit et gros électroménager, aux appareils électroniques etc., etc. sont considérés non seulement comme bon marché, mais aussi comme de bonne qualité, fiables, même s’ils sont moins sophistiqués que les produits occidentaux. Le processus touche pratiquement tous les pays africains. Les échanges de la Chine avec les pays africains ont décuplé en 10 ans atteignant désormais près de 40 milliards de dollars par an.

Cependant, diverses caractéristiques marquent cette poussée commerciale :

– Dans les pays où la désorganisation de l’État et de ses services, notamment de l’administration douanière est patente, les produits chinois, notamment textiles, arrivent en masse par des filières de contrebande, sans payer en fait de droits de douane et contribuent de ce fait à désorganiser, encore plus, petites productions et commerce locaux.

– Avec les produits chinois arrive très souvent la diaspora chinoise pour les vendre. Ce mode de pénétration économique commerciale a permis historiquement à la diaspora chinoise de conquérir une place majeure dans nombre d’économies de l’Asie du Sud-Est (à noter que cette diaspora, en alliance avec le régime chinois actuel, est désormais partie prenante de la course à la puissance mondiale chinoise – voir notre étude « Y a-t-il une “menace”chinoise ? Compétitivité et stratégie de pouvoir de la Chine[1] »). Le même phénomène est apparemment en train de se produire en Afrique. En Zambie, par exemple, qui avait déjà des liens historiques avec le régime maoïste, sont arrivés, dans les dernières années, 30 000 commerçants chinois qui ont réduit à la portion congrue les commerçants locaux et leurs propres filières d’approvisionnement. D’où, déjà, de vives tensions sociales à ce propos.

– La fin de l’Accord multifibres et de ses quotas a mis en difficulté, en Afrique comme en Asie, les fragiles industries textiles locales nées à l’abri de cet Accord (licenciements, fermetures de nombre d’usines). En Afrique australe, cela suscite des réactions. Ainsi en Afrique du Sud, face à l’invasion des produits textiles chinois, la centrale syndicale, la COSATU, a demandé l’établissement de quotas sur le marché intérieur réservés à la production locale.

– Dans le domaine des prestations de services au sens large, nombre d’entreprises chinoises spécialisées dans la construction immobilière, la réalisation d’infrastructures routières se présentent désormais sur les appels d’offre gouvernementaux des pays africains comme des autres pays en développement. Elles emportent souvent les marchés, car elles font en effet fréquemment du “super-Bolkestein”, en ce sens qu’elles arrivent avec tout leur personnel, y compris le moins qualifié, qui travaille à “la chinoise” (salaires et conditions d’exploitation). On a même vu des scènes surréalistes en Algérie avec des salariés chinois, payés en dessous des minima salariaux locaux, manifestant dans la rue pour non paiement de leurs salaires. Ce sont évidemment des pratiques inacceptables du point de vue des chômages locaux élevés, de la pression à la baisse sur des salaires et acquis sociaux locaux déjà indigents la plupart du temps, pratiques qui soulèveraient un tollé en Europe, et qui ne passent en Afrique que du fait d’organisations syndicales quasi inexistantes, sous tutelle de pouvoirs autoritaires.

– Enfin, le régime chinois se calque curieusement avec un décalage, dans ses modalités générales d’échanges commerciaux avec les pays africains, sur l’évolution néolibérale de la politique européenne vis-à-vis des pays ACP. Au cours des dernières années, elle leur a proposé des accès préférentiels avec réduction des droits de douane pour certains produits sur son propre marché, tout en sachant pertinemment qu’à part l’Afrique du Sud, ils sont incapables d’en profiter (même problème que pour les accès préférentiels octroyés par les Accords de Lomé) et leur propose désormais, comme l’UE, d’évoluer vers des Accords de libre-échange bilatéraux qui ont toutes chances de s’avérer catastrophiques pour eux.

4 – L’idéologie d’accompagnement de “l’offensive” économique chinoise

Le régime chinois accomplit de grands efforts idéologiques pour marquer sa différence avec le comportement des firmes et des gouvernements occidentaux en Afrique, qu’ils soient européens ou américains et être traité de ce fait de manière préférentielle par les gouvernements africains.

Quels sont les principaux thèmes développés par le régime de Beijing pour soutenir l’argumentation d’une « différence » chinoise, par rapport aux régimes et investisseurs occidentaux ?

– L’appel à l’histoire

Pendant la période de décolonisation de l’Afrique où le régime maoïste dirigeait la Chine, celui-ci a soutenu au plan international le processus de décolonisation, à la fois par conviction idéologique, mais aussi dans une lutte d’influence avec le régime soviétique, lutte où chacun tentait d’attirer les mouvements de libéra­tion africains dans son “camp”. De même, les premiers pas des nouveaux régimes des pays africains ayant choisi d’avoir de bonnes relations avec le régime chinois ont fait l’objet d’une aide réelle de la part de ce dernier en termes de réalisa­tion d’infrastructures (ex. réalisation du chemin de fer Tanzanie – Zambie), d’assistance technique à la mise sur pied d’entreprises publiques, etc. Même si les efforts chinois de l’époque n’ont rien eu de comparable avec l’ampleur des efforts d’aide développés par le “camp socialiste” dirigé par l’URSS, ce passé est fréquemment rappelé et concourt incontestablement à la bonne image de Beijing auprès des régimes africains.

– La non-ingérence

Le régime chinois défend, pour se différencier des Occidentaux, la thèse de la non-ingérence vis-à-vis des régimes africains.

Non-ingérence économique : les aides, prêts et crédits accordés, les transactions commerciales avec les régimes africains ne sont affectés d’aucune conditionnalité (différence marquée avec l’imposition occidentale des politiques d’ajustement structurel, de règles de “bonne gouvernance”).

Non-ingérence au titre du respect des droits de l’homme : les violations des droits de l’homme opérées par nombre de régimes africains ne font l’objet d’aucune conditionnalité chinoise dans les transactions avec le pays concerné (ex. : vente d’armes au régime soudanais alors que celui-ci est impliqué directement dans les massacres du Darfour). Dans ce dernier cas, Beijing est allé encore plus loin, bloquant au Conseil de Sécurité des sanctions contre le régime soudanais, à ce titre. Il est certain que le gouvernement chinois, qui repousse lui-même énergiquement toute pression internationale au sujet de ses propres violations des droits de l’homme, pourtant nombreuses et répétées, se trouve là pleinement en phase avec les régimes autoritaires africains. D’autant plus que les régimes et investisseurs occidentaux ne sont pas crédibles dans leurs cris d’indignation devant le comportement chinois. Leur indignation est en effet singulièrement sélective. On s’élève à juste titre contre les massacres du Darfour, mais on a laissé faire, pour ne pas dire plus, le génocide au Rwanda. Les violations israéliennes des droits de l’homme, des résolutions internationales, ne sont jamais sanctionnées par blocage occidental.

Cette attitude chinoise est très prisée par les régimes non-démocratiques africains, bien souvent fortement corrompus, qui sont légion. Aussi assiste-t-on à des déclarations dithyrambiques de leur part, comme celle du président du Nigeria, Obasanjo : « Nous souhaiterions que la Chine dirige le monde et quand ce sera le cas, nous voulons être juste derrière vous. » (avril 2006).

– L’accompagnement économique et idéologi­que des prises d’intérêt chinoises

Pour marquer sa différence avec les intérêts occidentaux qui se contentent désormais de prises d’intérêts pétroliers et miniers sans aucun investissement d’accompagnement, le régime chinois investit en complément dans des raffineries ou les modernise, construit ici un hôpital, là un stade ou un tronçon de route. On retrouve là un comportement qui était celui, de façade, des sociétés pétrolières françaises en Afrique avant la vague néo-libérale. Mais que l’on sache, cela n’a jamais contre balancé le pillage massif des ressources naturelles africaines. Par ailleurs, la Chine a accordé, comme les pays occidentaux, des remises de dette aux pays africains les plus en difficulté, mais pour des montants réduits (2 milliards de dollars au total). Elle envoie des équipes médicales, mais en nombre très inférieur à ce que fait Cuba. Par ailleurs, sont baptisés « aide », par exemple, les crédits accordés par le gouvernement chinois à des sociétés chinoises pour financer leurs investissements en Afrique ou pour la formation en Chine de cadres africains destinés à occuper des postes dans les filiales locales des groupes chinois, ce que font par nécessité tous les investisseurs en Afrique. Bref, comme l’on dit familièrement, “beaucoup de mousse”, mais peu d’aide réelle.

5 – La réalité de “l’offensive” chinoise

Si l’on débarrasse celle-ci de son « habillage » et que l’on considère la réalité de la pénétration économique, commerciale et géopolitique chinoise, celle-ci est beaucoup moins flatteuse. Certes, la présence croissante de la Chine offre aux gouvernements africains certaines possibilités de résister à des pressions occidentales, d’avoir en principe de ce fait des alternatives (encore que le gouvernement chinois paraisse plus préoccupé de ses propres compromis avec l’Occident que d’un soutien sans faille à ses amis africains). Ce peut être pour le meilleur, mais aussi pour le pire (ventes d’armes au gouvernement soudanais au moment même où il est impliqué dans les massacres de masse du Darfour). Mais sur le fond, la politique chinoise est quasi-totalement alignée sur les critères néo-libéraux (quasi-identité avec l’évolution néolibérale de la politique européenne, allant des accords de préférences avec les pays ACP aux accords de libre-échange bilatéraux). Elle va même au-delà des limites européennes du néolibéralisme avec l’importation directe des travailleurs chinois (“super – Bolkestein”). De plus, les entreprises chinoises font preuve en Afrique, où il y a peu de forces de résistance, de la même brutalité dans l’exploitation des travailleurs qu’en Chine même. En Zambie, par exemple, dans une mine rachetée par une entreprise chinoise, la surexploitation, le manque de sécurité, avaient conduit les mineurs à faire grève. La répression a été particulièrement brutale : 8 morts. En République Démocratique du Congo, diverses firmes chinoises n’ont aucun scrupule à tirer profit économiquement de l’exploitation du travail des enfants dans l’extraction artisanale des minerais en rachetant ensuite ces minerais. Le gouvernement et les entreprises chinoises se montrent indifférents aux conséquences pour le monde du travail africain (licenciements, fermeture d’usines dans le textile) et ne reculent que quand ils sont mis en cause directement et avec une pression de l’opinion suffisante. Cela a été le cas au Brésil, où le gouvernement chinois a dû accepter des quotas d’importation sur le marché des jouets face aux réactions locales devant la menace de disparition de l’industrie brésilienne du jouet. Cela n’est pas encore le cas en Afrique, mais cela pourrait le devenir (cf. les réactions syndicales et sociales en Afrique du Sud et en Zambie). Par ailleurs, il faut reconnaître que l’arrivée en nombre en Afrique des commerçants et de la diaspora chinoise (80 000 au cours des dernières années) rappelle singulièrement la vieille politique des “comptoirs” qui a précédé historiquement la colonisation.

Au total, s’il y a bien une certaine spécificité dans “l’offensive” chinoise de pénétration économique et géopolitique en Afrique, elle ne nous paraît pas suffisante pour se différencier sérieusement, quant à sa nature réelle, des pénétrations occidentales impérialistes sur le continent africain.

 

 

Notes:

* Cadre juridique, spécialiste du développement.

Ce texte a été publié une première fois dans la revue de L’institut de Rechercher pour le Développement de la Paix, en janvier 2007.

[1] Informations et Commentaires, n° 129, octobre – décembre 2004, pp. 31-42.

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