L’intégration au service des populations ? Étude comparative de deux projets d’intégration en Amérique du Sud

Flora Dupin et Olivier Barret*

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« Encore faut-il que cette intégration n’apparaisse pas, aux yeux des populations directement concernées, que comme un cadeau offert aux entreprises transnationales ou comme le dernier avatar d’une doctrine Monroe toujours recommencée ».

Alain Musset et Victor M. Soria[1]

L’Amérique du Sud est un vaste continent de 17 millions de km² dont la population devrait atteindre 399 millions d’habitants en 2010[2]. Elle dispose d’importantes réserves de gaz et de pétrole : 98 milliards de barils de pétrole et 6 500 milliards de mètres cubes de gaz[3]. Ces ressources naturelles sont des armes stratégiques primordiales qui peuvent permettre à l’Amérique du Sud de renforcer son rôle sur la scène internationale. Si elle parvenait à s’unifier autour de ses industries pétrolières et gazières, la région disposerait d’un pouvoir considérable et pourrait bien devenir le troisième bloc économique mondial, après l’Union Européenne et l’Amérique du Nord.

Historiquement, l’intégration énergétique a d’abord été pensée à l’échelle latino-américaine. Dans les années 1960-1970, le développement des industries pétrolière et gazière est soutenu par de nouveaux organismes régionaux tels que l’ARPEL (Asistencia Recíproca Petrolera Empresarial Lati­noamericana) et l’OLADE (Organización Latinoamericana de Energía). Le projet de Zone de Libre Échange des Amériques (ALCA / ZLEA)[4] promu par les États-Unis dans les années 1990 redéfinit les principes d’une intégration continentale : ouverture des marchés, libre concur­rence, élimination des barrières douanières, promotion des investissements étrangers et privati­sation des biens et services publics. Cette stratégie n’engendrant pas les bénéfices escomptés en matière de croissance et de développement, la contestation monte dès la fin des années 1990 pour atteindre son paroxysme en novembre 2005, au IVème sommet des Amériques à Mar del Plata. Dès lors, une partie des États et gouvernements sud-américains font de l’énergie une prérogative natio­nale et entament un processus de réappropriation des ressources pétrolières et gazières par le biais des entreprises publiques. Après un demi-siècle de tentatives d’intégration avortées, l’intégration énergétique apparaît comme une opportunité majeure, et ce d’autant plus qu’elle fait largement consensus au sein de la Communauté Sud-américaine des Nations[5].

D’une manière générale, les États qui enclen­chent un processus d’intégration espèrent créer une zone dynamique à forte croissance qui soit compé­titive par rapport au reste du monde. En s’intégrant, les pays sud-américains veulent dimi­nuer leur dépendance vis-à-vis du Nord et cher­chent une solution à leur plus grand défi : la réduction de la pauvreté et des inégalités. Le pétrole et le gaz génèrent en effet d’importants bénéfices qui, en étant équitablement redistribués, permettraient une amélioration certaine du niveau de vie dans ces pays. Dès lors les deux processus d’intégration en cours que sont l’Initiative pour l’Infrastructure Régionale Sud-Américaine (IIRSA) et Petroamérica ont-ils parmi leurs objec­tifs principaux la réduction des iniquités sociales ?

1 – Les deux voies de l’intégration en Amérique du Sud : d’une logique d’intégration stricte­ment économique à une logique d’intégration politique

Alors que l’IIRSA représente la continuité en matière d’intégration sud-américaine, adhérant à la théorie classique de l’intégration dans laquelle l’économique monopolise le processus, Petroamé­rica offre une alternative sociopolitique de grand intérêt pour le sous-continent américain.

1.1 – L’IIRSA ou la logique d’intégration strictement économique.

La construction d’infrastructures reliant les différents pays d’Amérique du Sud est la première étape de toute tentative d’intégration énergétique. L’isolement dans lequel ont vécu la plupart des États sud-américains sous les régimes de dictature et la géographie particulière de la région n’ont pas favorisé le développement des échanges. La Cordillère des Andes et l’Amazonie sont des barrières naturelles qui entravent la communica­tion et forment des “îlots” à l’intérieur du sous-continent.

a – Développer les infrastructures et les réseaux de communication

L’Initiative pour l’Infrastructure Régionale Sud-Américaine (IIRSA) cherche justement à surmonter ces obstacles et réaliser l’interconnexion à l’échelle régionale de tous les réseaux de communication nationaux. Elle a pour objectif de « promouvoir le développement des infrastructures dans le secteur des transports, de l’énergie et des télécommunications, favorisant ainsi l’intégration physique des douze pays sud-américains et la réus­site d’un plan de développement équitable et durable »[6]. Dix axes d’intégration et de développement[7] ont été définis ainsi que 355 projets d’infrastructure qui sont classés selon leur impact sur le développement durable et leur faci­lité technique, institutionnelle, sociale, environne­mentale, financière et politique. Le montant de ces projets est estimé à 37,47 milliards de dollars (sans compter les projets de l’Axe Paraguay – Panamá et de l’Axe Andin du Sud qui n’ont pas encore été définis). Pour la période 2005-2010, l’agenda commun prévoit la réalisation de 31 projets dont le gazoduc du nord-est argentin qui devrait relier la Bolivie aux provinces du nord de l’Argentine.

b – L’Amérique du Sud : une zone de libre-échange connectée au reste du monde

Les discussions autour de l’IIRSA ont été lancées par Fernando Henrique Cardoso lors du premier sommet des chefs d’État sud-américains à Brasilia en 2000. L’ancien Président brésilien avait alors appelé de ses vœux la formation des États-Unis d’Amérique du Sud. La stratégie évoquée était donc de rapprocher, par un accord commer­cial, la Communauté Andine des Nations et le Mercosur qui formeraient « l’épine dorsale de l’Amérique du Sud en tant qu’espace économique amplifié »[8]. L’IIRSA rend aujourd’hui effective la connexion de ces deux blocs et prévoit l’harmonisation des cadres légaux et réglementaires dans la perspective de créer une zone de libre-échange. La remise en cause de l’ALCA / ZLEA ne signifie donc pas l’abandon du libre-échangisme par les gouvernements sud-amé­ricains. L’intégration économique est désormais privilégiée à l’échelle régionale, et non plus continentale.

Le Consensus de Guayaquil sur l’intégration, la sécurité et l’infrastructure pour le développement[9] insiste sur la construction d’un « espace intégré » afin que la région « participe plus amplement aux flux internationaux de capitaux, de biens de servi­ces et de technologies ». En fait, la conception de l’intégration qui domine actuellement parmi les gouvernements sud-américains est celle d’une intégration exclusivement économique. Les béné­fices attendus sont au nombre de trois : une augmentation de la croissance régionale du fait du développement du commerce international, une plus grande compétitivité due à la mise en concur­rence des entreprises, et une réduction du coût sud-américain du transport des marchandises grâce à la création d’une plate-forme logistique structurée et insérée dans l’économie mondiale. L’IIRSA permet donc de connecter la région au reste du monde et de mettre les ressources sud-américaines à disposition des pays développés. Cinq axes de développement doivent en effet passer par la Bolivie pour relier l’Atlantique au Pacifique. En Colombie, une voie fluviale devrait permettre la connexion avec le Plan Puebla Panamá[10].

c – Le Brésil comme économie dominante

Possédant des frontières avec dix des douze États d’Amérique du Sud, le Brésil est le pays le plus concerné par l’IIRSA mais aussi le plus intéressé. Son PIB représente plus de la moitié de celui du sous-continent, il est responsable d’environ un tiers des exportations et concentre la plus grande partie des investissements étrangers que reçoit l’Amérique du Sud[11]. L’ouverture commerciale de ses voisins permettrait au Brésil d’asseoir sa position de leader dans la région par une extension considérable de son marché. Un siècle auparavant, le baron de Rio Branco, ministre des Affaires Étrangères, avait déjà défini les aspirations de la politique étrangère brésilienne : « le Brésil ne doit pas se contenter de ce qu’il a déjà accompli, mais doit arriver de façon hégémo­nique jusqu’au Pacifique »[12]. Aujourd’hui, l’impérialisme brésilien repose sur les épaules de ses champions nationaux. L’entreprise Petrobras est ainsi devenue la deuxième productrice de pétrole en Argentine, la première de gaz en Bolivie et la troisième plus grande compagnie industrielle d’Amérique latine.

La stratégie régionale du Brésil est doublée d’une stratégie d’expansion mondiale. Les échan­ges intra-régionaux ne concernent que 15 % de son commerce extérieur, le reste se réalisant avec l’Asie du Sud-Est, l’Europe et les États-Unis. L’enjeu de l’IIRSA consiste donc pour le Brésil à garantir un meilleur accès de ses marchandises au marché mondial. En appuyant l’initiative, le gouvernement de Lula défend l’idée d’une intégration économique et refuse tout compromis qui lui imposerait des contraintes sur ses prises de décision. Il ne faut donc pas interpréter la proposi­tion de F. H. Cardoso comme une tentative de former une fédération : le Brésil est trop attaché à son indépendance pour abandonner sa souveraineté au profit d’une union sud-américaine.

1.2 – Petroamérica ou la logique d’intégration politique

L’initiative Petroamérica a pour ambition de créer une entreprise multinationale qui regroupe­rait les entreprises publiques latino-américaines du domaine pétrolier[13]. Évoqué dès 1995 par les présidents brésilien Fernando Henrique Cardoso et vénézuélien Rafaël Caldera, Petroamérica pourrait bien donner naissance à un puissant consortium qui contrôlerait 11,5 % des réserves mondiales de brut. Les négociations se réalisent au niveau des gouverne­ments et se concrétisent par des accords entre l’entreprise publique vénézuélienne PDVSA et ses homologues sud-américaines.

a – Une intégration au service des populations

L’idée d’une intégration basée sur le rôle actif des États part du principe que seuls ces derniers peuvent garantir le respect de l’intérêt des peuples. Pour reprendre les propos de l’ancien Président de PDVSA : « l’important est de concevoir l’intégration comme une affaire d’État afin que l’effort soit guidé par une volonté politique, avec une vision économique et une vocation sociale. Aussi altruistes que puissent être nos secteurs privés, cela n’est pas leur vocation »[14] . La Déclara­tion de Caracas de septembre 2005 affirme ainsi le droit souverain des États à établir les critères d’utilisation des ressources renouvelables et non renouvelables qui assurent le développement dura­ble, et à administrer la taxe d’exploitation des ressources naturelles. Elle défend également l’idéal d’une intégration qui sert avant tout les popula­tions, dans le respect de leur souveraineté et de leur autodétermination. Elle insiste enfin sur la coopération, la solidarité et la complémentarité entre les peuples sud-américains.

b – Développer les entreprises publiques et récupérer la rente

Cette conception de l’intégration va à l’encontre des politiques libérales développées dans les pays d’Amérique du Sud depuis le début des années 1990. Les réformes imposées à partir du consensus de Washington ont en effet modifié la répartition des revenus du pétrole en faveur des firmes multinationales, telles Chevron – Texaco, Repsol – YPF, Exxon – Mobil, BP, ou encore Total – Fina – Elf. L’autre problème posé par le poids important du secteur privé est la difficulté à contrôler les rythmes d’exploitation et les investis­sements pour le renouvellement des réserves. La stratégie développée par Petroamérica vise donc à renforcer le secteur public face aux groupes privés, et permet ainsi une réappropriation de la rente pétrolière par les États. L’Accord de coopération énergétique entre la Bolivie et le Venezuela prévoit par exemple la formation d’une entreprise mixte entre PDVSA et YPBF pour la réalisation d’opérations conjointes dans tous les domaines de la chaîne productive du secteur des hydrocarbures[15]. PDVSA s’est également engagée à investir dans la modernisation de ses partenaires tels l’ANCAP (Uruguay), YPBF (Bolivie) et Petropar (Paraguay). Elle aide aussi la jeune entreprise publique argentine Enarsa à prendre pied sur son propre marché.

c – Pas d’intégration sans volonté politique : l’alliance entre la Bolivie et le Venezuela

À l’image des bouleversements induits par l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez et Evo Morales au Venezuela et en Bolivie, la concrétisa­tion de Petroamérica nécessite une forte volonté politique. Le Venezuela a ainsi réformé son propre cadre légal en adoptant en 2001 une nouvelle loi sur les hydrocarbures. Celle-ci réaffirme le carac­tère public des gisements et de l’industrie pétro­lière, garantit la permanence dans le secteur public des entreprises détenues par l’État, impose une hausse de la redevance des entreprises pétrolières étrangères implantées au Venezuela (30 % des quantités extraites contre 16,7 % précédemment) et impose également une participation majoritaire de l’État dans les activités d’exploration, de forage et de pompage[16]. Depuis le 1er avril 2006, ce sont 17 sociétés privées étrangères et nationales qui ont perdu leur autonomie. Après renégociation des contrats, PDVSA est en effet majoritaire d’au moins 60 % dans ces nouvelles entreprises mixtes. Le gouvernement bolivien a lui aussi adopté une nouvelle loi sur les hydrocarbures en 2005, repre­nant ainsi la propriété des hydrocarbures et décla­rant service public les activités liées à ce secteur. Cela implique la refondation de l’ancienne compa­gnie d’État YPBF, démantelée en 1994 et le renversement du partage des profits puisque 82 % de la rente pétrolière revient désormais à l’État.

L’alliance entre ces deux nations n’est pas sans conséquence sur la géopolitique régionale. Les réserves prouvées de gaz et de pétrole du Vene­zuela se chiffrent respectivement à 4,31 milliards de mètres cubes[17] et 79,7 milliards de barils, ce qui lui confère le premier rang régional et le cinquième rang mondial pour les réserves d’hydrocarbures. Quant à la Bolivie, elle se place juste derrière le Venezuela avec des réserves prouvées de gaz de 0,74 milliard de mètres cubes. En outre, sa position centrale lui donne un rôle de hub énergétique, c’est-à-dire un point de passage obligé pour les flux d’hydrocarbures entre les pays producteurs.

2 – Quel futur pour l’Amérique du Sud ?

Parmi les objectifs principaux des deux projets d’intégration apparaît la volonté d’assurer un développement équilibré pour réduire la pauvreté et les inégalités. Cependant, l’IIRSA est l’expression d’une tradition économique libérale qui, jusqu’à aujourd’hui, n’a pas joué en faveur des populations sud-américaines. Pourtant, c’est ce projet d’intégration qui remporte l’adhésion de la majorité des chefs d’État du sous-continent. Malgré les efforts de la diplomatie vénézuélienne, Petroamérica apparaît comme une option marginale.

2.1 – Le choix entre la servitude et l’indépendance

a – L’effet de domination : l’intégration au service de la puissance dominante

Les présupposés de la théorie classique du commerce international, en excluant les relations d’influence et de pouvoir, ne rendent pas compte des processus de formation des marchés intégrés. Ainsi, Gottfried Haberler définit-il l’intégration comme l’élimination de tous les obstacles à l’échange : « l’intégration se définit exclusivement par des relations économiques plus étroites entre les aires concernées »[18].

Pour François Perroux au contraire, « l’économie n’est pas seulement guidée par la recherche du gain, mais aussi par celle du pouvoir »[19]. En prenant en compte la notion de pouvoir, il crée un outil d’analyse appelé « l’effet de domination ». Entre deux unités économiques, l’effet de domination est présent lorsque, dans un domaine déterminé, l’une de ces unités exerce sur l’autre une influence totalement ou partiellement irréversible. Depuis le milieu du XXème siècle, les États-Unis apparaissent clairement comme « l’économie dominante » : ils constituent une économie nationale qui, « en raison de sa configu­ration globale, en raison des caractères de son État, de ses groupes de firmes et de ses firmes, exerce, de façon privilégiée, des influences asymétriques et irréversibles »[20]. Les pays sud-américains, en privilégiant une intégration régionale, tentent de sortir de cette relation d’asymétrie qu’ils entretien­nent avec la puissance nord-américaine.

Pour autant, le sous-continent est marqué par d’importantes hétérogénéités sociales, politiques et économiques. Dès lors, un pays comme le Brésil peut se transformer en puissance « intégrante »[21] et tirer avantage des zones « intégrées » sans que la réciproque soit vraie. Il suffit pour s’en convaincre d’observer l’évolution des rapports commerciaux au sein du Mercosur. Le Brésil a progressivement inversé sa position défavorable vis-à-vis de l’Argentine pour imposer ses produits manufactu­rés, tandis que cette dernière régressait vers une structure d’exportation dominée par les produc­tions primaires. En 1980, le PIB du Brésil était 1,1 fois supérieur à celui de l’Argentine. En 2002, après vingt années de libéralisme et une crise éco­nomique majeure en Argentine, ce rapport attei­gnait 4,9. Cette évolution s’explique en partie par l’importance des capitaux reçus par le Brésil sur une période récente : « Entre 1990 et 1999, le Brésil avait attiré 60 % des investissements directs étrangers dans la région, tandis qu’au cours de la période 2000-2003, il en a attiré pas moins de 85,5 % »[22].

Perroux souligne qu’éliminer les obstacles à l’échange n’est pas la condition suffi­sante pour mettre l’appareil de production au service des populations. L’intégration est effective si la combinaison de deux appareils de production sur deux territoires distincts est au service des populations des deux territoires. Aussi, l’intégration strictement commerciale se fait-elle davantage en faveur des grandes firmes et des groupes financiers, ce qui ne permet en rien le développement des pays concernés. La théorie traditionnelle du commerce international sert donc les riches et les puissants au détriment des faibles et des pauvres. L’intervention de « pouvoirs compensateurs»[23] apparaît nécessaire pour corriger les inégalités entre différentes structures producti­ves. Il est donc du ressort du politique de garantir le respect des intérêts de la population face aux objectifs de rentabilité des firmes.

b – La question du financement : au service de qui ?

Le modèle d’intégration Petroamérica porte un message symbolique puissant : celui de la souve­raineté des nations contre l’interventionnisme des puissances étrangères. Les enjeux concernant les hydrocarbures sont au coeur des manifestations populaires qui revendiquent l’indépendance de la région. La stratégie de Petroamérica est d’optimiser l’exploitation des hydrocarbures pour en faire bénéficier les populations. Plutôt que de recourir à l’endettement auprès des institutions internationales, les États peuvent autofinancer leur développement à partir de la rente pétrolière et gazière. Au Venezuela, le gouvernement de Chávez a mis en place de nombreuses « Missions », c’est-à-dire des programmes sociaux destinés aux classes les plus pauvres. Ces missions concernent des domaines variés : la santé, le loge­ment, l’éducation, l’environnement, les droits des peuples indigènes, la réforme agraire, le dévelop­pement rural ou encore la science. Ces politiques visent à redistribuer les bénéfices tirés de l’activité pétrolière à l’ensemble de la société.

La création de la Banque du Sud (Bancosur), discutée à plusieurs reprises lors des sommets sud-américains, procède de la même idée d’indépendance financière. Il s’agirait d’utiliser les réserves de changes de chaque État pour former un fonds public régional. Ce fond permettrait de contourner les mesures de conditionnalité qui accompagnent les prêts de la Banque Mondiale, du FMI, de la Corporation Andine de Financement ou de la Banque Interaméricaine de Développement. Cependant, ces innovations se heurtent à la résis­tance des milieux conservateurs. Lula a également annoncé qu’il n’était pas favorable à la création de la Banque du Sud. Par cette déclaration, le prési­dent brésilien défend les intérêts de ses entreprises qui se sont taillées la part du lion dans l’attribution des chantiers de l’IIRSA. La Banque Nationale de Développement Économique et Social, qui a été conçue pour soutenir la croissance des grandes entreprises brésiliennes, a exigé des gouverne­ments emprunteurs qu’ils emploient des entrepri­ses et des matériaux brésiliens pour la réalisation des travaux.

À l’inverse de Petroamérica, l’IIRSA augmente la dépendance de l’Amérique du Sud au capital globalisé. La dépendance aux capitaux étrangers entraîne une situation d’extrême vulnérabilité externe, laissant les pays sud-américains sans défense face aux cycles récessifs de l’économie mondiale. Au nom de la libéralisation, les pays sud-américains ont tous ouvert leur compte de capital. Cela signifie qu’ils ne sont plus en mesure de contrôler les entrées et sorties de capitaux. Dans ces conditions, ils ne bénéficient que faiblement des activités développées par les firmes privées qui rapatrient leurs profits dans leur territoire d’origine[24]. Dès lors, les pays s’exposent à de graves crises financières lorsque le marché panique et que les capitaux se retirent brusquement, comme cela s’est produit en Argentine en 2001.

2.2 – Le possible et l’impossible : compétition versus coopération

Les rivalités historiques entre les nations sud-américaines constituent le plus grand obstacle à l’intégration régionale. D’où le succès de l’IIRSA qui concrétise l’interconnexion des différents marchés nationaux tandis que les négociations à propos d’une union politique se prolongent indéfiniment.

a – Des différences insurmontables entre les pays sud-américains

Un projet d’intégration basé sur la coopération et non sur la compétition se heurte à un obstacle : ce que Jacques Ténier appelle la faiblesse du vou­loir vivre ensemble[25]. Ce dernier serait dû « aux stéréotypes prévalant dans les représentations de l’autre »[26]. Sur ce point, il est clair que les relations entre les pays sud-américains restent conflictuelles. Le Chili s’affronte régulièrement avec ses trois voisins (problème de démarcation des eaux territo­riales avec le Pérou, question de l’accès à la mer pour la Bolivie, délimitation des frontières avec l’Argentine pour la région de Los Campos de Hielo), l’Argentine s’oppose à l’Uruguay à propos des industries papetières… L’image de l’Autre est négative en Amérique du Sud et les relations entre les pays sont davantage définies sous l’angle de la concurrence que de la coopération. J. Ténier souli­gne donc que « la question de l’intégration doit être posée en termes culturels, sociaux et de relations avec le proche étranger »[27].

Il est donc difficile d’imaginer les États sud-américains s’entendre sur un projet d’intégration plus politique tel que Petroamérica. Dans ces conditions, l’IIRSA pourrait profiter des rivalités pour imposer un traité minimal de libre-échange. Sans volonté réelle de coopération, ce type d’ac-cord ne conduira qu’à l’exacerbation des opposi­tions et de la compétition, éloignant la perspective d’une union politique. Un projet comme l’IIRSA fait aussi le jeu des puissances étrangères : les « axes d’intégration » sont autant de portes ouver­tes sur un continent où il n’y a plus de restriction à la libre circulation des capitaux.

b – L’aboutissement de l’IIRSA : le poids des traditions

Petroamérica, parce qu’elle suppose une colla­boration plus rapprochée et parce qu’elle provient de la révolution bolivarienne, ne recueille pas l’assentiment des élites sud-américaines. Il suffit de comparer le soutien financier dont bénéficie chacun des deux projets pour se rendre compte de l’importance qu’on leur accorde respectivement. L’IIRSA en recourant aux capitaux privés et aux prêts bancaires dispose des fonds nécessaires à la réalisation de ses projets d’infrastructures. Les entreprises étrangères répondent aux appels d’offres et confortent ainsi leur position sur le territoire sud-américain. À l’inverse, Petroamérica peine à trouver le financement suffisant pour démarrer son projet phare : le Grand Gazoduc du Sud. Malgré la signature de plusieurs accords, le tracé définitif du gazoduc n’est toujours pas arrêté. Enfin, l’IIRSA est déjà consolidée par des institutions qui fonc­tionnent, alors que la constitution du secrétariat et du conseil ministériel de Petroamérica reste lettre morte.

Si l’IIRSA semble être l’option choisie par les gouvernements, l’initiative rencontre une forte op­position parmi les mouvements sociaux. Les parti­cipants au Sommet Social pour l’Intégration des Peuples, qui se tenait en marge du sommet officiel de la Communauté Sud-américaine des Nations, à Cochabamba en 2006, ont exprimé de vives in­quiétudes face à ce projet qui répond uniquement aux intérêts des grands groupes économiques. Le Manifeste de Cochabamba appelle à la construc­tion d’« infrastructures pour l’intégration et le développement des communautés de tous les pays d’Amérique du Sud, étant entendu qu’elles doivent inclure des aspects politiques, économiques, sociaux, culturels et environnementaux ». Les ten­sions se cristallisent autour des destructions, des expulsions et des pollutions entraînées par les chantiers d’infrastructure et l’implantation des usi­nes. Dans de nombreux pays sud-américains, il n’est pas rare que les peuples indigènes intentent des procès contre les entreprises pour violation des droits humains ou dommages à l’environnement. Le champion pétrolier brésilien Petrobras fait quant à lui l’objet de critiques de plus en plus virulentes de la part de ses employés argentins, boliviens, colombiens, équatoriens et péruviens. Ses objectifs sont les mêmes que ceux d’une firme privée, à savoir « augmenter en permanence sa rentabilité à tout prix, que ce soit par la flexibilisa­tion imposée aux travailleurs, l’externalisation de la production ou la non prise en compte des dommages environnementaux causés par l’exploitation, le raffinement et le transport de ses produits [28]. Ces faits remettent fortement en cause les objectifs de l’IIRSA concernant la réussite d’un plan de développement équitable et durable.

Même si elle ne bénéficie pas des soutiens nécessaires à son épanouissement, Petroamérica reste la première initiative d’intégration qui vise à redonner aux États le contrôle de leurs ressources naturelles pour le bénéfice de leurs peuples. C’est aussi une initiative pertinente : elle s’intéresse à un secteur dans lequel les complémentarités entre pays sont les plus évidentes. De plus, elle arrive dans le débat sud-américain au moment où l’on s’accorde pour reconnaître que le moteur du processus d’intégration doit être l’énergie. Bien qu’étant le seul projet pouvant mener l’Amérique du Sud sur le chemin d’une véritable intégration, Petroamérica souffre de l’opposition des élites et des grands groupes privés, mais aussi et surtout d’un réel manque de volonté politique. En Amérique du Sud, la souveraineté énergétique reste une exception.

Conclusion

L’histoire a montré que toutes les tentatives d’intégration antérieures en Amérique du Sud, guidées par des considérations économiques, ont échoué parce qu’elles se sont montrées incapables de réduire la pauvreté et les inégalités. L’IIRSA ne fait que repasser par des chemins déjà empruntés. C’est pourquoi nous croyons que l’intégration régionale, à l’image de Petroamérica, doit être un mécanisme de défense des peuples et non pas une nouvelle instance de vulnérabilité face au capita­lisme mondial. Le développement de politiques publiques visant à réduire les asymétries, qu’elles soient nationales ou régionales, doit être une des caractéristiques fondamentales de ce type d’intégration.

Bibliographie complémentaire

Articles

  1. Frankel, C.Okongwu, « Liberalized portfolio capital inflows in emerging markets: sterilization, expectations and the incompleteness of interest rate convergence », International Journal of Finance and Economics, I (1) 1995.
  2. Kose, E. Prasad, « La libéralisation du compte de capital », Finances et Développement, septembre 2004.
  3. Maringoni, « Vers l’intégration de l’Amérique du Sud, Entretien avec Marco Aurélio Garcia », Mouvements, n° 47-48, septembre– décembre 2006.
  4. Mathieson, L.Rojas-Suarez, « Liberalization of the capital account: experiences and issues », IMF Occasional Paper, 1993, Washington D.C:39.
  5. Perroux, « Économies d’échelle, externalités et échange international », Économie et société, série F, n° 5-6, 1973.
  6. Rousseau, D. Garibay, « Les hydrocarbures dans les Amériques, les nouvelles règles du jeu », Problèmes d’Amérique Latine, n° 57-58, été– automne 2005.

J.-S. Tabournel, « Régionalisation et développement, les jeux ambigus des pouvoirs », Informations et Commentaires, n° 131, avril – juin 2005.

 

Internet

Site Internet de l’IIRSA <http://www.iirsa.org/home.asp?CodIdioma=ESP>, consulté le 23 mars 2007.

Site Internet de Petróleos de Venezuela S.A. :

<http://www.pdvsa.com/index.php?tpl=interface.sp/design/readmenuprinc.tpl.html&newsid_temas=46>, consulté le 23 mars 2007.

Site de l’ONU <http://esa.un.org/unpp/&gt;, consulté le 31 mai 2007.

Site de l’OLADE <http://www.olade.org.ec/php/index.php?arb=ARB0000202&gt;, consulté le 31 mai 2007.

 

Notes:

* Séminaire Tiers-Mondes, Institut d’Études Politiques de Rennes.

[1] ALENA-Mercosur, Enjeux et limites de l’intégration américaine, éd. Iheal, 2001, p. 23.

[2] ONU, World population prospects : the 2006 revision population Database, 2006.

[3] OLADE, Informe energético de América latina y el Caribe, 2004.

[4] Évoquée dès juin 1990 dans le discours Initiative pour les Amériques du Président Georges H. W. Bush, l’ALCA / ZLEA est née en décembre 1994 lors du premier sommet des Amériques, à Miami. Elle vise à regrouper la totalité des pays du continent américain à l’exception de Cuba.

[5] La Communauté Sud-américaine des Nations (CSN) a vu le jour le 8 décembre 2004 à Cuzco au Pérou, lors du troisième sommet sud-américain. Les pays membres sont : les membres de la Communauté Andine (Colombie, Equateur, Pérou, Bolivie), les membres du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay et Venezuela), le Chili, le Surinam et la Guyana.

[6] Voir le site officiel de l’IIRSA :

<http://www.iirsa.org/home.asp?CodIdioma=ESP>.

[7] Axe Andin (Bolivie, Colombie, Equateur, Pérou, Venezuela), Axe Andin du Sud (Argentine, Bolivie, Chili), Axe du Capricorne (Argentine, Brésil, Chili, Paraguay), Axe de l’Amazone (Brésil, Colombie, Equateur, Pérou), Axe du bouclier guyanais (Brésil, Guyane, Surinam, Venezuela), Axe du Sud (Argentine, Chili), Axe Paraguay-Paraná (Argentine, Bolivie, Brésil, Paraguay, Uruguay), Axe Interocéanique central (Bolivie, Brésil, Chili, Paraguay, Pérou), Axe Mercosur – Chili, et Axe Pérou – Bolivie – Brésil.

[8] E. Gudynas, « Las cumbres y la búsqueda de un nuevo marco de integración regional », Revista del Sur, n° 168, novembre – décembre 2006, pp. 3-16.

[9] Le Consensus de Guayaquil sur l’intégration, la sécurité et l’infrastructure pour le développement a été signé les 26 et 27 juillet 2002 lors du second sommet des Présidents d’Amérique du Sud à Guayaquil, en Equateur.

[10] Lancé en 2001 par le Président mexicain Vicente Fox, le Plan Puebla Panama est un projet visant à renforcer l’intégration régionale et impulser des projets de développement économique et social entre Puebla (ville mexicaine) et le Panamá. Officieusement influencé par le gouvernement états-unien, la logique est la même que celle de l’IIRSA : construction de grandes infrastructures grâce à des capitaux privés et étrangers.

[11] ALADI, COMUNIDAD ANDINA, MERCOSUR, SELA, CEPAL, OCTA et CAF, « Un nuevo tratamiento de las asimetrías en la integración sudamericana », 2006.

[12] R. Zibechi, « Le Brésil et le difficile chemin vers le multi-latéralisme », 5 mai 2006 : <http://www.risal.collectifs.net>.

[13] Gisements Pétrolifères Fiscaux Boliviens (YPFB), Pétroles du Venezuela (PDVSA), Entreprise Nationale d’Énergie de l’Argentine (ENARSA), Pétrole du Brésil (Petrobras), Pétrole d’Équateur (Petroecuador), Cupet de Cuba et Petrotrin de Trinidad et Tobago.

[14] A. Ruiz-Caro, « Cooperación et integración energética en América latina y el Caribe », CEPAL, Santiago du Chili, avril 2006, p. 22.

[15] Accord sur la coopération dans le secteur énergétique entre la République Bolivarienne du Venezuela et la République de Bolivie, signé à La Paz le 23 janvier 2006 par les Présidents Hugo Chávez et Evo Morales.

[16] Voir le site du gouvernement du Venezuela :

<http://www.leydehidrocarburos.gov.ve/ProyectdeLey.htm>.

[17] Chiffres BP, 2004. Site internet de BP, consulté le 4 février 2007.

[18] G. Haberler, « Integration and growth of the world economy in historical perspective », The American Economic Review, Liv. 4, mars 1964, pp. 1-22.

[19] F. Perroux, « L’effet de domination dans les relations économiques internationales », p. 271, reproduit dans Économie appliquée, XL-2, 1987, pp. 271-290.

[20] F. Perroux, ibid., p. 286.

[21] F. Perroux, « Qui intègre ? Au bénéfice de qui s’opère l’intégration ? », p. 408, Économie appliquée, XIX (3-4), 1966, pp. 389-414.

[22] R. Zibechi, « Le libre-échange contre l’intégration régionale », 7 février 2006, <http://www.risal.collectifs.net>.

[23] F. Perroux, « L’intégration et l’échec de la théorie traditionnelle des échanges extérieurs », p. 396, Économie appliquée, XXI (2), 1968, pp 379-396.

[24] Se référer à la notion d’intégration industrialisante de François Perroux qui stipule qu’une activité intégrante doit s’incorporer dans un réseau territorial par lequel elle stimule la croissance d’autres unités productives. Voir F. Perroux, « Qui intègre ? Au bénéfice de qui s’opère l’intégration ? », art. cit.

[25] Jacques Ténier voit également un deuxième obstacle à l’intégration politique en Amérique du Sud : la domination états-unienne, déjà analysé selon la perspective de F. Perroux. J. Ténier, Intégrations régionales et mondialisation : Complémentarité ou contradiction, La Documentation française, Paris, 2003.

[26] J. Ténier, « Les conditions d’une intégration énergétique de l’Amérique du Sud », p. 11, Informations et Commentaires, n° 128, juillet – septembre 2004, pp. 6-13.

[27] J. Ténier, ibid., p. 11.

[28] I. Ojeda, « L’hégémonie et le jeu sale de Petrobras en Amérique Latine », 5 mai 2006, <http://risal.collectifs.net/>.

 

 

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