Diagnostic d’une économie sous cocaïne: le cas colombien

Léa Bellec et Maxime Tarot*

 

 140L’image de la Colombie est souvent associée à celle du trafic de drogue, notamment depuis les années 1980 et l’essor des cartels, comme ceux de Medellin et de Calí, qui ont fait tanguer la stabilité politico – économique conservatrice des décennies précédentes. Leurs pouvoirs provenaient essentiellement des revenus tirés de la drogue, ici la coca et la cocaïne[1]. La désorganisation du pays a perduré jusqu’à aujourd’hui quand se sont superposés, aux organisations mafieuses, des guérilleros et autres paramilitaires plus ou moins indépendants de l’appareil d’État qui, eux aussi, recherchaient une supposée rente de la drogue pour financer leurs activités.

De fait, une part non-négligeable des forces productives de la Colombie se sont trouvées détournées, directement ou indirectement, vers l’économie de la drogue, à tel point que le fantasque Pablo Escobar, célèbre baron de la drogue, se proposera même de racheter la dette colombienne. Cette offre insolite conduit à s’interroger sur les possibilités de considérer l’économie colombienne comme une économie rentière reposant sur le marché de la coca et de la cocaïne. Et ce d’autant plus que la Colombie va, d’une certaine manière, confirmer cette idée en devenant seulement à la fin des années 1990 la première productrice de coca et transformatrice de cocaïne à des fins d’exportation.

Cependant, la situation de sous-développement chronique de la Colombie n’est pas fondamentalement différente aujourd’hui de celle d’avant les années 1980. Il semble qu’une explication de ce blocage du développement pourrait résider dans un concept utilisé pour les économies rentières, et surtout bien connu des pétromonarchies du Golfe, à savoir le syndrome hollandais. Ce phénomène correspond au fait qu’une production rentière qui aurait trop de succès à l’exportation déstructurerait le reste du système productif du pays tout en accentuant sa situation d’économie rentière dans cette production particulière. De là, l’axe central de notre réflexion sera d’analyser l’enjeu de la formulation de l’économie de la drogue en termes de rente dans le cadre du développement bloqué de la Colombie. Pour ce faire, nous allons poser directement la question de savoir si la Colombie est une économie rentière de la drogue (1), puis nous demander si elle ne serait pas avant tout un pays en voie de développement (2).

1 – La Colombie est-elle une économie rentière ?

1.1 – La formation du prix de la cocaïne : une rentabilité évidente

Il convient tout d’abord de revenir aux principes de formation du prix de cette denrée tout à fait particulière qui représente une source exceptionnelle de revenus car elle coûte très peu à produire, les marges totales étant estimées à 75 %[2] pour les organisations qui contrôlent le trafic. Les coûts directs de production ne constituent qu’une partie infime du prix de vente final. Ainsi, les coûts de plantation ne représentent que 0,5 % du montant de la vente au détail[3]. De cette faible part, seulement un cinquième parvient aux paysans. Il s’agit donc d’un produit quasi-complètement déconnecté des prix de production, révélant de fait le caractère rentier d’une source assurée de revenus sans innovation productive.

De plus, en Colombie, on ne s’occupe pas seulement de la plantation de la coca, mais également des différentes étapes de sa transformation (en pâte-base puis en cocaïne[4]), puis de son exportation (principalement vers les États-Unis)[5]. En aval du marché justement, la demande en matière de cocaïne est presque totalement inélastique, mais le prix final serait tout de même dépendant de plusieurs facteurs. D’abord, le cours de cette matière première est plutôt volatile, donc caractérisé par une tendance à la hausse des prix en cas de baisse de la production[6]. Ensuite, il faut prendre en compte le fait que le prix s’établit en fonction de la qualité. La distribution d’héroïne très pure par les Mexicains après 1985 ou de marijuana cultivée sur le sol américain et à plus forte teneur en THC[7] au début des années 1980[8] a eu tendance à rendre ces produits hors de portée de certaines bourses. Cependant, les trafiquants de drogue ont su s’adapter pour développer des produits “meilleur marché” (le “basuco” pour la consommation locale, ou encore le crack). Enfin, les économistes ont traditionnellement abordé la formation du prix de la drogue par l’approche économique des comportements criminels. Il semblerait ainsi que les risques d’arrestation et de punition influencent les criminels en déterminant le degré d’aversion au risque[9]. Le prix augmenterait aussi en fonction du nombre de dealers : plus le risque augmente moins les dealers sont nombreux. Les distributeurs restant s’octroient alors un bonus prenant en compte le risque, et le prix s’accroît.

Tous ces facteurs, qui apparaissent déterminants dans la formation du prix final, nous permettent d’envisager un parallèle entre la rémunération du risque et la rémunération de la rareté. Cela devrait nous aider à comprendre l’explosion de la production en Colombie conjointement à la recherche violente d’une position dominante dans l’encadrement de cette production.

1.2 – Éléments théoriques du surprofit rentier

Nous pouvons en effet aisément rapprocher les caractéristiques de la formation du prix de la drogue de celles des productions que l’on qualifie de « rentes » car, que ce soient des minerais ou du pétrole, la rente est dans une certaine mesure la rémunération de la rareté, déconnectée du prix de production, régie par une demande inélastique mais fortement soumise à la volatilité des cours des matières premières. C’est d’ailleurs pourquoi la drogue est parfois abordée en termes de rente, de nombreux auteurs parlant ainsi aisément de « rente illégale »[10] ou « criminelle »[11]. Dans cette perspective, le marché de la coca et de la cocaïne serait bien la cause principale de tous les maux de la Colombie car, en plus d’engendrer un climat de violence et d’illégalité généralisées, il agirait comme une rente, rémunérant simplement le rentier, c’est-à-dire les narco-entreprises[12], de façon improductive.

Par définition, une rente est le bien, le patrimoine, le service, dont l’usage et l’accès sont cédés par le rentier, c’est-à-dire le propriétaire, en quantités limitées contre une rétribution en nature, argent ou travail. Elle est légitimée par la violence ou le droit et ne correspond pas à un travail immédiat ou futur du rentier[13]. Aussi, la rente ne peut exister sans propriété foncière. Pour Marx, elle « suppose que certaines personnes ont le monopole de portions déterminées du globe dont elles peuvent disposer selon leur volonté particulière exclusive en dehors de toute autre personne »[14]. En reprenant la définition de Ricardo il est alors possible de la définir comme la « portion du produit de la terre que l’on paie au propriétaire pour avoir le droit d’exploiter les facultés productives originelles et impérissables du sol »[15].

Nous pouvons alors déterminer de façon schématique quatre situations-types de rente. La première est la rente absolue, qui correspond au revenu que le propriétaire foncier reçoit pour la seule raison qu’il est propriétaire. Marx complète cette définition en ajoutant que la rente foncière est déterminée par un prix général de production, c’est-à-dire en fonction du surprofit (le surprofit pouvant être défini comme le prix individuel de production moins le prix de production général), et que la différence structurelle de production est généralement liée à la dotation en ressources naturelles et aux avantages locaux[16]. De là, on distingue deux types de rente qualifiée, fort à propos, de différentielle. L’une repose sur le caractère limité de ses ressources, on peut alors penser au pétrole ou aux minerais. L’autre repose sur les investissements successifs effectués qui ont augmenté la profitabilité de la propriété. Enfin, il existe également une rente de monopole, situation par laquelle une production ne subira pas la concurrence par les prix[17].

L’étape suivante de notre travail est donc l’application de ces modèles théoriques sur la production de drogue en tant que « rente illégale ».

1.3 – La cocaïne est-elle une rente?

En partant du principe que la caractéristique commerciale et économique première de la drogue est son illégalité, et compte tenu de la rentabilité très élevée de la cocaïne en comparaison avec les fleurs, les bananes ou le café (les trois principales productions exportées légalement par la Colombie), il y a lieu de se demander si la Colombie possède une rente liée à l’interdiction internationale des drogues. Elle se consacrerait alors de façon hypertrophiée, et sans véritable création de richesses productives, à tous les segments du marché de la drogue jusqu’au rapatriement de ses revenus ou surprofits dans le pays. Il convient donc de faire passer cette supposition par la définition de la rente établie précédemment qui en distinguait quatre formes différentes.

Ainsi, c’est d’abord le concept marxiste de rente absolue qui est le plus applicable au cas colombien, la rentabilité étant supérieure aux autres productions nationales. Cependant, cela revient à considérer que toute activité générant particulièrement du profit dans une économie est une rente[18]. Le risque est alors d’amoindrir les conséquences négatives des rentes.

Il est plus difficile de disqualifier l’association drogue/rente dans le cas d’une rente différentielle reposant sur le caractère limité des ressources car on retrouve ici l’idée de la rémunération du risque, et donc de l’assimilation risque/rareté. L’illégalité peut être considérée comme contingente dans la mesure où elle est le fruit de relations internationales complexes et inégales. Dès lors, la Colombie aurait, par son environnement géographique et politique, une sorte d’avantage comparatif dans la production. Elle a d’ailleurs à plusieurs reprises oscillé entre tolérance et répression. Toutefois, cet avantage conjoncturel peut s’atténuer si de nouveaux pays produisaient de la coca.

Le cas colombien dément également l’idée d’une rente différentielle reposant sur des investissements successifs : il pourrait être amusant de penser que les politiques répressives en matière de drogue ont eu l’effet d’un investissement de capital augmentant la rentabilité par une rémunération toujours plus importante du risque. Le cartel de Cali s’était ainsi servi de la DEA[19] pour réduire la concurrence et augmenter les risques pour tout nouveau trafiquant. Toutefois, il ne s’agit pas d’un réinvestissement du capital engendré par l’exploitation de la propriété. L’intérêt de la drogue en termes économiques et donc son éventuelle rente ne dépendent pas de sa productivité, mais bel et bien de son illégalité.

Enfin, il semble très difficile de parvenir à une situation de rente de monopole en matière de drogue malgré les images construites abusivement dans le cadre de la lutte anti-drogue. En effet, l’existence de pays producteurs toujours plus nombreux et de la répression forte empêchent une prééminence durable sur le marché. De plus, le marché est concurrentiel du point de vue des prix et des possibilités de substitution existent toujours.

Pour résumer, le concept de rente au sens strict n’est pas pertinent dans le cas de la drogue, même si les mécanismes de formation des prix engendrent un surprofit indéniable, surtout avec la cocaïne. Nous ne pouvons donc pas écarter complètement la présence d’effets rentiers dans l’économie colombienne, puisque toute activité très rentable peut susciter des comportements rentiers[20]. Ainsi, certains auteurs, sans aller jusqu’à qualifier la Colombie d’économie rentière, utilisent néanmoins à propos de la drogue le concept de syndrome hollandais[21], qui associe la forte rentabilité d’une production et les comportements rentiers qui en découlent pour expliquer certaines situations de blocage au développement. Il semble alors pertinent d’inclure les effets de l’économie de la drogue dans la problématique du sous-développement colombien en suivant la voie ouverte par le syndrome hollandais.

2 – La Colombie n’est-elle qu’une économie sous-développée  ?

2.1 – Le syndrome hollandais de la drogue : un concept utile mais insuffisant

En cas de syndrome hollandais de la drogue, il serait possible d’envisager de desserrer les blocages rentiers pour atténuer leurs effets négatifs et tirer un plein profit de son facteur déclenchant, à savoir un boom qui génère du surprofit dans une production d’exportation[22]. Cela reviendrait à concevoir la légalisation comme acceptable[23] et le narco-développement comme possible.

Histoire du syndrome hollandais[24] :

En 1959, les Pays-Bas découvrent des gisements de gaz naturel qu’ils exploitent très rapidement, mais cette rente naturelle est remise en cause par le premier choc pétrolier et ses répliques. Le renchérissement de cette exportation conduit à une stagnation de la production industrielle et à une augmentation du chômage parallèlement à une appréciation de la monnaie néerlandaise (liée à une hausse du prix de vente de ces ressources à l’exportation).

Dans le cas de la coca colombienne, l’augmentation de la production se traduit effectivement par une hausse du revenu des paysans, donc une hausse de la demande globale. Toutefois, les effets positifs de court terme sont absorbés par les effets négatifs de long terme que sont l’appréciation de la monnaie[25] et donc la baisse de compétitivité des secteurs de productions traditionnelles. L’augmentation en conséquence de l’importation de biens de consommation accentue alors un processus d’inflation importée. S’ensuit une spécialisation quasi-rationnelle dans ce secteur, nourrissant des comportements rentiers et le déséquilibre de la balance des transactions courantes dans une sorte de fuite en avant vers l’illégalité économique généralisée. Ce phénomène peut être illustré par le doublement des effectifs des FARC[26] entre 1995 et 2000 parallèlement à l’augmentation des surfaces de culture.

Cependant, l’importance de la drogue dans l’économie est gonflée par son image médiatique et, sans nier une certaine proximité des effets rentiers de la drogue avec le syndrome hollandais, il faut relativiser son ampleur. Tout d’abord, l’afflux massif de devises qui généreraient un éventuel syndrome hollandais de la coca est sans commune mesure avec celui d’une rente pétrolière. Selon les auteurs, les profits rapatriés représenterait entre 3 et 10 % du PIB[27]. C’est à la fois très important pour un secteur illégal mais relativement peu exceptionnel comparé à un secteur d’exportation classique. En fait, tout l’argent n’est pas rapatrié, notamment car il semble préférable aux trafiquants de blanchir leur narcodollars dans des contrées plus riches où plus d’argent est brassé, comme les États-Unis ou les paradis fiscaux des Caraïbes[28].

Ceci explique qu’au niveau local la bien nommée « cocalisation de l’agriculture » se fasse sur la base d’un enclavement de la production et dans la perspective d’une agriculture de subsistance, c’est à dire d’appoint pour les petits producteurs[29]. Par conséquent, le développement de la production de drogue en Colombie correspond plus au choix du moindre mal qu’à un boom dans un secteur florissant. Et il est même permis de voir dans l’intensification de la production un processus qui va à rebours de celui du syndrome hollandais. En effet, même si « la production de drogue exige et soutient l’exploitation et la reproduction d’une force de travail paysanne »[30], il ne s’agit pas d’une main d’œuvre qui se dirige vers un secteur en boom et néglige le reste de la production, engendrant ainsi la crise du syndrome hollandais, mais il s’agit bien plutôt d’une crise au départ des matières premières traditionnelles d’exportation qui pousse vers la production de coca.

Parler de syndrome hollandais de la drogue revient donc à simplifier abusivement les enjeux de l’économie de la drogue. Cette notion dissimule, elle aussi, les conditions de l’expansion du marché de la drogue et de ses effets rentiers, qui sont celles d’un pays en voie de développement, associées à une instabilité politique manifeste dans le cas colombien.

2.2 – Les effets rentiers de la drogue : amplification du sous-développement et débordement aux sphères non-économiques

Les comportements rentiers en matière de drogue agissent schématiquement de deux façons contre le développement économique de la Colombie, et bien au-delà d’un simple syndrome hollandais : d’abord en creusant les inégalités économiques et sociales au sein de la population, et ensuite en contournant un État qui n’a plus la possibilité de redistribuer ces richesses dans l’intérêt du pays.

En premier lieu, les effets rentiers de la drogue masquent une situation ancienne en Colombie de répartition extrêmement inégale des terres, une oligarchie terrienne dominant depuis les années 1840[31]. Les plantations actuelles de coca s’inscrivent donc dans une situation de « non réforme »[32] ou de « contre réforme » foncière[33], plus prononcée encore que dans les autres pays andins[34]. Une position oligopolistique et un marché sécurisé sont ainsi assurés aux narco-entreprises, sorte de dernière génération de latifundistes colombiens, dans la mesure où celles-ci peuvent imposer aux producteurs une position de “price takers[35].

En second lieu, l’investissement des bénéfices de la drogue, qui passe dans diverses formes de blanchiment, s’oriente traditionnellement et de façon mimétique vers des secteurs tels que l’hôtellerie, le tourisme, le commerce des jeux, ou surtout le bâtiment, victime d’un surinvestissement alimenté par une “mentalité spéculative”[36] sans lien avec les besoins de la population[37]. Bref, autant d’activités improductives dont une autre illustration pourrait être les fameuses dépenses somptuaires des barons de la drogue.

Mais les effets rentiers sont aussi, pour la coca colombienne, d’ordre plus directement politique. De ce point de vue, la dollarisation de l’économie, conséquence de l’économie informelle indispensable au blanchiment des narcodollars, symbolise le transfert de l’accaparement privé de l’économique au politique, puisque la majorité des échanges ne se fait plus nécessairement dans la devise nationale gérée par l’État[38]. Il faut aussi considérer que la situation de contournement d’un État délégitimé[39] est accentuée dans les pays dont la structure étatique est traditionnellement faible[40]. C’est pourquoi les narco-entreprises peuvent se permettre quasi-naturellement d’entrer en concurrence avec l’État colombien pour le monopole de la violence légitime sur la base des ressources financières tirées de la drogue.

Concrètement, les trafiquants nourrissent la privatisation de l’État en s’appuyant alternativement soit sur les guérillas, soit sur les paramilitaires. Les premières tirent du surprofit de la drogue les conditions d’un contrôle social, politique et économique : les FARC se présentent ainsi comme une « alternative à l’État », administrant de fait « les productions illicites comme tous les autres aspects de la vie sociale et économique »[41], et s’appropriant peu à peu tout le surprofit situé juste avant l’échelon des trafiquants[42] pour en tirer 30 à 40 % de leurs ressources financières. De même pour les seconds[43] qui, enfantés par le gouvernement colombien, illustrent radicalement la fusion « symbiotique »[44] que l’État peut entretenir avec ces groupes criminels armés.

Ainsi, pire qu’un simple syndrome hollandais, la situation en Colombie correspond bien plutôt à un accaparement rentier généralisé, par différents groupes en concurrence, des structures de domination économiques comme politiques. De là, l’économie de la cocaïne peut se voir inscrite dans la problématique d’un blocage du développement assez classique dans le Tiers Monde, et qui semble à la fois être une cause, temporellement première, puis une conséquence du développement de l’économie de la drogue dans le pays.

2.3 – Le véritable mal colombien : un sous-développement presque ordinaire

Il ne pouvait donc et ne peut toujours pas y avoir d’effets de syndrome hollandais au sens strict avec une déstructuration de l’appareil industriel productif à l’exception du « booming sector », puisque la Colombie est toujours fortement agricole et son économie originellement « désarticulée »[45].

De fait, sans véritable système productif industriel et sans marchés très différenciés, ce pays vivait de l’exportation de ses ressources primaires, essentiellement le café, avec la soumission d’une population très majoritairement rurale et pauvre[46]. Aussi, le bouleversement économique mondial des années 1970, avec notamment le premier choc pétrolier de 1973, va-t-il déséquilibrer les rapports de force et remettre en cause toute l’économie de production de la Colombie. Tous les pays du Tiers Monde se trouvent confrontés à la chute du cours des matières premières, et la situation est similaire dans les années 1990 : la Colombie développe ses cultures cocaïères de façon intensive dans le contexte d’une nouvelle crise agricole des productions développées plus récemment comme le blé, le coton, le riz ou le sorgho, entraînant ainsi de nouveau « une armée d’ouvriers agricoles sans emploi vers les champs de coca en pleine expansion »[47].

Dès lors, la forme de spécialisation primaire que constitue la production de cocaïne, et qui pourrait sembler être l’aboutissement d’un processus d’exploitation des avantages comparatifs, entretient en fait cette situation de sous-développement car le pays demeure ainsi « exposé continuellement à des blocages de développement et de croissance (…) pour des raisons structurelles »[48]. On peut d’ailleurs faire le constat, depuis plus de deux décennies, de la permanence des effets négatifs traditionnels de la spécialisation primaire. Par conséquent, le fait que la Colombie soit devenue, depuis quelques années seulement, la première productrice de coca et de cocaïne n’a eu aucun impact positif sur sa croissance économique.

Pire encore, le développement et la spécialisation partielle de la Colombie dans la coca a eu des effets évidents d’augmentation des coûts par une « logique circulaire »[49] de conflits de territoires et de pouvoir par la violence et l’illégalité : une part importante du budget de l’État colombien est consacré à la guerre contre la drogue, les interventions américaines[50] peuvent faire beaucoup de dégâts matériels, notamment en termes d’environnement ou de violence[51], et l’argent issu du marché de la drogue se trouve essentiellement réinjecté dans le trafic.

Conclusion

Le bilan est donc tristement ironique, et les notions de rente et de syndrome hollandais reviennent en fait à oublier que l’essor de la production de drogue pour l’exportation en Colombie n’a pu se faire que dans un contexte de sous-développement courant pour un pays du Sud, entretenu depuis par le cercle vicieux de l’économie de la drogue. L’économie de la coca et de la cocaïne nourrit donc le gonflement de ce marché et de la violence par la production de richesses prodigieusement destructrices.

 

 

Notes:

* Séminaire Tiers-Mondes 2006-2007, Institut d’Études Politiques de Rennes.

[1] Par souci de simplicité, nous utiliserons indifféremment les termes d’économie de la coca et d’économie de la cocaïne.

[2] M.C. Dupuis, Stupéfiants, prix, profits. L’économie politique du marché des stupéfiants industriels, Collection Criminalité internationale, PUF, Paris, 1996.

[3] P. Kopp, L’économie de la drogue, Collection Repères, La Découverte, Paris, 1997.

[4] La cocaïne est le fruit de la transformation des feuilles de coca en pâte-base, puis en cocaïne-base (le crack), puis en sel de cocaïne (poudre). Cf. D. Richard, La coca et la cocaïne, Que-sais-je ?, PUF, Paris, 1994..

[5] Exportation dont les coûts ne sont évalués qu’à 10 à 11 % du coût final, sans compter que les Colombiens sont également présents à l’étape suivante de la vente en gros sur laquelle ils réalisent un profit important, P. Kopp, L’économie de la drogue, op. cit.

[6] Il semble que ce soit le cas dans le cadre des politiques de lutte contre la drogue à la source (qui passent notamment par des campagnes de fumigation des zones de production) même si les hausses sont de courte durée, la tendance étant à une baisse constante du prix.

[7] THC=tétrahydrocannabinol, la molécule active du cannabis.

[8] Y. Le Bonniec, M. Sauloy, À qui profite la cocaïne ?, Calmann-Lévy, Paris, 1992.

[9] G. Becker, « Crime and Punishment  : An Economic Approach », Journal of Political Economy, Vol. 76, 1968 ; J. Buchanan, « A Defense of Organized Crime? », The Economics of Crime and punishment, American Enterprise Institute, Washington, 1973.

[10] La rente illégale représente le revenu des activités illégales ; C. Geffray, « État, richesse et criminels », Trafic de drogues et criminalités économiques, numéro spécial Mondes en développement, t. 28, n° 110, 2000, p. 18.

[11] Les droits d’accès au marché étant illégaux, il y a une valorisation de la rente des droits d’usage ; S. Gouméziane, Le pouvoir des rentiers, Paris Méditerranée, Paris, 2003.

[12] Raccourci conceptuel rassemblant les groupes privés impliqués dans le marché de la drogue en Colombie : les cartels, les guérillas et les paramilitaires.

[13] S. Gouméziane, Le pouvoir des rentiers, op. cit.

[14] K. Marx, Le capital, critique de l’économie politique, Livre III, 1867, Éditions sociales Paris, 1976, p. 566.

[15] Ibid., p. 592.

[16] A. Sid-Ahmed, « Le paradigme rentier en question : l’expérience des pays arabes producteurs de pétrole », Revue Tiers-Monde, n° 163, 2000. Également, Marx explique la profitabilité d’un terrain par rapport à un autre avec son exemple de la chute d’eau   : le terrain sur lequel se trouve la chute d’eau permettra à son utilisateur d’utiliser moins de capitaux pour la production de l’énergie. La rente, c’est-à-dire le revenu que son propriétaire peut espérer en retirer, sera donc plus élevée que pour un terrain “ordinaire”.

[17] L’exemple utilisé par S. Gouméziane est celui d’un vignoble dont le sol a des propriétés spécifiques qui donne un vin exceptionnel, très demandé et pour lequel le surprofit est très important malgré une productivité très faible.

[18] S. Gouméziane a une acception très large de la notion de rente.

[19] Drug Enforcement Administration : agence américaine de lutte contre le trafic et la consommation de drogues.

[20] A. Sid-Ahmed, op. cit.

[21] P. Salama voit une « relation de parenté » entre les effets de l’économie de la drogue et le syndrome hollandais, voir « L’économie des coca-dollars », Revue Tiers-Monde, n° 158, 1999, p. 248.

[22] J.P. Koutassila, Le syndrome hollandais : Théorie et vérification empirique au Congo et au Cameroun, Document de travail du Centre d’économie du développement, Université Bordeaux 4 Montesquieu, 1998.

[23] Y Bisiou, F. Caballero, Droit de la drogue, Dalloz, Paris, 2000.

[24] J. Schuldt, « Boom exportador y enfermedad holandesa », La insignia. Juillet 2006.

[25] B. Castelli, « Les impacts urbains du recyclage de l’argent de la drogue dans la région des Andes », Revue Tiers-Monde, n° 158, 1999.

[26] Forces Armées Révolutionnaires de Colombie, branche armée du Parti Communiste Colombien, créée en 1964.

[27] 4,4 % du PIB entre 1982 et 2000 selon R. Rocha García, « Les répercussions du trafic de drogue en Colombie », Revue Tiers-Monde, n° 172, 2002.

[28] M. Jimenez, J. Gonzales, « Le blanchiment de dollars en Colombie par le biais des Sanandresitos », Revue Tiers-Monde, n° 158, 1999.

[29] J. Pouzoulic, Les cultures illicites en Colombie : Les enjeux du développement alternatif dans une société en crise, Mémoire de DEA, Géographie tropicale, Paris IV, 2001, pp. 5, 25.

[30] M. Camara, « Économie de la drogue et théorie des jeux », Revue Tiers monde, n° 158, 1999, p. 302.

[31] J.P. Minaudier, Histoire de la Colombie. De la conquête à nos jours, L’harmattan, Paris, 1997.

[32] J. Pouzoulic, op. cit., p. 35.

[33] R. Rocha García, op. cit., p. 931.

[34] En 2003, seulement 1 % de la population est propriétaire de terres arables, D. Christman,.J. Heimann, J. Sweig, Andes 2020, A New Strategy for Colombia and the Region, Council of Foreign Relations Press, 2004.

[35] Les mécanismes de marché fonctionnent d’autant moins que les cartels possèdent la force sans régulation, d’où une docilité absolue des producteurs,  J. Pouzoulic, op. cit.

[36] M. Vellinga, (sous la dir. de) The Political Economy of the Drug Industry, University Press of Florida, 2004, p. 11.

[37] B. Castelli, art. cité.

[38] Ibid.

[39] M. Vellinga, op. cit.

[40] S. Strange, States and Markets, Pinter Publishers, Londres, 1988.

[41] A. Labrousse, « Colombie : le rôle de la drogue dans l’extension territoriale des FARC-EP (1978-2002) », Hérodote, n° 112, 2004, p. 33.

[42] Vargas, 2003, cité par A. Labrousse, ibid.

[43] Selon A. Labrousse, en 2003, les paramilitaires AUC (Autodéfenses Unies de Colombie) finançaient leur autonomie par le contrôle de 40 % des productions de coca et de pavot ; A. Labrousse, Dictionnaire géopolitique des drogues, De Boeck, Bruxelles, 2003.

[44] X. Quéré, S.Raufer, Le crime organisé, Que sais-je ?, PUF, Paris, 2000, p. 33.

[45] J.P. Koutassila, op. cit., pp. 1, 19-20.

[46] J.P. Minaudier, op. cit.

[47] A. Labrousse, Géopolitique des drogues, Que sais-je ?, PUF, Paris, 2004, p. 41.

[48] F. Perroux, L’économie du XXème siècle, 1961, réédition Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 1991, p. 428.

[49]A. Labrousse, ibid., 2004, p. 40.

 [50]La politique « guns and butter », version américaine de la politique de la carotte et du bâton. Voir D. Christman, J. Heimann, J. Sweig, op. cit.

[51] Y. Le Bonniec, M. Sauloy, op. cit.

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