L’économie argentine au XXème siècle : grandeur et décadence

Charles Lancha*

 

128-page-001Au début du XXème siècle, l’Argentine paraît promise à un brillant destin. Ses succès économiques éclatants autorisent apparemment tous les espoirs. On sait ce qu’il est advenu en décembre 2001, la crise sans précédent que le pays a connue et continue de subir. Comment en est-on arrivé là ? Un rappel rapide des principales étapes de l’évolution économique argentine au XXème siècle peut contribuer à éclairer les causes profondes du désastre actuel.

Vers 1900, le régime oligarchique argentin, solidement implanté au pouvoir, est en plein essor du point de vue économique. Au cours des deux dernières décennies du siècle précédent, une minorité de possédants, d’affairistes — dans le prolongement d’une tendance remontant à l’époque de la dictature de Rosas — a accaparé l’essentiel du sol utile. Par une colossale spoliation, elle a notamment fait main basse sur l’immensité de la pampa — 500 000 km2 — et constitué des domaines d’élevage gigantesques, clôturés de fils de fer barbelé, les estancias. C’est là une donnée fondamentale de l’économie durant tout le XXème siècle[1]. L’oligarchie terrienne institue progressivement un système d’exploitation analysé avec acuité par Romain Gaignard, système qui arrive à maturité dans les années 1920. Il s’agit d’une véritable révolution agricole où l’agriculture est intégrée à l’élevage dont elle conditionne le développement[2]. Les grands propriétaires attribuent à des fermiers ou des métayers une parcelle de leurs domaines, à charge pour ces derniers non seulement de leur verser un tribut en espèces ou en nature mais de les défricher puis d’y cultiver deux années durant du blé et du lin et, la troisième année, de la luzerne. En règle générale, le contrat expirait au bout de trois ans et l’estanciero se livrait alors à l’élevage extensif qui exigeait peu de main d’œuvre. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les millions d’immigrants qui arrivent en Argentine à la fin du XIXème siècle et au début du XXème ne sauraient disposer d’un lopin de terre. Seule une minorité d’immigrants accèdera à la propriété dans la région de Santa Fe. Dans la pampa, quelques centaines de spéculateurs se sont tout approprié. Les latifundistes percevaient une rente énorme. Leurs dépenses somptuaires étaient célèbres en Europe. La rente foncière était d’autant plus élevée que, dès la fin du XIXème siècle, la valorisation de la pampa argentine s’était développée dans des proportions considérables en raison d’un afflux de capitaux étrangers — anglais en premier lieu — qui s’étaient investis dans les chemins de fer et l’industrie frigorifique au point d’y occuper une position de quasi monopole. La conjonction de ces différents facteurs : immensité d’un sol fertile, abondance des investissements productifs, progrès décisifs dans le domaine des transports et de la technologie du froid aboutit à ce que l’Argentine, au début du XXème siècle, devienne un grenier à blé du monde et un producteur de viande de premier plan, premier fournisseur du Royaume-Uni. On assiste à une véritable explosion de la production[3].

Le système mis en place par l’oligarchie se montre performant mais il est fragile. La production est prévue prioritairement pour l’exportation, en premier lieu à destination du marché britannique. Elle est donc subordonnée aux fluctuations du marché. C’est ainsi que la première guerre mondiale se traduit par l’essor des exportations, puis la fin du conflit entraîne une dépression et, de 1922 à 1930, la pampa est à l’apogée de sa prospérité. La production est tributaire en particulier des variations du flux des investissements. Par ailleurs l’oligarchie, dont l’esprit rentier restera une constante[4], modernise l’appareil productif trop lentement d’où une faible productivité. A l’inverse des Etats-Unis qui, parallèlement à la croissance de leur production agricole, s’emploient à moderniser leur appareil productif, l’Argentine investit très peu dans l’industrie et importe tous ses équipements des Etats-Unis. Romain Gaignard fournit un exemple significatif : les tracteurs à moteur apparaissent en Argentine en 1907 mais, jusqu’à la fin des années 1940, c’est le cheval qui est le plus utilisé.  Il faudra attendre plusieurs décennies avant que l’Argentine fabrique elle-même son matériel agricole. Plus préoccupant, le commerce international des céréales et des oléagineux — en l’espèce, du lin — est contrôlé par quelques grandes compagnies, quatre en fait : les « Big Four ». R. Gaignard souligne le caractère dépendant de l’économie argentine : « Qu’il s’agisse de l’exportation de viande — avec la circonstance aggravante qu’il faut la conditionner au froid — ou des céréales, la Pampa dépend totalement, par conséquent, des décisions commerciales des grandes sociétés multinationales spécialisées ». Celles-ci se taillent notamment la part du lion dans l’exploitation de l’industrie du froid : en 1914, les Nord-Américains exportent 58,5 % de la viande argentine, les Anglais 29,6 % et les Argentins seulement 11,8 %.

 L’Argentine est confrontée au début du XXème siècle à un autre problème d’envergure : la dette publique. Déjà ! En 1910, elle se chiffre à 400 millions de francs-or et à 600 millions une décennie plus tard. L’Etat argentin consacre alors un tiers de ses ressources au service de la dette. Entre 1908 et 1916, la dette a augmenté de 94 %. Il s’agit là d’une dépendance structurelle appelée à se perpétuer.

En dépit de la gravité de tous les facteurs de dépendance, le pays connaît jusqu’en 1929 une période d’euphorie. La grande dépression de 1930 lui fait prendre conscience de la vulnérabilité de sa prospérité. Les dangers du modèle agro-exportateur et libre-échangiste apparaissent de manière évidente. Tirant l’essentiel de ses ressources des droits sur les produits importés, l’Etat, en raison de l’effondrement des importations, ne peut plus faire face à ses obligations. Devenu insupportable à l’oligarchie et aux multinationales, le président radical Hipolito Yrigoyen est balayé le 6 septembre 1930 par le soulèvement militaire du général José Félix Uriburu qui met un terme au pouvoir politique des classes moyennes et ouvre la voie au second cycle oligarchique qui se prolongera jusqu’à l’avènement du régime péroniste, en 1943.

L’oligarchie au pouvoir, en étroite alliance avec le capital britannique, engage à ce moment un processus de restructuration et de modernisation de la politique économique et de l’Etat. On assiste alors à une première phase d’interventionnisme étatique en réponse à la grande crise de 1929. L’influence du Royaume-Uni sur l’économie argentine s’accentue au détriment des intérêts nord-américains. L’assujettissement aux intérêts anglais est symbolisé par le pacte Roca – Runcinam, ou traité de Londres, signé le 1er mai 1933[5]. C’est à partir de 1933 que, face à la crise, l’oligarchie finit par investir dans l’industrie qui devient le principal secteur de l’économie nationale[6] en particulier dans l’industrie de substitution des importations. Rapoport évalue en termes mesurés ces progrès : « Même si les données quantitatives étaient très encourageantes, une analyse qualitative met en évidence le caractère limité de l’industrialisation à cette époque ».

La seconde guerre mondiale engendre en Argentine d’importantes mutations. Les exportations se voient favorisées, plus particulièrement dans le domaine agropastoral, les principaux acheteurs étant l’Angleterre et les Etats-Unis. Des balances commerciale et des paiements favorables permettent l’extension des activités industrielles. Le conflit mondial bouleverse par ailleurs l’insertion du pays au niveau international. Les capitaux nord-américains prennent le pas sur les capitaux britanniques.

En octobre 1941, à l’initiative de l’Armée, est créée la Direction Générale des Fabrications Militaires qui jouera un rôle moteur non seulement dans la production de matériel de guerre mais aussi dans le développement de l’industrie nationale. Le pouvoir militaire acquiert une dimension économique.

De 1943 à 1955, la politique économique s’inscrit sous le signe du péronisme par suite de l’affaiblissement de l’oligarchie et de son modèle. Il importe d’observer que Péron n’envisagera à aucun moment une quelconque réforme agraire. Le pouvoir oligarchique restera intact. Péron vise à promouvoir une politique nationaliste en vue d’asseoir l’indépendance économique du pays. Dans cet esprit, les chemins de fer sont nationalisés ainsi qu’une partie du crédit. Une marine marchande est mise en chantier et l’industrialisation s’accélère. Soucieux de moderniser le capitalisme argentin, le péronisme adopte une série de réformes audacieuses, notamment un transfert de capital du secteur agraire au secteur industriel par le IAPI — Institut Argentin pour la Promotion des Echanges — et des plans quinquennaux. Il tente d’accentuer le processus d’industrialisation amorcé au lendemain de la grande dépression. Quelques statistiques rapportées par B. Susani témoignent de cette volonté novatrice : « De 25 % du PIB en 1929, la part du secteur agricole passe à 18 % en 1948 : en revanche, celle du secteur industriel s’élève de 18 % à 23 % »[7]. La bourgeoisie accueille favorablement les transformations conformes à ses intérêts mais n’admettra jamais la nouvelle législation sociale.

L’industrialisation entraîne essentiellement le développement de l’industrie légère, productrice de biens de consommation. Elle repose sur les prix élevés des produits agropastoraux sur les marchés internationaux. Or, au lendemain de l’après-guerre, l’Argentine se heurte à l’hostilité des Etats-Unis qui pénalisent ses exportations. Les exportations argentines sont contrecarrées par celles des Nord-Américains. En outre, le poids des importations de biens d’équipement industriel grève la balance des paiements. Les réserves en devises du pays fondent comme neige au soleil. A partir de 1952, le régime est confronté à une véritable crise économique. Cette crise est d’autant plus aiguë que, durant la période justicialiste, par hostilité au pouvoir, les grands propriétaires ont freiné de propos délibéré la production en investissant peu et en modernisant le moins possible leurs installations. En raison de la crise, le gouvernement se voit contraint de favoriser le secteur agricole et le rôle du IAPI est inversé. Péron est également contraint de se rapprocher de Washington ; il sollicite de façon humiliante des emprunts, concède à des entreprises nord-américaines l’exploitation du pétrole argentin en Patagonie. La rhétorique anti-impérialiste, le mythe de l’indépendance nationale ont fait long feu. Il y a lieu de retenir, toutefois, que la dernière étape du gouvernement péroniste fut loin d’être un chaos économique comme le firent accroire ses adversaires politiques pour justifier le soulèvement militaire et le retour au pouvoir des conservateurs.

A la chute du péronisme, en raison du poids de l’industrie, il n’existe plus de groupe économique dominant : la vieille oligarchie terrienne doit composer avec certains groupes industriels. Différentes alliances se nouent, d’où des orientations économiques fluctuantes qui entravent le progrès. Le nouveau pouvoir issu de la “Révolution libératrice”, conformément aux directives de Raul Prebisch, prend le contre-pied du péronisme et impulse une politique favorable aux intérêts agraires et au capital. De façon symbolique, l’exploitation du pétrole est livrée aux compagnies nord-américaines.

A partir de 1956, un phénomène nouveau se produit dans l’armée : l’émergence d’un groupe de militaires ultra-libéraux — les “gorilles” pro-yankees — qui, en cette période de guerre froide, s’alignent totalement sur les Etats-Unis dans leur affrontement avec l’Union soviétique, amalgamant péronisme et communisme. La lutte contre-révolutionnaire devient la raison d’être des forces armées qui s’emparent à nouveau du pouvoir en 1966. Promu président de la République, le général Juan Carlos Ongania opte pour un modèle ultra-libéral de croissance, en accord avec les intérêts de la haute bourgeoisie financière et industrielle. Le Ministre de l’Economie, Krieger Vasena, très lié aux milieux financiers internationaux, promulgue en mars 1967 un plan de stabilisation où une forte dévaluation du peso — 40 % — s’accompagne d’une libération totale des changes et d’un blocage des salaires. La nouvelle politique tend à diminuer l’inflation et, surtout, à attirer les capitaux étrangers. Les investissements étrangers apparaissent comme la panacée susceptible d’engendrer un véritable miracle économique. Tout est conçu en faveur du capital, tenu pour l’instrument décisif de la modernisation de l’industrie. Le revers de la médaille c’est le coût social. Les travailleurs sont fortement pénalisés par le blocage des salaires et la suppression des conquêtes sociales au temps du péronisme. Inévitablement, les tensions s’exacerbent et Ongania cherche à les maîtriser par la répression des grèves ou par la corruption de la bureaucratie syndicale. Le malaise social explose violemment à Cordoba, le 29 mai 1969. Face aux manifestations des ouvriers et des étudiants, l’armée intervient, provoquant des dizaines de morts. Sanctionnant l’échec de Ongania, les militaires le destituent le 8 juin 1970 et restituent le pouvoir aux civils ce qui ramène inévitablement Péron aux affaires, après 18 ans d’exil.

A son retour en Argentine, Péron manifeste l’intention d’appliquer la même politique de conciliation de classes qui avait échoué en 1955. En 1973, la situation argentine a beaucoup évolué. Economiquement, on enregistre la prédominance du capital monopoliste des multinationales.  Politiquement, la crise économique que subit le pays ne permet pas au leader justicialiste de pratiquer, comme en 1943, une généreuse politique sociale ou de procéder à des nationalisations avec de substantielles indemnisations. En 1974, Péron disparaît. Sa femme, Isabel Martinez, lui succède à la présidence. En dépit de son anti-communisme, le péronisme d’Isabel Martinez — incapable et corrompue — devient intolérable à l’oligarchie. C’est ce qui explique le coup de force du général Videla, le 24 mars 1976.

Dès leur arrivée au pouvoir, les militaires désignent comme super ministre de l’économie José Martinez de Hoz. Celui-ci, seul civil du premier cabinet de la junte, va occuper son poste durant cinq ans et conduire l’économie argentine au désastre par l’application d’un modèle résolument libéral.

Quelle est la situation économique du pays en 1976 ? Depuis l’essor d’une industrie légère, l’Argentine est confrontée à un problème insoluble, ainsi résumé par Bruno Susani : « Avec la crise de l’accumulation du capital le pays connut une crise sociale et des crises politiques successives »[8]. Dans les années 1970, la production industrielle représente 35 % du PIB et n’a d’autre débouché que le marché intérieur par manque de compétitivité. La production agricole ne se chiffre qu’à 15 % du PIB mais, seul secteur d’exportation et donc seule source de devises, son importance est décisive pour l’importation des biens d’équipement. L’économie comporte deux verrous : une industrie non concurrentielle et donc tributaire du pouvoir d’achat des salariés et une agriculture extensive, peu productive, dont la croissance ne dépasse pas 1 % l’an. Dans ces conditions, le problème de l’accumulation du capital paraît d’autant plus insoluble que l’oligarchie rurale s’oppose à tout changement.

Martinez de Hoz se fixe comme objectif de résoudre ce problème fondamental. Issu de la bourgeoisie agraire et très lié aux multinationales, ses options vont être marquées par ses origines sociales. En décembre 1981, dans un livre publié sous le titre Bases para una Argentina moderna, il explicite les principes qui ont orienté sa gestion. Il importe de les résumer pour comprendre la logique du désastre auquel il a conduit l’Argentine. Ses principes comportent douze points : liberté des prix, liberté du marché des changes, liberté du commerce extérieur, liberté des exportations et des importations, liberté des taux d’intérêt, liberté des loyers urbains et des baux de fonds ruraux, suppression des tarifs préférentiels pour le service public et des prix subventionnés pour le combustible, liberté des salaires, liberté des investissements étrangers, liberté des transferts de technologie, annulation de toutes les subventions et du protectionnisme. Bref, une libéralisation pratiquement totale des activités économiques.

Le modèle imposé par Martinez de Hoz vise à promouvoir la croissance de la production agricole et a généré une rente foncière accrue. En somme, il s’agit de revenir au modèle qui a assuré la prospérité de l’Argentine à la fin du XIXème siècle et au début du siècle suivant où le pays tirait l’essentiel de ses richesses de ses exportations agropastorales. Pour Martinez de Hoz, un pays peu peuplé comme l’Argentine ne peut prétendre disposer d’une industrie puissante. Tels sont les principes à l’origine de son programme économique qui va aboutir à la désindustrialisation du pays.

Comment de tels principes se sont-ils concrétisés dans la pratique ministérielle, de 1976 à 1981 ? Martinez de Hoz a commencé par bloquer les salaires et par libéraliser les prix. En 1979, le salaire réel a diminué de 50 % par rapport à 1976 et induit une baisse drastique des ventes des biens industriels. Par ailleurs la libéralisation des taux de change a favorisé le secteur agro-exportateur mais a pénalisé l’importation des biens d’équipement. Les mesures prises provoquent l’effondrement de la consommation et de la production manufac-turière. Selon la CEPAL — Commission Economique pour l’Amérique Latine —, l’année 1981 s’est traduite pour l’Argentine par une croissance négative de 6 % et une inflation de 120,7 %.

A l’époque, presque tous les experts consultés s’accordent à dire que les principaux bénéficiaires de la politique monétariste conduite par Martinez de Hoz sont les entités financières internationales. En Argentine, le ministre est communément considéré comme le représentant des banques étrangères et des multinationales. Celles-ci ont effectivement prospéré alors que l’industrie nationale a périclité. Dans un livre publié en Argentine par différents ministres d’époques antérieures, les conséquences catastrophiques du modèle sont résumées en une phrase lapidaire : « En Argentine, une équipe économique développe un plan où 15 millions d’Argentins sont de trop »[9].

L’échec de Martinez de Hoz entraîne son limogeage en 1981. Lorenzo Sigaut le remplace. Il prend quelque distance par rapport à l’ultra-libéralisme de son prédécesseur. Quatre mois après sa nomination, en septembre, le nouveau ministre fait montre d’optimisme. Un optimisme rapidement démenti par les faits. Le 17 décembre 1981, il est à son tour relevé de ses fonctions. Les Finances échoient alors à Roberto Alemann. A peine nommé, il décrète le blocage des salaires des fonctionnaires alors que les prix augmentent en moyenne de 7,8 % par mois. L’aggravation de la crise trouve sa traduction dans la succession de plus en plus rapide des ministres de l’économie. Si R. Alemann reste en charge environ six mois, il suffira de deux mois d’exercice pour que son remplaçant, Dagnino Pastore, démissionne, le 24 août 1982. A Pastore succède Jorge Wehbe, adepte lui aussi du libéralisme et peu disposé à améliorer les salaires. Sa gestion ne fait qu’accentuer la crise. Entre février 1982 et février 1983, on assiste à une véritable inflation galopante : 244,6 % d’augmentation des prix. Les industriels, les principaux partis et les syndicats réclament une politique de relance de la consommation mais celle-ci entrerait en conflit avec les consignes du FMI dont l’Argentine est tributaire. Au cours des premiers mois de 1982, les militaires se sentent impuissants à faire face à la crise généralisée. L’aventure des Malouines, grossière manœuvre de diversion, les discrédite totalement d’où le retour à la démocratie.

Le 30 octobre 1983, le radical Raúl Alfonsin l’emporte aux élections présidentielles. Il hérite d’une économie délabrée, une industrie sinistrée, une inflation annuelle d’environ 300 %, un déficit budgétaire de 14 % du PIB et, surtout, une dette extérieure de 45 milliards de dollars, multipliée par six entre 1975 et 1983. C’est là la cause première de l’instabilité macro-économique qui va se généraliser par la suite. La dette extérieure est devenue une contrainte structurelle à la suite du repli, en 1982-1983, des principaux bailleurs de fonds de la période précédente, les banques internationales. En l’absence de nouveaux crédits, les autorités argentines vont mettre en place les politiques d’ajustement préconisées par le FMI. Dès lors l’Argentine commence à subir, comme les autres débiteurs latino-américains, un transfert financier net négatif aux proportions considérables : 3 milliards de dollars en 1983, 5 en 1984, 4 en 1985, 6 en 1986, 3 en 1987, 2,5 en 1988, 4 en 1989. Alfonsin reprend à son compte, de fait, le modèle économique de la dictature. Avec des résultats identiques. En 1988, c’est le désastre. La production périclite, l’inflation s’envole alors que les salaires et le niveau de vie de la majorité de la population s’effondrent. En mai, un autre plan d’austérité plus sévère que le précédent entre en vigueur avec un déficit budgétaire fortement diminué, une extension des privatisations et de nouveaux emprunts. Les péronistes dénoncent les privatisations, jugées par eux attentatoire à la souveraineté nationale. Quelques mois plus tard, dans le sillage de leur leader devenu président, Carlos Menem, ils s’en feront les hérauts. Alfonsin se fait le chantre du discours libéral et prône les privatisations en mettant en avant l’inefficacité des entreprises étatisées.

La crise devient alors insupportable par la généralisation de la corruption. Le paiement des intérêts de la dette devient de plus en plus difficile. A partir d’avril 1988, l’Argentine se voit contrainte d’adopter un moratoire. L’inflation induite par les spéculateurs — les agro-exportateurs et les multinationales — se révèle dévastatrice pour les travailleurs dont les hausses de salaires marquent le pas par rapport à la hausse des prix. C’est dans ce climat de récession, de misère et de mécontentement qu’ont lieu les élections présidentielles, le 14 mai 1989. Le péroniste Menem l’emporte tout naturellement avec 47 % des voix.

La passation de pouvoir était prévue en décembre mais la situation tourne au drame et Alfonsin abandonne la présidence six mois avant la date officiellement prévue. En effet, la tension sociale est devenue incontrôlable. A Rosario, des milliers de femmes et d’enfants, poussés par la faim, envahissent et saccagent les supermarchés. Cette explosion sociale se solde par un bilan de trois morts, trente blessés graves et huit cents arrestations et plus de deux cents magasins pillés. Alfonsin décrète l’état de siège dans tout le pays. Des émeutes de la faim éclatent dans d’autres villes. C’est dans ce contexte de crise aiguë que Menem entre en fonction, le 8 juillet.

A peine devenu l’hôte de la Maison Rose, Menem adopte un plan d’ajustement aux antipodes des idéaux péronistes traditionnels. Alors que le populisme péroniste assignait à l’Etat un rôle économique et social majeur, Menem rend l’Etat responsable de tous les maux dont souffre le pays. Il dresse un véritable réquisitoire contre l’Etat-providence, contre le protectionnisme et exalte les vertus de l’entreprise privée, de la liberté commerciale, de l’ouverture sur le monde. Il s’agit pour lui de renforcer le modèle économique néo-libéral. D’entrée de jeu, le nouveau chef de l’Etat proclame son intention de privatiser toutes les entreprises publiques. De façon symbolique, les deux premiers responsables de l’économie désignés sont des représentants d’une multinationale, Bunge et Borne. De façon tout aussi symbolique, Menem accueille dans son ministère deux personnalités issues de l’oligarchie argentine, deux membres de la famille Alsogaray, le père et la fille, et s’entoure de technocrates. En économie, il opte pour une « chirurgie de choc sans anesthésie » : en deux ans, l’essentiel du patrimoine de l’Etat est privatisé, bradé. En même temps que les privatisations sont menées au pas de charge, un décret du 30 octobre 1991, conformément aux exigences du FMI, abroge d’un trait de plume la réglementation qui structurait le fonctionnement de l’économie nationale depuis un demi-siècle. Le salut passe désormais par la dérégulation.

Les difficultés économiques persistent malgré tout. En vingt mois, dix plans se succèdent. La pauvreté et la misère gagnent du terrain. Neuf millions d’Argentins sur trente-trois vivent dans le dénuement. En février 1990, l’amputation du pouvoir d’achat des salariés atteint 33 %.

A partir de février 1991, s’ouvre une étape nouvelle avec la nomination de Domingo Cavallo à la tête du ministère de l’économie. Pendant cinq ans et demi, il va impulser de façon décisive et systématique le processus de libéralisation. En mars, il établit la libre convertibilité de la monnaie argentine — dénommée alors l’austral — et du dollar sur la base de 10 000 australs pour un dollar. Les émissions de la Banque Centrale sont subordonnées à l’existence équivalente de dollars dans ses réserves. Cette parité austral-dollar, puis peso-dollar, devient la clef de voûte du système mis en place et engendre une reprise de l’activité économique dans un premier temps avant de provoquer une récession et une crise insurmontables.

L’orthodoxie libérale de Cavallo conduit les institutions financières internationales à consentir à l’Argentine des prêts importants en 1991. L’hyper-inflation — cauchemar des masses populaires — est enfin jugulée et consacre ce que l’on a appelé “le miracle économique argentin”. Le taux d’inflation chute de 4512 % en 1989 à 3,9 en 1994 ; la production augmente annuellement de 5 % à 6 % et le PNB double pratiquement de 1989 à 1995.

En réalité, il s’agit d’un assainissement et d’une relance fragiles. En 1995, suite à l’effet tequila, la fuite des capitaux prend des proportions considérables : trois milliards de dollars. Les taux d’intérêt flambent de manière vertigineuse et le système bancaire se trouve au bord de la faillite. Pour franchir ce mauvais cap, Cavallo sollicite et obtient plusieurs prêts du FMI, de la Banque Interaméricaine de Développement et de l’Eximbank du Japon. En contrepartie, l’Argentine est mise en demeure de prendre une série de mesures d’austérité à l’origine de la récession — 4,5 % en 1995 — de l’aggravation du chômage, de la diminution de la consommation. En 1996, la récession ne faiblit pas. D’autres mesures d’austérité sont appliquées avec un même objectif : diminuer le déficit fiscal. Le gouvernement se trouve aux prises avec une situation d’autant plus difficile que la corruption et la fraude fiscale atteignent des sommets. Le FMI ferme les yeux.

Elève docile des institutions financières internationales, l’Argentine a bénéficié sous Menem des largesses du FMI, de la Banque Mondiale et des investisseurs étrangers. La décennie 1990 a vu affluer 121,541 milliards de dollars d’investissements extérieurs — dont 30 % en 1999. L’Union européenne a été le principal bailleur de fonds : 45,5 % du total contre 42,1 % pour le NAFTA. Ces crédits ont favorisé la croissance, mais ils ont placé l’Argentine sous la coupe du capital étranger. Plus que jamais, l’économie nationale est une économie dépendante dont l’évolution est tributaire des fluctuations financières à l’échelle de la planète. Les crises financières qui ont successivement frappé le Mexique en 1995, l’Asie, la Russie et le Brésil en 1998-1999 ont eu de sévères contrecoups en Argentine.

Le Mercosur — Marché Commun du Sud, 60 % de la richesse latino-américaine — mis en place en 1991 et regroupant le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, auxquels se sont joints comme membres associés le Chili et la Bolivie, a au départ développé considérablement les échanges des pays membres et fait naître beaucoup d’espoirs. La dévaluation du real brésilien de 30 % a mis à nu la faiblesse majeure du Mercosur : l’absence d’instruments de régulation en temps de crise.

L’économie argentine connaît un handicap majeur : le poids de plus en plus lourd de la dette et donc du service de la dette. Entre 1993 et 1999, la dette a augmenté de 28,5 % à 41,7 % par rapport au PIB. Depuis 1983, son montant a triplé. Elle se chiffrait alors à 46 milliards de dollars. Au départ de Cavallo, en 1996, elle grimpe à 90 milliards 400 millions. Aujourd’hui, elle est estimée à 185 milliards[10].

En octobre 1999, un nouveau président de la République est élu, Fernando de la Rúa. Représentant de l’Alliance conclue deux ans plus tôt entre l’UCR social-démocrate et le Frepaso de centre-gauche, il semble augurer une nouvelle politique. En fait, au mépris de ses promesses, il s’inscrit dans la continuité néo-libérale alors que le pays sombre dans la pauvreté et la misère. De façon emblématique, en mars 2001, il confie la direction du gouvernement à… Domingo Cavallo, l’ex-président de la Banque centrale sous la dictature militaire et l’ex-super-ministre de Menem ! Appliquant à la lettre les consignes du FMI dont l’Argentine est l’otage, Cavallo se montre impuissant, par ses plans d’austérité successifs, à conjurer la récession. Les 19 et 20 décembre 2001, des émeutes de la faim et du désespoir éclatent en diverses villes du pays. De la Rúa décrète l’état de siège. En vain. Bravant la répression, des milliers de personnes se massent Place de Mai pour exiger le départ du Président de la République. 27 manifestants trouvent la mort dans les affrontements ; on dénombre des centaines de blessés et des milliers d’arrestations. Cavallo est le premier à renoncer à son portefeuille. De la Rúa démissionne le 20 décembre.

Les causes de la crise historique qui frappe l’Argentine ont donné lieu à d’innombrables analyses. Dans l’espace limité qui est le nôtre on ne saurait en rendre compte comme il conviendrait. On retiendra ici, à titre d’exemple, le diagnostic de Pierre Salama. Selon lui, le plan de convertibilité fondé sur la parité peso-dollar, institué en 1991, s’est refermé comme un piège sur l’Argentine. L’émission monétaire était alors tributaire de l’entrée de dollars. Si cette entrée venait à fléchir, les banques se trouvaient confrontées à un problème de capitalisation et ne pouvaient accéder aux demandes de crédits des entreprises. L’Etat, pour sa part, condamné au déficit zéro, a accentué, par là même, la récession[11]. P. Salama pointe un autre facteur clef, lié au currency board : « La fixité du taux de change réel implique nécessairement une très grande flexibilité de la main d’œuvre (salaire, conditions de travail) puisque ce qu’on ne peut pas obtenir en termes de compétitivité par la manipulation des changes réels (dévaluation) doit l’être sur le coût du travail lorsque le niveau de la productivité est trop faible relativement à celui des Etats-Unis » (p. 267). Si l’on ajoute la dépendance de l’Argentine, vitale, par rapport aux flux financiers internationaux, la fuite gigantesque des capitaux nationaux entraînée par un climat de défiance vis-à-vis de l’économie du pays, on dispose d’un tableau clinique de la crise assez précis. Ce tableau équivaut à une condamnation des recettes ultra-libérales à l’œuvre en Argentine depuis 1976, à l’origine du naufrage économique et social du pays le plus développé de l’Amérique latine. P. Salama dégage la conclusion suivante : « La responsabilité principale de l’état actuel de l’économie et la criminalisation de ses effets ne sont pas à rechercher dans l’attitude inflexible d’une institution internationale mais dans celle des gouvernants et de la minorité qui a profité des politiques économiques mises en place » (p. 288)[12]. La responsabilité des classes dirigeantes est indiscutable et leur total discrédit auprès de l’opinion publique en administre une preuve éclatante. Arnaud Zacharie porte toutefois une accusation qui va au-delà de celle-ci : « Si la responsabilité des dirigeants argentins est évidente, elle ne peut être dissociée des “conseils” que le FMI leur a prodigués pendant de nombreuses années »[13]. Joseph Stiglitz, orfèvre en la matière, opine dans le même sens : « The disaster comes not from not listening to the IMF, but rather from listening »[14]. De son côté, le ministre argentin de l’économie, Roberto Lavagna, après avoir souligné que le FMI a continué dans les années 1990 à « soutenir très fortement un modèle qui engendrait la faim et la pauvreté et qui a conduit à l’écroulement du système financier » concluait : « Les responsabilités sont donc partagées »[15].

A la chute de De La Rúa, les événements se précipitent et le pays est au bord du chaos. Lorsque le péroniste Eduardo Duhalde est désigné président par le Congrès le Ier janvier 2002, l’Argentine a compté cinq présidents en douze jours. L’un d’eux, Adolfo Rodriguez Saa, a décidé le “default”, la cessation de paiement de l’immense dette nationale — 132 milliards de dollars —, déchaînant la haine des milieux financiers internationaux. En toute logique, Duhalde décrète la fin de la convertibilité et une dévaluation du peso de 75 % en quelques semaines. En 2002, en dépit de la paupérisation gigantesque de la société, l’Argentine de Duhalde a tout de même remboursé 3,4 milliards de dollars[16]. Obtempérant au FMI, il décrète la pésification, la conversion des dettes dollarisées en pesos, formidable soutien aux groupes financiers locaux et étrangers et considérable extorsion aux dépens des épargnants[17]. En raison de la résistance populaire massive, Duhalde s’abstient malgré tout de passer totalement sous les fourches caudines des grandes institutions financières internationales et du capitalisme espagnol dont les investissements en Argentine se chiffrent à 40 milliards. En novembre 2002, Roberto Lavagna supprime le tristement fameux corralito. Un bras de fer permanent s’instaure entre le gouvernement argentin et le FMI, ainsi qu’avec les créanciers. Celui-ci s’accuse avec le successeur de Duhalde à la présidence, le péroniste Nestor Kirchner, élu de fait le 27 avril 2003.

Eric Le Boucher résume en quelques chiffres la situation désastreuse à laquelle est confrontée le nouveau président : « Le pays a vu son PIB reculer de 25 % depuis 1998. Il compte désormais plus de 24 % de chômeurs et 58 % de ses 37 millions d’habitants vivent dans ce qui est considéré comme la pauvreté (avec moins de 250 euros par mois) »[18]. On peut ajouter que l’Argentine doit alors au FMI et à d’autres organismes 90 milliards de dollars et 93,4 milliards à des créanciers privés[19]. Kirchner poursuit un double objectif : relancer l’économie — toujours paralysée sous Duhalde — et renégocier la dette. En septembre 2003, il obtient du FMI qu’une dette de 21,6 milliards de dollars due aux organismes internationaux soit repoussée à 2007[20]. Le même mois, son ministre de l’économie, Roberto Lavagna, propose aux créanciers privés une réduction de 75 % du montant de la dette argentine, compte tenu de la situation du pays[21]. Daniel Cohen avance la justification suivante à l’offre argentine : « Il faut admettre qu’il existe une limite à l’endettement international et qu’à partir d’un certain niveau de taux d’intérêt le prêt devient une spéculation qu’il faut interdire »[22]. Les centaines de milliers de créanciers concernés par un échange de bons actuels contre d’autres dévalués de 75 % ne l’entendent pas de cette oreille[23]. Le FMI s’est fait leur porte-parole obstiné et se refuse à tout accommodement avec l’Argentine. Sensible à ces pressions, Lavagna a abaissé la réduction de 75 % à 61,2 %[24].

Sur le plan économique, la croissance a été au rendez-vous en 2003 avec un taux de 9 %[25]. En 2004, elle sera moindre mais significative. En somme, le gouvernement Kirchner, tenant tête au FMI — défenseur opiniâtre des intérêts des multinationales et des créanciers internationaux et indifférent à la misère du peuple argentin — est parvenu à renouer avec la croissance. La course à l’abîme a été stoppée. En juin 2003, Diana Quattrocchi-Woisson pouvait écrire à juste titre : « L’Argentine n’est plus “à la dérive”…elle a trouvé une direction et une orientation »[26]. Pour autant, la situation demeure extrêmement critique. Ce point de vue de Diego Valenzuela en rend compte : « En Argentine, les 10 % les plus riches gagnent 31 fois plus que ce que perçoivent les 10 % les plus pauvres. La période 1976-2002 explicite la décadence argentine car elle exprime la combinaison la plus néfaste : la stagnation de l’économie s’accompagne d’une distribution des revenus toujours plus inégale. L’Argentine est aussi pauvre qu’il y a 25 ans mais la distribution de la richesse a empiré. Les politiques censées conduire à la croissance et à la modernisation ont conduit la société à la stagnation et à l’inégalité »[27].

Au vu d’un tel constat, il est plus que surprenant de voir Alain Touraine porter aux nues l’establishment argentin : « une oligarchie certainement la plus intelligente et la plus innovatrice de toutes les oligarchies latino-américaines »[28]. En fait, comme on a pu l’observer dans cet exposé, l’oligarchie et, plus généralement, les détenteurs du pouvoir économique puis financier ont toujours orienté l’économie du pays en fonction de leurs intérêts propres et de ceux des investisseurs étrangers et non en fonction des intérêts de la nation, n’hésitant pas à recourir périodiquement au pouvoir de l’armée, véritable expression de la droite argentine qui n’est jamais parvenue à se doter d’un authentique parti conservateur. A titre d’exemple, Philippe Grenier a pu écrire très justement que l’objectif par excellence du système pampéen a toujours été la recherche prioritaire du profit : « Nourrir au mieux les Argentins, collaborer à la croissance économique du pays, n’ont jamais été et ne sont encore que des effets éventuels et secondaires du fonctionnement du système »[29]. A la lumière de l’étude ici présentée, on ne peut que rejoindre Philippe Grenier lorsqu’il interprète la décadence économique argentine comme l’aboutissement de trois occasions manquées — l’accaparement de la Pampa par une minorité de possédants, l’absence de réforme agraire, une démocratie qui, à partir de 1983, assume l’héritage économique de la dictature, la dette et le modèle néo-libéral — et une modernisation industrielle manquée au temps du péronisme. Il est une tradition symbolique de la droite argentine qui mérite d’être rappelée : sa tendance permanente à expatrier ses capitaux. Les fonds argentins placés à l’étranger équivalent pour une large part au montant de la dette. Aujourd’hui encore la fuite continue !

En dépit des réformes de Nestor Kirchner, l’Argentine offre un tableau économique et social désastreux[30]. Et la droite redresse la tête, disposée à inféoder à nouveau le pays au FMI.

 

Notes:

* Professeur émérite, Université Stendhal de Grenoble.

[1] Mario Rapoport souligne l’une des conséquences les plus importantes de cette spoliation aux dimensions inouïes : « L’extrême concentration de la propriété de la terre et le système prédominant d’affermage allaient rendre impossible l’existence d’une classe moyenne rurale qui, comme aux Etats-Unis ou au Canada, avait été “l’acteur central de la démocratisation politique et de la transformation productive du pays” », Historia economica, politica y social de la Argentina, Buenos Aires, Ediciones Macchi, 2000, p. 66. François Chevalier avance un chiffre significatif : « …entre 1876 et 1903, 1 800 personnes, dit-on, devenaient propriétaires de 40 millions d’hectares ». L’Amérique latine de l’indépendance à nos jours, Paris, PUF, 2ème éd. 1993, p. 350. Dans sa thèse, R. Gaignard montre que la structure latifundiaire s’est perpétuée. Au début des années 1970, selon lui, la terre était ainsi répartie : la petite paysannerie — moins de 100 ha exploités — était propriétaire de 56 % des exploitations et 7,6 % du sol lui revenait ; les latifundistes de plus de 1 000 ha représentaient 5 % des exploitations et accaparaient 52 % des terres ; les paysans « moyens » — de 100 à 1 000 ha — disposaient de 40 % des exploitations et de 40 % du sol utile. La Pampa argentine : l’occupation du sol et la mise en valeur (vers 1550, vers 1970), thèse de doctorat d’Etat, 4 vol., CEDOCAL, Toulouse.

[2] Romain Gaignard, La pampa argentina. Ocupacion, Poblamiento, Explotacion. De la conquista a la crisis mundial (1550 – 1930), Buenos Aires, éd. Solar, 1980, p. 324-336.

[3] Rapoport, ibid, p. 61 et p. 66.

[4] C’est ce que relève C. A. Ferraro : « Les grands propriétaires terriens grâce à des politiques extensives d’exploitation ont obtenu avec un minimum d’investissement des rentes très élevées. Ces rentes furent soit investies dans le secteur secondaire ou tertiaire, soit destinées à la consommation somptuaire, soit elle sortirent du circuit économique national ». Argentine : Le développement agricole, les exportations agro-alimentaires dans le marché mondial. Université de Paris X-Nanterre, Doctorat de 3 ème cycle, 1983, p. 17.

[5] Cf. Mario Rapoport, ibid., pp. 235-239.

[6] G. Di Tella, M. Zymelman, Las etapas del desarrollo economico argentino. Buenos Aires, Paidos, 1973, p. 35.

[7] Le Monde Diplomatique, mai 1979, p. 3.

[8] Ibid., p. 3.

[9] El Pais, 6 janvier 1982.

[10] Clarin, 1er juillet 2004. D’après l’INDEC.

[11] Argentine. Enjeux et racines d’une société en crise. Sous la direction de Diana Quattrocchi-Woisson, éd. Tiempo et Le Félin, Paris, juin 2003, p. 271.

[12] Cf. dans le même sens Maria Seoane, Argentina. El siglo del progreso y la oscuridad (1900 – 2003), Critica, Barcelone, p. 181.

[13] Pour comprendre la crise argentine. Denis Rolland et Joëlle Chassin (sous la dir. de), L’Harmattan, Paris, 2003, p. 75.

[14] Ibid., p.  62.

[15] Le Monde, 26 novembre 2002. Le FMI a reconnu sa part de responsabilité dans la crise. Il a admis ne pas avoir pris en compte comme il l’aurait dû l’explosion de la dette, facteur prépondérant de la débâcle économique de l’Argentine. La Nacion, 30 juillet 2004. David Cufre a mis en évidence la faiblesse profonde de cette auto-critique qui met en avant des erreurs techniques commises mais occulte les raisons idéologiques de l’aveuglement de l’institution. Pagina 12, 6 août 2004. José Manuel Quijano a procédé à une analyse sans concession des responsabilités du FMI. On en trouvera un compte rendu sous la plume de Julio Nudler dans Pagina 12, 21 août 2004.

[16] Le Monde, 16 novembre 2002.

[17] Cf. Christine Legrand, Le Monde, 14 février 2002 et Angel Jozami, Argentina. La destruccion de una nacion. Barcelone, Mondadori, 2003, p. 73.

[18] Le Monde, 27-28 avril 2003.

[19] Le Monde, 21 octobre 2003. Officiellement, la dette s’élevait au 31 décembre 2003 à 157 milliards 927 millions de dollars. La Nacion Line, 31 août 2004. La suppression de la convertibilité a entraîné une forte hausse de la dette.

[20] Le Monde, 18 septembre 2003.

[21] El Pais, 23 septembre 2003.

[22] Le Monde, 21 octobre 2003. Des économistes argentins de l’Université de Buenos Aires se sont employés à démontrer qu’une large partie de la dette est illégitime.

[23] Le Monde, 19 novembre 2003.

[24] Pagina 12, 31 juillet 2004.

[25] La Nacion Line, 21 mars 2004.

[26] Argentine. Enjeux et racines d’une société en crise, op. cit. p. 25.

[27] La Nacion Line, 18 août 2004.

[28] Pour comprendre la crise argentine, p. 33.

[29] Philippe Grenier, « L’Argentine, du dominion honoraire au Tiers-Monde ». In : Géographie Universelle : Amérique Latine. Paris, Hachette / Reclus, 1991, p. 340.

[30] Economiquement, la nature des exportations traduit le retard du pays : les produits primaires représentent 40 % du total (30 % au Brésil, 10 % aux Etats-Unis) ; les produits les plus élaborés concernent 20 % des exportations nationales (40 % au Brésil, 75 % aux Etats-Unis). Clarin, 1er août 2004. Un autre handicap tient à la faible compétitivité : La Nacion Line du 18 mai 2004 relève que, selon les données d’un institut international, sur un classement de 60 pays, l’Argentine se situe en 59ème position. Les problèmes de l’emploi et des revenus revêtent une importance majeure. Le chômage touche 20 % de la population active ; 33 % de travailleurs ne sont pas déclarés ; les chômeurs, les travailleurs au noir ou indépendants représentent 67 % de la main d’œuvre potentielle. Pagina 12, 21 août 2004. La Nacion Line du 18 septembre 2004 avance des chiffres différents : 14,8 % de chômeurs, soit 2,53 millions de personnes et 2,6 millions de sous-occupés. La journée de travail est en moyenne de 11 heures. Le salaire minimum vient d’être porté à 450 pesos (un dollar équivaut à 3,5 pesos). Les retraités perçoivent en règle générale des pensions de misère : 1 876 900 d’entre eux “bénéficient” d’une retraite minimum de 308 pesos. Pagina 12, 13 août 2004. L’Education nationale est sinistrée — à titre symbolique, on notera que le pays de Sarmiento compte aujourd’hui près de 700 000 analphabètes —, le système de soins est délabré, la pauvreté et l’indigence affectent pratiquement la majorité de la population (La Nacion Line, 18 septembre 2004) des enfants meurent de faim. Comme les manifestations des chômeurs — les piqueteros — ne faiblissent pas et que la délinquance grimpe en flèche, la droite s’est emparée du thème de l’insécurité et appelle à la répression.

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s