Après Durban, quoi ?

Jean-Jacques Kirkyacharian*

 

117Ce titre est volontairement inadéquat, car, à prendre les choses à la lettre, on devrait plutôt dire : Durban, et alors ? En effet, à l’heure qu’il est (15 janvier), l’Assemblée générale de l’ONU n’a pris aucune décision concernant les textes issus de la Conférence : une déclaration générale, un programme d’action. L’Assemblée générale pourrait se prononcer en février.

Ces textes ont fini par sortir sur Internet. Ils ne seront pas publiés comme documents de l’ONU si Assemblée générale ne les vote pas, soit à l’unanimité, soit à la majorité. A mon avis, le consensus sera difficile à réaliser, et s’il se réalise, il laissera derrière lui, des blessures durables. Car les questions de forme masquent mal les problèmes de fond. En particulier, que la condamnation de l’esclavage et du colonialisme et de leurs conséquences se trouve dans la déclaration ou qu’elle prenne place dans le programme d’action, ce n’est pas du tout la même chose, comme les lecteurs d’Informations et Commentaires le comprennent aisément.

Deux réunions successives ont eu lieu à Durban, le Forum des ONG (dernière semaine d’août) et la Conférence mondiale de l’ONU (première semaine de septembre). A la seconde, les ONG accréditées ont pu assister au titre d’observateurs. Car, il faut distinguer entre ONG accréditées auprès de l’ONU (quelques centaines) et ONG “nationales” ou “locales”, dont un certain nombre ont fait le déplacement pour participer au Forum. C’est cette dernière réunion qui a connu certaines carences dans l’organisation, ce qui n’a pas permis de trouver des formules faisant l’accord de tous, concernant les problèmes les plus délicats (l’esclavagisme, le colonialisme et les compensations nécessaires, la politique provocatrice du gouvernement israélien, et aussi le problème des castes).

On pouvait prévoir aisément ces difficultés : il y a eu en 2001, à trois reprises, une session de la commission préparatoire à la Conférence Mondiale, qui a examiné les projets de déclaration et de programme. Mais les désaccords étaient tels qu’un grand nombre de phrases étaient mises “provisoirement” entre crochets et beaucoup le sont resté. Autrement dit, la préparation n’a jamais été achevée.

Le Forum des ONG, malgré beaucoup de cafouillages, avait fini par donner naissance à des textes, qui devaient être transmis à la Conférence par Madame Robinson, Haut Commissaire aux Droits de l’Homme dont il faut reconnaître qu’elle a connu beaucoup de difficultés et a fait front avec beaucoup de courage. Mais elle a renoncé à transmettre ces textes qui avaient provoqué la colère et le départ des Etats-Unis et d’Israël. Soit dit en passant, la colère était sans doute feinte, et le départ avait été certainement prévu. Les cassures entre l’“Ouest” et le “Sud” n’ont jamais été aussi apparentes, et l’union sacrée contre “les terroristes”ne permet guère aujourd’hui de donner le change durablement. Pour ce qui est des compensations des pertes subies, par les pays du Sud du fait de l’esclavage, on peut essayer de faire quelques gestes. Pour ce qui est de la politique israélienne, c’est déjà un peu plus difficile. Mais sur les travailleurs migrants, les flux de réfugiés politiques et économiques, il faudra bien se décider un jour.

En réalité, cette conférence sur “les droits de l’homme”comportait des enjeux politiques très importants, et c’est pourquoi elle a été assez difficile.

L’ONU est donc dans une situation inédite du point de vue des droits de l’homme : on est tenu de dire et de faire quelque chose à propos du racisme dans le monde, et personne ne sait bien ce qui pourrait être fait, sans susciter le mécontentement d’une partie importante des nations. Le journal Le Monde a bien fait de titrer son article à ce sujet « L’ONU prise au piège de la conférence de Durban » (11 janvier).

Mais le scandale dans les institutions internationales reflète un scandale bien pire dans la réalité mondiale. Et même si l’on porte un jugement nuancé, on doit reconnaître que le Forum des ONG a été l’occasion pour des centaines d’organisateurs, venus de toutes les parties du monde, d’exprimer leur souffrance et leur révolte devant le racisme et les discriminations qu’il produit. Après tout, du point de vue des victimes, peu importe que telle ou telle phrase n’ait pas pu être prononcée devant la conférence officielle. L’histoire ne commence ni ne se termine en 2001, à Durban.

Une idée est commune à beaucoup d’ONG accréditées (en particulier celles qui se regroupent dans le Comité des ONG contre le racisme qui siège auprès de l’ONU). C’est l’idée que les organisations locales qui souffrent du racisme sous une forme spécifique ont du mal à se forger une idée générale tant du phénomène raciste que des stratégies à mettre en œuvre pour le combattre (si on excepte la référence obligée, souvent très abstraite, à l’éducation) car elles demeurent enfermées dans leur vécu.

C’est vrai, d’ailleurs, de “ceux qui souffrent” pris en général : la souffrance est plus subie que pensée, elle pousse à l’isolement, à l’incompréhension. De ce point de vue, la présentation de ces centaines d’ONG locales (ou régionales) apporte quelque chose de nouveau dans l’histoire. Ce n’est pas rejeter l’action des grandes organisations que de dire que l’irruption des victimes elles-mêmes est toujours quelque chose d’irremplaçable, de dérangeant.

Pour ces grandes organisations, c’est l’incitation à renforcer l’intervention politique contre le racisme, affirmer, à approfondir les analyses, car c’est seulement au niveau politique (c’est-à-dire au niveau de la société tout entière) qu’on peut comprendre comment tant de phénomènes si différents peuvent être reliés entre eux. Naturellement, les expressions comme “l’après Durban” — de même que “l’après 11 septembre” — sont peu adéquates. La question, ou plutôt les questions posées à travers le racisme, renvoient à des fractures profondes et durables du monde actuel. (Par exemple, pourquoi les sans-papiers en France ? Ya-t-il un rapport avec le développement de la précarité ?)

Il eut été miraculeux que la Conférence de l’ONU soit le point de départ réel d’une modification des rapports sociaux dans le monde. Bien sûr, elle aurait pu adresser un signal plus clair à ceux qui luttent, partout où ils sont, contre le racisme sous tous ses aspects. Néanmoins, je crois que Durban a été utile : il a été dressé un constat, une sorte d’état du monde. Beaucoup de participants ont pu faire l’expérience aiguë des obstacles à surmonter, de leur nature réelle. Je ne suis pas convaincu que tous les politiques n’y aient rien compris. Il reste à faire comprendre au plus grand nombre que cette affaire les concerne.

 Note:

* Professeur de philosophie honoraire, ancien secrétaire national du MRAP.

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