L’évolution récente de l’insécurité alimentaire dans le monde

Laurence Roudart*

 

111En novembre 1996, plus de 180 chefs d’État et de gouvernement, ou leurs représentants, signaient la Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale, Déclaration qui proclame d’emblée : « Nous, Chefs d’État et de gouvernement, ou nos représentants, réunis pour le Sommet mondial de l’alimentation à l’invitation de l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture, réaffirmons le droit de chaque être humain d’avoir accès à une nourriture saine et nutritive (…). Nous proclamons notre volonté politique et notre engagement commun et national de parvenir à la sécurité alimentaire pour tous et de déployer un effort constant afin d’éradiquer la faim dans tous les pays et, dans l’immédiat, de réduire de moitié le nombre des personnes sous-alimentées d’ici à 2015 au plus tard.[1] Nous estimons intolérable que plus de 800 millions de personnes dans le monde, et plus particulièrement dans les pays en développement, n’aient pas une nourriture suffisant à leurs besoins nutritionnels essentiels. Cette situation est inacceptable. (…) ».

Cette Déclaration fait écho à d’autres textes signés sous l’égide des Nations-Unies, parmi lesquels la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), qui stipule : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, (…) » ; le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (1966), qui énonce : « Les États parties (…) reconnaissent le droit fondamental qu’a toute personne d’être à l’abri de la faim (…) » ; la Déclaration universelle pour l’élimination définitive de la faim et de la malnutrition (1974), qui affirme : « Chaque homme, femme et enfant a le droit inaliénable d’être libéré de la faim et de la malnutrition (…) ».

Malgré ces déclarations, aujourd’hui encore, en l’an 2000, des centaines de millions de personnes souffrent chaque jour de la faim.

L’objet de cet article est de retracer l’évolution récente de l’insécurité alimentaire dans le monde, sur la base principalement des informations publiées par la FAO[2]. Après avoir rappelé quelques définitions relatives à la faim, nous présenterons les dernières estimations de la situation mondiale de l’alimentation en 1995-97, puis nous verrons comment cette situation a évolué depuis 1970.

1 – Sécurité alimentaire, sous-alimentation, malnutrition

La sécurité alimentaire, telle qu’elle a été définie par la FAO en 1983, est « l’assurance en tous temps et pour tous les hommes de l’accès physique et économique aux aliments de base dont ils ont besoin »[3]. Cette définition fait clairement référence à la sécurité alimentaire de chaque individu en particulier. Mais la sécurité alimentaire peut aussi être envisagée à l’échelle d’un ménage, d’une région, d’une nation, et du monde.

La définition de la FAO renvoie à trois idées-clés : disponibilité des aliments, en quantité et en qualité, les aliments pouvant provenir de la production locale ou des importations (y compris de l’aide alimentaire) ; stabilité dans le temps et dans l’espace des disponibilités alimentaires ; et accès aux aliments, du fait qu’un individu appartient à une famille qui produit et autoconsomme des aliments, ou qui a les moyens économiques de les acheter, ou encore qui peut bénéficier d’un système de sécurité sociale lui permettant d’obtenir des aliments.

A l’opposé, l’insécurité alimentaire est l’insuffisance de la ration alimentaire d’un individu au moins pour une période donnée ; elle peut être chronique ou temporaire. L’insécurité alimentaire chronique, ou sous-alimentation, correspond à une situation où la ration alimentaire, mesurée en calories, ne suffit pas pour couvrir les besoins énergétiques de base, et ce de manière continue[4] ; cela correspond à la notion courante de faim.

Par différence, la sous-nutrition et la malnutrition sont des états physiologiques. La sous-nutrition est un mauvais état physiologique général résultant d’une sous-alimentation prolongée, ou d’une insuffisante assimilation de la nourriture pour cause de maladie ou de manque d’hygiène. La malnutrition est un mauvais état physiologique résultant de la sous-nutrition, ou du déséquilibre des nutriments ingérés[5]. Les carences en protéines, en vitamine A, en fer et en iode sont les plus fréquentes.

La forme la plus extrême d’insécurité alimentaire temporaire est bien sûr la famine, qui se manifeste par la rupture absolue ou quasi absolue de l’accès à la nourriture pour certaines populations dans une aire géographique donnée, et qui entraîne à brève échéance la mort de nombreux individus.

2 – Dernières estimations de l’insécurité alimentaire

La FAO présente désormais, fort heureusement, la plupart de ses estimations du nombre de personnes sous-alimentées dans le monde sous forme de fourchettes, qui reflètent une marge d’erreur de plus ou moins 5 %. Ainsi, elle estime qu’en 1995-97, 750 à 830 millions de personnes étaient sous-alimentées dans les pays en développement, ce qui correspondait à 18 % environ de leur population. Partant, dans l’ensemble des pays en développement, 2 enfants sur 5 avaient une taille trop petite pour leur âge (retard de croissance), 1 enfant sur 3 avait un poids trop faible pour son âge (insuffisance pondérale), et 1 sur 10 avait un poids trop faible pour sa taille (dépérissement), tous symptômes de malnutrition.

De plus, en 1995-97 toujours, 26 millions de personnes étaient sous-alimentées dans les pays dits en transition (22 millions dans l’ex-URSS et 4 millions en Europe de l’Est), et 8 millions de personnes l’étaient dans les pays industrialisés. Mais il reste que la sous-alimentation est particulièrement répandue dans les pays pauvres dont la population est majoritairement rurale et vit principalement de l’agriculture. Ainsi, elle affecte 40 à 50 % de la population en Afrique centrale, orientale et australe, 20 à 30 % en Asie du Sud et dans les Caraïbes, 10 à 20 % en Asie de l’Est et du Sud-Est, en Amérique centrale, au Proche-Orient et en Afrique de l’Ouest, 5 à 10 % en Amérique du Sud, et moins de 5 % en Afrique du Nord. D’un autre côté, les famines continuent de sévir puisqu’en août 1999, 37 pays avaient un besoin crucial d’aide alimentaire.

3 – Évolution de l’insécurité alimentaire

Pour ce qui est de l’évolution de la situation entre 1990-92 et 1995-97, la FAO avance que le nombre de personnes sous-alimentées dans les pays en développement aurait diminué de 40 millions[6]. Mais elle souligne que ces progrès ne sont pas assez rapides  pour atteindre l’objectif proclamé lors du Sommet mondial de l’alimentation, à savoir que le nombre de sous-alimentés soit réduit de moitié pour l’an 2015. En effet, pour atteindre cet objectif, il faudrait que le nombre de sous-alimentés baisse chaque année de 20 millions, or il ne baisse que de 8 millions. D’un autre côté, ces progrès sont très inégalement répartis : en fait, entre 1990-92 et 1995-97, la proportion de la population sous-alimentée a diminué de manière significative dans 37 pays seulement, alors qu’elle a augmenté dans 27 pays ; au total, la baisse de 40 millions de personnes sous-alimentées résulterait d’une diminution de 97 millions dans certains pays et d’une augmentation de 59 millions dans d’autres pays.

Cependant, avec une perspective de temps un peu plus longue, on peut effectivement penser que la situation tend à s’améliorer car les fourchettes d’estimation du nombre de personnes sous-alimentées sont de 870 à 960 millions pour 1969-71, et de 860 à 950 millions pour la période 1979-81, des chiffres plus élevés que ceux avancés pour la période 1995-97.

Plus particulièrement, au cours de la période 1980-96, la sécurité alimentaire s’est améliorée dans presque toute la région Asie-Pacifique, en particulier en Asie de l’Est et du Sud-Est, du fait de la coissance économique ; la proportion de personnes sous-alimentées par rapport à la population totale est restée faible ou a décliné dans la plupart des pays d’Amérique du Sud, mais elle a augmenté dans plusieurs pays d’Amérique centrale ; elle a par ailleurs diminué de manière significative dans 8 pays d’Afrique de l’Ouest alors qu’elle a généralement augmenté dans les pays d’Afrique centrale, orientale et australe, au point que la sécurité alimentaire s’est globalement détériorée en Afrique au Sud du Sahara.

Pour la période 1980-96 toujours, les cinq pays où l’amélioration de la sécurité alimentaire a été la plus forte sont le Ghana, le Burkina Faso, la Gambie, le Nigéria et le Mali ; par contre, les cinq pays où la dégradation a été la plus forte sont l’Afghanistan, la République de Corée, le Burundi, Madagascar et la Mongolie.

4 – La pauvreté et la faim

Jusqu’à une période assez récente, on a analysé l’insécurité alimentaire comme le résultat d’une infériorité des productions, ou des disponibilités, alimentaires par rapport aux besoins. Mais depuis longtemps, la production agricole mondiale aurait pu suffire, en théorie, pour nourrir convenablement tous les humains de la planète. Ainsi, dans le monde d’aujourd’hui, les disponibilités énergétiques alimentaires sont de quelque 2 700 calories par personne et par jour, un chiffre supérieur aux besoins moyens (qui se situent en général, rappelons-le, entre 2 200 et 2 400 calories par personne et par jour). Et pourtant, sous-alimentation et malnutrition sont largement répandues. De même, dans de nombreux pays, les disponibilités alimentaires sont supérieures ou égales aux besoins moyens, ce qui n’empêche pas que certaines catégories de leurs populations sont en proie à l’insécurité alimentaire.

Depuis, les analyses ont évolué, et il est aujourd’hui largement admis, comme le rappelle la Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale, que « la pauvreté est une cause majeure de l’insécurité alimentaire et des progrès durables dans l’éradication de la pauvreté sont essentiels pour améliorer l’accès à la nourriture ». Mais un tel constat ne suffit pas pour concevoir et entreprendre des actions concrètes en vue de réduire l’insécurité alimentaire. C’est pourquoi la FAO mène actuellement un travail de réflexion, et d’abstraction théorique à partir d’études de cas dans plusieurs pays, sur les causes plus précises de l’insécurité alimentaire, et sur la vulnérabilité à l’insécurité alimentaire. Ces recherches doivent sans doute s’appuyer sur de telles études de cas, mais il nous semble qu’elles devraient aussi prendre en compte, d’un point de vue global, les mécanismes du développement inégal cumulatif entre les différentes agricultures du monde, et les mécanismes de l’appauvrissement de couches toujours renouvelées de la paysannerie[7].

D’un autre côté, le constat que la production agricole mondiale, si elle était équitablement répartie, pourrait nourrir convenablement l’humanité entière, ce constat ne doit pas conduire à négliger les questions de production. A cet égard, il est inquiétant d’observer que la production céréalière mondiale par habitant, qui avait beaucoup progressé de 1950 jusqu’au début des années 1980, tend à stagner depuis lors ; que la production agricole mondiale n’a pas du tout augmenté en 1998 ; que la production céréalière mondiale a baissé deux années de suite, en 1998 et en 1999 ; et que les stocks de report céréaliers sont en train de passer en dessous du seuil de sécurité (17 % des utilisations mondiales de céréales).

En tout cas, il est clair que l’analyse d’ensemble des causes de la perpétuation de l’insécurité alimentaire est indispensable pour en venir à bout. Sinon, elle sera traitée de manière inappropriée ou même, comme le dit Amartya Sen, considérée comme une fatalité : « L’âge moderne ne manque pas d’évènements effroyables, mais l’un des pires est sans doute la persistance d’une faim massive dans un monde dont la prospérité n’a jamais été égalée. Des famines frappent de nombreux pays avec une ampleur stupéfiante (…). De plus, la faim endémique est source de bien des maux dans de nombreuses régions du monde, débilitant des centaines de millions de personnes et en tuant une fraction importante avec une sorte de régularité statistique. Ce qui rend cette faim étendue encore plus tragique est que nous en sommes venus à la considérer comme faisant partie intégrante du monde moderne, comme s’il s’agissait d’une fatalité (au sens des tragédies grecques anciennes) ».

 

 

Bibliographie

Alexandratos N. (dir.), Agriculture mondiale – Horizon 2010, FAO, 1995.

Banque mondiale, Rapport sur le développement dans le monde, divers numéros.

Brown L.R. et al., L’état de la planète, Worldwatch Institute/Économica, divers numéros.

Brunel S., La faim dans le monde – Comprendre pour agir, PUF, 1999.

Collomb Ph., Une voie étroite pour la sécurité alimentaire d’ici à 2050, FAO/Économica, 1999.

Collomb Ph., « Population mondiale : conférences internationales et paradoxes du discours démographique », in Problèmes économiques, n° 2.421, 1995.

FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture, divers numéros.

FAO, La situation de l’insécurité alimentaire dans le monde, 1999.

FAO, Rapport du Sommet mondial de l’alimentation, 1997.

FAO, Documents d’information technique pour le Sommet mondial de l’alimentation, 1996, 3 vol.

FAO, Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale et Plan d’action du Sommet mondial de l’alimentation, 1996.

FAO, La Sixième enquête mondiale sur l’alimentation, 1996.

FAO, L’ampleur des besoins – Atlas des produits alimentaires et de l’agriculture, 1995.

FAO, Rapport de la 8e session du Comité sur la sécurité alimentaire, 1983.

Hervieu B., Du droit des peuples à se nourrir eux-mêmes, Flammarion, coll. Essais, 1996.

Islam N. (dir), Population and Food in the Early Twenty-First Century : Meeting Future Food Demand of an Increasing Population, IFPRI, 2020 Vision, 1995.

Mazoyer M., Roudart L., « L’impact économique et social de la modernisation agricole dans la seconde moitié du XXème siècle – Perspectives d’avenir », in La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture, FAO, 2000.

Mazoyer M., Roudart L., Histoire des agricultures du monde, Seuil, 1997-98.

Pinstrup-Andersen P., Pandya-Lorch R., Rosegrant M.W., The World Food Situation : Recent Developments, Emerging Issues, and Long-Term Prospects, IFPRI, 2020 Vision Food Policy Report, 1997.

Roudart L., « La situation agro-alimentaire mondiale », in Mondes en développement, tome 27, n° 107/108, 1999, pp. 71-77.

Sen A., « The Political Economy of Hunger », in Overcoming Global Hunger, I. Serageldin, P. Landell- Mills (dirs), Banque mondiale, 1994, pp. 85-90.

United Nations – ACC/SCN, IFPRI, Fourth Report on the World Nutrition Situation, 2000.

 

 

Notes:

* Maître de conférences à l’Institut National Agronomique Paris-Grignon.

[1] C’est nous qui soulignons.

[2] FAO est le sigle de Food and Agricultural Organization of the United-Nations, c’est-à-dire l’Organisation des Nations-Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (OAA). Dans cet article, nous nous conformons à l’usage qui veut que l’on emploie le sigle anglais plutôt que le sigle français.

[3] FAO, rapport de la 8e session du Comité pour la sécurité alimentaire, 1983.

[4] Dans chaque pays ou région, le nombre minimum de calories nécessaires, en moyenne, par personne et par jour est déterminé en fonction de la répartition de la population par sexe et par âge. En général, ce nombre est compris entre 2200 et 2400 calories par personne et par jour.

[5] Ce déséquilibre peut provenir du déséquilibre de la ration alimentaire elle-même, ou d’une mauvaise assimilation de la nourriture consommée.

[6] Ce chiffre de 40 millions a été obtenu de la manière suivante : d’une part, l’estimation numérique ponctuelle du nombre de sous-alimentés dans les pays en développement en 1990-92 a été revue à la hausse en fonction des nouvelles données disponibles sur les inégalités d’accès à la nourriture dans les pays, passant ainsi de 800 à 830 millions de personnes ; d’autre part, l’estimation ponctuelle du nombre de sous-alimentés dans ces pays en 1995-97 a été établie à 790 millions ; ainsi, par différence, on obtient bien un chiffre de 40 millions. Cependant, compte tenu des marges d’erreur de ces estimations, il ne nous paraît pas opportun d’avancer des chiffres ponctuels faussement précis, et par conséquent toujours révisables. La présentation des estimations sous forme de fourchettes est plus juste : elle signifie que, pour une période donnée, le nombre réel de sous-alimentés se trouvait très probablement à l’intérieur de la fourchette, sans que l’on puisse valablement préciser davantage. Or, les fourchette d’estimation sont de 800-880 millions pour 1990-92, et de 750-830 millions pour 1995-97. C’est dire qu’elles se recoupent sur l’intervalle 800-830 millions, et qu’il n’est donc hélas pas impossible que le nombre de sous-alimentés n’ait pas diminué, voire même qu’il ait augmenté, au cours de ces cinq années.

[7] Voir article de Marcel Mazoyer dans ce numéro.

 

 

 

 

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