Le Vietnam

Marc Ollivier*

 

111Présentation générale

Contrairement à certaines idées reçues, le Vietnam n’est pas un “petit pays”. Sa superficie (330 000 km2) représente 60 % de celle de la France, mais sa disposition géographique, étirée entre la mer de Chine à l’est et la cordillère annamite à l’ouest, lui permet d’aligner plus de 3 200 km. de côtes du nord au sud de la péninsule indochinoise, 1 400 km de frontière avec la Chine, 2 000 avec le Laos et plus de 1 800 avec le Cambodge. Il joue ainsi un rôle stratégique central dans toute la région du sud-est asiatique, elle même au centre de l’Asie. Enfin avec ses 76 millions d’habitants en 1997, qui dépasseront les 100 millions d’ici dix à vingt ans, il est le plus peuplé des pays de cette région après le géant indonésien. A l’échelle de l’Europe, sa population est comparable à celle de l’Allemagne réunifiée, et si on imagine de placer la frontière nord du Vietnam à Londres, il faut aller jusqu’à  la latitude d’Alger pour trouver la pointe sud du pays. Il comporte de grandes ressources en charbon, pétrole, gaz, bauxite et son climat tropical humide favorise une luxuriante végétation tout au long de l’année.

Données générales (statistiques de 1997) 

Superficie terrestre 331.000 km2
Population 76,5 millions   (100 millions vers 2018)
Taux de croissance 1995-2000 1,7 % (1,3 % attendus pour 2000-2015)
Population urbaine 19,5 %   (25 % vers 2018)
   
Taux d’analphabétisme masculin 3,5 %
féminin 8,8 %
Taux de scolarisation 6-12 ans 99,9 %
12-17 ans 47 %
3ème degré 4,1 %
 
Production Intérieure Brute 24,8 milliards de dollars
Dette extérieure 21,6 milliards de dollars
Service de la dette 7,8 % des exportations
Principales productions Electricité 17.109 de Kwh Principales importations Produits pétroliers 109 dollars
Ciment 6,3.106 tonnes Engrais 628.106 dollars
Textiles 226,7.106 m2
Acier 510 000 tonnes Principales exportations Pétrole brut 7,3.109 dollars
Riz 26,4 .106 tonnes Vêtements 1,2.109 dollars
Charbon 8,8.106 tonnes Riz 855.106 dollars

Dans ce cadre géographique contraignant aux paysages très variés, deux millénaires d’histoire, dont un sous domination chinoise (de 179 avant J.C. à  939 après),  ont abouti à la constitution actuelle du territoire national, au cours desquels se sont exercées les influences des mondes chinois, indien et malais. Les Viets, ethnie majoritaire à 85 % de la population issue à l’origine du delta du fleuve rouge, ont progressivement occupé le centre et le sud du pays en s’associant au cours de cette histoire à de nombreuses autres ethnies venues de Thaïlande, du Cambodge, de Chine et de l’Australasie (on en compte plus de 50), pour créer la nation vietnamienne moderne.

La République Démocratique du Vietnam proclamée par Ho Chi Minh en 1945, dut soutenir une longue guerre de libération contre les interventions militaires française puis américaine, dans le contexte des affrontements est-ouest, avant de faire reconnaître l’unité du pays et son indépendance politique en 1975. Ces guerres ont provoqué d’énormes pertes humaines et affaibli le potentiel de développement du pays, mais elles ont porté à un niveau élevé ses capacités d’encadrement politique et d’organisation, et contribué à familiariser la population avec les techniques et les produits industriels : il n’y a pas de problèmes de “gouvernance” au Vietnam tels qu’on en trouve dans de nombreux pays du sud, et notamment en Asie du sud-est. La population active est finalement nombreuse, instruite, ouverte aux innovations et capable de s’adapter rapidement aux technologies nouvelles.

Cependant il y a eu et il y a encore de nombreux problèmes de développement à surmonter, d’abord dans le nord, puis dans l’ensemble du pays après sa réunification. Les structures et les mécanismes de l’économie de guerre ont permis d’y faire face jusqu’en 1980, par la réforme agraire, la liquidation de l’analphabétisme de masse et la scolarisation de tous les enfants, la création d’entreprises publiques dans tous les secteurs, mais elles s’avérèrent impuissantes à assurer leur reconversion vers une économie de paix.

Un tournant stratégique fut alors décidé en décembre 1986 par le parti communiste, le “dôi moi” (changer pour faire du neuf) qui entérinait et officialisait les évolutions en cours depuis 1980 : développement de l’économie de marché et du secteur informel, ouverture aux investissements étrangers, restructuration des entreprises publiques. Refusant le slogan libéral “enrichissez vous” le parti communiste vietnamien proclama “celui qui est habile dans un métier est libre de l’exercer” et confirma la famille comme unité économique autonome. Cette politique a eu des résultats spectaculaires :

– une croissance rapide de la production agricole à partir de 1981, qui a fait du Vietnam un exportateur de riz et contribue à conserver un taux d’urbanisation assez faible (20 %) qui reflète un contrôle efficace des migrations internes ;

– un fort développement des investissements étrangers, notamment asiatiques, au point que ces entreprises fournissent aujourd’hui un tiers de la production industrielle et 13 % du PIB, alimentent 25 % du budget de l’Etat et emploient près de 300.000 personnes en 1997 ;

– enfin le secteur informel s’est considérablement développé, produisant environ la moitié du PIB en 1997 et fournissant du travail à un actif sur six (un sur quatre si on retranche l’agriculture), devenant ainsi un facteur de stabilisation sociale, économique et politique décisif.

Il faut rappeler ici que les progrès spectaculaires ainsi réalisés par le Vietnam ont été obtenus dans le contexte d’un embargo économique et commercial maintenu par les états occidentaux, notamment par les Etats Unis et la France, jusque dans les années 90.

L’ouverture du Vietnam aux échanges internationaux est désormais devenue inéluctable à la fois pour son développement économique futur et pour qu’il tienne pleinement sa place politique en Asie. Depuis 1995 il fait partie de l’ASEAN et depuis 1998 il figure parmi les 21 pays de l’APEC (Forum de coopération économique en Asie-Pacifique) qui représentent 58 % du PIB et 47 % du commerce mondial.

Le Vietnam est donc aujourd’hui à la veille d’une nouvelle étape de son développement : épargné par la crise financière asiatique de 1997 parce qu’il n’avait pas intégré la “mondialisation” financière, il doit à la fois surmonter ses effets indirects (affaiblissement des marchés en Asie) et en même temps trouver les moyens de prolonger ou renouveler les avantages d’une politique d’ouverture et de modernisation qui s’essouffle, pour répondre à des problèmes sociaux de plus en plus difficiles à résoudre (éducation, santé publique, lutte contre le chômage, etc.) pour une population extrêmement jeune et en croissance encore forte. Dans le monde rural, il cherche à promouvoir une “agriculture du paysan”, mais d’un nouveau type, orientée vers une régulation entre production biologique diversifiée et protection de l’environnement, fortement reliée au développement des industries et des services en amont et en aval. Les industries, fortement restructurées dans les années 80 pour s’adapter à la décentralisation et au marché, doivent désormais s’intégrer dans la stratégie d’ouverture aux marchés internationaux. L’Etat gestionnaire direct se recentre sur les branches stratégiques, mais se prépare à jouer pleinement un rôle de négociateur et de régulateur vis à vis des partenaires extérieurs publics et privés.

C’est à la recherche d’une nouvelle pierre philosophale, le “socialisme à économie de marché” que s’est lancé le Vietnam, devenu à nouveau une sorte de laboratoire social, économique et politique.

Nous avons demandé à notre collègue Ha Huy Thanh, Vice Directeur de l’Institut d’économie à Hanoï, à l’occasion de son passage en France, son point de vue sur les problèmes de développement de son pays.

 

Interview du Dr.  Ha Huy Thanh

Vice-Directeur de lInstitut dEconomie à Hanoï

 

Comment les guerres subies par le Vietnam ont-elles influencé son développement ?

 Briser le pacte colonial et conquérir une totale indépendance politique sont des préalables absolument nécessaires pour qu’un pays puisse engager un processus de développement économique et social. Au Vietnam, ces préalables n’ont pu être atteints qu’après une longue série de luttes de libération nationale, dont les épisodes se sont succédés entre 1946 et 1975, sans compter les neuf années du soutien militaire apporté à l’armée de libération cambodgienne à partir de 1979, ni la résistance que nous avons dû opposer aux interventions chinoises dans le nord du Vietnam à cette même époque. Toutes les conséquences de cette longue période de confrontations militaires sont loin d’être totalement effacées aujourd’hui.

– d’une part le Vietnam a subi de lourdes pertes, qui pèsent sur ses potentialités de développement : plusieurs millions de morts et plus encore de blessés et d’invalides, de graves atteintes à notre patrimoine naturel du fait des bombardements et des produits défoliants, et la destruction de nombreuses infrastructures et capacités productives.

– d’autre part, après la première guerre contre la France, qui a duré de 1946 à 1954, le pays a été divisé en deux : au nord fut installé un régime socialiste, qui réalisa une réforme agraire radicale et organisa le pays sur le mode d’une économie collectivisée et d’une planification centralisée pendant près de 20 ans, tout en soutenant l’effort de guerre pour la libération du sud, où se développait une économie de marché avec le soutien militaire des Etats Unis. La réunification qui suivit la défaite de l’intervention militaire américaine fut ainsi particulièrement difficile à organiser, étant donné les profondes différences de structures entre les deux parties du pays.

– enfin la première étape de la reconstruction du Vietnam, à partir de 1975, a été très difficile. La disparition brutale des aides extérieures, qui pendant la guerre atteignaient environ un milliard de roubles par an au nord et un milliard de dollars par an au sud provoqua une grande rupture macro-économique. De plus il fallait non seulement réunifier le pays mais aussi reconvertir son économie. Les méthodes de la collectivisation et de la planification centralisée furent efficaces pour le début de cette période, mais devinrent rapidement des freins au développement, qui entraient en contradiction avec les capacités créatives de la population.

Pour toutes ces raisons, c’est seulement au début des années 80 que le Vietnam put adopter une nouvelle politique de développement économique et social, plus décentralisée, faisant une large place aux initiatives de la population, et plus ouverte à la coopération internationale.

Quels ont été les effets de cette nouvelle politique ?

 Elle a eu des résultats considérables et positifs. D’abord dans le secteur de l’agriculture les marges d’initiative individuelle des paysans ont été fortement élargies, tandis que dans l’industrie on instituait le système de la planification à trois niveaux : un niveau pour le plan national, un autre niveau pour les réactions de chaque entreprise vis à vis des marchés, et enfin un troisième niveau pour les initiatives individuelles des travailleurs. Parallèlement, des dispositions plus favorables étaient offertes aux investissements directs étrangers. Après 1986, on a vu la production agricole augmenter rapidement, au point que le Vietnam est devenu le second exportateur de riz du monde, tandis que la croissance de l’industrie s’accélérait également, en particulier grâce à des investissements directs étrangers. En même temps, les recherches pétrolières réalisées en coopération avec la Russie débouchaient sur des mises en production et des exportations significatives de pétrole brut. Cette période de forte croissance s’est poursuivie jusqu’à l’éclatement de la crise asiatique en 1997.

Comment le Vietnam a-t-il vécu cette crise et quels sont les problèmes actuels de son développement ?

 En 1997, l’économie vietnamienne n’était pas intégrée dans les circuits de la sphère financière internationale : pas de bourse des valeurs, pas de marché des changes, pas de dérégulation des mouvements de capitaux et pas d’endettement à court terme. L’impact immédiat de la crise de 1997 a donc été peu sensible. Toutefois les effets indirects, transmis par l’affaiblissement des échanges commerciaux provoqué en Asie par la crise, ont freiné la croissance de l’économie vietnamienne et il en résulte des tendances négatives qui se manifestent depuis deux ou trois ans : insuffisance des investissements, accroissement du chômage et du sous-emploi, gonflement de stocks en surplus dans plusieurs branches de l’économie, notamment pour le charbon, le ciment, le sucre, l’acier, le papier. La population réagit en effet par une épargne de précaution  que favorise une dollarisation rampante des activités commerciales dans les villes. Bref des tendances déflationnistes sont à l’œuvre. Il ne s’agit pas d’une situation de crise générale : le taux de croissance du PIB, bien qu’en diminution régulière depuis 1996, a atteint encore 4,8 % en 1999. C’est le plus faible depuis 1991. Cependant la production agricole a augmenté de 5,2 %, taux le plus élevé depuis 1992. Ce sont surtout les services (+ 2,3 %) et le secteur public (+ 4,5 %) dont les activités posent problème, à l’exception des industries minières (+ 15 %) entraînées par le pétrole (+ 20 %) et l’électricité (+ 9,7 %). Le pouvoir d’achat des particuliers reste insuffisant tandis que la qualité des prestations du secteur public à la population et sa compétitivité à l’exportation ne sont pas à la hauteur des besoins ou même se dégradent, notamment en ce qui concerne le système de santé publique dans les zones rurales ou le système éducatif en général.

La préparation du prochain congrès du Parti Communiste du Vietnam en mars 2001 nous fournit l’occasion d’une réflexion approfondie sur tous ces problèmes. Une impulsion accrue sera certainement donnée aux initiatives de coopération économique dans le cadre régional de l’ASEAN, la politique d’ouverture de l’économie vietnamienne sera poursuivie, notamment pour favoriser les investissements directs étrangers. Nous cherchons à préciser quels sont les secteurs stratégiques de l’économie qui devront rester dans le secteur public et ceux où des opérations de privatisation pourront intervenir, à l’intention des investisseurs nationaux et étrangers. Enfin nous voulons moderniser les entreprises du secteur public et adapter l’appareil d’Etat aux nouvelles contraintes de la gestion de l’économie et à la décentralisation des activités sociales.

En tout état de cause, les autorités vietnamiennes resteront fidèles à leur pratique historique : adapter l’action de l’Etat aux besoins de la société et aux évolutions de la réalité économique et sociale, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Vietnam.

Bibliographie sommaire

Le Ba Thao, Vietnam, pays et régions géographiques , éd. The Gioi, Hanoï, 1998.

Philippe Papin, Vietnam, parcours dune nation ,  La Documentation Française, Paris, 1999.

Christian Saillard, Exporter au Vietnam , éd. CFCE, Paris, 1999.

Le Van Cuong et Jacques Mazier , Léconomie vietnamienne et la crise asiatique , éd. L’Harmattan Paris, 1999.

Marie Lavigne, Economie du Vietnam, réforme, ouverture et développement, éd. L’Harmattan, Paris, 1999.

Lagriculture et la paysannerie vietnamiennes – Actes du colloque du 27 février 1999 de l’Association d’amitié franco-vietnamienne, éd. L’Harmattan, Paris, 2000.

Tous ces ouvrages peuvent être consultés au Centre d’Information et de Documentation sur le Vietnam contemporain, 14 rue Corvisart à Paris 13ème (ouvert de 14h à 18h les jeudi et vendredi). Pour une recherche plus complète, notamment sur les sources vietnamiennes, voir le Bulletin signalétique trimestriel de ce centre de documentation.

 

Note:

* CNRS-ISMEA

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