Entretien avec Sophie Bessis

S BessisSophie Bessis est Tunisienne et française. Agrégée d’histoire, elle s’est ensuite spécialisée dans l’économie politique du développement, les relations Nord-Sud et la condition des femmes en Afrique et dans le monde arabe. Elle a poursuivi pendant de nombreuses années une double carrière de journaliste et de chercheure-essayiste avant de replonger dans la discipline historique et de lui consacrer plusieurs ouvrages.

De 1978 à 1998, elle a été notamment rédactrice en chef de l’hebdomadaire Jeune Afrique puis du Courrier de l’Unesco. Son activité de chercheure l’a, par ailleurs, conduite à enseigner l’économie politique et l’histoire contemporaine de l’Afrique subsaharienne et du monde arabe à l’Inalco d’abord (Institut national des langues et civilisations orientales, Paris), puis au département de sciences politiques de l’Université de Paris I. Elle a été chercheure associée à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) de 2004 à 2020.

Militante de longue date pour les droits humains et, en particulier les droits des femmes, elle a été entre autres membre du Haut Conseil français de la coopération internationale en 2000-2001, Secrétaire générale adjointe de la Fédération internationale des droits de l’homme de 2004 à 2013, membre de la Haute Instance tunisienne pour la sauvegarde de la révolution, la réforme politique et la transition démocratique en 2011.

Après sept décennies, quelles analyses faites-vous du processus de développement de la Tunisie depuis l’indépendance ?

Le terme de développement ne veut plus dire grand-chose. Tel qu’il a été utilisé jusqu’à nos jours, il a été cantonné au champ économique et le plus souvent confondu avec la croissance du produit national brut. Depuis quelques années, il commence heureusement à changer de contenu, la croissance économique ne pouvant plus être envisagée comme une fin en soi mais comme un moyen parmi d’autres d’assurer un mieux être à l’ensemble de la population. Et la croissance économique elle-même doit être interrogée : quel doit être son contenu, quels secteurs doit-elle privilégier, à quelles catégories sociales ses fruits doivent-ils être destinés en priorité ? Depuis l’indépendance, la Tunisie a suivi les grandes tendances mondiales des processus de développement économique, qui ont différé selon les périodes.

Entre 1956 et 1962, le régime d’alors a eu pour priorité de nationaliser les secteurs stratégiques de l’économie afin de les arracher à l’emprise française : monnaie, grandes entreprises publiques, mines etc. Ce n’est qu’à partir de 1962 que le pays a mis en place une véritable politique économique suivant alors les préceptes de l’école de la dépendance. Cette politique, qui a duré jusqu’en 1969 a entrepris d’édifier une industrie lourde de substitution aux importations et d’étatiser l’ensemble de l’économie sous l’appellation de collectivisation. C’était, il est vrai, la grande époque des socialismes étatiques dans l’ensemble de ce qu’on appelait alors le tiers-monde. Devant l’échec de cette expérience, la Tunisie s’est tournée à partir de 1970 vers le modèle est-asiatique de développement par la création d’industries manufacturières exportatrices fortes demandeuses de main d’œuvre. Jusqu’au début des années 1990, ce choix a permis en gros une élévation du niveau de vie général des Tunisiennes et des Tunisiens en répondant en grande partie à la demande additionnelle d’emplois. Mais du fait d’une série de facteurs, dont le caractère ultralibéral de la mondialisation dans laquelle est entré le monde à partir des années 1980 et du comportement rentier de l’Etat et des agents économiques, le système s’est bloqué et ses effets pervers ont commencé de se faire sentir. L’abandon de l’enseignement public, corollaire des politiques d’ajustement, a produit des cohortes de diplômés inemployables tandis que les industries manufacturières ont été concurrencées par des pays à plus bas coût de main d’œuvre.  L’ascenseur social qui avait à peu près fonctionné durant les premières décennies de l’indépendance s’est arrêté.  La corruption érigée en système sous la dictature de Zine El Abidine Ben Ali a accru les frustrations. D’autre part, et on voit aujourd’hui les résultats de ces négligences, l’agriculture paysanne a toujours été sacrifiée, engendrant un exode rural qui a gonflé les périphéries précaires des grandes agglomérations. Enfin, la Tunisie est aujourd’hui un pays où les catastrophes écologiques ont pris des proportions stratosphériques devant l’indifférence de tous les régimes qui se sont succédés. C’est un pays en état d’urgence écologique, ce qui a des conséquences économiques et sociales très préoccupantes.

Quelles sont, selon vous, les spécificités du processus de développement de la Tunisie ?

La Tunisie ne présente pas de spécificités particulières en matière de ce qu’on appelle le développement. Avec ce qu’elle avait, elle aurait pu faire mieux, mais l’on peut faire ce constat pour bien des pays du Sud ayant des caractéristiques analogues. La seule spécificité peut-être est que les choix opérés depuis des décennies ont contribué à aggraver la fracture entre les régions côtières, en particulier le grand Tunis, et les régions intérieures. En Tunisie la richesse est concentrée sur le littoral tandis que l’intérieur a souffert d’un abandon dont les conséquences politiques sont dévastatrices. Mais là encore les inégalités régionales ne sont pas une spécificité tunisienne.

En quoi la crise actuelle que traverse la Tunisie serait-elle la pire depuis son indépendance ?

La Tunisie a connu de nombreuses crises depuis son indépendance. La spécificité de celle qu’elle traverse aujourd’hui est d’être à la fois politique, économique et sociale, sans compter une amorce de crise dans ses relations internationales traditionnelles qui sont en train de se déliter pour être remplacées par de nouvelles alliances.  L’économie est désormais incapable de répondre aux besoins de la population, les caisses de l’Etat sont vides, les frustrations sociales explosent du fait de l’inflation et de l’impossibilité de résorber le chômage, et la classe politique est discréditée. Résultat : la majorité des Tunisiens, des élites aux couches populaires, ont pour seul projet d’avenir de quitter le pays. C’est donc une crise globale à facettes multiples.

Dans le processus transitionnel, nécessairement long, de quoi la séquence de la présidence de Kaïs Saïd est-elle le nom ?

Le terme de transition me paraît galvaudé pour avoir été trop employé. A supposer qu’il signifie quelque chose à l’heure actuelle, il est clair que la transition vers un régime démocratique est stoppée. La Tunisie est entrée depuis le 25 juillet 2021 dans une nouvelle séquence autoritaire après une décennie de respiration démocratique, il est vrai semée d’erreurs et d’obstacles.

S’agit-il d’un retour à la tradition autoritaire qui a marqué le pays depuis l’indépendance ? Oui et non. Oui dans la mesure où le mythe de l’homme fort censé pouvoir résoudre les problèmes du pays reste ancré dans l’opinion. Non car l’autoritarisme de Kaïs Saïed est d’un type nouveau. Bourguiba fut un autocrate réformateur et pragmatique. Il voulait moderniser son pays à marche forcée. Il pensait entre autres qu’une sécularisation qui ne romprait pas avec la religion mais la mettrait sous la tutelle de l’État et une émancipation des femmes hardie mais demeurant dans les limites de la logique patriarcale seraient les outils principaux de cette modernisation tant souhaitée. Il a incontestablement donné à la Tunisie une bonne part de sa physionomie actuelle et de sa singularité par rapport à ses voisins. Ben Ali a été, lui, un dictateur rationnel qui a férocement réprimé ses opposant, en particulier les islamistes, et qui a mis en grande partie ses pas dans ceux de Bourguiba en matière de statut des femmes et d’alliances internationales notamment.  Plus policière, plus corrompue, plus rentière, la Tunisie de Ben Ali n’a donc pas rompu avec l’époque précédente. Il y a une continuité certaine du régime de 1956 à 2011.

La révolution de 2011 constitue en revanche une rupture. Elle ouvrait les portes à un régime démocratique assis sur de nouveaux paradigmes. Mais elle n’a pas accouché des fruits que la population lui demandait de produire. Les années 2011-2020 s’inscrivent en outre dans un processus mondial d’émergence de régimes dits populistes, encore qu’ici le terme ne fait plus sens. Ces régimes dits aussi illibéraux, fondés sur une relation spécifique au « peuple », sur la construction d’une opposition entre le peuple et les élites et sur la volonté d’en finir avec tous les corps intermédiaires susceptibles de faire écran entre le peuple et son guide sont, hélas, souvent populaires dans la mesure où ils promettent à des populations fragilisées par la multiplicité des crises de résoudre leurs problèmes qui viendraient toujours d’ailleurs. Le complotisme est une des composantes du populisme. Dans le cas tunisien, cette dérive autoritaire est-elle appelée à durer ? L’histoire du monde nous apprend que bien des révolutions ont été suivies par des retours de bâton dictatoriaux. Il faut espérer que cette étape régressive sera suivie par une reprise de la trajectoire démocratique. Mais, pour l’instant, la Tunisie s’achemine plutôt vers un régime clairement dictatorial campé sur une rhétorique identitaire quasiment obsessionnelle et sur la recherche de boucs émissaires dont les derniers en date ont été les immigrés subsahariens scandaleusement désignés à la vindicte publique par les plus hautes autorités de l’État.

Comment expliquer l’incapacité des gouvernements successifs à répondre aux revendications socioéconomiques des Tunisiens, depuis le déclenchement de la révolution ?

La classe politique tunisienne, toutes appartenances idéologiques confondues, est marquée par l’obsolescence de ses catégories et de ses modèles de pensée et donc d’action, sans compter qu’une bonne partie des politiciens n’ont comme seul objectif que d’obtenir une partie du pouvoir et des rentes qui l’accompagnent. En 2011 il fallait innover. Ce n’était certes pas facile compte tenu des pesanteurs et des inerties qui caractérisent l’ensemble des acteurs politiques et sociaux. Mais la révolution était l’occasion ou jamais de changer de trajectoire économique, de rompre avec les logiques rentières qui ont prévalu pendant trop longtemps, de redonner du pouvoir d’agir à l’agriculture paysanne donc aux régions où elles est majoritaire, de passer progressivement à d’autres formes d’aménagement du territoire, de lancer d’ambitieux programme de remise à niveau des infrastructures, de mettre en œuvre une vraie politique de l’eau, d’identifier les secteurs pourvoyeurs d’emploi et de réformer le secteur de l’enseignement, et surtout de l’enseignement supérieur en conséquence, etc. Rien de tout cela n’a été fait. Les gouvernements successifs ont été obnubilés par des modes de gestion à court terme leur permettant de consolider leur base sociale et/ou de rester le plus longtemps possible aux affaires, ce qui a plombé les caisses de l’État.  La population a été nourrie à la démagogie et personne ne s’est avisé de lui dire comment et en combien de temps les choses pouvaient évoluer favorablement.

Cette incapacité expliquerait-elle la dérive autoritaire que connaît le pays ? Dit autrement, peut-on envisager des transformations politiques sans penser les transformations économiques ?

On observe aujourd’hui partout dans le monde que la démocratie ne peut pas progresser dans un contexte ultralibéral qui fait exploser les inégalités, où les grandes entreprises préfèrent accroître les dividendes de leurs actionnaires plutôt que d’investir dans l’avenir et où les intérêts privés l’emportent sur le bien public. Ce contexte où les acteurs politiques majeurs du XXe siècle, partis et syndicats, ont perdu en influence et en crédibilité laisse un vide que les entrepreneurs populistes remplissent vite par leurs promesses. Il apparaît donc évident, et pas seulement en Tunisie, que l’absence de transformations économiques allant dans le sens de la justice sociale favorise les dérives autoritaires et le recours à des formes messianiques de propagande politique.

Récemment, certains militants des droits de l’Homme en Tunisie ont déclaré que déclaré « que la situation de la Presse aujourd’hui est sans précédent ». Que pensez-vous de ce constat ?

Il ne fait aucun doute que la liberté d’informer est aujourd’hui gravement remise en cause en Tunisie et que les journalistes sont de plus en plus empêchés de faire leur travail vu les mesures d’intimidation qui se multiplient. Pour autant, je ne crois pas que ce soit sans précédent. Il ne faut pas oublier que, de 1956 à 2011, la Tunisie a vécu sous deux régimes réprimant toutes les formes de liberté d’expression. Il n’empêche que, sur ce plan comme sur d’autres, la répression s’accélère et la parole libre est en voie d’être interdite.

Peut-on affirmer que c’est à la société civile tunisienne de lutter contre cette dérive autoritaire et pour l’instauration de nouvelles pratiques et institutions consacrant les libertés individuelles et les droits socio-économiques des Tunisiens ?

Dans une démocratie, chaque instance a son champ de compétences. Aujourd’hui en Tunisie les partis politiques ont une audience très réduite et le pouvoir actuel tente avec succès de les éliminer carrément du champ politique. La société civile est donc investie de la mission de combattre cette dérive. Elle le fait avec les outils dont elle dispose mais elle est elle aussi l’objet d’une vague répressive alarmante. La rafale d’arrestations récentes montre qu’elle n’est pas à l’abri de la vindicte du pouvoir. De plus, elle ne peut pas se substituer à l’ensemble des forces politiques et syndicales. Pour l’heure, ses principales organisations essayent de faire front.

Faisons un peu de prospective. À l’approche des présidentielles en 2024, un premier sondage des intentions de vote à la présidentielle a été réalisé le 4 février par Sigma Conseil en Tunisie. Le sondage donne clairement un avantage au Président actuel avec 49 % des intentions de vote. Si cela se confirme, comment expliquer que les Tunisiens choisissent librement de voter pour un retour à l’autoritarisme et pour une présidence qui n’a pas amélioré les conditions socioéconomiques de la population ?

Une première question se pose : ces élections auront-elles lieu ? On ne peut pas en être certain vu l’accélération en cours de la dérive dictatoriale. A supposer qu’elles aient lieu, encore faut-il savoir si elles seront transparentes dans la mesure où l’ISIE [ndlr : Instance supérieure indépendante pour les élections] a été cannibalisée par le pouvoir et a cessé d’être une instance indépendante et crédible. Il est en outre probable qu’une majorité du corps électoral ne se déplacera pas, comme cela a été le cas lors du référendum sur la constitution et lors des dernières élections législatives, ce qui permettrait au chef de l’État de renouveler son mandat à la tête du pays avec un très faible nombre de voix. Mais il est vrai qu’il jouit encore d’une certaine popularité. Son discours complotiste consistant à désigner des coupables à l’opinion, les immigrés subsahariens, les hommes d’affaires, les opposants, à convaincre la population que toutes ces catégories fomentent des complots avec le soutien de l’étranger (on ne sait pas lequel) relève comme je l’ai dit de la recherche de boucs émissaires. Et il est vrai qu’une partie des Tunisiens adhèrent à cet argumentaire primaire. Dans l’histoire, bien des partis de type fasciste ont utilisé la haine de l’autre pour souder une population en détresse. Ce qui est intéressant est d’étudier la composition sociologique des soutiens de Kaïs Saïed. La haine de classe est, entre autres, un des moteurs de ses soutiens, alimentée par le discours présidentiel violemment anti-élites. Il ne faut pas oublier que l’adhésion à un leader qui se présente comme un sauveur comporte une part d’émotionnel et que la rationalité n’est pas toujours ce qui caractérise les comportements collectifs. La Tunisie d’aujourd’hui en est une tragique illustration.

Bibliographie de Sophie Bessis pour ceux qui souhaiteraient aller au-delà de cet entretien :

La faim dans le monde. Paris La Découverte 1991. Traduit en espagnol et en turc.

Femmes du Maghreb, l’enjeu. (Avec Souhayr Belhassen). Paris Ed. JC. Lattès 1992. Traduit en espagnol.

L’Occident et les autres, histoire d’une suprématie, Paris, La Découverte, 2001. 2e édition en septembre 2002 chez le même éditeur. Traduit en huit langues.

Les Arabes, les femmes, la liberté. Paris, Albin Michel, 2007. Traduit en espagnol.

Histoire de la Tunisie de Carthage à nos jours, Paris, éditions Tallandier 2019. Réédition actualisée en 2021. Traduit en arabe.

Je vous écris d’une autre rive, lettre à Hannah Arendt, éditions Elyzad, Paris-Tunis 2021.