Mondialisation, développement et gouvernance[1]

Professeur Grégoire Mashala

I&C 175L’Afrique, prise dans le mouvement de la mondialisation, connaît une situation peu enviable. Au plan économique les perspectives de développement demeurent problématiques, contrariées par l’exploitation des ressources du continent par des intérêts étrangers et la détresse des Africains que menace une insécurité alimentaire, sanitaire et parfois physique. Au plan politique, dans de trop nombreux cas, des pouvoirs autoritaires attachés à contrôler et accaparer les situations de rente produites par la mondialisation n’offrent guère de perspectives meilleures, que celles-ci concernent des plans de développement ou l’amélioration des conditions de vie des habitants. Empêcher cette mondialisation d’exercer des effets néfastes au développement peut résulter de l’action déterminée de pouvoirs politiques nationaux, dotés des « marges de manœuvre » appropriées et de la volonté de construire une société démocratique. Elle peut également partir d’une « gouvernance globale », devant et pouvant infléchir les comportements des différents agents publics et privés pour les amener à agir vers les mêmes objectifs. C’est dans cette seconde voie que s’engage le Professeur Mashala.

La mondialisation est effectivement un phénomène qui s’impose, une réalité que nous ne pouvons pas ignorer, un fait qui unit et divise à la fois, un mouvement et un processus qui fait des gagnants et des perdants. C’est un sujet qui suscite de nombreuses controverses autant au chapitre de la théorie qu’à celui de la pratique. Teilhard de Chardin soulignait avec justesse que « ce qui est souvent déterminant dans la vie, ce n’est pas mais d’où l’on regarde ». En effet, les analyses de la mondialisation sont souvent divergentes selon le lieu, les disciplines, les propensions idéologiques, culturelles, religieuses, économiques et politiques. C’est, conscients de ces réalités, que nous tentons d’aborder le thème de la « gouvernance de la mondialisation et d’analyser l’impact de la mondialisation sur le développement et la pauvreté en Afrique ».

En effet le continent africain est largement placé en relation subordonnée dans les échanges mondialisés, malgré son adaptation aux mutations liées à la mondialisation.  L’Afrique cumule les indicateurs économiques, sociaux et environ-nementaux défavorables, auxquels s’additionnent de multiples conflits locaux, des problèmes de gouvernance et une place marginale dans la mondialisation, même si là encore, les réalités du continent sont très hétérogènes. […]

Les approches de la mondialisation

Différentes approches sont utilisées pour aborder la mondialisation. Du point de vue historique, la mondialisation remonterait au XVème siècle, à l’époque des conquêtes européennes et du mercantilisme[2]. Depuis elle se serait transformée graduellement au fil du temps et au gré des inventions et des idéologies dictées principalement par les grandes puissances des derniers siècles. Ainsi l’apparition du capitalisme en Angleterre et la révolution industrielle du XVIIIème siècle ont donné une grande impulsion à la mondialisation, tout comme, à la fin du XIXème, l’émergence du système de production et de consommation de masse américain, l’expansion des entreprises multinationales, l’irruption du pétrole et de l’électricité, le boom de l’acier et de l’industrie chimique, la recherche d’innovations et la nouvelle organisation du travail. Les traités de Westphalie de 1648 ont marqué la reconnaissance des États et permis le développement graduel des rapports internationaux. Les fondateurs du droit inter-national, Suarez et Vitoria, de leur coté, ont mis de l’avant la notion de communauté internationale et ont fait ressortir l’importance de la liberté du commerce et celle de réglementer les relations entre les acteurs.

Mais l’intégration de l’Afrique dans la mondialisation a toujours été dirigée par des puissances extérieures. Dès le VIIème siècle, le trafic d’esclaves est organisé à travers le Sahara et vers l’océan Indien et les caravanes transportent de l’or, de l’ivoire, etc. à travers les routes commerciales débouchant sur le monde musulman. Les Occidentaux développent des routes commerciales atlantiques à partir du XVème siècle et le « commerce triangulaire » se met en place entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Au XIXème siècle, la colonisation partage l’ensemble du continent africain entre les métropoles européennes, la France et le Royaume-Uni au premier chef. L’exploitation économique de l’Afrique et les échanges qui en résultent sont organisés par les États et les entreprises européennes. De même, après la décolonisation, la plupart des pays africains conservent des liens privilégiés avec leur ancienne métropole et les économies de rente mises en place pendant la période coloniale sont toujours exploitées par des compagnies occidentales. La mondialisation fait que  les richesses de l’Afrique – pétrole, minerais et terres rares – sont aujourd’hui encore exploitées par des compagnies européennes, nord-américaines, mais également par les puissances émergentes, la Chine en particulier, suivie par l’Inde. Aujourd’hui on utilise moins le terme « Françafrique » supplanté par  « Chinafrique » qui s’est imposé sur « Indafrique ». Plus récemment, d’autres États comme le Brésil, la Turquie, le Qatar  et le Liban se sont intéressés aux richesses du continent africain. Des compagnies étrangères toujours plus nombreuses sont donc en concurrence pour l’exploitation des ressources. Les terres cultivables africaines sont de plus en plus recherchées par des pays en déficit de terres, qui louent ou achètent des terres aux gouvernements des pays africains – c’est le land grabing. Ainsi, la Chine a acheté récemment  plusieurs milliers d’hectares de terres agricoles à Madagascar et les multinationales se disputent l’occupation des zones minières de la République du Congo jusqu’à la spoliation des terres des populations, obligées à trouver des nouvelles localisations. Il est bien clair que cette situation entraîne des revenus relativement importants pour les gouvernements des États africains.  Dans ce contexte à qui profite la mondialisation ? Selon le fonds monétaire international (FMI), l’Afrique se place derrière l’Asie dans les prévisions d’investissement. Les investisseurs étrangers, en particulier ceux des pays émergents, considèrent de plus en plus l’Afrique comme une opportunité. Quelle mondialisation qui, dans le cas de l’Afrique, n’améliore pas les conditions de vie d’une population jeune et en très forte croissance, les gouvernements étant incapables d’assurer la sécurité physique des habitants, puis leur sécurité alimentaire et sanitaire ? L’éducation et l’emploi représentent également des défis importants, dans la mesure où ils conditionnent le développement des États et le niveau de vie des habitants. Pour cela, les pays africains doivent poursuivre dans la voie de la démocratisation, régler les tensions et les violences liées aux problèmes ethniques (RDC), politiques (Kenya, Zimbabwe) ou religieux (Nigéria, Mali), mieux maîtriser les frontières et lutter contre une corruption endémique. Il est impossible de surmonter ces défis si le produit de la manne des richesses naturelles continue d’être confisquée par l’entourage d’autocraties en place au détriment du développement. De même, la stabilisation politique est une condition indispensable à l’émergence de certains pays, ce qui est loin d’être acquis dans plusieurs États africains. La mondialisation n’a pas, d’une façon palpable, contribué à ce que l’Afrique sorte de l’économie de rente pour promouvoir le développement d’infrastructures – transports, l’accès aux services, etc. – et encourager les initiatives locales de développement. Les gouvernements doivent pour cela tenir compte des spécificités africaines, telles qu’une activité plus tournée vers les échanges que vers la production. En cela, l’approfondissement de l’intégration régionale est une nécessité, les organisations régionales existantes n’étant pas pour l’heure suffisamment efficaces. Dans le domaine agricole, les spécialistes estiment que l’Afrique a besoin d’une révolution verte permettant de parvenir à une meilleure productivité, mais sans nuire à l’environnement. La mondialisation, à travers les multinationales n’a pas réussi à freiner l’exploitation des ressources naturelles de l’Afrique qui entraîne des problèmes environnementaux  importants. Pollution des eaux dans le delta du Niger à cause des fuites d’hydrocarbures, déforestation massive due à l’exploitation des minerais, à l’agriculture productiviste et au land grabing, dégradation des sols due à l’utilisation d’OGM, problème de la gestion des déchets dans des villes en pleine croissance anarchique, etc. Pour l’heure, ces questions environnementales semblent mineures au regard des grands problèmes de l’Afrique. Mais elles se poseront avec de plus en plus d’acuité avec le développement rapide de la population, des métropoles et l’augmentation des besoins en termes de consommation.

En outre, l’explosion des communications, l’internationalisation des marchés financiers, le développement exponentiel du commerce mondial et celui des investissements à l’étranger, la multiplication d’institutions et d’organismes internationaux, l’internationalisation des conflits, la globalisation de préoccupations écologiques et les fusions d’entités aux ramifications planétaires dans presque tous les domaines (matières premières, technologies, exploration des mers et de l’espace, etc.) sont autant d’éléments qui ont contribué à l’amplification de la mondialisation au cours du XXème siècle.

Sur le plan économique, la mondialisation est perçue comme un phénomène qui a transformé la nature de l’activité économique. Elle se caractérise par l’expansion des échanges et la volonté de tout transformer en marchandises, même l’intangible, comme la culture, l’information et l’éducation. Pour contrecarrer ce mouvement, plusieurs accords internationaux, comme celui sur la diversité culturelle, promu par l’UNESCO, ont été mis de l’avant alors que d’autres instruments, notamment dans le cadre de l’OMC, tentent de «  réguler » ces mouvements. La mondialisation économique est orchestrée par une série d’acteurs, notamment les milliers de firmes transnationales, et leurs chefs, qui ont établi des affiliations parfois dans plusieurs pays et formé des alliances stratégiques. Pointées du doigt par plusieurs organisations à vocation sociale et humanitaire et accusées de concentrer les richesses et le pouvoir entre les mains d’une poignée d’acteurs, ces dernières exercent un pouvoir considérable sur les législations nationales, visant à écarter tous contrôles. Le groupe de Bilderberg, le club des neuf banques, le Shadow banking restent un exemple parlant de ceux qui profitent de la mondialisation pour commander dans le monde.

Selon plusieurs sociétés civiles, les principales préoccupations de ces firmes se résumeraient à la conquête de nouveaux marchés et à l’augmentation des profits. Certains parlent du triomphe de l’économique sur la politique, le social et le culturel. Loin d’être le résultat d’une évolution historique naturelle, l’actuel marché global serait l’aboutissement de politiques et de décisions volontaristes engendrées par des États, des institutions internationales telles le FMI et l’Organisation mondiale du commerce (OMC), et autres regroupements régionaux, comme l’Accord de libre-échange nord américain (ALENA), l’Association des nations de l’Asie du Sud (ASEAN), l’Union européenne et l’Union économique et monétaire ouest africain (UEMOA).

Dans cet ordre d’idées, souvent nommé le « processus de Washington », le marché global, libéralisé, privatisé et déréglementé, fait figure de panacée, sa liberté étant un impératif pour assurer le développement de tous et, surtout, la seule façon d’y parvenir. Toutefois il laisse plusieurs pays en proie à la pauvreté et est souvent désigné par les altermondialistes comme la source de nombreuses inégalités économiques à l’intérieur des pays émergents et des pays plus pauvres, notamment au Sud du Sahara[3]. La mondialisation a ainsi, dans ce contexte, porté atteinte aux économies fondées sur l’exportation et les pays qui ont misé sur cette rente se sont retrouvés moins intégrés dans les échanges différenciés au profit des grandes multinationales. C’est le cas de la Côte d’Ivoire pour les produits agricoles, du Gabon pour le pétrole et de la République démocratique du Congo pour ses multiples et divers minerais. Même le tourisme qui devait constituer une voie complémentaire du développement dans des pays comme la Tanzanie, le Sénégal et le Kenya, reste encore limité par des fortes contraintes imposées et diffusées par les tenants de la mondialisation.

Sur le plan politique la mondialisation aurait privé les États d’une certaine partie de leur souveraineté au profit des multinationales et d’instances internationales diminuant du même coup leur marge de manœuvre et leur engagement social au sein de la société civile. De ce fait, elle reste une sorte d’homologation des États développés permettant que ces derniers s’imposent dans les secteurs politiques et socio-économiques des pays pauvres. En outre, parmi les autres acteurs de la scène politique ayant bénéficié de la décentralisation, on compte diverses instances locales et provinciales, différents groupes, notamment professionnels et syndicaux, de nombreuses ONG et des regroupements civils pour la défense des droits de l’homme, de l’environnement, des femmes et autres, qui influencent, chacun à leur manière et de façon plus ou moins déterminante, l’orientation du monde. Plusieurs de ces dernières entités ont pris les devants du vaste mouvement anti – mondialisation ou alter – mondialisation.

La mondialisation a permis en même temps la montée «  de nouvelles forces » qui agissent dans des domaines aussi divers que le trafic de la drogue, des armes, des femmes et des enfants, ainsi que les marchés et la contrefaçon, la piraterie sur mer et tant d’autres fléaux, comme la prostitution, la corruption et le blanchissement de l’argent. En contre partie, toutefois, la concertation entre les États et la mise en application de nombreux arrangements multilatéraux ont permis la diffusion de valeurs de justice, d’égalité et de droits humains dans plusieurs dictatures. Il semble également que la mondialisation ait encouragé la redéfinition du rôle des États. Maitres encore sur leur territoire respectif à plusieurs égards, ces derniers restent les principaux acteurs des institutions chargées des différentes régulations régionales et internationales.

La mondialisation a aussi des effets sur la notion de raison d’État, juxtaposant aux intérêts territoriaux traditionnels d’autres intérêts d’ordre supra-territorial. Il n’empêche que parmi l’ensemble des États du monde, seuls quelques-uns bénéficient de ressources et de moyens suffisants pour décider du sort des autres, à commencer par les pays du G8 et, plus particulièrement, les États-Unis. Même l’Organisation des Nations unies (ONU), avec ses 193 membres actuels, est obligée de se soumettre aux pressions des plus forts qui bénéficient d’un droit de veto. La mondialisation serait ainsi à la base de la naissance des nouvelles dictatures qui bénéficient de la mondialisation en créant un monopole financier et imposent à travers les multinationales les coutumes, les habitudes et les modes de vie.

Sur le plan social, la mondialisation est souvent désignée comme une cause importante d’inégalités, de pauvreté, de baisse salariale et de perte d’emplois, vu les exigences de concurrence du marché. Elle aurait également eu plusieurs effets négatifs en matière de paix, de partage des savoirs et de cohésion sociale. Certains y trouvent l’explication de rebellions et d’actes terroristes, particulièrement depuis les attentats du 11 septembre 2001. D’où les nombreuses critiques à son sujet et la multiplication des manifestations anti-mondialisation, notamment lors de la tenue des grandes conférences internationales[4]. D’autres évitent son rejet en bloc et réclament une approche plus humaine de la mondialisation, à commencer par la nécessité de modifier le rôle des organismes économiques internationaux et des firmes transnationales ainsi que de changer l’attitude des pays industrialisés. D’aucuns soutiennent que c’est par la mondialisation que passeront inévitablement les solutions du développement durable, du partage équitable des richesses, de l’accès à l’éducation et aux soins de santé, à la justice, à la protection sociale, à la sécurité et à la protection de l’environnement. Ils expliquent que la mon-dialisation a contribué à la croissance rapide de plusieurs pays, à commencer par les dragons de l’Asie puis ceux des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), et l’autre groupe formé de la Colombie, l’Inde, le Vietnam, l’Équateur et la Turquie (CIVET) ainsi qu’à l’amélioration d’indicateurs sociaux, comme le taux de mortalité infantile dans un grand nombre de pays[5]. Mais ces aspects positifs sont contrastés par la croissance de la pauvreté dans certains pays, en particuliers ceux de l’Afrique subsaharienne.

En effet, l’Afrique reste le continent où les indicateurs de développement sont les plus bas, bien qu’il existe de fortes disparités entre les pays. Plus de 300 millions d’Africains – près du tiers de la population du continent – vivent avec moins de 1 dollar par jour en Afrique subsaharienne et l’espérance de vie moyenne dépasse à peine les 55 ans. La sous-alimentation et l’insécurité alimentaire touchent environ un tiers de la population et une partie importante des Africains n’a pas accès à l’eau potable ni à des installations sanitaires et médicales satisfaisantes. Une majorité de personnes n’a pas accès à l’éducation, aux soins médicaux alors que c’est la région du monde la plus touchée par le paludisme et par le sida – plus de 30 millions de personnes sont atteintes du VIH – ce qui explique la baisse actuelle de l’espérance de vie dans plusieurs États. Enfin, l’Afrique dépend encore largement de l’aide financière internationale, mais celle-ci ne suffit pas pour autant à assurer le développement des États. La pauvreté est extrêmement répandue dans les campagnes, mais également dans les vastes bidonvilles et même dans les villes elles-mêmes, puisque le taux de chômage y avoisine les 25 %. Cette situation est la source de tensions sociales qui traversent tout le continent dans les campagnes et dans les villes. Celles-ci sont à l’origine des révolutions qui ont parcouru l’Afrique du Nord depuis 2011, mais elles représentent un défi pour l’ensemble des gouvernements africains, y compris dans les États les plus riches : la révolte permanente des mineurs sud-africains depuis 2012 a causé plusieurs dizaines de morts et les violences se multiplient dans les townships mais également dans les campagnes. La pauvreté qui pousse les habitants des pays les plus pauvres vers les pays plus développés, comme les trois millions de Zimbabwéens émigrés en Afrique du Sud, est également à l’origine de violences. À cela, il faut ajouter les conflits interethniques permanents, eux aussi alimentés par la pauvreté.

Sur le plan culturel. D’un coté, la mondialisation tend à uniformiser les cultures privilégiant des valeurs axées sur le marché, la production, la consommation et les medias de masse. Elle affecte bien souvent les façons de vivre et croyances traditionnelles des peuples, entrainant du même coup la méfiance et son rejet.

Entre le rapprochement de l’autre et le respect de la différence, s’établit bien souvent un fossé, source de tensions et de conflits, traduit par  la volonté de préserver son identité, d’exister avec ses particularités culturelles, religieuses et autres. Ainsi, la mondialisation encourage la diversité, mais parfois l’animosité et les chocs de civilisations[6]. Enfin, certains affirment que la mondialisation a permis le partage et la promotion de cultures et suscité l’intérêt d’une meilleure compréhension de la différence à travers la multiplication des expériences individuelles. Dans cette perspective, elle aurait intensifié les échanges interculturels.

Ces approches – historique, économique, politique, sociale et culturelle – sont loin d’être exhaustives. De nombreux observateurs politiques préfèrent envisager la mondialisation sous les angles idéologiques, institutionnels, normatifs et fonctionnels ou se fondent sur les notions de pouvoir, de nouvelles formes d’impérialisme ou de promotion des intérêts nationaux.

Enfin, d’autres font une analyse plus théorique de la mondialisation. Ainsi, Scholte l’analyse sous cinq principaux volets, à savoir l’intern-tionalisation, la libéralisation, l’universalisation, la modernisation et la supra territorialité.[7] 

  • L’internationalisation désigne la crois-sance des échanges entre pays, en termes de produits, de services, de capitaux et d’investissements. Elle souligne l’importance des rapports entre les États et l’interdépendance toujours grandissante qui les caractérise. Il évoque la multiplication des échanges d’idées, de connaissances et d’innovations technologiques ainsi que l’augmentation des mouvements de population. Ce point de vue de Scholte reste pour nous théorique car dans la pratique, loin des échanges des idées, les pays développés imposent leurs idées aux pays pauvres et ne partagent les connaissances et les résultats de leurs recherches technologiques qu’entre eux. Les mouvements des populations se développent à moindre coût avec les facilités d’insertion entre les pays développés alors qu’il existe des restrictions rigoureuses aux mouvements des populations entre pays développés et pays pauvres.
  • La libéralisation fait référence au processus de suppression des barrières, restrictions et contrôles de toutes sortes, particulièrement depuis le début des années 1960, dans le but d’ouvrir les frontières étatiques au reste du monde et de permettre ainsi le libre marché. Cette libéralisation à notre avis couvre la ferme volonté d’avoir le contrôle facile sur les autres à travers la technologie et ce sont les pays développés qui en sont bénéficiaires au détriment des pays pauvres.
  • L’universalisation tend au rapprochement des modes de vie et de pensée, favorisant l’échange des biens, des services et d’expériences à travers les cultures, mais également la diffusion d’idéologies, de croyances et de valeurs. Ainsi, la mondialisation est parfois liée à de nouvelles façons de se vêtir, de consommer et de se divertir. Quant à nous, il s’agit bien d’une universalisation non conquise, mais une imposition des cultures et des croyances.
  • La modernisation, parfois appelée occidentalisation, s’apparente souvent à la mise en valeur des vues des pays les plus industrialisés et peut se traduire par une sorte d’ambition impérialiste qui dévalorise, voire cherche à détruire, les capacités locales d’autodétermination. Ainsi, pour certains, la mondialisation apparait comme le triomphe de la modernité, alors que pour d’autres, elle engendre l’inquiétude et l’indignation contre une course débridée vers un matérialisme croissant des modes de vie et contre la transformation des traditions et convictions au nom de la compétitivité.

Selon Scholte, toutefois, ces conceptions de la mondialisation ne suffisent pas à traduire l’ensemble du phénomène. Il soutient que désormais la mondialisation se caractérise par des rapports supra-territoriaux, d’où le concept de la supra-territorialité. Ce dernier se réfère à la reconfiguration des espaces géographiques, traditionnellement représentés en termes de territoires nationaux, et suppose une nouvelle organisation des rapports sociaux à travers le monde. Les cas des îles entre la Russie et le Japon, entre la Grande Bretagne et l’Argentine et le Détroit de Gibraltar revendiqué par l’Espagne en sont des exemples.

Pour nous, la supra-territorialité  peut être conçue, grâce à la technologie, en fonction de temps : le temps chronologique ( le passé est vaincu dans le présent ce qui, dans le passé, se faisait en une heure, se fait aujourd’hui en dix minutes), le temps espace ( les espaces sont réduits, les voyages qui duraient 10 heures sont aujourd’hui effectués dans moins de cinq heures), le temps virtuel ( on peut vivre les fictions comme si elles étaient des vérités, on vit les mêmes émotions, les mêmes sensations. C’est du présentisme : tout est présent, un clic sur une page internet suffit pour se retrouver à 1000 km ou pour vivre une situation d’il y a 10 ans) et le temps réaction (à chaque question correspond une réaction, une réaction systémique c’est-à-dire le changement d’un élément du système entraine le changement de tout le système, la réaction est immédiate et on peut avoir plusieurs réactions au même moment). Ces différents types de temps entrainent quatre éléments transversaux négatifs à savoir l’accélération, la superficialité, la visite et l’agressivité. Autrefois un produit pouvait durer dans le temps mais aujourd’hui c’est le « mange et jette » et cette accélération ne donne aucune occasion d’approfondissement. Il faut aujourd’hui être rapide et courir continuellement, une vitesse qui crée l’agressivité.[8]

Or, il ne s’agit pas ici de cantonner la gouvernance de la mondialisation dans l’une ou l’autre de ces perspectives. Agir de la sorte n’aboutirait à rien de valable. La gouvernance de la mondialisation est à la fois toutes ces approches et aucune : toutes, parce que chacune exerce une véritable influence ; aucune, car ni l’une ni l’autre n’a permis d’élaborer des solutions efficaces, unificatrices, durables dans le temps et capables de résoudre les grandes problématiques auxquelles le monde est confronté. À ce propos, Rajaee propose une approche complexe et intégrée, dite civilisationnelle, pour mieux saisir l’ampleur de cette diversité.

Chose certaine, la mondialisation va désormais au-delà de l’économique. Elle touche non seulement toute l’humanité, mais également tous les aspects qui la caractérisent, d’où l’idée de la diversité des mondialisations et des liens qu’elles entretiennent. Ces mondialisations évoquent également la nécessité de cohabiter, de gérer les différences et d’en limiter les craintes et les risques qui y sont associés.

Si la mondialisation est incontournable, elle n’est pas un phénomène incontrôlable. Ses effets et son organisation doivent être repensés pour le bien de l’humanité toute entière car il est évident que désormais personne n’est à l’abri des souffrances, pas mêmes les plus grandes puissances du monde. Le 11 septembre 2001 a fait prendre conscience que la mondialisation peut être, comme la langue ou la technique, la meilleure et la pire des choses. Elle ne saurait être ni passionnément célébrée ni radicalement condamnée, mais elle doit être interrogée, critiquée, réfléchie. C’est la conscience plus aiguë du rôle et de la nécessité du politique. Or la politique ne pourra être effective que si elle repose sur une volonté et des valeurs communes que sont notamment le respect de la vie humaine, la liberté et l’égalité. Cet ambitieux défi se conjugue inévitablement avec la promotion de cultures publiques et privées communes indispensables pour entretenir l’idée d’un mieux-vivre ensemble au sein d’un monde globalisé. […]

La gouvernance globale

Le concept de gouvernance souvent associé à ceux de la bonne gouvernance ou de la gouvernance globale, est étroitement lié à celui de mondialisation, même si on l’utilise de plus en plus dans le contexte national ou même local. La gouvernance globale résulte surtout du besoin de mieux gérer l’interdépendance croissante entre les différents paliers de gouvernement avec un nombre croissant d’acteurs qui agissent positivement ou négativement sur la scène mondiale.

La notion de la gouvernance plonge ses racines dans la mouvance à la fois de la montée de l’interdépendance, de la crise de l’État et des changements à la fois structurels et conjoncturels, notamment sur les plans politique, économique, technologique, scientifique et culturel. Gérer la mondialisation est l’un des plus grands et imminents défis du XXIème siècle. Non seulement il confronte l’ensemble du monde, mais il englobe désormais toutes les dimensions de la vie humaine et s’adresse à une multitude d’acteurs, aux positions et aux intérêts variés. Sujet polysémique d’une étendue parfois déroutante et complexe, il se caractérise par plusieurs controverses. Il se heurte à des réticences toujours plus prononcées qui revendiquent justice sociale, dignité humaine, cohérence et responsabilité à l’égard du bien commun universel. D’où l’idée de la gouvernance mondiale pour mieux gérer la mondialisation[9].

Souvent associé à la notion de bonne gouvernance, le concept de gouvernance mondiale, ou de gouvernance globale, est étroitement lié à la mondialisation. Il résulte du besoin de mieux gérer les interconnexions entre les domaines de vie internationaux et l’interdépendance entre les paliers d’autorité ainsi que le nombre croissant d’entités corporatives et de mouvements civils. Utilisé par les représentants d’États, d’orga-nisations et autres acteurs internationaux dès les années 1980, mais surtout depuis les années 1990, ce concept désigne, entre autres choses, «  un système de régulation et de pilotage »[10], au pouvoir mitigé, sur les plans tant politique, économique que social.

La Commission des Nations unies sur la gouvernance mondiale, le Groupe de Lisbonne, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le Club de Rome figurent parmi ses principaux promoteurs[11]. La gouvernance mondiale désigne, par ailleurs, une approche en réseau des problèmes globaux et touche non seulement les gouvernements et les institutions internationales, mais également les firmes privées et les organisations non gouvernementales (ONG), sans négliger le rôle des entités religieuses et des regroupements qui luttent pour la défense des droits humains, des minorités, des couches sociales défavorisées, de l’environnement et autres.

La gouvernance mondiale fait également référence aux processus de modernisation et de réforme des institutions internationales. Elle prône un développement plus efficient et durable, l’intégration des économies moins avancées et la légitimation de règles globales, sorte d’éthique mondiale sensée favoriser la mise en valeur de principes universels. Elle présuppose un nouveau type de collaboration entre les acteurs de la scène politique internationale et ceux de la société civile.

La gouvernance mondiale se veut, en fait une approche pour multiplier les impacts positifs de la mondialisation et pour en limiter les effets négatifs. Bien que l’interdépendance économique et politique se soit considérablement renforcée depuis les dernières décennies, elle semble avoir négligé la majeure partie des habitants de la planète, ce qui pousse les groupes anti-mondialisation à affirmer que le concept de gouvernance mondiale est une stratégie en vue d’inclure davantage les pays du Tiers-Monde dans le giron capitaliste afin de mieux les contrôler.

Malgré des échanges accrus en termes d’informations, de technologies, de capitaux et de produits, la mondialisation n’a pas contribué à réduire de façon suffisante la pauvreté et les inégalités qui ne cessent de prendre de l’ampleur dans le monde. La mondialisation n’a pas réussi non plus à assurer la sécurité des peuples et la paix dans le monde de façon satisfaisante. De nombreuses tensions persistent à l’échelle planétaire, de nouveaux conflits émergent et de sérieuses problématiques, telles que le terrorisme et la détérioration de l’environnement, menacent désormais jusqu’aux pays les plus puissants du globe. Elle reste une recherche effrénée du profit et tous les discours sur elle ne se limitent qu’au niveau théorique.

Plusieurs estiment que le monde actuel est engagé dans un tournant décisif de son histoire. L’ordre westphalien est en jeu. Il importe de repenser les principes de l’exercice et de la répartition du pouvoir, tels que mis en place en 1648, et de renouveler les modèles traditionnels de prise de décision fondés sur la primauté de la souveraineté des États[12]. La forme contemporaine de gouvernance mondiale, essentiellement multilatéraliste, ne suffit plus à résoudre les problèmes de dimension planétaire.

Une refonte structurelle des institutions internationales est capitale. Elle devra toutefois aller de pair avec l’intégration de valeurs universelles, sans lesquelles la sécurité de l’humanité risque d’être compromise. Comment donc orienter l’ordre mondial ? Comment limiter les dangers de la mondialisation car l’apparent progrès n’est que la recherche complémentaire de profit ? À qui revient cette responsabilité ? Il n’existe pas de réponses faciles à ces questions alors que le défi est d’autant plus urgent que le contexte international subit des mutations profondes. Face à l’incapacité de mettre en place un véritable gouvernement mondial, une gouvernance qui veillerait à la sécurité, à la prospérité et à la démocratie à l’échelon du monde ou à établir des réseaux qui faciliteraient une coordination capable de faire face à des conflits et des crises économiques, à la lutte contre le terrorisme, la corruption, le SIDA, la violence, de même qu’à la promotion des droits humains, du développement économique, de l’État de droit et de la lutte contre la pauvreté, certains ont suggéré d’établir des réseaux qui faciliteraient la coordination de telles situations.

La gouvernance globale issue de tels réseaux faciliterait alors un management plus cohérent et plus efficace de la mondialisation. Dans un tel esprit, la gouvernance globale ressemble alors à une coalition d’agrégats, aussi bien au plan vertical (acteurs internationaux) qu’au plan horizontal (les secteurs d’activités) qui transcendent les pouvoirs publics classiques desquels relevait tradition-nellement la gestion ou la gouverne de la chose publique nationale et internationale. La gouvernance va donc au-delà des gouvernements.

La gouvernance globale apparait ainsi à la fois comme un projet, un régime, un scénario, un ensemble de mécanismes ou de processus qui devraient rallier un nombre croissant d’État, d’organismes internationaux, de firmes multinationales, d’ONG, d’entités et d’individus œuvrant dans la communauté internationale. Il est aussi le reflet d’un embryon d’une conscience universelle. La bonne gouvernance globale apparait aussi comme un credo, une doctrine, un ensemble de normes qui régiraient le management des affaires publiques. Adoptée par l’ONU, le PNUD, la Banque mondiale et l’OCDE, la bonne gouvernance définit et impose en même temps des conditions qui doivent être acceptées et respectées par des partenaires et des débiteurs dans la poursuite d’objectifs ayant surtout trait à la saine gestion des finances publiques et à la promotion de la démocratie et des droits humains. Mais tout ce discours ne sert que pour nourrir l’espérance, il reste dépourvu de fondement solide et réel car l’important est d’établir les objectifs économiques et politiques capables de conduire à affaiblir et à éviter les conflits. C’est grâce à ces objectifs qui peuvent servir de références que l’on peut tracer des lignes de gouvernance globale. La Banque mondiale, le FMI, l’OCDE et autres organismes internationaux se sont aujourd’hui révélés être au service des grandes puissance du monde et incapables de gérer la gouvernance globale. Il faut passer par le dialogue vrai et sincère dans le respect des droits des personnes et des États pour arriver à un tel objectif.

Notes:

[1] Cet article est extrait d’un texte de plus grande ampleur, « De l’essence et des multiples dimensions de la mondialisation », écrit en 2013 par Monsieur G. Mashala.

[2] “ Les racines de la mondialisation de Rome à New – York”, L’Histoire, dossier spécial, novembre 2002.

[3] A. S. Bhalla, Mondialisation, croissance et marginalisation, IDRC, Ottawa,1998 ; O. Castel, Le sud dans la mondialisation : quelles alternatives ?, La découverte, Paris, 2002.

[4] « 10 questions sur la mondialisation », Courrier international, spécial 10 ans, 2000.

[5] Selon les données de la Banque mondiale dans son rapport sur le développement dans le monde 2000/2001, le taux de mortalité infantile est tombé de 107 naissances pour 1000 en 1970 à 59 en 1998. Voir aussi Jeffrey Sachs, The end of Poverty. Economic Possibilities of Our Time, Penguin Press, 2005.

[6] Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of the World Order, Simon & Schuster, 1996 ; Hubert Vedrine, «  Comment nier  le choc Islam-Occident », Le Monde, 28 février 2003.

[7]Jan Aart Scholte, Globalization, A Critical Introduction, Palgrave McMillan, 2000.

[8] Romeo. Ciminello, Il Significato cristiano del lavoro, 2006.

[9] Jean XXIII, Pacem in terris, 55 ; Benoit XVI, Caritas in Veritate, 67.

[10] F. Bernard, Dictionnaire critique de la mondialisation, Armand Colin, 2001.

[11]  Ibid.

[12]  K. Valaskakis, «  Tendance à long terme de la gouvernance mondiale : des traités de Westphalie à Seattle », dans : OCDE, La gouvernance au XXIe siècle, 2002, et «  Les perspectives géographiques après les attentats de septembre », Futuribles, novembre 2001.

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