Éditorial: Changements économiques et politiques

Patrice Allard, Rédacteur en Chef de Informations et Commentaires

IC 174Associer concepts et phénomènes relevant de champs scientifiques distincts est une affaire complexe et risquée. Ainsi en est-il des relations pouvant être établies entre la démocratie et le développement économique et social. L’existence de telles relations semble constituer un postulat que l’observation de la réalité rend difficile à légitimer.

Dans le Rapport sur le développement humain de 2002[1], le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) en vient à faire d’une gouvernance démocratique le facteur le plus important pour éradiquer la pauvreté et favoriser le développement. Il avance d’ailleurs nombre d’arguments pour justifier cette proposition[2]. Dans d’autres approches fondées sur l’utilitarisme se retrouve cette exigence d’institutions démo-cratiques. Ainsi un développement dans un mode capitaliste requiert, pour chaque citoyen, les libertés d’entreprendre et de contracter librement que seules des institutions démocratiques pourraient garantir. De manière inverse, les approches issues des travaux de François Perroux justifient l’existence de telles relations en faisant du développement une condition d’existence de la démocratie. La satisfaction des besoins essentiels (les « coûts de l’homme ») résultant du développement constituerait une condition nécessaire à l’exercice de la citoyenneté qui est le fondement de tout régime démocratique.

Si des relations fonctionnelles entre démocratie et développement (une cause relevant de l’ordre de l’économique ayant un effet de nature politique et vice versa) peuvent facilement être énoncées, les voir s’appliquer dans des enchaînements concrets de phénomènes économiques, politiques et sociaux paraît beaucoup plus délicat. Dès le départ, la mise en évidence de leur existence ou de leur inexistence implique des définitions, tant du développement que de la démocratie, qui, hors de toute critique, pourraient arbitrer un jugement[3]. Cela semble, dès cette première étape, bien difficile.

En portant le regard sur l’histoire des principaux pays aujourd’hui développés ou émergents, il devient assez évident de constater, qu’à de très rares exceptions (États-Unis, Grande Bretagne, Inde), une alternance de régimes plutôt autoritaires et de régimes plutôt démocratiques accompagne les différentes phases de leur développement[4], conduisant, pour les plus développés, à des régimes de démocratie représentative plus ou moins parlementaire ou plus ou moins présidentielle. L’exemple de la Corée du Sud, pays qui a connu un développement rapide suivant un modèle capitaliste après 1953, est ici révélateur : des pouvoirs autoritaires (Rhee, Park puis Chun) se succèdent jusqu’en 1987 où s’amorce une certaine démocratisation sous une forme parlementaire[5]. Cet exemple rejoint aisément celui d’autres pays émergents (Brésil, Afrique du Sud) ainsi que celui de pays industrialisés de plus longue date (Allemagne, France, Japon). Il ressortirait de ces exemples que les liens entre l’évolution économique et les transformations (éventuelles) des appareils politiques de ces pays se limitent souvent à l’existence d’un État « développementaliste » et aux conséquences politiques du changement social induit par les politiques économiques et sociales menées.

À la période actuelle, l’essor économique qu’ont connu et connaissent les pays d’Asie du Sud et de l’Est fait de ceux-ci un champ d’observation assez pertinent. Il s’agit de nations partageant le plus souvent un passé de pays colonisés, suivant un mode de développement capitaliste (ceci nous conduit à exclure les pays ayant connu ou connaissant un mode de développement socialiste : Chine, Corée du Nord, Viet Nam, Mongolie et Laos) et connaissant une croissance économique rapide se traduisant par une élévation rapide du produit intérieur brut (PIB) par tête. Le tableau ci-joint met en relation les caractéristiques économiques (PIB par tête, indice de développement humain et taux de croissance) et les caractéristiques générales des régimes politiques des principaux pays de la région. Le tableau ci-après exclut les cas du Japon (vieux pays développé) et de la Corée du Sud (évoqué précédemment).

À la lecture de ce tableau, il semble bien difficile d’établir un lien entre le niveau de développement atteint par ces différents pays et leur régime politique. Le développement économique et social, d’une part, et les transformations des institutions politiques, d’autre part, s’opéreraient chacun dans leur champ propre, économique et social pour le premier, politique pour le second. Ceci ne signifie pas que les satisfactions ou insatisfactions obtenues au plan économique et social n’aient pas d’influence sur le comportement des acteurs politiques, pas plus que l’approbation populaire ou la désapprobation des décisions en matière de politique ou de choix économique ne soit sans influence sur les comportements économiques ou sociaux. Dans le contexte économique de l’actuelle mondialisation capitaliste marqué par une aggravation des inégalités économiques et sociales et d’une précarité accrue des salariés, en Tunisie ou en Égypte par exemple, les classes sociales non pas exclues des « bienfaits » de cette mondialisation mais celles qui en supportent les frais, n’ont porté des revendications légitimes du terrain social à celui du politique que parce que leurs gouvernants tiraient également et sans partage les bénéfices de ce nouvel ordre économique.

Ainsi l’attente d’une amélioration des conditions de vie que pourrait apporter un développement, tout comme l’exigence de dignité et d’égalité, constituent des aspirations humaines profondes. La déclaration des droits de l’homme affichée par l’Organisation des Nations unies, lorsqu’elle inclut le droit au développement, constitue une reconnaissance de ces aspirations.

Caractéristiques économiques, sociales et politiques de 13 pays d’Asie du Sud et de l’Est

Pays IDH  (2010) Classement

par l’IDH

Taux de

croissance

PIB (2014)

PIB/habitant (2014) en dollar PPA Caractéristiques du régime politique
Bruneï 0,803 37 5,3 42 239 Sultanat. En mai 2014, le sultan Massanal Bolkiah a annoncé l’instauration graduelle de la loi islamique.
Taïwan nd nd 3,5 21 571 Régime sur le modèle des démocraties parlementaires occidentales
Malaisie 0,744 57 5,9 11 062 Fédération dotée d’un régime parlementaire
Sri Lanka 0,658 91 7,0 3 413 Régime autoritaire condamné par des institutions internationales pour ses violations des droits de l’homme lors de la répression de la révolte Tamoul.
Thaïlande 0,654 92 1,0 5 550 Après un coup d’État en 2006, un semblant de démocratisation semble remis en question par un nouveau coup de force militaire le 22 mai 2014.
Philippines 0,638 97 6,2 2 913 Régime politique sur le modèle des démocraties parlementaires occidentales
Indonésie 0,600 108 5,2 3 404 17 ans après le renversement du dictateur Suharto, le président Widodo, élu en juillet 2014 est le premier président n’ayant eu aucun lien avec l’ancien régime autoritaire.
Inde 0,519 119 5,6 1 625 Une fédération sur un modèle de démocratie depuis son indépendance.
Cambodge 0,494 124 7,2 1 103 Un pouvoir autoritaire et fragile marqué par son refus de dialogue avec l’opposition
Pakistan 0,490 125 2678* Après le coup d’État du général Moucharraf en 1999, un retour à un pouvoir civil fragile se dessine sous la présidence de Mamnoun Hussain , en raison de la forte influence de l’armée
Bangladesh 0,469 129 6,2 1 179 Un régime autoritaire avec des pratiques de répression contre l’opposition et des restrictions en matière de droits de l’homme et de libertés syndicales
Myanmar

(Birmanie)

0,451 132 8,5 1 269 Depuis la dissolution de la junte au pouvoir, en 2011, un pouvoir civil a été établi mais la quasi totalité des ministres sont d’anciens militaires.
Népal 0,428 138 5,5 698 Ancien royaume, la République a été proclamée en décembre 2007. Les partis démocratiques n’ont pu s’entendre sur une constitution qu’en 2015.

* revenu national brut par habitant en 2010

Sources : Images économiques du monde, Armand Colin, 2009 ; Le Monde, « Bilan du monde 2015 ».

Notes:

[1] PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 2002. Approfondir la démocratie dans un monde fragmenté, Éditions De Bock Université, New York et Bruxelles, 2002.

[2] On peut relever, entre autres, les arguments suivants :

ce sont les décisions prises après consultation de tous les acteurs qui ont le plus de chance d’être exécutées ;

le respect de la volonté populaire permet la prise en compte des intérêts de chacun donc de conduire au développement humain ;

un gouvernement reposant sur la participation de tous les citoyens est le plus apte à être équitable et à lutter contre la pauvreté.

De manière rapide et résumée, un régime politique démocratique devrait dégager un intérêt général par delà les intérêts particuliers. L’aspiration à une vie meilleure, à un développement économique, social et humain, de chacun constituerait alors cet intérêt général.

[3] Pour notre part dans la suite de ce texte nous adopterons des conceptions très générales, acceptant donc un certain flou. Ainsi par développement, nous entendrons un accroissement durable et significatif des principales variables économiques et sociales, conduisant, nous le supposerons, à une amélioration générale des conditions de vie et un changement des mentalités. Nous envisagerons la démocratie comme l’existence d’institutions politiques qui, dans leur fonctionnement réel, permettent des consultations populaires et des droits à l’existence et à l’expression d’une (des) opposition (s), pouvant conduire à de possibles alternances.

[4] Nous laissons de côté, pour certains, les phases de domination extérieure de leur appareil politique, sous forme d’une domination coloniale ou d’un État « fantoche », cette domination ne conduisant guère à la naissance de processus de développement.

[5] On peut se reporter ici à : Ick Jin Seo, La Corée du Sud. Une analyse historique du processus de développement, L’Harmattan, Paris, 2000 ; Jacky Buffet et Philippe Régnier, « Développement économique, changement social et enjeux de la démocratisation », Informations et commentaires, n°78, janvier-mars 1992.

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