Changement climatique au Conseil de sécurité : reconfigurations du débat Nord-Sud

Lucile Maerten[1]

I&C 172Introduction : les divisions Nord-Sud en matière d’environnement

 Dès les premiers efforts de politisation des questions environnementales à l’international dans les années 1960 puis 1970, les États se sont divisés entre pays développés au Nord et pays en développement au Sud. Adil Najam a notamment étudié ces divisions en soulignant, qu’en parallèle de débats autour de la souveraineté des ressources naturelles, la principale opposition s’inscrivait dans la crainte des pays du Sud de voir leur développement freiné par des considérations environnementales[2]. En d’autres termes, les pays en développement craignaient que les pays du Nord instrumentalisent les problèmes environnementaux pour les empêcher de se développer. Ces divergences persistent aujourd’hui en matière de changements climatiques.

En effet, alors que « la négociation entre pays du Nord des années 1990 s’est transformée en une négociation Nord-Sud ou encore pays développés-pays en développement »[3], les pays en développement – menés en particulier par la Chine – ont imposé le concept de « responsabilités communes mais différenciées »[4] qui distinguent fondamentalement les pays du Nord et les pays du Sud dans leur responsabilité historique à l’égard du réchauffement global de la planète.

Ces oppositions se retrouvent également dans les positions officielles des États membres[5] au Conseil de sécurité, qui a discuté des implications sécuritaires du changement climatique à trois reprises depuis 2007. Or ce cas tend précisément à mettre en évidence la fragilité des alliances interétatiques classiques : l’introduction du changement climatique dans l’agenda du Conseil illustre ainsi une forme de reconfiguration du débat Nord-Sud.

Trois débats au Conseil de sécurité : entre évolution et stagnation

 Le Conseil de sécurité s’est saisi du changement climatique en 2007, 2011 et 2013. Ces débats, en particulier les deux premiers, ont fait l’objet de diverses analyses : si les travaux de Christian Webersik ont mis en évidence le sens de l’évolution des thèmes abordés comme nous l’avons vu précédemment[6], Chris Methmann et Delf Rothe se sont, quant à eux, intéressés au type de discours utilisé aux deux occasions. Ils ont ainsi montré la personnification du changement climatique comme antihéros et une logique d’apocalypse[7]. Ces analyses résument ainsi le ton du discours et mentionnent les positions des acteurs, mais négligent le travail de mise à l’agenda et les enjeux en termes de positionnement à l’international. Si chacune des discussions a nourri l’intérêt de nombreux États désireux d’intervenir, le choix de la formule Arria pour le dernier débat[8] traduit la stagnation des débats.

Le 17 avril 2007, deux mois avant le premier débat du Conseil de sécurité sur les ressources naturelles, sous la présidence britannique, le Conseil a débattu des potentiels impacts du changement climatique sur la sécurité internationale. Trois aspects plus spécifiques, bien qu’encore très larges, avaient été choisis pour orienter le débat : les potentielles conséquences sur les causes de conflits touchant notamment à l’accès à l’énergie, à l’eau et à la nourriture et autres ressources rares, les mouvements de population et la gestion des frontières. 56 délégués[9] sont intervenus – parfois au nom d’un grand groupe tel que l’Union européenne ou le Forum des îles du Pacifique – au côté du Secrétaire général. Aucun accord n’a été conclu à la suite du débat de 2007 qui a vu une forte division entre les pays du Nord et du Sud. Plus précisément, alors que l’Allemagne, au nom de l’Union européenne, a soutenu l’initiative s’appuyant notamment sur la résolution 1625, qui reconnait le lien entre les ressources naturelles et les conflits[10], le Pakistan, au nom du Groupe des 77[11], a ainsi exprimé l’opposition des pays en développement à l’égard de la saisine du Conseil :

« Le Groupe est d’avis que la principale responsabilité du Conseil est le maintien de la paix et de la sécurité internationales, comme énoncé dans la Charte des Nations Unies. Par ailleurs, d’autres questions, notamment celles relatives au développement économique et social, sont confiées par la Charte au Conseil économique et social et à l’Assemblée générale. L’empiètement croissant par le Conseil sur les rôles et responsabilités des autres principaux organes de l’ONU représente une déformation des buts et principes de la Charte des Nations Unies, porte atteinte aux pouvoirs et compromet les droits de l’ensemble des Membres des Nations Unies. »[12]

La même division était perceptible le 20 juillet 2011 lorsque, suite à une demande de l’Allemagne, le Conseil de sécurité a de nouveau examiné le changement climatique. Le débat a compris 65 interventions[13], le Directeur exécutif du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) ayant notamment été invité pour la première fois à intervenir au sein du Conseil au côté du Secrétaire général. Bien que le Groupe des 77 et la Chine aient reconnu un lien potentiel, ils ont appelé à des discussions sur les enjeux sécuritaires du changement climatique au sein de l’Assemblée générale. Ils ont une fois de plus fait valoir que, puisque le changement climatique était un problème de développement qui concernait tous les pays, le Conseil de sécurité, en tant qu’arène non universelle, ne devrait pas être en charge de cette question. Une déclaration du Président a néanmoins été décidée :

« Le Conseil craint que les effets préjudiciables éventuels des changements climatiques puissent, à long terme, aggraver les menaces existantes à la paix et la sécurité internationales.

Le Conseil exprime sa préoccupation devant les répercussions que la perte de territoire de certains États par  suite de l’élévation du niveau de la mer  pourrait avoir sur la sécurité, en particulier dans les petits États insulaires de faible altitude.

Le Conseil note que, pour les questions relatives au maintien de la paix et de la sécurité internationales dont il est saisi, l’analyse des conflits et l’information contextualisée concernant, entre autres, les répercussions des changements climatiques sur la sécurité sont importantes lorsque de tels vecteurs de conflit rendent difficile la mise en œuvre du mandat du Conseil ou  compromettent la consolidation de la paix. »[14]

Elle marque ainsi la reconnaissance de l’importance des potentiels enjeux de sécurité impliqués par le changement climatique et demande « au Secrétaire général de veiller à ce que les rapports qu’il lui présente contiennent cette information contextualisée »[15].

Enfin, le 15 février 2013, une réunion selon la formule Arria, organisée par le Pakistan et le Royaume-Uni, a été consacrée à l’examen des conséquences du changement climatique sur la sécurité internationale. De nouveau, nous avons observé un grand nombre d’interventions – 29 interventions gouvernementales en complément des invités externes[16]. De même, le G77 et la Chine ont refusé de considérer le changement climatique comme une préoccupation légitime pour le Conseil, le définissant comme un problème de développement. Néanmoins, le choix de la formule Arria est particulièrement intéressant. Si elle permet l’intervention d’experts externes et des discussions moins formelles offrant la possibilité aux États en faveur de l’inscription du changement climatique dans l’agenda du Conseil de défendre plus ardemment leur position, elle souligne aussi le passage d’un débat public enregistré dans les documents officiels de l’ONU à une rencontre confidentielle ne permettant pas le vote d’une déclaration du président ou d’une résolution.

L’inscription du changement climatique dans l’agenda du Conseil de sécurité relève donc de l’évolution et de la stagnation. D’une part, il est possible d’observer l’évolution de certaines positions étatiques et une insertion plus complète entre 2007 et 2011 où les membres du Conseil ont autorisé la publication d’une Déclaration du Président. Cependant, en 2013, le choix de la formule Arria, s’il contourne les résistances, ne permet pas une saisine définitive des problématiques touchant au changement climatique par le Conseil. De même, nous pouvons signaler le débat tenu le 30 juillet 2015 qui, tout en ne traitant pas directement du changement climatique, a pu de nouveau le mettre à l’agenda. En effet, le Conseil de sécurité y a discuté des « problèmes des petits États insulaires en développement qui affectent la paix et la sécurité internationales » parmi lesquels figurait, en premier lieu, le changement climatique[17].

Les États qui aspirent à pérenniser la mise à l’agenda du changement climatique au Conseil de sécurité, notamment pour attirer l’attention politique, utilisent ainsi des méthodes ingénieuses pour poursuivre leurs efforts de mise à l’agenda. Il s’agit à la fois d’un enjeu de positionnement à l’international et d’une source de reconfiguration des divisions interétatiques classiques.

Enjeu de positionnement à l’international

  « Alors que le premier débat de 2007 se concentrait sur les énergies, la sécurité et le climat, la présidence allemande qui a proposé le débat de 2011, a limité la discussion à deux conséquences clés du changement climatique, la montée du niveau de la mer et la sécurité alimentaire. L’objectif de ce changement de focus était de parvenir à un consensus au sein de la communauté internationale afin de pousser les implications sécuritaires, la perte de souveraineté, et l’insécurité alimentaire, sur l’agenda politique le plus haut. »[18]

Comme le souligne Christian Webersik au sujet du débat de 2011, la mise à l’agenda du changement climatique au Conseil de sécurité relève de la stratégie gouvernementale.

Tout d’abord, il s’agit d’une technique d’appropriation de la thématique : l’environnement peut entrer dans les compétences exclusives du Conseil. Ainsi, les États membres permanents – tels que le Royaume-Uni qui a initié deux des trois débats – pourraient s’approprier la thématique. De même, les gouvernements peuvent préférer une prise de décision dans le cadre du Conseil de sécurité, qui, en dépit du droit de veto de ses membres permanents, ne requiert pas le consensus de tous les États membres de l’ONU comme c’est le cas dans le cadre de la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changement Climatique (CCNUCC). L’appropriation de l’environnement par le Conseil est également un outil de reconnaissance des droits des pays les plus vulnérables au changement climatique. En effet, il s’agit principalement d’un moyen pour attirer l’attention des médias, mais aussi des autres États, sur leur vulnérabilité et les risques qu’ils encourent. Les pays les plus vulnérables peuvent également exiger des engagements contraignants auprès des États les plus contributeurs de gaz à effet de serre, si le Conseil de sécurité reconnait le changement climatique comme une menace à la sécurité et à la paix internationales. Par exemple, lors du débat du 30 juillet 2015 portant sur « les problèmes des petits États insulaires en développement qui affectent la paix et la sécurité internationales » mentionné précédemment, nombre d’orateurs ont lancé, en raison des implications sécuritaires du changement climatique, un appel pour la signature d’un accord lors de la prochaine conférence de la CCNUCC[19]. L’introduction du changement climatique dans l’agenda du Conseil de sécurité confère ainsi aux pays les plus vulnérables un argument de poids pour faire pression sur les États les plus pollueurs – afin qu’ils réduisent leurs émissions – et les États les plus développés – afin qu’ils financent les politiques d’adaptation.

Ensuite, la mise à l’agenda des implications sécuritaires du changement climatique au sein du Conseil peut constituer un outil de politique étrangère des États membres qui aspirent à se positionner dans le multilatéralisme onusien. Le cas des États prétendant à un siège permanent au Conseil de sécurité – notamment l’Afrique du Sud[20], l’Allemagne, le Brésil, l’Inde et le Japon – est particulièrement illustratif. Lors des trois débats évoqués précédemment, l’ensemble des États membres – permanents et non permanents – du Conseil se sont exprimés sur l’objet de la discussion. Si, à certaines de ces périodes, l’Afrique du Sud (en 2007 et 2011), l’Allemagne (en 2011), le Brésil (en 2011) et l’Inde (en 2011) siégeaient au Conseil leur octroyant une participation automatique au débat, ces quatre pays ainsi que le Japon ont délibérément choisi d’intervenir à chacune des discussions touchant au changement climatique. En d’autres termes, les gouvernements prétendant à un siège permanent au Conseil de sécurité ont agi tel un membre permanent prenant la parole à chaque occasion possible : s’ils ne sont pas officiellement des membres permanents, ils s’expriment comme tel. L’introduction du changement climatique au Conseil est donc un outil de politique étrangère permettant aux États d’intervenir et de se positionner comme des acteurs omniprésents au sein des instances onusiennes.

Par ailleurs, la mise à l’agenda du changement climatique au Conseil permet aux États membres de mettre en lumière une dimension de la situation pour mieux en dissimuler une autre : elle correspond à une forme de politique symbolique. Par exemple, elle peut permettre aux États de montrer leur investissement dans une thématique pour compenser leur manque d’actions politiques dans des domaines qui y sont rattachés. Ainsi, le consensus interétatique autour de la notion de réduction des risques de catastrophe lors du Sommet Rio+20[21] s’inscrit dans un contexte d’échec du multilatéralisme en matière de changement climatique, agissant comme un élément de compensation pour mettre en valeur les efforts des gouvernements pour s’accorder sur des politiques globales communes. Dans la même lignée, nous pouvons mentionner les propos du représentant permanent du Soudan tenus au Conseil de sécurité le 20 juillet 2011 :

« S’agissant de la question dont nous sommes saisis, je voudrais dire que mon pays a souffert d’un conflit qui prend fin dans la région du Darfour. Je tiens à rappeler ce que nous n’avons cessé de répéter au Conseil, à savoir qu’une des causes fondamentales de ce conflit était la sécheresse et la désertification qu’a connues la région, qui sont le résultat du changement climatique. […]

Le deuxième point que je voudrais aborder est que si la communauté internationale avait prêté attention au Soudan et lui avait apporté son aide pour s’attaquer aux causes profondes du conflit, en luttant contre la sécheresse et la désertification et en favorisant le développement dans la région, il n’aurait pas été nécessaire de dépenser toutes ces sommes pour la mission de la paix en cours dans la région. »[22]

En soulignant le rôle du changement climatique dans le conflit au Darfour, le représentant soudanais tend à minimiser la responsabilité de son gouvernement dans les tensions politiques dans la région. L’introduction du changement climatique au Conseil de sécurité sert ici aussi à détourner l’attention.

Enfin, si la mise à l’agenda du changement climatique au Conseil relève de la stratégie politique pour certains États, la résistance d’autres gouvernements s’inscrit également dans des enjeux de positionnement à l’international. D’une part, les États du Sud, mais également de l’ancien bloc soviétique, s’opposent à la saisine du Conseil en matière de changement climatique par crainte d’interventionnisme détourné. La position du G77 s’inscrit dans le refus du traitement d’un enjeu universel – le changement climatique – dans une arène non universelle – le Conseil de sécurité. Par exemple, lors du 3ème débat, le 15 février 2013, le Guatemala a reproché au Conseil de sécurité de discuter des problématiques liées au changement climatique alors que les pays qui y sont les plus vulnérables n’ont pas de voix au sein du Conseil[23]. L’opposition se retrouve également dans les positions de l’ancien bloc soviétique. En effet, selon un membre du PNUE, la Russie et ses anciens satellites soupçonnent les Occidentaux d’utiliser l’environnement pour intervenir dans leurs affaires internes[24]. D’autre part, l’opposition, notamment des pays du Sud, s’inscrit dans une prise de position politique allant au-delà des enjeux environnementaux. En effet, dans un contexte de débats sur la réforme du Conseil de sécurité, la position du G77 en matière de mise à l’agenda du changement climatique au sein du Conseil constitue potentiellement une position de principe. Face au refus, notamment des membres permanents, d’étendre le nombre de membres du Conseil de sécurité, ils s’opposent à l’extension des thématiques dont le Conseil à la charge. C’est notamment pour cette raison que le Conseil a pris en compte de manière isolée les problématiques environnementales, mais ne propose toujours pas de réponse systématique et globale[25].

L’introduction du changement climatique au Conseil de sécurité ne fait donc pas l’unanimité et tend à reconfigurer les divisions interétatiques classiques.

Reconfigurations des divisions interétatiques

 Si les divisions s’incarnent dans une opposition Nord-Sud, les pays développés sont également partagés, et les alliances traditionnelles au Sud sont ébranlées par le problème du changement climatique. Cependant, les positions observées sont en constante évolution, laissant le débat ouvert et les questions sur l’agenda.

Tout d’abord, la principale opposition concerne la division entre les pays développés et le G77 et la Chine sur la mise à l’agenda du changement climatique au Conseil de sécurité. Alors que les États du Nord défendent vivement une prise en charge de la question par le Conseil – tel que l’illustre le discours de la déléguée des États-Unis lors du débat du 20 juillet 2011[26] –, les États du Sud s’y opposent en raison de la non universalité de l’instance. Il s’agit, pour les pays développés, de s’approprier la thématique sur laquelle il serait alors plus facile de légiférer – même si la Russie et la Chine possèdent leur droit de veto – que dans le cadre de la CCNUCC. Si, lors du premier débat, les dimensions sécuritaires du changement climatique n’avaient pas fait consensus parmi les membres du G77, elles ont été reconnues en 2011, en maintenant toutefois que l’Assemblée générale[27] constituait l’arène légitime et appropriée pour traiter d’un enjeu universel comme le changement climatique. Pourtant, lors des débats qui ont précédé le Sommet Rio+20, les pays en développement avaient, de nouveau, refusé la mise à l’agenda des questions de sécurité et d’environnement, les enjeux de sécurité relevant, selon eux, de la compétence du Conseil[28]. Il est donc bien question d’oppositions de principe entre deux blocs ; toutefois, la cohésion au sein même des groupes n’est pas aussi évidente.

Parmi les pays développés, en dépit d’une certaine cohésion à l’égard de l’introduction des questions environnementales au Conseil de sécurité, on ne peut faire abstraction des oppositions entre États-Unis, Australie et Canada d’un côté et l’Europe de l’autre en termes de négociations climatiques[29], les Européens ayant ratifié le protocole de Kyoto contrairement aux trois autres pays. Ces tensions nuisent à la cohérence du discours en matière de changement climatique, de même que les divisions internes également présentes au sein du G77 et la Chine.

En effet, le G77+Chine est également divisé sur ces questions, en dépit de ses prises de position au nom de l’ensemble de ses membres lors des trois débats sur le changement climatique. Tout d’abord, tout comme dans le cas des pays du Nord, il existe des divisions liées aux positions des États dans les négociations climatiques. D’un côté, les pays émergents – en particulier la Chine et l’Inde – restent « peu enclins à sacrifier leur développement pour ralentir un changement global dont ils ne sont pas responsables, même si leur part relative des émissions à venir de gaz à effet de serre est appelée à croître massivement »[30]. De l’autre côté, les pays les moins avancés, encouragent, quant à eux, un accord global le plus rapidement possible. Or les divisions se diffusent dans le débat en matière de sécurité. En effet, les pays les moins avancés et les petits États insulaires se sont exprimés favorablement à la mise à l’agenda du changement climatique au Conseil, voyant dans la démarche l’assurance d’un engagement plus sérieux de la part de la communauté internationale vis-à-vis des conséquences du changement climatique qui les touchent particulièrement. De même, d’autres États membres du G77 se sont exprimés en faveur du traitement de la question au Conseil tels que la Colombie en 2011[31] ou le Rwanda en 2013[32]. Les divisions internes conduisent ainsi à des situations absurdes pour certains États, confirmant que les intérêts nationaux sont évolutifs et construits. En effet, les îles Fidji, à la tête de la présidence du groupe en 2013, ont assumé le rôle de porte-parole du G77+Chine lors du débat du 15 février 2013 et ont dû s’opposer à la saisie de la problématique climatique au Conseil[33] alors qu’ils étaient intervenus en faveur d’un tel investissement en 2011 :

« Les changements climatiques sont la menace la plus grave qui pèse sur la survie et les moyens de subsistance de nombreux petits États insulaires et de basse altitude. […]

Pour terminer, s’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud, nous sommes fermement convaincus que nous avons atteint le stade où le Conseil doit relever le défi qui se présente aux pays les plus exposés aux changements climatiques. […]

Nous prions le Conseil d’entamer des préparatifs véritables pour faire face aux répercussions des changements climatiques sur la sécurité. »[34]

L’entrée des problématiques climatiques dans l’agenda sécuritaire onusien est donc sujette à débat favorisant les divisions au sein du Conseil comme la carte ci-après le met en évidence.

Enfin, l’exemple du changement climatique permet d’illustrer l’évolution des positions étatiques. Les trois débats ont montré que les discussions n’étaient pas figées et que l’introduction des questions climatiques au Conseil de sécurité relevait d’un processus plus que d’une inscription définitive. Par exemple, en 2007[35], la Russie a évincé la question des implications sécuritaires du changement climatique ne reconnaissant pas le bien-fondé d’un tel lien, et en 2011[36], elle a mentionné le manque de données empiriques prouvant le lien entre sécurité et changement climatique. A contrario, en 2013, elle a établi des liens avec la sécurité alimentaire, des problèmes de santé et de déplacements forcés liés au changement climatique[37].

Alors que les positions gouvernementales ont évolué entre les différents débats modifiant les divisions interétatiques, la question des aspects sécuritaires du changement climatique demeure débattue et le choix des arènes onusiennes les plus appropriées pour la traiter ne fait, pour l’instant, pas consensus. Même si aucune résolution n’a été votée sur le changement climatique, les différentes tentatives analysées révèlent, néanmoins, des efforts de mise à l’agenda et montrent comment le changement climatique tend à transformer le débat Nord-Sud en reconfigurant les alliances traditionnelles.

division etat CS

 

Notes:

[1] Doctorante à Sciences Po Paris et à l’université de Genève, ancienne allocataire du ministère de la Défense, délégation générale de l’armement, rattachée au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) et à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), et assistante d’enseignement au Global Studies Institute (GSI) de l’Université de Genève. Ses travaux portent sur le multilatéralisme onusien, l’environnerment et les études critique de la sécurité. À la croisée des travaux sur les organisations internationales et des recherches portant sur le processus de sécurisation, elle s’intéresse plus précisément à la sécurisation de l’environnement à l’ONU en s’appuyant sur des méthodes ethnographiques (observation participante, entretiens).

[2] Adil Najam, « The South in international environmental negotiations », International Studies, vol. 31, n°4, 1994.

[3] Stefan Aykut, Amy Dahan, Gouverner le climat ? 20 ans de négociations internationales, Presses de Sciences Po, Paris, 2015.

[4] Ibid, p. 311-312.

[5] Tout en reconnaissant qu’il n’est pas question d’acteurs monolithiques, la recherche ne prétend pas ouvrir la boîte noire des États et les traitera donc comme des acteurs unitaires représentés par le biais de leur position officielle défendue au sein de l’ONU.

[6] Christian Webersik, « Securitizing Climate Change : The United Nations Security Council Debate », In Deborah Gallagher, ed. Environmental Leadership : A Reference Handbook. Sage Publications, Londres, 2012.

[7] Chris Methmann, Delf Rothe, « Apocalypse now ! From exceptional rhetoric to risk management in global climate politics », In Chris Methmann, Delf Rothe, Benjamin Stephan, eds. Interpretative Approaches to Global Climate Governance. (De)constructing the Greenhouse, Routledge, Londres, 2013.

[8] « Les réunions en formule Arria sont des rencontres confidentielles et très informelles qui permettent aux membres du Conseil d’avoir, à huis clos et selon une procédure offrant toute la souplesse voulue, de francs échanges de vues avec des personnes dont le ou les membres du Conseil qui les ont invitées et qui sont chargés d’organiser et d’animer la réunion considèrent que le Conseil aurait intérêt à les entendre ou à qui ils souhaitent faire passer un message. » (Site internet du Conseil de sécurité).

[9] Conseil de sécurité, 5663e séance, S/PV.5663, 17 avril 2007.

[10] « Habituellement, ce Conseil s’occupe de dangers plus imminents pour la paix et la sécurité internationales que ceux engendrés par le changement climatique. Bien qu’ils soient moins évidents et qu’ils constituent des facteurs moindres de conflits, il n’en faut pas pour autant les négliger.

Cela est particulièrement vrai si l’on considère que l’une de nos tâches centrales est de prévenir les conflits violents. Le Conseil de sécurité est attaché à une culture de la prévention, comme cela est inscrit dans la résolution 1625 (2005). Aujourd’hui nous savons qu’il existe un lien manifeste entre le changement climatique et le besoin de prévenir les conflits » In Conseil de sécurité, 5663e séance, S/PV.5663, 17 avril 2007.

[11] Le Groupe des 77, ou G77, a été créé en 1964 par les 77 pays en développement signataires de la Déclaration jointe des 77 États lors de la première session de la CNUCED, puis est devenu une structure institutionnelle permanente comptant en 2015 134 États membres (Site internet du G77).

[12] Conseil de sécurité, 5663e séance, S/PV.5663, 17 avril 2007 ; Conseil de sécurité, 5663e séance, S/PV.5663, 17 avril 2007 (Resumption 1).

[13] Conseil de sécurité, 6587e séance, S/PV.6587, 20 juillet 2011 ; Conseil de sécurité, 6587e séance, S/PV.6587, 20 juillet 2011 (Resumption 1).

[14] Déclaration du Président du Conseil de sécurité, S/PRST/2011/15, 20 juillet 2011.

[15] Ibid.

[16] Observation directe du débat sur la portée sécuritaire du changement climatique au Conseil de sécurité, formule Arria, New York, 15 février 2013.

[17] Le Conseil de sécurité examine les problèmes des petits États insulaires en développement qui affectent la paix et la sécurité internationales, Communiqué de presse officiel,  CS/11991, 30 juillet 2015.

[18] « While the first debate in 2007 focused on energy, security, and climate, the German presidency, which initiated the 2011 debate, limited the discussion to two key climate change impacts, sea-level rise and food security. The purpose of this shift in focus was to achieve a consensus among the international community to lift the security implications, sovereignty loss, and food insecurity, into high politics » (Webersik, op. cit., p. 549).

[19] « La question prioritaire restant la lutte contre les changements climatiques, le Secrétaire général et de nombreuses délégations parmi les 75 orateurs de la journée ont lancé un appel pour que soit conclu en décembre prochain, à Paris, un accord universel significatif sur cette question, à l’occasion de la vingt et unième session de la Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (COP21) » In Le Conseil de sécurité examine les problèmes des petits États insulaires en développement qui affectent la paix et la sécurité internationales, Communiqué de presse officiel,  CS/11991, 30 juillet 2015.

[20] Même si l’Egypte et le Nigéria sont également mentionnés pour représenter le continent africain (Thomas Weiss, Karen Young, « Compromise and Credibility : Security Council Reform ? », Security Dialogue, vol. 36, n°2, 2005.), leurs situations politiques internes peuvent nuire à leur candidature.

[21] Membre du sous-programme : Catastrophes et conflits, Branche post-conflit et gestion des catastrophes, Programme des Nations Unies pour l’environnement. Entretien effectué à Genève, le 11 avril 2012.

[22] Conseil de sécurité, 6587e séance, S/PV.6587, 20 juillet 2011 (Resumption 1).

[23] Observation directe du débat sur la portée sécuritaire du changement climatique au Conseil de sécurité, formule Arria, New York, 15 février 2013.

[24] Chef de programme, Branche post-conflit et gestion des catastrophes, Programme des Nations Unies pour l’environnement. Entretien effectué à Genève, le 24 avril 2012.

[25] Ancien membre de la Division Politique, évaluation et formation, Départements des opérations de maintien de la paix et de l’appui aux missions. Entretien effectué à New York, le 14 février 2013.

[26] « Les États-Unis se félicitent de la tenue du présent débat, et ils remercient l’Allemagne d’avoir pris l’initiative de convoquer, à point nommé, ce débat fondamental qui vise à inscrire résolument la question des changements climatiques à l’ordre du jour mondial en matière de sécurité.

Lors du sommet sur les changements climatiques organisé il y a presque deux ans par le Secrétaire général, le Président Obama a affirmé sans détour que la sécurité et la stabilité de tous les pays et de tous les peuples étaient en péril. Notre prospérité, notre santé et notre sécurité sont en danger. Le temps ne se contente pas de suivre son cours ; il est en train de nous manquer. Les changements climatiques ont des implications trop réelles pour la paix et la sécurité » In Conseil de sécurité, 6587e séance, S/PV.6587, 20 juillet 2011.

[27] L’ensemble des États membres – 193 en juillet 2015 – y siège. Le Saint-Siège et l’État de la Palestine y siègent en tant qu’observateurs non membres.

[28] Membre du sous-programme Catastrophes et conflits, Branche post conflit et gestion des catastrophes, Programme des Nations Unies pour l’environnement. Entretien effectué à Genève, le 17 juillet 2012.

[29] Jean-Louis Fellous, « Le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). À l’interface entre science et politique », Annuaire Français de Relations Internationales, vol. IX, 2008.

[30] Ibid.

[31] « Dans ce contexte, la Colombie est d’avis qu’il y a des défis urgents sur lesquels le Conseil de sécurité doit se pencher. S’il n’est pas du ressort du Conseil de sécurité de prendre les mesures requises pour réduire les incidences des changements climatiques, nous pensons que cet organe est tenu de jouer un rôle dans les cas et les situations de conflit inscrits à son ordre du jour lorsque ceux-ci sont aggravés par les incidences des changements climatiques, en vue de prendre des mesures de protection humanitaire, qui, selon nous, ne doivent pas s’étendre à d’autres questions. En outre, le Conseil de sécurité doit faciliter le règlement de ce problème dans un climat de confiance entre les pays, fondé sur le respect des mandats des organes respectifs du système international » In Conseil de sécurité, 6587e séance, S/PV.6587, 20 juillet 2011.

[32] Observation directe du débat sur la portée sécuritaire du changement climatique au Conseil de sécurité, formule Arria, New York, 15 février 2013.

[33] « Le Groupe des 77 et la Chine réitère sa position selon laquelle le Conseil de sécurité des Nations Unies n’est pas le forum approprié pour cette discussion. Le Groupe répétera que la responsabilité première du Conseil de sécurité des Nations Unies est le maintien de la paix et la sécurité internationales, comme indiqué dans la Charte des Nations Unies » In Groupe des 77. Statement on Behalf of the Group of 77 and China by Ambassador Peter Thomson, Permanent Representative of Fiji to the United Nations and Chairman of the Group of 77, at the Arria-Formula Meeting on the security dimensions of climate change, New York, 15 février 2013.

[34] Conseil de sécurité, 6587e séance, S/PV.6587, 20 juillet 2011 (Resumption 1).

[35] « À cet égard, nous voudrions lancer un appel pour que l’on évite l’affolement et la dramatisation excessive de la situation, qui ne nous aident pas à conclure des accords universels à long terme dans ce domaine » In Conseil de sécurité, 5663e séance, S/PV.5663, 17 avril 2007.

[36] « Nous partageons la préoccupation des petits États insulaires en développement, en particulier de ceux qui sont situés dans l’océan Pacifique, face à l’élévation constante du niveau de la mer. […]

Il ne cite en effet que des incidences hypothétiques des changements climatiques sur la sécurité, sur lesquelles il est incapable de faire des prévisions précises, et il ne fournit aucune donnée empirique permettant d’établir une corrélation entre ces phénomènes » In Conseil de sécurité, 6587e séance, S/PV.6587, 20 juillet 2011.

[37] Observation directe du débat sur la portée sécuritaire du changement climatique au Conseil de sécurité, formule Arria, New York, 15 février 2013.

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