AFRICOM, commandement SDF

Patrice Jorland[1]

 

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« Il fait à Djibouti si chaud,

Si métallique, âpre, inhumain,

Qu’on plante des palmiers en zinc

Les autres mourant aussitôt.»

(Jules Supervielle, « Sous les palmiers »)

Si les peuples africains ont pu se sentir oubliés, voire délaissés durant des décennies, réparation a été faite le 1er octobre 2007 avec la création d’un Commandement de combat unifié, l’AFRICOM, qui leur est entièrement dédié et s’étend sur la quasi-totalité de leur continent. Faut-il y voir de la rancœur ou de l’ingratitude de leur part, aucun des pays concernés n’a cependant accepté de l’accueillir et il demeure logé à Stuttgart, dans des casernes proches de celles où est établi le commandement chargé du contrôle de l’Europe. Sans être véritablement sans domicile fixe, il reste ainsi éloigné du territoire dont il a reçu la lourde charge.

Dès décembre 1946, soit avant la date traditionnellement donnée à la naissance de la « guerre froide », à savoir l’énoncé, le 12 mars 1947,  de la « doctrine Truman », l’État-major conjoint des États-Unis publia un « Plan directeur de commandement » (Outline Command Plan) qui, tirant les enseignements du précédent conflit, entendait regrouper les capacités militaires du pays sous des commandements territoriaux. À l’origine, ils étaient sept et, ambition sans précédent dans l’histoire humaine, devaient couvrir l’ensemble de la planète. L’affrontement principal, celui avec l’Union soviétique et le communisme international, tout comme les moyens de l’époque, explique un découpage qui peut aujourd’hui paraître surprenant, puisque des commandements spécifiques étaient attribués à l’Alaska et, sous le nom Northeast Command, à l’ensemble Terre-Neuve, Labrador et Groenland où, on l’aura sans doute oublié, une base aérienne existe toujours  à Thulé. Depuis, plusieurs modifications ont été apportées, tant à propos des moyens et de l’organisation interne de ces commandements que concernant les délimitations territoriales. C’est ainsi que le CENTCOM a été constitué le 1er janvier 1983 pour veiller sur le Moyen-Orient et que le commandement pour l’Amérique du nord, ou NORTHCOM, a été reconfiguré le 1er janvier 2002, cependant que l’Amérique centrale, l’Amérique du sud et la Caraïbe  restent couvertes par le SOUTHCOM depuis 1947. Rien toutefois pour l’Afrique dont l’espace était partagé par trois commandements, le PACOM ou commandement du Pacifique dont les responsabilités s’étendaient jusqu’à l’Océan Indien et à ses îles (Maurice, Seychelles, Madagascar et Comores), le CENTCOM, qui s’occupait également du nord-est du continent, de l’Égypte à la Somalie et au Kenya, cependant que le nord  et  tout le reste de l’Afrique subsaharienne relevaient de l’EUCOM, le commandement pour l’Europe. On ne saurait donc parler d’un oubli, mais la position officielle était que le continent noir ne constituait qu’un « théâtre d’engament limité » pour les États-Unis. Les faits l’infirment pourtant, puisque ces derniers y sont intervenus à vingt reprises pendant la décennie 1990 et l’on se souvient qu’avant cela, lors des indépendances, on a eu tendance à voir des agents de Moscou un peu partout, notamment au Congo alors belge, aux colonies toujours portugaises ou dans le mouvement contre l’apartheid, et ce jusqu’à l’implosion de l’Union soviétique.

Le benjamin 

Ce qui peut sembler paradoxal est le fait que l’AFRICOM a vu le jour une quinzaine d’années après la fin de la « guerre froide », alors qu’aucun projet de société ne venait plus remettre en cause celui du libre marché et qu’aucun « compétiteur pair » ne se profilait à l’horizon des États-Unis. De manière contre-intuitive, il faut y voir la raison initiale, dont la mise en œuvre s’est accomplie de façon discontinue.

On sait que l’administration Clinton entendait accomplir la « fin de l’histoire » sur laquelle avait théorisé le néoconservateur Francis Fukuyama, ce qui signifiait la double extension du marché et de la démocratie. Cela concernait avant tout l’ancien empire du mal, mais l’Afrique ne fut pas pour autant négligée : appui à la transition en Afrique du Sud, pour aboutir aux premières élections multiraciales d’avril 1994, retrait du soutien accordé jusqu’alors aux régimes autoritaires (Zaïre, Soudan) et balancement vers ceux qui amorçaient leur démocratisation (Éthiopie, Mozambique). Le point culminant fut l’intervention humanitaire en Somalie de 1992-1994, l’opération « Restaurer l’espoir » (Restore Hope) prolongée en Continue Hope, sous le couvert de l’ONU et par le truchement d’une force multilatérale de 40 000 hommes, l’UNITAF, dont les trois-quarts étaient américains. Le fiasco de la « bataille de Mogadiscio », au cours de laquelle 18 rangers trouvèrent la mort et 73 furent blessés, mit fin à cette première phase qui a cependant scellé la militarisation de l’humanitaire au nom du « devoir d’ingérence ».

À ce « devoir d’ingérence », l’administration Clinton renonça le 3 mai 1994 par une Directive présidentielle (PDD25) qui énonçait une série de conditions à toute  participation américaine à des opérations de l’ONU, les principales étant que celles-ci promeuvent les intérêts des États-Unis et qu’elles répondent à une menace claire pour la paix et la sécurité internationales. Ce pourquoi rien ne fut fait pour tenter d’empêcher ni même d’arrêter le génocide au Rwanda. Cette décision n’était pas synonyme de non recours à la force, puisque celle-ci fut employée lors du démembrement de la Yougoslavie, non point dans le cadre de l’Organisation des nations unies (ONU) mais dans celui de l’Organisation du Traité de l’Atlantique nord (OTAN) et par la voie aérienne, suivant le principe « zéro mort » américain. Certains analystes y ont vu cependant une forme de « retraite d’Afrique » et un ajustement des prétentions démocratiques au profit du modèle de l’ « autoritarisme électoral » par lequel des élections sont organisées à peu près régulièrement, dont les résultats sont connus d’avance et n’affectent en rien la conduite des affaires[2].

Une troisième phase devait suivre, qui correspondit à peu près au deuxième mandat de Bill Clinton et prenait en compte le drame rwandais. Il était impossible de se désintéresser  des tensions et conflits que connaissait le continent noir, ne serait-ce qu’à cause des ondes de choc qu’ils pouvaient provoquer. Aussi, sous le slogan « des solutions africaines aux problèmes africains », s’agissait-il d’entraîner et d’équiper des contingents africains de manière à les former aux opérations de maintien ou d’imposition de la paix. Le projet fut revu à la baisse en faveur d’une « Initiative de réponse africaine aux crises » (ACRI), par laquelle des programmes de formation seraient financés, mais bilatéraux et uniquement pour des opérations de maintien de la paix. Ce programme fut repris sous une forme aménagée au cours du premier mandat de George W. Bush, sous le sigle ACOTA (African Contingency Operations Training and Assistance). Entre 1997 et 2005, les États-Unis ont ainsi formé, pour un coût estimé à 121 millions de dollars, 10 000 hommes relevant de neuf pays africains (Bénin, Botswana, Éthiopie, Ghana, Kenya, Malawi, Mali, Mozambique et Sénégal). Des réticences perduraient néanmoins parmi certains États d’un continent où d’autres puissances occidentales avaient par ailleurs leurs propres programmes. Les attentats du 11 septembre ont contribué à lever, pour un temps, ces obstacles et, dans la foulée des G-8 tenus à Kananaskis, au Canada, en 2002, puis à Évian, l’année suivante, qui s’étaient intéressés à l’Afrique, celui de Sea Island, en 2004, adopta un Plan pour une action globale en faveur des opérations de maintien de la paix. Le titre était plus alambiqué encore que cela, mais ce document prévoyait de former 75 000 personnes en cinq ans (2005-2009), parmi lesquelles 5 000 femmes, et de les aider à constituer l’équivalent de la gendarmerie française ou du corps des carabiniers italiens. Au total, 52 pays furent concernés. Les résultats ayant été satisfaisants, le deuxième plan quinquennal (2010-2014) se donna pour objectif de former des formateurs autochtones à ce type d’opérations, en coopération avec l’Union africaine, la Communauté économique des États de l’Afrique occidentale (CEDEAO) et son homologue pour l’Afrique centrale, la CEEAC.

Indéniablement, le 11 septembre, l’invasion de l’Afghanistan, puis celle de l’Irak ont clos la transition et précipité la création de l’AFRICOM. Déjà, des dysfonctionnements étaient apparus à plusieurs occasions, par exemple lorsqu’il s’était agi d’apporter une assistance tardive au Rwanda en 1994. Les aéroports par lesquels celle-ci devait transiter se trouvaient au Kenya, qui relevait du CENTCOM, alors que l’État récipiendaire était sous la responsabilité de l’EUCOM. Non seulement le Pentagone était peu familier avec les réalités africaines, mais encore la tripartition du continent sous des commandements distincts,  dont  les préoccupations principales se trouvaient ailleurs, n’aidait en rien à appréhender les choses. Or, si la « guerre globale contre le terrorisme » (GWOT) ignorait les frontières, elle imposait également d’être au plus près du terrain. Les succès initiaux ne firent qu’exacerber l’hubris des autorités civiles et militaires, qui crurent que tout leur était désormais offert, et, comme le budget de la défense ne cessait de croître, rien n’interdisait d’en rajouter. De surcroît, lorsqu’il s’avéra que le monde était un peu plus complexe qu’un sermon de pasteur texan et que le CENTCOM ne sut plus où donner de la tête, il lui fallut se concentrer sur son cœur de métier.

 Un « Template »

 Désormais, l’ensemble du continent africain, de la Méditerranée au cap de Bonne Espérance, des Seychelles au Cap Vert, est couvert par un seul commandement, l’Égypte faisant exception, laquelle continue à relever du CENTCOM. Comme cela a été indiqué d’entrée, aucun État n’a accepté à ce jour d’accueillir l’AFRICOM, bien que le Liberia, l’Éthiopie et l’Ouganda l’aient envisagé pendant un temps. À la vérité, c’est également le cas du CENTCOM dont le siège est en Floride, mais celui-ci dispose de plusieurs installations au Moyen-Orient et d’un commandement de l’avant basé au Qatar. Le fait de surplomber l’Afrique depuis l’Allemagne présente de multiples inconvénients, ne serait-ce que sur le plan logistique, mais également quelques avantages, par exemple une position panoptique qui ne serait peut-être pas possible depuis telle ou telle partie d’un continent vaste et particulièrement compliqué, 20 % de la surface des terres émergées, 54 États, 3 000 groupes ethniques environ parlant  un millier de langues différentes et offrant des conditions de vie sensiblement moins confortables que celles réunies dans la capitale du Bade-Wurtemberg. On ajoutera, et ce n’est pas le point le moins important, que la proximité avec les institutions et les capacités de l’OTAN  amplifient les moyens de l’AFRICOM et en facilite l’activité.

De fait, ces moyens peuvent paraître modestes par rapport à ceux dont disposent les autres commandements, deux milliers de personnes au siège central et un budget d’environ 300 millions de dollars. Point de bases importantes sur le continent, exception faire du camp Lemonnier, à Djibouti, qui appartint à la Légion étrangère et où des installations modernes ont été édifiées pour un  coût évalué à 1,3 milliard de dollars. L’extension en cours devrait doubler le montant total. Mais, et à plusieurs titres, l’AFRICOM peut être considéré comme une entreprise originale, qui pourrait préfigurer la stratégie à mener dans les « territoires indiens » (injun territories). En bon franglais informatique, on parlera de template. Le concept est en effet différent de celui des origines, qui restait essentiellement militaire, encore que l’on puisse nuancer à propos du SOUTHCOM. Dans une certaine mesure, l’AFRICOM entend suppléer les insuffisances de l’appareil diplomatique des États-Unis dans cette partie du monde, lequel est d’importance et de qualité variables d’un pays à l’autre, d’une sous-région à  l’autre[3]. Mieux, au-delà de l’intégration des quatre armes qui caractérise tous les commandements territoriaux, une symbiose doit être établie entre les militaires, les diplomates, les commerciaux, les financiers, la communauté du renseignement, les sociétés de sécurité privées, les agences gouvernementales travaillant à l’international, comme celle chargée de combattre le trafic des stupéfiants et bien entendu l’USAID, les églises, notamment évangéliques très présentes sur ce continent, les organisations non gouvernementales à buts humanitaires, dans la mesure où les volontaires sont nombreux et la militarisation de l’aide déjà bien  avancée. Exemples allant dans ce sens, des sociétés de sécurité privées sont installées au camp Lemonnier et elles sont actives dans la lutte contre la piraterie maritime, dans l’Océan Indien comme dans le golfe de Guinée ; le financement des initiatives ACRI et ACOTA, évoquées plus haut, a incombé au département d’État, qui dispose d’une direction spécifique pour ce type de programmes ; le commandant-adjoint de l’AFRICOM est un diplomate. De même, les militaires agissent avec les médecins et les urgentistes dans la lutte contre le virus Ebola et réciproquement. Dans le cadre de l’opération United Assistance, 700 soldats de la 101ème division aéroportée, les Screaming Eagles, et autant de techniciens ont été transportés au Liberia, en octobre 2014, afin de combattre le virus, en appui aux détachements de l’USAID.

Sur le plan plus étroitement militaire et bien qu’en la matière tout ne soit pas radicalement  nouveau, c’est une autre structuration qui est recherchée et, à certains égards, d’autres modes opératoires qui sont suivis. Sur le modèle des « guerres indiennes », avec ses petits postes disposés à travers le Far West et l’intervention des tuniques bleues pour frapper le moment venu, il n’est pas envisagé de multiplier les grandes bases du type camp Lemonnier, parce qu’elles sont fixes et par définition lourdes, que leur présence peut être source d’inquiétude et de ressentiment parmi les naturels, que l’Afrique, par ses dimensions, son extrême diversité et l’insuffisance de ses infrastructures physiques ne s’y prête guère. Si par exemple l’Afrique du sud dispose de 214 000 km de routes bitumées et de 520 000 km de routes non bitumées, le Tchad possède seulement 664 km des premières et 1 609 km des secondes. Pour une superficie de 622 984 km2, supérieure donc à celle de la France métropolitaine, la République Centrafricaine ne compte qu’environ 25 000 km de routes, dont moins de 900 sont bitumées[4]. Comme par ailleurs les tensions et conflits se produisent  souvent dans des espaces éloignés des centres urbains et situés dans des zones frontalières aux tracés incertains, disposer de lourdes bases fixes ne sert à rien.

Pourtant selon certaines estimations, les États-Unis sont engagés militairement dans 49 des 54 États africains. Un réseau a été édifié, en évolution permanente et couvert par le secret-défense. On distingue cependant les sites opérationnels avancés (FOS pour Forward operating sites), permanents mais de dimensions modestes, maintenus par un nombre restreint de personnels, en partie contractuels, des sites de sécurité cogérés avec les autorités militaires du pays concerné, qui servent notamment à la formation des personnels autochtones (CSL ou Cooperative Security locations) et des sites opérationnels d’urgence (Contingency operation locations), les COL qui, comme leur nom l’indique, sont prévus pour être activés en cas de besoin. C’est ce que les stratèges américains appellent un dispositif en lilypad, c’est-à-dire en fleur de nénuphar, qui peut se contracter et peut s’ouvrir en fonction de ce qui est considéré comme nécessaire. Dans le cas des FOS, on utilise également le qualificatif « tiède » pour indiquer qu’ils peuvent être réchauffés comme ils peuvent être refroidis. Il reste fort difficile d’indiquer le nombre et de préciser la localisation de ces installations. Il y aurait 7 COL et le plus important CSL se trouverait à Entebbe, en Ouganda, pays avec lequel les États-Unis entretiennent des relations particulièrement étroites et qui peut servir d’exemple d’autoritarisme électoral. À quoi il convient d’ajouter la logistique, ce qui est nommé en langue vernaculaire la « nouvelle route des épices », reliant Garissa et Mombasa au Kenya à Entebbe et Kampala en Ouganda, Dire Dawa en Éthiopie et le port de Djibouti. Les États-Unis  disposent aussi, selon la Defense Logistics Agency, d’une dizaine d’installations portuaires pour le stockage du pétrole et du gaz, à Douala, Abidjan, Port Gentil, Mombasa, Walvis Bay, Lagos, etc.

Pour comprendre dans quelle vision stratégique s’inscrit l’AFRICOM, il importe de rappeler qu’un commandement de combat unifié n’est pas un isolat. Il dispose certes de moyens et de personnels dédiés, dont le nombre et la quantité varient de l’un à l’autre, mais qui comprennent par définition des éléments des quatre armes, terre, mer, air et corps des marines. En même temps et également par définition, il est en relation avec d’autres commandements territoriaux – par exemple, les marines basés à Okinawa ont été engagés au Moyen-Orient –, avec les États-majors des quatre armes, les marines étant en la matière intégrés à la marine, qui décident des affectations, notamment de la flotte et en particulier des task forces constituées autour des onze porte-avions de l’invincible armada, avec les trois commandements fonctionnels que sont le SOCOM, le commandement des forces spéciales, dont l’importance n’a cessé de croître ces dernières années, le TRANSCOM, le commandement des transports, et le STRATCOM, ou commandement stratégique qui a la responsabilité de l’arme nucléaire – leur fabrication dépend du département de l’Énergie –, des missiles, de la défense anti-missiles et du sous commandement de la cyber guerre. C’est ainsi qu’il existe un commandement des opérations spéciales pour l’Afrique (SOCAFRICA), qui est basé lui aussi à Stuttgart, et il est clair que, eu égard aux contraintes géographiques, l’AFRICOM dépend beaucoup du TRANSCOM. À quoi on ajoutera qu’il est en mesure d’utiliser une partie des installations et du dispositif existant sur le continent européen, pour l’armée à Vicence, en Italie, pour la marine à Naples, pour l’aviation à la base de Ramstein en Allemagne et à Molesworth, au Royaume-Uni. En d’autres termes, on ne saurait se limiter aux moyens dédiés officiellement pour évaluer les capacités de l’AFRICOM.

Dans la durée

         Le bail du camp Lemonnier a été renouvelé pour trente ans le 5 mai 2014 et, pour satisfaire les autorités djiboutiennes, le loyer annuel sera porté de 38 à 63 millions de dollars. C’est donc dans la durée que les États-Unis se positionnent. Il convient en effet de compléter ce qui a pu être indiqué plus haut en soulignant que les ressources considérables du continent africain ont été de longue date un objet de convoitise de la part des entreprises américaines. Il paraît inutile de détailler la chose, mais on rappellera toutefois que le Libéria a été fondé en 1821 par l’American Colonization Society afin d’y installer des esclaves affranchis, puis d’en exploiter le bois et le fer, avant que d’y créer, en 1926, la plus importante plantation d’hévéas au monde, sous le contrôle du trust Firestone. On n’omettra pas le fait que cet État propose un pavillon de complaisance fort utile. Ou de noter également que 90 % des États africains ont des ressources pétrolières avérées et que 30 % des importations américaines d’or noir proviennent aujourd’hui des gisements du golfe de Guinée. Or, si les groupes basés aux États-Unis ont dû et su composer avec leurs homologues, complices et rivaux européens ou japonais, d’autres acteurs sont apparus qui entretiennent la concurrence, Indiens et plus encore Chinois. Inutile aussi de préciser davantage ce point : on se contentera d’indiquer que, sur les 35 pays faisant plus de 15 % de leurs exportations à destination de la Chine, 14 étaient en 2013 africains, la République démocratique du Congo venant en troisième position, à égalité avec Hong Kong,  pour un total de 52 %. À ce titre, l’AFRICOM est censé jouer un rôle important dans la  stratégie d’influence  que poursuivent les États-Unis sur le continent et dynamiser à cette fin les autres services de la puissance américaine.

La posture des États-Unis est celle d’un « pourvoyeur de sécurité », face aux crises internes des pays africains, aux risques majeurs que peuvent être les calamités naturelles, les épidémies ou le trafic des stupéfiants, évoqués plus haut, et plus encore aux menaces transfrontalières que constituent la piraterie et le terrorisme. Ces dernières ont justifié la création de l’AFRICOM, dans la mesure où, comme nous l’avons dit, le CENTCOM avait beaucoup à faire et que ses moyens étaient utilisés ailleurs. L’opération « Enduring Freedom » (OEF), par laquelle la « guerre globale contre le terrorisme » a pris forme, avait déjà deux volets africains : « l’Initiative pan-sahélienne » (Pan Sahel Initiative), qui a pris fin en décembre 2003 et s’est prolongée en « opération Trans-Sahara » (OEF-TS) pour laquelle le Congrès vota 500 millions de dollars de crédit sur cinq ans ; la responsabilité principale du volet Corne de l’Afrique (OEF-HA) est allée à la marine. En effet, au terrorisme s’ajoutait ici la piraterie que pratiquaient des pêcheurs somaliens ruinés par le désordre de leur pays et, plus encore, par le pillage de leurs ressources halieutiques par les flottes des pays développés[5]. L’un des points essentiels à souligner est que ces volets et, aujourd’hui, l’action de l’AFRICOM, ont été déployés en partenariat avec des pays africains et d’autres puissances occidentales. Comme l’objectif officiel est de combattre le terrorisme, cela ne peut se faire qu’avec les services et les forces armées des pays concernés et, pour ceux d’entre eux dont les capacités sont limitées, en les aidant à les développer et en formant les personnels, ce qu’on appelle dans la novlangue pentagonienne le mentoring. Celui-ci prend la forme de programmes pluriannuels déjà évoqués et de très nombreux exercices réguliers : Flintlock (forces spéciales), Africa Endeavor (communications), African Lion (bilatéral avec le Maroc), Atlas Accord (parachutages et récupération sur zone), Cutlass Express (marine dans l’Océan Indien) et Obangame Express (marine dans le golfe de Guinée), puisque la piraterie sévit également dans ces eaux, mais sous une autre forme qu’au large de la Somalie, etc. D’autres États occidentaux participent à certains de ces exercices : c’est le cas des exercices Flintlock, avec l’Italie,  la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne et le Royaume-Uni. Une véritable coalition a même été constituée pour lutter contre la piraterie dans l’Océan Indien, dans le cadre de la Task Force 150, sous direction américaine, puis de l’opération Ocean Shield, conduite par l’OTAN et complétée par l’opération Atalante, décidée par l’Union européenne.

Il n’est pas excessif d’écrire qu’une collaboration politique et militaire particulièrement étroite s’est établie entre les États-Unis et la France, comme en témoigne la tribune exclusive que les deux présidents ont accordée, le 10 février 2014, au Washington Post et au quotidien le Monde.  Après s’être félicités de l’excellence des relations bilatérales depuis le retour de Paris dans le commandement intégré de l’OTAN et de la communauté de vues sur une série de questions internationales, ils réservaient trois alinéas à l’Afrique, dans les termes suivants :

« Cependant, plus qu’ailleurs, c’est peut-être en Afrique que notre nouveau partenariat trouve son expression la plus visible. Au Mali, les forces françaises et de l’Union africaine, bénéficiant de l’aide des États-Unis en matière de  logistique et de renseignement, ont fait reculer les insurgés liés à Al-Qaida, ouvrant ainsi au peuple malien la voie d’un avenir démocratique.

Dans tout le Sahel, nous nous associons avec d’autres pays pour empêcher Al-Qaida de gagner de nouvelles positions. En République centrafricaine, des soldats français et de l’Union africaine, avec l’appui des ponts aériens et le soutien des États-Unis, s’efforcent d’endiguer les violences et de créer un espace propice au dialogue, à la réconciliation et à des progrès rapides en vue d’élections de transition.

Sur tout le continent, du Sénégal à la Somalie, nous contribuons à l’entraînement et à l’équipement des forces locales pour qu’elles puissent assurer elles-mêmes la sécurité. Nous nous associons avec les gouvernements et les citoyens qui cherchent à consolider les institutions démocratiques, à renforcer l’agriculture et à lutter contre la faim, à améliorer l’accès à l’électricité et à fournir des traitements pour sauver des vies en les protégeant des maladies infectieuses. Nos deux pays ont été les premiers pilotes du Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme et sont aujourd’hui parmi ses meilleurs champions ».

Le ton concernant l’aide au développement est quelque peu triomphaliste, mais il n’y a rien à redire à propos des affaires militaires. Les opérations Serval et Sangaris n’auraient en effet pas pu se déployer sans l’appui logistique et de renseignement des États-Unis, lequel reste indispensable  pour le déroulement de l’opération Barkhane, comme pour les actions de la MINUSMA et de la MISCA. On ajoutera, parmi les cibles communes, la secte Boko Haram et ce qui, en République centrafricaine notamment, subsiste de l’Armée de résistance du Seigneur. Dans leur stratégie africaine, les États-Unis exploitent en effet leurs avantages, d’incomparables ressources financières en dépit des contraintes budgétaires, une considérable supériorité en matière de transports, de communications, de renseignement et de frappe à distance grâce aux drones. De ces avantages, ils se servent pour, d’une part, s’attacher plus étroitement d’autres pays occidentaux, telle la France et, d’autre part, s’affilier les armées des pays africains, au sens où la formation reçue et les exercices répétés formatent les esprits et calibrent les moyens, ce qui constitue une dimension essentielle de la stratégie d’influence. On peut également y voir la mise en œuvre de ce que l’éminent historien et sociologue Chalmers Johnson appelait « the Sepoy strategy » dans un article publié en novembre 2003 par Harper’s Magazine. Sepoy se traduit par cipaye et le mot désignait les soldats indigènes de l’Armée des Indes. Sous les formes zipayo et cipayo, il est une injure au Pays basque espagnol et en Argentine. En bref, des troupes coloniales, ce qui n’est plus exactement le cas des armées africaines, mais il reste que les États-Unis tendent à leur faire faire le travail, en les encadrant par des forces spéciales et en leur fournissant logistique et informations, par exemple en Somalie où leurs opérations directes ne passent que par les drones.

Cela a le double mérite de réduire le coût des opérations et de faire tendre à zéro le nombre des morts américains, les pertes enregistrées étant le fait d’accidents hors combats. Puisque référence est faite aux cipayes et autres spahis, il n’y a en définitive là rien de nouveau, mais il est possible de voir dans cette stratégie une inclination du président Obama, désireux qu’il est de ne pas répéter « les choses stupides » commises par son prédécesseur. L’efficacité et le succès ne sont cependant pas garantis. On passera sur la démission du major général Ralph Baker, qui commandait la Joint Task Force-Horn of Africa, pour consommation excessive d’alcool et harcèlement sexuel. On rappellera par contre le fait que le capitaine Amadou Haya Sanogo, le responsable du coup d’État du 22 mars 2012 au Mali, avait reçu, de 2004 à 2010, une formation militaire extrêmement longue aux États-Unis, qui n’avait pas suffi à faire de lui un officier loyal. À la vérité, l’exemple achevé du nouvel art de la guerre à destination des « territoires indiens » a été fourni par la campagne de Libye. Comme on le sait, la responsabilité avait été confiée à une coalition de quinze États européens et de trois pays du Moyen-Orient, les États-Unis restant en arrière-plan. Leur rôle fut pourtant déterminant : le sous-marin USS Florida lança d’emblée 100 missiles de croisière qui ouvrirent le champ aux appareils de la coalition ; quarante ravitailleurs en vol américains leur permirent d’effectuer une centaine de missions quotidiennes ; lorsque les armes de précision vinrent à manquer, le Pentagone en fournit d’abondance ;  les aviateurs français et britanniques qui n’utilisaient pas des F-16 durent faire à la hâte des modifications sur leurs appareils pour pouvoir utiliser les armes américaines ; les avions de surveillance Northrop-Grumman E-8 Joint Stars et les drones Predator permirent de localiser et de suivre les mouvements des forces ennemies au décamètre près ; les spécialistes de l’US Air Force, installés aux QG opérationnel de l’OTAN à Naples, préparèrent les dossiers de cibles (target folders) que suivirent les exécutants. On pourrait continuer, mais la Maison Blanche considérera à juste titre cette stratégie de « conduite des affaires depuis l’arrière », le leading from behind, comme particulièrement efficace. Très légère empreinte terrestre (footprint), à l’exception de quelques poignées discrètes de forces spéciales, aucune perte américaine bien entendu et, quitte à laisser Nicolas Sarkozy et David Cameron parader sur les estrades, éliminer un autocrate et abattre son régime pour un petit milliard de dollars, c’était indéniablement l’affaire de ce début de millénaire, en même temps que le bain du feu pour l’AFRICOM[6].

On en sait désormais la suite pitoyable et rien n’autorise à dire que les choses se passeront mieux ailleurs. L’Union africaine fut d’ailleurs plus que réticente à admettre l’opération Odyssey Dawn, nom donné par le Pentagone à la campagne de Libye, et si elle finit par céder, ce fut à cause de la participation ou du soutien de plusieurs pays du Moyen-Orient, cependant que la Russie, la Chine et l’Inde étaient flouées. Il ne faut surtout pas en conclure que l’Afrique est soumise, ou simplement passive, devant les problèmes qui l’assaillent. Elle est consciente que développement et sécurité sont indissociables, quand bien même le premier est déterminant. Aussi a-t-elle établi avec l’ONU des relations organiques à cette fin, qui mériterait que l’on s’y attarde et, si l’on voulait respecter la rectitude intellectuelle et, en l’occurrence, se rapprocher de ce que souhaite l’Afrique, c’est d’ici qu’il faudrait partir. Ce ne semble pas être là le souci premier de l’AFRICOM.  La presse britannique, et plus précisément The Independant, signalait en mai 2014 que les États-Unis consacreraient 317 millions de dollars à développer les installations de la base de la Royal Air Force de Croughton, où ils disposent d’importantes installations d’espionnage. Et ce, était-il précisé, afin d’écouter de plus près le continent africain, à leur manière et, on en conviendra, dans leur intérêt propre.

Notes:

[1] Historien-géographe.

[2] Letitia Lawson : « U.S. Africa Policy Since the Cold War »,  Strategic Insights, volume VI, Issue 1 (January 2007) et Electoral Authoritarianism : The Dynamics of Unfree Competition, sous la direction d’Andreas Schedler, Éditeur Lynne Rinner, 2006.

[3] C’est un point sur lequel insistait le commandant Richard G. Catoire dans « A CINC for Sub-Saharan Africa ? Rethinking the Unified Command Plan », étude publiée dans la revue théorique Parameters (Winter 2000-2001, pp. 102-117) afin d’inciter les autorités américaines à constituer en Afrique un commandement d’un type nouveau.

[4] Sur ces questions, voir « Guerres et Paix en Afrique », hors-série 15 de la revue Diplomatie, décembre 2014- janvier 2015.

[5] La Somalie a éclaté en plusieurs entités, la partie septentrionale, qui avait été possession britannique, a fait sécession en 1991, sous le nom de Somaliland, et connaît depuis une réelle stabilité, cependant que le nord-est de l’ancienne colonie italienne s’est déclaré autonome, en reprenant l’antique appellation de Pount. C’est des ports de ce territoire que partent les pirates dont les préoccupations sont très différentes de celle du groupe armé Al-Shabbaab formé en 2006. Le Somaliland et le Pount comptent chacun environ 4 millions d’habitants.

[6] John Barry, « America’s Secret Libya War », The Daily Beast, 30 août 2011. Le site TomDispatch.com, qui est lié à la revue The Nation, suit de près les activités de l’AFRICOM, sous la plume avertie de Nick Turse.

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