Ce que révèle la crise de la dette souveraine grecque

Catherine Sifakis-Kapetanakis*

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La crise de la dette souveraine grecque se trouve depuis l’automne 2009 sous les feux de l’actualité à cause des risques qu’elle comporte pour la stabilité du système financier mondial et pour l’impact qu’elle pourrait avoir au niveau de la pérennité de la monnaie unique.

La fragilité considérable de la situation des finances publiques grecques a incontestablement pour une large part des causes internes. Parmi celles-ci, il y a en premier lieu le faible niveau d’imposition du capital et le problème de l’évasion fiscale. Le poids des prélèvements obligatoires dans le produit intérieur brut (PIB) est pendant la période 1995–2009 de 2,6 à 8,5 points inférieur à celui de la moyenne européenne[1]. Quant aux dépenses, le problème concerne non pas tant leur poids dans le PIB, qui est dans l’ensemble comparable à celui observé dans les pays de la zone euro (autour de 47 % pendant la période 2001–2009) que leur répartition et leur faible efficacité : la part dans le PIB des dépenses d’intérêts (environ 5 % en 2001–2010) ainsi que des dépenses militaires (3,1 % en 2000 – 2008) est quasiment le double de la moyenne de la zone euro[2]. Les dépenses réalisées pour venir en aide aux entreprises « surendettées » ainsi que la surévaluation des fournitures publiques ont, elles aussi, contribué à la détérioration du déficit public.

Toutefois, les défauts de l’édifice institutionnel européen ont conduit à ce que les difficultés des finances publiques grecques se transforment en crise de la dette souveraine. La crise économique grecque qui s’aggrave au fil du temps, a donné lieu à trois plans de mesures de réduction drastique du déficit public par le gouvernement grec depuis l’automne 2009 jusqu’à l’entrée en lice de la Troïka en mai 2010, suivie elle-même par trois plans de « sauvetage » de l’économie grecque[3]. Ces plans de « sauvetage » accompagnés de trois Mémorandums imposent des programmes d’assainissement économique d’une rigueur sans précédent. Ils conduisent à des taux de croissance négatifs depuis 2008. Ils se traduisent également par un appauvrissement significatif de la population, à une attaque frontale des droits de travailleurs, des entreprises publiques, et de l’État social qui désagrège le tissu social et discrédite l’institution parlementaire[4].

L’unification économique et monétaire européenne s’appuie sur un édifice institutionnel qui comprend non seulement les traités fondateurs de l’Union européenne, le traité de Maastricht (1992) et le traité d’Amsterdam (1997), comme on le laisse souvent entendre, mais également le Traité sur l’Acte unique (1986) qui institue le Marché unique, l’Espace financier européen et la libéralisation complète des mouvements de capitaux. Bien que les réformes de l’acte unique n’aient pas été à l’époque de leur mise en place explicitement liées à la perspective de l’institution d’une monnaie unique, l’unification monétaire européenne était inconcevable sans l’institution préalable d’un marché unique des biens et d’un marché unique des services financiers. Pour analyser l’impact de l’édifice institutionnel européen sur les économies européennes moins développées, il est donc nécessaire de tenir compte également du dispositif de l’Acte unique.

La libéralisation complète des mouvements de capitaux, y compris vis-à-vis de non-résidents, marque une brèche dans la logique et dans la dynamique qui caractérisent le processus de construction européenne depuis ses origines. En effet, cette réforme ouvre la voie à la globalisation financière et à la domination du capital financier dont l’expansion s’accompagne de l’affaiblissement du rôle des États et des politiques économiques[5]. Alors que le projet d’unification européenne était un projet porté par les États européens ayant comme finalité implicite de reproduire à un échelon supérieur le policy-mix mené jusqu’alors au niveau national. La réussite du projet – d’essence interétatique – était subordonnée à la volonté des États d’abandonner progressivement des pans entiers de leurs prérogatives en matière de politiques macro-économiques dans la perspective de reconstituer au niveau supranational, européen, la cohérence des politiques économiques nationales. La libéralisation des mouvements de capitaux s’accompagne de la « mobiliérisation » de la dette publique qui constitue le principal levier de l’emprise croissante du capital financier sur la puissance publique.

L’objectif de ce travail est de mettre en lumière les défauts de l’édifice institutionnel européen qui compromettent la soutenabilité de la monnaie unique et d’analyser l’impact qu’ils ont pu avoir sur l’aggravation des déséquilibres de l’économie grecque.

Notre étude montre que les défauts des institutions européennes ont fortement contribué à la crise de la dette souveraine grecque. Le fonctionnement de l’Union européenne (UE) engendre des coûts aux dépens de la Grèce et des autres pays de l’Europe du Sud qui conduisent à une accumulation de déficits durables de la balance commerciale et de la balance des opérations courantes ainsi qu’à l’endettement croissant des agents publics et privés. La libéralisation complète des mouvements de capitaux en Europe et la mobiliérisation de la dette publique grecque aggravent le problème de l’endettement et fragilisent la situation des finances publiques, en ouvrant la voie aux attaques spéculatives contre les titres de la dette souveraine.

Les coûts liés au fonctionnement de l’UE[6] sont la conséquence des modalités concrètes du processus d’unification économique et monétaire d’un espace qui se caractérise par une différenciation structurelle et conjoncturelle importante et par l’inégalité des niveaux de développement.

La différenciation structurelle de l’espace européen, qui s’accentue avec les élargissements successifs de la zone euro, se traduit entre autres dans des disparités de taux d’inflation structurelle, des spécialisations plus ou moins solides de l’appareil productif, des sensibilités différentes des exportations à la compétitivité-prix, des disparités de structures financières et réelles.

L’unification monétaire d’un espace qui se caractérise par des disparités conjoncturelles et de structures financières et réelles peut conduire à une différenciation des effets de la politique monétaire unique entre pays membres. Tous les pays de l’UE indépendamment de leur niveau de développement peuvent être victimes de cette incohérence de l’UE[7].

Mais la plupart des coûts et risques qu’engendre le fonctionnement de l’UE sont à la charge de pays moins développés :

– il s’agit en premier lieu des coûts en compétitivité et en croissance liés au Marché unique et aux normes de politiques économiques européennes (I) ;

– il s’agit en second lieu des risques de chocs asymétriques et des coûts liés au policy-mix européen. Les coûts et risques en question réduisent considérablement la capacité de mise en place de politiques stabilisatrices (II) ;

– ces coûts conduisent à des déséquilibres réels et financiers croissants aux dépens de pays européens moins développés (III).

I/ L’édifice institutionnel européen engendre des coûts en compétitivité et en croissance aux dépens des pays européens moins développés

Les coûts du dispositif institutionnel européen sont liés en premier lieu au fonctionnement du Marché unique, mis en place par l’Acte unique, première étape vers la monnaie unique.

Pour la Grèce l’instauration du Marché unique (1986) coïncide avec la fin de la période transitoire de cinq ans prévue par l’accord d’adhésion de la Grèce à la Communauté économique européenne (CEE) (1981) au cours de laquelle devrait être complétée l’abolition de la protection douanière dont bénéficiait jusqu’alors la production grecque.

La mise en place du Marché unique conduit à la remise en cause de  tous les obstacles non tarifaires à la libre circulation des marchandises à l’intérieur de l’Union – contrôles techniques, sanitaires – ainsi qu’à l’ouverture des marchés publics jusqu’alors réservés aux entreprises nationales. Ces derniers représentent environ 10 % du PIB communautaire. Le Marché unique s’accompagne du renforcement du rôle de la politique de concurrence qui joue progressivement un rôle dominant au sein des politiques économiques européennes. La principale finalité de la politique de concurrence est d’empêcher l’État de fausser le libre jeu des forces du marché par des aides publiques, notamment aux entreprises publiques.

Le Marché unique et la politique de concurrence fonctionnent aux dépens des pays de la périphérie de la zone euro ayant des appareils productifs moins performants. Ils tendent à figer les positions concurrentielles acquises et reproduisent, voire accentuent, les inégalités de développement. Pour la Grèce, l’intégration commerciale accrue de l’espace européen aggrave les conséquences négatives du mouvement de délocalisation de la production d’activités travail-intensives qui se développe depuis la fin des années 1970 sous l’impulsion des firmes multinationales[8]. L’industrie grecque est ainsi prise en tenaille entre la concurrence des entreprises industrielles européennes bénéficiant de spécialisations plus solides qu’elle, et celle des entreprises de nouveaux pays industrialisés – et plus récemment des pays de l’Europe de l’Est – bénéficiant de très faibles coûts de main d’œuvre. L’aggravation de la concurrence conduit à une spécialisation de l’appareil de production dans des activités traditionnelles – et une évolution similaire caractérise les exportations grecques – puis à une désindustrialisation de plus en plus nette. La production de l’industrie de transformation baisse de 15,2 % du PIB en 1980 à 10,7 % en 2003. L’emploi dans le secteur, qui représentait 10 % de l’emploi total en 1980, marque une baisse sensible à partir des années 1990 et ne représente plus que 5,9 % en 2003 et le nombre d’entreprises de plus de 10 salariés diminue de 13 % pendant la même période[9]. Le Marché unique aggrave ainsi les conséquences de la globalisation au niveau de l’appareil productif de la Grèce et plus généralement des pays de la périphérie de la zone euro. Et cela d’autant plus que la politique commerciale de l’Union qui, en vertu du Traité de Rome, n’est pas du ressort des pays membres mais de la Commission Européenne, prend à  partir des années 1990 une orientation de plus en plus libre échangiste. À la perte de la maîtrise de la politique commerciale s’ajoute, depuis l’introduction de l’euro la perte de la maîtrise de la politique monétaire et de la politique de change. S’ajoute également l’incapacité de se protéger d’attaques spéculatives par une restriction de la liberté des mouvements de capitaux puisque celle-ci est garantie par un traité européen, l’Acte unique, qui ne peut être amendé sans l’accord unanime de l’ensemble des partenaires.

Les flux d’investissements directs étrangers (IDE) – que la libéralisation des mouvements de capitaux était supposée favoriser – ainsi que l’augmentation substantielle des fonds structurels et régionaux devaient permettre aux pays de la périphérie de l’UE de faire face au choc du Marché unique. L’évolution du flux d’IDE vers les pays membres de la zone euro fait apparaître que le poids dans le PIB de ce flux était très proche en moyenne dans les pays de l’Europe du Sud (Grèce, Italie, Portugal, Espagne) (1,15 %) et dans les pays de l’Europe du Nord (Autriche, Allemagne, Finlande, Pays-Bas) (1,07 % ) pendant la période 1980–1998. Alors qu’il augmente beaucoup plus nettement pour le deuxième groupe de pays depuis l’introduction de la monnaie unique : de 1,07 % (1980 –1998) à 4,6 % (1999–2009) en moyenne contre une progression de 1,15 % à 2,1 % pour les pays de l’Europe du Sud. Par ailleurs, alors que le “Nord” a attiré le flux d’IDE vers l’industrie, le poids de l’immobilier est prépondérant dans le flux d’IDE vers le “Sud”, bien qu’il progresse également pour les pays du “Nord”. En ce qui concerne la Grèce, le flux d’IDE qui représentait 1,074 % du PIB pendant la période 1980–98, diminue à 0,88 % au cours de la période 1999–09[10].

Quant à l’augmentation des fonds structurels et régionaux, elle n’a pas réussi à diminuer les écarts de niveaux de développement, et la responsabilité en incombe aussi aux pays récepteurs. Par ailleurs, le poids économique de ces fonds diminue considérablement pour les anciens pays membres à la suite des élargissements successifs de l’UE en direction de pays avec des niveaux de développement nettement inférieurs.

Les coûts du dispositif européen sont liés également aux normes de politiques économiques européennes.

L’unification monétaire d’un espace pluri-étatique pose le problème du choix de normes de politique économique de l’Union. Ces normes ne peuvent être que celles des pays développés. Elles privilégient la stabilité des prix et un euro « fort ». L’unification monétaire de l’espace européen selon les normes du Traité de Maastricht, renouvelées par le Pacte de stabilité, engendre des coûts en croissance qui sont liés à l’hétérogénéité structurelle et l’inégalité des niveaux de développement des États qui le composent.

Ces coûts sont liés aux effets pro cycliques de l’alignement de la politique monétaire et budgétaire des pays moins développés sur les normes de politique économique des pays à monnaie forte dans un contexte de faible croissance et de hausse du chômage. Ces politiques augmentent le risque de chocs sociaux. Elles ralentissent également le rythme de croissance des pays moins développés alors que le succès du pari de l’Union économique et monétaire (UEM) est conditionné au maintien d’un différentiel de croissance en faveur de ces pays qui devrait à terme favoriser l’égalisation des niveaux de développement. Le problème se pose plus particulièrement pour la politique de change de l’UE. L’appréciation de l’euro par rapport au dollar a des conséquences négatives pour la croissance des pays de l’Europe du Sud spécialisés dans des activités ayant une élasticité prix importante. Une étude récente de P. Artus montre que l’élasticité de l’économie grecque, calculée comme la somme des élasticités des importations et des exportations à une dévaluation éventuelle de l’euro, est la plus élevée parmi les pays de la zone euro : +0,20, contre +0,15 en France, +0,01 en Italie, +0,11 au Portugal, -0,22 en Espagne et 0 en Allemagne[11]. La sensibilité plus grande de l’économie grecque au taux de change de l’euro est surtout conséquence du poids élevé des exportations vers les pays extérieurs à la zone euro. Seulement 43,3 % des exportations grecques (et 39,6 % des importations) sont libellées en euros[12].

Les coûts liés à ces politiques matérialisent les effets de l’emprise de structure des pays dominants et peuvent exister aussi en l’absence d’union monétaire. Ainsi, l’alignement de la politique monétaire des pays européens sur celle de l’Allemagne est une donnée essentielle du fonctionnement du Système monétaire européen (SME). Toutefois, la mise en place de l’UEM tend – si des mécanismes correcteurs ne sont pas mis en place – à pérenniser et à rigidifier cette emprise de structure en enlevant aux pays moins développés toute capacité de modifier – ne serait-ce qu’à la marge – leur politique économique.

Le phénomène de financiarisation ainsi que la faiblesse des taux d’intérêts réels dans les pays de l’Europe du Sud depuis l’introduction de l’euro (proches de 0, voire négatifs en Grèce) – liée à des taux d’inflation plus élevés – ont masqué pendant assez longtemps les conséquences négatives du Marché unique et des normes de politiques économiques européennes. Ils ont notamment favorisé le maintien des taux d’investissement et de croissance élevés grâce au recours à l’endettement des agents publics et privés. Le poids de la dette, que la crise des « subprimes » a par la suite considérablement aggravé, constitue le point d’appui des attaques récentes contre la dette publique sur les marchés financiers.

II / Coûts afférents à l’incapacité de mettre en place des politiques stabilisatrices et un policy-mix européen

L’unification monétaire de l’Europe selon les conditions fixées par le Traité de Maastricht engendre des coûts liés à la remise en cause pour les pays membres de la capacité d’instituer des politiques de stabilisation de la demande[13].

Ces coûts sont la conséquence à la fois du processus d’unification monétaire d’un espace composé de plusieurs États mais également des modalités concrètes de l’unification monétaire de l’espace européen.

L’unification monétaire de cet espace conduit à la perte définitive pour l’ensemble des pays membres de la capacité d’influencer la valeur interne et externe de la monnaie et les taux d’intérêts courts. Cette perte engendre des coûts, notamment en cas de divergence des conditions macro-économiques des pays membres, qui nécessiterait une différenciation de la politique monétaire interne et externe en fonction de la situation des différents pays. S’y ajoutent les coûts afférents aux défauts de la gouvernance monétaire et financière de l’Union qui sont notamment liés à l’absence du filet de sécurité d’une banque centrale prêteur en dernier ressort.

La littérature sur les Zones Monétaires Optimales (ZMO) peut nous éclairer sur les conséquences pour les pays membres de la perte de l’instrument de change en cas de chocs asymétriques[14]. La faible mobilité du travail en Europe et le fédéralisme budgétaire presque inexistant augmentent les coûts des chocs asymétriques. L’hétérogénéité des spécialisations et l’inégalité des structures des pays européens en augmentent quant à elles le risque et cela d’autant plus que l’unification monétaire conduit à l’accentuation de l’hétérogénéité et de l’inégalité de structures. Ceci constitue un des enseignements que l’on peut tirer de l’expérience des États fédéraux[15].

Il est bien établi que l’Europe ne remplit pas les critères d’une ZMO. Le degré de diversification de la production des pays moins développés de l’Union est souvent assez faible et les chocs qui se produisent dans l’espace européen sont souvent des chocs asymétriques, notamment si l’on tient compte de l’ensemble des pays européens. Enfin, la corrélation des chocs y est plus faible que dans les pays fédéraux (États Unis, Canada). Ces derniers se caractérisent par ailleurs, contrairement à l’Europe, par une forte mobilité du travail qui permet l’absorption des chocs[16].

La mise en place de l’UE conduit donc, notamment pour les pays moins développés, à la perte d’un instrument essentiel de stabilisation économique. La crise de la dette souveraine grecque, comme d’ailleurs la crise de dettes souveraines des autres pays de l’Europe du Sud, fait apparaître de façon éclatante les conséquences pour les pays, victimes de la perte de l’instrument de change mais aussi de la mise en place d’une Banque centrale européenne (BCE) ne disposant pas de la totalité des attributs d’une banque centrale.

Le policy-mix européen actuel engendre quant à lui, des coûts qui sont liés à l’impossibilité d’une coordination satisfaisante entre différents volets de politique économique. La centralisation de la seule politique monétaire transfère, compte tenu d’une très faible mobilité du travail et de la rigidité à la baisse des prix et des salaires, la pression d’ajustement au niveau de la politique budgétaire en augmentant la tentation de déficits excessifs. En effet, une politique monétaire centralisée supprime pour les États membres la possibilité de se procurer des revenus par le seigneuriage. Elle supprime également la sanction de la dépréciation de la monnaie nationale qui déconsidérerait aux yeux de l’opinion publique toute politique budgétaire imprudente. La tentation d’une hausse du déficit public, notamment pour les pays moins développés, augmente dans le cadre d’une union monétaire complète pour deux raisons supplémentaires. D’une part, parce que les taux d’intérêt d’une dette libellée en monnaie unique sont plus faibles que ceux d’une dette libellée en la monnaie de ces pays – et cela était effectivement le cas en Europe jusqu’en 2007 –. D’autre part, parce que les pays en question ne peuvent plus bénéficier d’un « marché captif » pour placer leur dette[17].

La tentation de déficits excessifs qu’engendre la coexistence d’une politique monétaire centralisée et de politiques budgétaires nationales, conduit immanquablement à la fixation de normes en matière de déficits publics. Ces normes, notamment lorsqu’elles fixent la « barre trop haut », comme c’est le cas avec l’UEM en Europe, enlèvent toute souplesse au policy-mix de la future union.

La mise en place de normes en matière de finances publiques est un expédient qui résulte de l’absence de volonté, notamment de la part des pays à monnaie forte, d’avancer dans la voie de la coordination, voire de la centralisation des politiques économiques et du renforcement du fédéralisme budgétaire.

Il est généralement admis que la norme de 3 % concernant le déficit budgétaire fait obstacle non seulement à la mise en place de politiques budgétaires actives mais également stabilisatrices. Et la situation va s’aggraver à la suite de l’adoption en mars 2012 du Pacte budgétaire. Celui-ci pousse à l’extrême le constitutionnalisme économique amorcé depuis la signature du traité de Maastricht en instituant de nouvelles règles contraignantes – taux de déficit structurel maximal, taux de réduction annuel obligatoire du taux d’endettement public etc.….qui tendent à mettre les politiques économiques nationales « en pilotage automatique »[18].

Last but not least, la nature hybride du policy-mix européen est un facteur de différenciation accrue des politiques fiscales et sociales des pays européens. La centralisation de la seule politique monétaire transfère – compte tenu de la faible mobilité du facteur travail ainsi que des règles des politiques budgétaires – le poids d’ajustement aux politiques fiscales et sociales.  Cette évolution encourage des politiques de “beggar thy neighbour”. Les États européens essaient d’améliorer l’attractivité de leur espace national en abaissant les salaires ainsi que la pression fiscale sur les facteurs les plus mobiles, et notamment le capital, dont la contrepartie est l’alourdissement de la fiscalité du facteur travail. Cette évolution est aggravée par la mise en place de plans d’ajustement économiques dans les pays en difficultés. Selon les données du budget grec 2012 les taxes sur les personnes physiques représentent 0,98 % du PIB, ce qui classe la Grèce au dernier rang de l’UE. Alors que le taux d’imposition sur les bénéfices non distribués a baissé de 40 % à 21 % ces dernières années et que les filiales des firmes multinationales ne sont pas imposées sur les dividendes versées aux sociétés mères.

Les politiques « non coopératives » de concurrence fiscale et sociale qu’encourage le policy- mix européen actuel succèdent aux politiques « non coopératives » de dévaluations « compétitives » des années 1970. Mais à la différence de ces dernières qui étaient pratiquées uniquement par les pays à monnaie « faible », les politiques de concurrence fiscale et sociale peuvent être pratiquées également – et elles le sont de plus en plus – par les pays européens les plus développés.

III/ Coûts liés au dispositif institutionnel européen et déséquilibres au sein de la zone euro

Les coûts et risques liés à l’édifice institutionnel européen conduisent à l’accumulation de déséquilibres :

– déficits de la balance commerciale et de la balance des comptes courants ;

– aggravation de l’endettement des agents privés et du secteur public.

La balance commerciale grecque – constamment déficitaire – marque une détérioration d’abord très lente (1960-1990) qui s’accélère, notamment à partir des années 2000. Depuis le début de la décennie 1990, on observe également une détérioration de la situation de la balance des opérations courantes. Des évolutions semblables marquent aussi la balance extérieure de l’Espagne et du Portugal. Alors que les excédents de la balance courante des pays du « Centre », Allemagne en tête, sont importants et croissants pendant la même période[19]. L’excédent commercial de l’Allemagne sur la zone euro représente 60 % de son excédent total et elle réalise 75 % de son excédent sur les pays de l’UE. La polarisation des excédents et des déficits réels au sein de la zone euro reflète la hiérarchisation des relations entre États européens.

Les déficits de la balance courante de la Grèce et des autres pays de l’Europe du Sud correspondent à des déficits financiers des agents privés (entreprises et ménages) et du secteur public[20]. Ils sont financés, compte tenu de la faiblesse depuis les années 2000, des flux d’IDE vers ces pays et de la diminution des transferts au titre des fonds structurels, par le recours à l’endettement, surtout auprès des banques des pays européens les plus développés.

Entre 2004 et 2008 la dette des ménages grecs a augmenté de 10 % à 60 % du PIB et celle des personnes morales de 60 % à 100 % du PIB[21]. Les défauts de paiements consécutifs à la récession économique conduisent, comme en Espagne et au Portugal, à une aggravation,  mais de moindre ampleur, de la solvabilité des banques déjà fortement fragilisées par le poids élevé dans leur portefeuille de titres de la dette publique grecque. Le taux d’endettement public, qui était déjà élevé avant la crise – 105,4 % en 2007 – marque une hausse très importante à la suite des plans de recapitalisation des banques en difficulté. Les frais de recapitalisation, garanties des banques etc. … ont coûté au gouvernement 180 milliards de dollars depuis 2009 et ont absorbé une grosse partie des plans de « sauvetage » de l’économie grecque.

Conclusion

 Cette étude vise à mettre en lumière les défauts de l’édifice institutionnel européen qui compromettent la viabilité de la zone euro. Elle cherche également à analyser l’impact que ces défauts ont pu avoir sur l’aggravation des déséquilibres de l’économie grecque.

Elle souligne que le fonctionnement de l’UE engendre des coûts et risques croissants pour les pays partenaires. Ces coûts et risques sont à la charge essentiellement des pays moins développés, et en premier lieu des pays de l’Europe du Sud : coûts en croissance et en compétitivité ainsi qu’en capacité de stabiliser l’économie en cas de chocs asymétriques. Ces coûts favorisent l’accumulation de déficits réels et financiers : déficits croissants de la balance commerciale et de la balance des comptes courants, aggravation de l’endettement des agents publics et privés. Le problème de dettes souveraines, que les attaques sur les marchés financiers aggravent considérablement, a des conséquences économiques et sociales graves pour ces pays : récession économique, hausse du chômage, dé-tricotage de l’État-providence, paupérisation des classes moyennes, émigration.

Toutefois, le fonctionnement de l’UE commence à engendrer des coûts croissants également pour certains pays fondateurs de l’UE, l’Italie, et aussi et surtout, la France, alors que l’aggravation des déséquilibres financiers  au sein de l’UE génère des externalités négatives pour l’ensemble de l’Union. Ces externalités  comportent des coûts croissants pour les pays dominants, qui, par ailleurs, étaient jusqu’assez récemment, les grands bénéficiaires de la monnaie unique. Ainsi, le bilan du fonctionnement actuel de l’UE commence à devenir globalement négatif.

Notes:

* Université de Grenoble – CREG. <Catherine.Sifakis@upmf-grenoble.fr>.

[1] G. Argitis, Y. Dafermos, M. Nikolaidi, « Crise de la dette souveraine grecque : causes et perspectives », Rapport de la Confédération générale des travailleurs grecs, Institut du travail, n°4, décembre 2011, (en langue grecque).

[2] M. Karamessini, « Sovereign debt crisis : an opportunity for completing the neoliberal project and dismantling the Greek employment model », 17th Workshop on Alternative Economic Policy in Europe, Euro Memo Group, Vienne, 16-18 septembre 2011.

[3] B. Coriat et C. Lantenois, « L’imbroglio grec : la dette souveraine grecque prise au piège de la zone euro », Les économistes atterrés, juillet 2011 ; L. Vatikiotis, « The class character of recent debt restructuring and why Greek public debt should not be paid », Workshop : The Debt Issue and a New Stage of neoliberal Transformation of the European Union, Rosa Luxemburg Foundation, novembre 2012.

[4] M. Karamessini, article cit. 2011.

[5] C. Sifakis-Kapetanakis, « The European Monetary Integration Process and Financial Globalization, the Rational of the Creative Imbalance Model », International Journal of Political Economy, Vol. 36, n°1, Spring 2007.

[6] M. Aglietta et M. Uctum, « La consolidation budgétaire en Europe », Économie internationale, n°65, 1er trimestre 1996 ; M.-A. Barthe, L’économie de l’Union Européenne, économica, 4ème édition, 2011 ; P. Krugman, « Lessons of Massachusetts for EMU » in F. Torres et F. Giavazzi, Adjustment and Growth in the European Monetary Union, Cambridge University Press, 1993 ; P.-A. Muet, « Union monétaire et fédéralisme », Revue de l’OFCE, Observations et diagnostiques, n°55, octobre 1995.

[7] T. Gruber et R. Ohr, « Politique monétaire européenne commune et diversité des structures financières », Problèmes économiques, n°2532, 1997.

[8] C. Sifakis-Kapetanakis, « La réforme du système financier grec dans les années 1980, modifications des circuits de financement et transformations économiques en Grèce », Cahiers Monnaie et financement, n°23, 1994.

[9] Alpha Bank, « Adaptabilité et développement : l’industrie grecque en phase de restructuration », Bulletin économique, n°93, mars 2005, (en langue grecque).

[10] N. Christodoulakis et V. Sarantides, « External asymmetries in the euro area and the role of foreign direct invesment », Working paper n°132, Bank of Greece, 2011.

[11] P. Artus, « Quels seraient les gagnants d’un fort recul de l’euro ? », Natixis, Flash Économie, n°245, avril 2011.

[12] J. Sapir, « Les défauts sont inévitables », Mémoires des luttes, 3 avril 2011.

[13] M. Aglietta et M. Uctum, article cité, 1996 ; H. Sterdiniak et P. Villa, « Régimes de change et coordination des politiques économiques en Europe », Revue de l’OFCE, Vol.43,  n°43, 1993.

[14] A. Brociner, « L’Union monétaire européenne, une revue de la littérature théorique », in : Entre convergences et intérêts nationaux : l’Europe, Presse de la fondation nationale des Sciences politiques, Paris, 1994.

[15] P. Krugman, article cité, 1993 ; A. Atkinson, O. Blanchard et alii, La désinflation compétitive, le mark et les politiques budgétaires en Europe, Seuil, Paris, 1992.

[16] A. Atkinson, O. Blanchard et alii, ibid., 1992.

[17] P. R. Masson et M. P. Taylor, « La politique budgétaire dans les unions monétaires », Problèmes économiques, n°2357, 1994.

[18] Les économistes atterrés, L’Europe mal traitée, Les liens qui libèrent, 2012.

[19] H. Rouben, « La crise dans la zone euro et ses conséquences internationales », Études marxistes, n°90, 2010.

[20] C. Lapavitsas, A. Kaltenbrunner, G. Lambrinidis et alii, « The Euro zone between Austeritry and Default », RMA Occasional Report, septembre 2010.

[21] Y. Efstathopoulos, « Le nouveau paysage après le PSI », Bulletin bimensuel d’information, Syriza, mars 2012, (en langue grecque).

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