L’évolution de la pensée économique dans les années 1990

153Gérard Destanne de Bernis est décédé le 24 décembre 2010. Membre actif du comité éditorial de la revue, président de l’association pour un nouveau développement qui en assure l’édition, sa disparition est une lourde perte et la cause d’une grande tristesse. À travers ses écrits, ses enseignements comme ses engagements, l’importance de ses idées et analyses, notamment en matière de développement, n’a pas besoin d’être rappelée. L’extrait d’article que nous publions ci-après souligne les missions qui incombent aux économistes engagés dans les causes des pays du Sud. Il indique également les chemins qu’il faudra parcourir et les défis qu’il faudra relever.

 

Gérard Destanne de Bernis

in Revista Economica de Catalunya, octobre 1991.

[…] Les programmes d’ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international (FMI) ont aggravé les effets de la crise sur le Sud et contribué à annuler les résultats des efforts accomplis presque partout après les indépendances : les économistes devront analyser ce recul historique et l’enchaînement qui y a mené, et renouveler la théorie du développement…

La « crise du développement » n’est pas de l’ordre de la fatalité : l’analyse des erreurs de fond qui ont été à la base des politiques dites de développement est l’une des tâches des économistes ; ils doivent en tirer les leçons et en élaborer de plus efficaces.

Le cœur du problème reste la dynamique différenciée des pays du Sud (expansion, régression) liée à la contradiction entre deux ressorts indissociables, stratégie d’indépendance économique, évolution des rapports de domination.

Des pays ont utilisé les « degrés de liberté »[1] offerts par le relâchement des liens avec leur pays dominant, pour se donner un système de prix plus conforme aux exigences de leur développement et élargir leurs structures productives : ce progrès peut-il s’auto-entretenir et devenir irréversible ?

D’autres ont offert de larges occasions de profit (par le jeu des prix, des salaires et des impôts) aux firmes transnationales, qui ne contribuent pas toujours au développement. Des modèles, au delà de la croissance appauvrissante (J.N. Bhagwati), posent déjà cette question sous la forme de divergences entre les intérêts individuels et collectifs[2].

Les plus nombreux ont été marginalisés pendant la crise : n’offrant pas les conditions d’un profit suffisant, ils se sont abandonnés au marché mondial (export-led-growth), et à ses forces dominantes. Comment rompre avec ce processus ?

Malgré les critiques qui en ont été faites, l’export-led-growth (croissance impulsée par les exportations) est encore recommandée par les experts des pays du Nord et des organisations internationales[3]. Les raisons factuelles de son échec seront de plus en plus claires avec le temps, il faudra l’expliquer en théorie. Une hypothèse serait que le rendement en capital du capital investi dans l’activité d’exportation est faible ou négatif, quand de nombreux pays veulent, en même temps, vendre de grandes quantités d’une gamme étroite de produits : c’est la question du système de prix.

L’analyse du développement sera, en effet, inévitablement confrontée au plus vieux problème de l’économie politique, celui des prix, souvent trop oublié. Il faudra bien admettre que le régulateur n’est pas le « marché » mais la concurrence[4] en son double sens de mise en marché de tous les produits et de circulation du capital d’une industrie à l’autre[5] : c’est elle qui fait se correspondre les trois structures : prix relatifs, productivités sectorielles du travail (développement des forces productives), productions sectorielles. Cette concurrence garantit ainsi l’approvisionnement des marchés et les conditions du progrès technique, la base de la dynamique. Tous les aspects du développement en sont marqués.

Alors, on peut étudier les circonstances dans lesquelles les structures du marché empêchent cette concurrence de jouer. Sur le « marché mondial », hors même leurs manipulations par les États du Nord, les prix relatifs, liés à leurs productivités sectorielles du travail, s’imposent au Sud, indépendamment de ses conditions de production. De même, au lieu d’appliquer aux rapports Nord-Sud les résultats de la théorie « pure » de l’échange, son hypothèse de base étant l’identité des techniques des co-échangistes, on constatera que la structure des prix relatifs bloque tout progrès de la productivité du travail au Sud et on devra admettre la nécessité pour eux de se protéger : ce n’est pas une question microéconomique (industries dans l’enfance), c’est la condition d’une structure de prix relatifs conforme aux exigences du développement[6].

La perpétuation de la domination par l’aide et la crise de la dette mettront en cause l’idée, encore très répandue, au Nord et au Sud, que le financement du développement du Sud est impossible s’il ne dispose de ressources venant du Nord. Cette idée néoclassique que l’épargne finance l’investissement va à l’encontre des thèses de Schumpeter et de Keynes[7]. Ce débat devra conduire à la réforme du système bancaire qui ne joue pas son rôle dans le Sud. Comme celui-ci ne produit pas de biens accumulables, le crédit bancaire (évidement en monnaie nationale) ne financera que les dépenses internes, mais elles représentent quelque 40 % de l’investissement total[8].

La théorie du développement aura aussi à éclairer les choix de technologie, vieux débat occulté récemment par le thème (de crise) de la modernité[9]. Qu’il faille à la fois produire les biens de base (matériaux de construction, acier, chimie), donner aux producteurs la maîtrise des techniques disponibles, former les hommes pour être ensuite capable d’une évolution technologique rapide, le moment venu, rien de cela n’oblige à utiliser les techniques les plus récentes[10]. La volonté, illusoire du reste[11], d’utiliser les techniques des pays du Nord entraîne des distorsions entre les divers groupes des sociétés du Sud, ce qui constitue un risque bien plus grave. […]

Notes:

[1]  Rolande Borrelly, Les disparités sectorielles du taux de profit, PUG, Grenoble, 1976.

[2]  S. I. Ranney, « International Capital Transfers and the Choice of Production Techniques », Journal of international Economics, août 1984.

[3]  Elle sert les intérêts de leurs forces dominantes : fondant le développement sur l’exportation, elle justifie l’obligation de payer la dette. Ses tenants n’ont pas d’argument théorique ; pire, leur discours, pourtant empirique, fait fi du réel : ils se réfèrent à la croissance de pays comme la Corée du Sud, comme si telle avait été leur stratégie, et peuvent donc passer sous silence son rôle dans la déstructuration effective des pays qui ont décidé de l’appliquer. I. Adelman a bien montré, en effet, que la Corée illustrait davantage un modèle de croissance tirée par la demande provenant de l’agriculture. En réalité ; on pourrait même parler d’un modèle autocentré utilisant le commerce extérieur pour transformer des biens non accumulables en biens accumulables.

[4]  Renato Di Ruzza, « Le marché, quelques observations théoriques », Actuel Marx, n° 9, premier semestre 1991.

[5]  R. Borrelly a montré que cette fonction était réalisée dans les années 1950 et 60 par la planification indicative.

[6]  On fait erreur en faisant de la « protection » une question microéconomique ; elle est la condition d’une structure de prix relatifs correspondant aux exigences du développement. Bien entendu, elle n’a de sens que si ces pays organisent leur production en fonction des besoins de leur économie. Il faut alors ajouter que les structures des productivités sectorielles du travail étant proches entre pays du Sud, le commerce Sud-Sud peut se réaliser à des prix relatifs facilitant cette autonomie, répondant aux exigences du développement de chaque pays et les confortant ensemble.

[7]  A. Barrère les formule ainsi : « les entrepreneurs n’ont nul besoin d’épargne préalable, ils ont besoin de liquidité et l’obtiennent par le crédit bancaire ». Voir : Alain BarrÈre, Macroéconomie keynésienne, Dunod, Paris, 1991.

[8]  Le commerce Sud-Sud peut déjà fournir une partie des biens accumulables et dispenser encore de crédits venant du Nord.

[9]  La croissance de la Corée du Sud n’a pas été réduite par sa production (et ses exportations) de biens de base traditionnels, comme l’acier et les outils pour les paysans.

[10]  Qualifier une technique de « moderne » est ambigu. Bien sûr, elle est « la plus récente ». Mais, l’histoire des techniques n’est pas une histoire technique. Une société ne produit pas des techniques nouvelles seulement pour en remplacer de plus anciennes, mais pour répondre à ses besoins. Celles qui perdurent résultent d’une sélection de fait après abandon de beaucoup « d’idées » inadaptées à ses besoins. Une technique n’est donc pas moderne en soi, elle l’est quand elle répond aux besoins de la société considérée. Il n’y a aucune raison pour qu’une technique qui répond aux besoins d’une société donnée réponde à ceux d’une autre, différente.

[11]  Les firmes du Nord ne transmettent jamais leurs dernières techniques et se réservent toujours le droit de les adapter.

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