Les mouvements sociaux dans le processus de changement bolivien: Étapes significatives et défis de l’avenir

Santiago Daroca Oller*

 

 

147L’une des bases constitutives des sociétés latino-américaines est sans doute la diversité culturelle. Comme le signale Fernando Calderon, une matrice socio-culturelle à base indo-afro-européenne se dégage de cette diversité, qui a formé au cours des siècles et des différents processus historiques un tissu culturel complexe donnant lieu à une diversité de modes de vie. Ces modes de vie se sont constitués, que ce soit sous forme conflictuelle ou d’intégration, en relation avec les cultures occidentales, avec les cultures indigènes mais aussi avec les cultures africaines et orientales. Selon Calderon, c’est justement dans ce syncrétisme que réside la spécificité culturelle latino-américaine qui transcende les espaces politiques nationaux et qui a des caractéristiques particulières.

Ainsi, le profil socio-culturel latino-américain se caractérise, entre autres, par des classes sociales qui n’ont jamais réussi à se structurer et à se définir, par des élites politiques et sociales définies à partir de la colonisation, par des régions à l’intérieur des pays en conflit constant avec le pouvoir central, par la cohabitation de différentes idéologies (nationalistes, libérales, indigènistes, etc.), par des minorités nationales ou culturelles à peine reconnues dans les systèmes politiques, par des majorités ethniques indigènes et africaines culturellement discriminées. La notion même d’individu est culturellement ambivalente et la citoyenneté n’arrive pas à se concrétiser ni comme valeur centrale, ni comme système institutionnel légitime[1]. Sur la base de ce tissu socio-culturel se sont développés et se développent les conflits, les avancées et les retours en arrière égalitaires et démocratiques les plus importants, sans réussir, toutefois, à construire une culture de la diversité et de la pleine reconnaissance de l’autre : cette relation à l’autre — l’autre différent de soi — a été historiquement niée et constitue la principale limite à la modernité et à la démocratie en Amérique latine[2].

Cela dit, dans le contexte latino-américain actuel, La Bolivie joue un rôle de premier ordre. Selon les paroles d’Alain Touraine « La Bolivie est le lieu où se décide la vie politique du continent et sa capacité à inventer un modèle politique et social capable d’agir sur une situation extraordi­nairement difficile. En ce sens, le futur politique du continent dépend, aujourd’hui, avant tout des opportunités de la Bolivie de construire et de réali­ser un modèle de transformation sociale[3] ». Cela pour deux raisons. La première est que la Bolivie est en train de vivre un moment de transition qui a des caractéristiques exceptionnelles dans la récente histoire latino-américaine : il s’agit d’aller d’un modèle de démocratie strictement représentative à un modèle dans lequel on promeut une plus grande participation directe dans les affaires publiques de la communauté, par laquelle on puisse intégrer les pratiques des groupes indigènes dans les structures institutionnelles formelles du pays, qui soit plus décentralisé et qui vise avec clarté à une plus grande équité sociale. La seconde est que cet ambitieux processus de changement, non seule­ment se développe sur ce tissu socio-culturel complexe, mais aussi a mis au premier plan et comme jamais auparavant dans l’histoire du pays[4], le conflit historiquement non-résolu qui pose cette matrice socio-culturelle des rapports et sa contradiction principale, qui est justement la dialectique de la négation de l’autre, c’est-à-dire de la différence.

Ce processus de transition, ensuite, non seulement propose des changements dans les structures institutionnelles, mais aussi, dans ce tissu socio-culturel complexe et dans les relations qui en émanent. Ainsi, la conflictualité actuelle en Bolivie est traversée par les deux dimensions du changement. Les changements dans la structure institutionnelle ont été amplement débattus. Ces changements sont en rapport avec, entre autres, la nouvelle structure d’autonomie, avec le nouveau rôle primordial de l’État dans l’économie, avec la constitutionnalisation du contrôle social par la société civile organisée pour la gestion publique et avec la reconnaissance par l’État des structures et institutions informelles indigènes en les mettant au même niveau que les institutions républicaines, comme c’est le cas de la justice autochtone indigène, ce qu’on appelé le pluralisme juridique.

Toutefois, les changements dans le tissu socio-culturel n’ont pas trouvé d’espaces de débat constructif, et, au contraire, on a tendu à politiser, à sur-idéaliser ou même à nier leur importance. Certains de ces faits, qui expriment le changement de cette matrice, sont imputables à l’arrivée à la présidence, pour la première fois, d’un indigène, au changement des élites politiques, au déplacement de la classe moyenne de l’administration publique pour laisser la place à un autre profil de fonctionnaires et à l’augmentation du pouvoir des régions vis-à-vis de l’État central. Comme tout processus social complexe, les deux dimensions du changement sont entremêlées et il n’est pas toujours simple de les distinguer. Par exemple, le nouveau modèle d’autonomie propose de profonds changements institutionnels dans l’organisation de l’État, ce qui conduit à un changement de la relation entre l’État central et les régions ainsi que la reconfiguration de la relation de pouvoir qui en découle. Il n’est pas évident, non plus, de savoir dans quelle mesure ce conflit est dû à l’une ou à l’autre dimension du changement ou, pour le dire mieux, laquelle de ces dimensions pèse le plus dans le conflit. Cet effort de clarification ouvre non seulement, la possibilité d’avoir une meilleure compréhension de la complexité du processus de changement, mais aussi permettrait de proposer les possibilités d’affronter le conflit dans une perspective rénovée.

Les mouvements sociaux et l’ouverture au processus de changement

La Bolivie a une longue tradition de luttes sociales qui se sont exprimées surtout dans des manifestations de rue d’ampleur variable. Comme le montrent les données de l’Observatoire des Conflits du XERES[5], la moyenne des conflits dans la période démocratique[6] a été de presque 30 par mois, c’est-à-dire que chaque jour de ces 26 dernières années, le pays a vu naître un nouveau conflit.

En général, les institutions formelles n’ont pas été capables de trouver les voies par lesquelles ces conflits auraient pu être réglés, les demandes et revendications des différents groupes traitées et les accords consécutifs, réalisés. Ainsi, le haut niveau de conflictualité peut-il être expliqué comme le débordement de la politique formelle par la protestation et l’intervention sociale des acteurs, ce qui constitue, à la fin, une expression de la “politique dans la rue”[7].

La caractéristique de ces plus de 9 000 conflits depuis 1982 a été la fragmentation tant des revendications que de ses acteurs. Cette fragmentation a à voir avec plusieurs facteurs comme la faiblesse de l’État pour répondre à la demande sociale ou la tendance au corporatisme. Néanmoins, un des facteurs qui explique le mieux, a été la crise du mouvement syndical bolivien, au milieu des années 80, après la mise en place de la nouvelle politique économique qui a introduit les réformes néo-libérales. Le Décret suprême 21 060, qui a permis de freiner l’hyper-inflation a entraîné le licenciement de 80 % des mineurs. Cela a conduit 10 000 travailleurs de la Central Obrera Boliviana (COB) et la Federacion Sindical Trabajadores Mineros de Bolivia (FSTMB) à commencer, en août 1986, la “marche pour la vie”. Par l’envoi de l’armée et des forces aériennes, le gouvernement n’a pas permis que la marche arrive à La Paz. Finalement un accord a empêché l’affrontement qui aurait eu des conséquence déplorables. Le repli de la marche n’a pas empêché l’application de la nouvelle orientation économique, ce qui a signifié « l’estocade finale à un syndicalisme déjà blessé à mort »[8].

La profondeur de la crise du syndicalisme est mise en évidence par un fait : lors de la première présidence de Sanchez de Lozada (1993-1997), on a enregistré seulement une moyenne de 13 conflits par mois[9], le chiffre le plus bas de toute la période démocratique[10], ce qui coïncide avec la mise en place de la seconde des réformes néo-libérales et entre autres la vente des entreprises publiques par leur transformation en sociétés par actions.

L’année 2000 marque un point d’inflexion dans le cycle commencé dans les années 80. Ce n’est pas seulement l’épuisement de quinze années d’application de la politique néo-libérale qui est mis en évidence, mais aussi, l’émergence de nouveaux acteurs sociaux qui commence à interroger avec force les deux dimensions qui aujourd’hui constituent le noyau du processus de changement, à savoir : l’institutionnalité et l’organisation de l’État ainsi que la matrice des relations qui émerge du tissu socio-culturel historiquement construit depuis la colonisation.

Comme nous l’avons déjà dit, les deux dimensions sont entremêlées et les mobilisations et manifestations ne visent pas exclusivement l’une ou l’autre, mais les deux à la fois. Néanmoins il y a deux grands conflits dans lesquels le poids de l’une de ces dimensions a été sans doute plus grand, ce qui constitue les étapes du processus de changement commencé en Bolivie. Le premier est la dite “guerre de l’eau” d’avril 2000 et le second, le siège de la ville de La Paz en septembre de cette même année par des paysans aymaras.

La guerre de l’eau est une étape, fondamenta­lement, pas seulement parce qu’elle fut la première grande remise en question du modèle néo-libéral, mais aussi, parce qu’elle a aussi remis en question le système formel de représentation par la création d’une instance regroupant et représentant les différents acteurs mobilisés. Cette instance qui s’est appelée la Coordination Départementale de l’Eau et de la Vie peut être considérée comme le germe de ce qu’on appelle aujourd’hui les mouvements sociaux en Bolivie.

La remise en question du modèle néo-libéral est apparue avec le mécontentement généralisé de la population, suite aux effets de la privatisation de l’eau à Cochabamba, essentiellement à cause de l’augmentation significative du prix de l’eau. Selon le contrat, cette augmentation était destinée à financer l’investissement que devait faire l’entreprise transnationale pour améliorer la distribution de l’eau[11]. L’autre problème de cette privatisation était que les familles et les communautés qui avaient creusé des puits par leurs propres moyens devaient maintenant payer pour l’usage de cette eau[12].

Au début, les manifestations exigeaient la modification du contrat avec Aguas del Tunari[13]. Toutefois, à mesure que le conflit devenait plus vif, la demande changea et furent exigées l’annulation du contrat et l’expulsion de la transnationale : le symbole du modèle néo-libéral. L’expulsion de ce consortium ouvrait la voie à la récupération de l’entreprise municipale qui avait été auparavant privatisée, avec la différence que, dès lors, on envisageait son autogestion sociale.

Dans ce cadre, la Coordination de l’eau surgit comme un fort questionnement au système de représentation formelle puisque ces instances, qu’on les appelle partis politiques ou comité civique[14] ne sont pas parvenus à assimiler et, par conséquent, à représenter la demande des différents secteurs de la société. De la sorte, la Coordination a été constituée par le Comité de Défense de l’Eau et de l’Économie Familiale, par un groupe de spécialistes de l’environnement et de scientifiques, par les responsables de l’irrigation de la zone rurale, par la Fédération des Manufacturiers, par les enseignants urbains et ruraux, par des universitaires et autres. Plus tard, la Fédération des Colons du Chapare et la Fédération des Transports Interdépartementaux les rejoignirent[15].

Comme il ne s’agissait pas d’une instance de représentation officielle, le gouvernement refusait de négocier avec la Coordination de l’eau. Toutefois, la grande capacité de mobilisation et d’articulation qu’elle réussit à avoir obligea le gouvernement à la reconnaître comme interlocuteur valable et légitime.

En résumé, la guerre de l’eau a vu naître une nouvelle instance de représentation non-officielle qui a fait converger le désenchantement des organisations sociales et celui des individus vis-à-vis de la gestion privée de l’eau. L’ampleur de ce désenchantement et la capacité de la Coordination à faire converger et à mobiliser ont remis en question le modèle néo-libéral et, en même temps, ont donné naissance à ce qu’on appelle aujourd’hui les mouvements sociaux.

Cela dit, en septembre de cette même année, s’est produit un autre conflit important. Des paysans aymaras regroupés dans la Confédération Syndicale Unique des Paysans Travailleurs de Bolivie (CSUTCB) ont bloqué les routes d’accès à la ville de La Paz. L’objectif de ce siège était de présenter les revendications socio-économiques des paysans de l’Altiplano, mais finalement, il a remis en cause avec force le type de relations socio-culturelles entre les indigènes et les blancs appelés karas en Aymara. Quand la négociation avec le gouvernement a commencé, le leader de la CSTUCB, Felipe Quispe, appelé “el mallku” a commencé son intervention sur le thème de l’identité et a dénoncé, en pleurant devant les caméras de télévision, le racisme. Cette scène « met au premier plan la dimension expressive de la revendication, renvoyant au second plan les intérêts en jeu et leur rationalité propre. À partir de ce moment le débat politique s’est centré sur “les deux Bolivies” [une indigène et l’autre “kara”] et pour la première fois, la discrimination raciale est devenue publique et elle s’est diffusée comme thème dominant des conversations dans la vie quotidienne[16] ». La société bolivienne était interpellée directement : « Nous, nous ne sommes pas racistes. Les racistes sont ceux qui, lorsqu’ils nous serrent la main, c’est l’odeur de la pachamama[17] qu’ils sentent et ils se lavent les mains à l’alcool »[18].

Le mallku a été provocateur dans chacune de ses interviews à la radio ou à la télévision. Il remettait en question une prétendue inter-culturalité avec des phrases comme :

« La fille de Sanchez de Lozada (ex-président) ne croiserait jamais un indien Aymara. La famille de Banzer (le président d’alors) ne s’allierait jamais avec nous »[19].

Ce conflit, comme le signale Mantillo, a configuré et délimité l’altérité d’un peuple ignoré en milieu urbain. C’est à partir de là, que le débat sur les deux Bolivies a remis en question le modèle des relations socio-culturelles existant dans le pays.

Cela dit, tant la guerre de l’eau que le siège de La Paz ont été plus des réactions que des propositions. Ces événements ont remis en question la structure institutionnelle de l’État et le type de relations socio-culturelles de la société bolivienne. Néanmoins, ils n’ont pas proposé un projet historique de société. En d’autres termes, ils ne prétendaient pas amener au pouvoir un indigène qui impulse un processus de changement profond du pays, fondé sur ces deux dimensions. Mais cela ne nie pas que les revendications de ces événements ne constituent pas le noyau de la proposition de changement qu’avance le Movimiento Al Socialismo (MAS) d’Evo Morales. Ils n’en sont pas moins des étapes du processus du changement en cours.

Les mouvements sociaux et le gouvernement du MAS

À partir de l’année 2000, les mouvements sociaux gagnent en importance, s’impliquant dans différentes instances. En janvier 2003, se crée l’État-Major du Peuple, formé par une large gamme d’organisations sociales de tout le pays. La remise en cause du modèle néo-libéral s’amplifie jusqu’au point culminant de la guerre du gaz qui s’est soldée par des dizaines de morts et par la démission et la fuite du président d’alors, Sanchez de Lozada.

En décembre 2005, Evo Morales fut élu président de la Bolivie avec 53,4 % des voix et l’appui entier des mouvements sociaux qui sont devenus la base politique du gouvernement du MAS. Le président Morales lui-même, dans une interview avec Joaquin Lavin, soulignait que son gouvernement est « le gouvernement des mouvements sociaux. Il n’est pas celui des partis traditionnels de droite comme de gauche… »[20]. En ce sens, ces mouvements sociaux jouent un rôle de premier plan dans ce processus ; ils ne sont pas seulement présents dans le discours officiel, mais ils font partie, par exemple, de différentes instances d’évaluation de la gestion du gouvernement[21].

Néanmoins, l’opposition a remis en cause la centralité de ces instances dans le processus, en mettant en doute la réalité de l’autonomie qu’ils ont à l’égard du gouvernement. L’opposition considère que le gouvernement du MAS instrumentalise ces groupes, en les utilisant pour justifier certaines mesures et actions prises en leur nom.

Sans doute l’analyse de la nouvelle relation entre mouvements sociaux et État est un thème important, non seulement en termes théoriques mais aussi quand on étudie les implications de cette reconfiguration dans le processus de développement d’une société. Ce thème requiert sans doute une recherche approfondie qui dépasse les dimensions de cet article.

Néanmoins il est possible de distinguer, à titre d’hypothèse, deux phases dans cette reconfiguration. La première irait de janvier 2006, début du gouvernement de Morales, à novembre 2007 quand l’Assemblée constituante s’est arrêtée de fonctionner. La seconde, à partir de novembre 2007. Dans la première étape, les mouvements sociaux seraient entrés dans une phase de passivité quant à la force de leur message. Cette phase qu’on pourrait appeler de léthargie sociale[22] serait due au moins à trois raisons. La première est que nombre de ses principaux dirigeants ont assumé des fonctions publiques, c’est-à-dire qu’ils sont passés de dirigeants sociaux à fonctionnaires tant à haut niveau hiérarchique — avec une possibilité importante de prise de décision — que de niveau intermédiaire. Ceci implique que bien des organisations sociales sont restées privées de leader. Le second motif serait lié au fait que l’actuel gouvernement a satisfait les revendications des mouvements sociaux et les a incorporées comme thèmes centraux de son discours politique en plus de les intégrer comme éléments de politique publique[23]. Pour finir, il y aurait quand même une nouvelle génération de leaders forts, apparemment non seulement du fait de l’absence d’un nouveau discours (conséquence logique du point antérieur), mais aussi parce que, dans un moment de forte cohésion idéologique liée à une position de pouvoir politique, les idées, propositions et positions différentes de la ligne et du discours dominant auraient tendance à être marginalisées ou être cataloguées comme antagoniques à « l’engagement dans le processus »[24]. Ainsi, la crainte de rentrer dans cette catégorie réduirait les possibilités d’apparition de nouveaux leaders forts, au moins pour le moment.

Cette étape ne nie pas que des fractures et des divergences d’intérêt à l’intérieur des dits mouvements sociaux aient existé et non plus qu’il n’y ait pas eu un certain degré d’affrontement entre quelques-uns de ces secteurs et le gouvernement. La question de fond de cette division est que les éventuelles confrontations se basent sur des demandes ponctuelles et pas sur une divergence de vision et de propositions de développement. Dès lors, cette léthargie sociale ne signifie pas que la population arrête de descendre dans la rue pour manifester, mais que cette manifestation ne remet pas en question, comme elle le faisait auparavant, le projet politique du gouvernement.

Cela dit, c’est au moment où l’Assemblée constituante a arrêté de fonctionner qu’est apparu un espace où s’est développé le débat politique et la confrontation idéologique et que les mouvements sociaux ont acquis un nouveau dynamisme. En novembre 2007, l’Assemblée approuva un projet de nouvelle Constitution Politique de l’État, en dehors de la présence des membres de cette Assemblée appartenant à l’opposition. Selon la règle, une fois ce projet approuvé, le Congrès national devait le soumettre à un référendum pour approbation. L’opposition ne reconnut pas la validité, la légalité et la légitimité de ce projet de nouvelle Constitution. Alors l’espace du débat est devenu diffus, des espaces de négociation sont apparus qui ont échoué et, la plupart du temps, l’affrontement a eu lieu par médias interposés. Le Congrès national commença à être l’instance dans laquelle divers thèmes du calendrier du changement devaient se développer. Dans ce scénario, les leaders des mouvements sociaux trouvent un nouveau rôle de premier plan. Ils commencent à faire pression dans la rue pour que le calendrier du changement soit mis en application le plus tôt possible. Cela implique des mobilisations pour appuyer le gouvernement, des pressions sur le Congrès national qui ont abouti à l’encerclement l’édifice du Congrès pour empêcher que les membres du Congrès appartenant à l’opposition participent à la session au cours de laquelle une loi donnée n’était approuvée qu’avec le quorum du parti au pouvoir. Dans cette étape, la Coordinadora Nacional del Cambio [Coordination Nationale pour le Changement] (CONALCAM) composée de ses principaux mouvements sociaux et indigènes du pays s’est renforcée.

La CONALCAM suivit de près le processus de négociation de septembre et octobre 2008, quand le gouvernement négocia le chapitre sur l’autonomie de la nouvelle Constitution[25], d’abord, avec les préfets des régions d’opposition et, ensuite, avec le Congrès la modification des autres thèmes controversés. Ces accords rendirent possible la convocation du référendum pour l’approbation du nouveau texte constitutionnel.

Bien que cette étape ait été caractérisée par un nouveau dynamisme des mouvements sociaux, elle a été marquée par la pression de la rue, par sa capacité de mobilisation et de rassemblement, mais pas par sa capacité de proposition, ni par sa capacité à inscrire des thèmes importants dans le calendrier de développement du pays. Peut-être la troisième étape de la relation entre État et mouvements sociaux sera marquée par la capacité de ces derniers à faire des propositions. Bien que cette étape n’ait pas encore commencé, il y a des indices pour dire qu’elle pourrait débuter dans un futur proche.

Les défis des mouvements sociaux et leur relation avec les Nations Unies

il y a au moins deux défis que les mouvements sociaux rencontrent pour pouvoir continuer à être importants dans le processus de changement. Le premier est de passer de la protestation à la proposition. Le second est de dépasser une vision d’auto-référence qui tend à alimenter un communautarisme étroit niant la différence.

Le défi consistant à passer de la protestation à la proposition vise au changement de la structure institutionnelle de l’État, alors que le défi de sortir de l’auto-référence vise bien plus au changement de la matrice des relations socio-culturelles, ce qui implique la reconnaissance de l’autre, de la différence. C’est justement à partir de la prise en considération de ces défis qu’apparaît l’importance de la relation entre mouvements sociaux et Nations Unies. Cette relation ouvre des opportunités, mais aussi de grands défis.

Dans ce cadre, a été créé, en décembre 2006, le Conseil National pour le Dialogue entre les cinq mouvements sociaux indigènes[26] les plus importants du pays et le système des Nations Unies en Bolivie. Ce Conseil veut être un espace de consultation, de relation, d’échange et de dialogue sur les thèmes centraux des politiques de développement national[27]. Un des consensus obtenus[28] dans cet espace a établi que l’Organisation des Nations Unies pourra contribuer à renforcer les capacités techniques des mouvements sociaux indigènes afin qu’ils puissent intervenir dans les politiques publiques.

Au-delà des consensus et des bonnes intentions, le défi de cette instance de rencontre et de dialogue est la construction de relations substantielles qui dépassent la méfiance et la manière selon laquelle on a habituellement développé la relation entre la coopération internationale et les peuples indigènes ou les organisations sociales de base, en général.

D’un côté, la coopération internationale tend en général à développer une relation paternaliste, où prime la logique de l’assistance technique qui met plus en valeur les connaissances et les savoir-faire occidentaux que les connaissances proprement traditionnelles. De là découle la logique de passer des contrats avec des consultants extérieurs pour résoudre les problèmes des communautés. De l’autre côté, en général, les mouvements sociaux indigènes ont instrumentalisé les relations avec la coopération. C’est-à-dire que la coopération est utile dans la mesure où elle finance des projets. En ce sens, la coopération est vue comme une banque pourvoyeuse d’argent.

Construire des relations substantielles passe par le respect et la valorisation des connaissances et des formes d’organisation traditionnelles. De la part de l’ONU, ceci n’implique pas seulement de contribuer à renforcer les capacités techniques propres de ces mouvements, mais aussi de mettre à la portée de ceux-ci les informations pertinentes pour améliorer le processus de prise de décision et, de la sorte, augmenter leur capacité à avoir un impact politique.

Fournir les informations pertinentes peut contribuer, en outre, à faire en sorte que les mouvements sociaux dépassent la tentation à l’auto-référence qui considère leurs demandes comme les plus valables et les plus légitimes. En définitive, cela peut représenter un mécanisme qui aide à reconnaître l’autre et à le prendre en considération, d’une façon ou de l’autre, à l’intérieur de sa propre proposition.

Des avancées dans cette direction impliquent de progresser vers l’élimination de la dialectique de la négation de l’autre et, par conséquent, de construire “l’altérité”. Avancer vers la reconnaissance de l’autre comme sujet légitime de l’action, comme citoyen avec les mêmes droits et devoirs. Au fond, cela implique d’assumer pleinement le multiculturalisme bolivien comme force créatrice et non pas comme différence irréductible. On ne peut pas nier les obstacles forts qui existent, à cela [29]:

– la tendance à concentrer les décisions par les élites technocratiques ;

– le processus de marginalisation et d’exclusion sociale ;

– la tendance à développer des identités fermes et irréductibles qui nient l’altérité ;

– la faible connaissance de l’autre, qui tend à former des stéréotypes basés sur des préjugés et de fausses croyances ;

– la tendance à penser et agir de façon auto-référente, ce qui tend à nier le multiculturalisme et à mettre des obstacles à l’inter-culturalisme.

La construction de l’altérité requiert des actions et un processus continus qui interviennent à court, moyen et long terme, dans la conjoncture et dans la structure. Cela, parce que un tel point de vue peut augmenter les niveaux de tolérance à la différence, et, en même temps, ouvrir des possibilités pour une transformation du conflit social faisant appel à la collaboration.

 

 

 

Notes:

* Analyste-chercheur du Programme de gouvernance démocratique du PNUD-Bolivie. Les opinions de l’auteur n’impliquent pas l’institution à laquelle il appartient. Texte aimablement traduit avec l’aide du Collectif de soutien à l’ALBA de Grenoble.

[1] Fernando Calderon, « La Question de l’autre et la modernité aux temps du choléra », in : Penser le Sujet autour d’Alain Touraine, Colloque de Cerisy, éd. Fayard, Paris, 1995.

[2] Fernando Calderon, op.cit.

[3] Alain Touraine, « Entre Bachelet y Morales, ¿ existe una izquierda en America Latina ? », Nueva Sociedad, n° 205, septembre – octobre 2006, p. 53.

[4] Évidemment, on peut discuter longuement autour de cette affirmation, surtout en référence à des événements historiques de grande ampleur, comme la guerre du Chaco et la révolution de 1952. La guerre du Chaco a fortement remis en question l’identité nationale ; elle a été un espace de rencontre de la Bolivie avec elle-même ; un espace où le pays a pris pleinement conscience de ce tissu socio-culturel complexe. Néanmoins, il n’y a pas eu la possibilité de dépasser ces contradictions et surtout celle de la dialectique de la négation de l’autre. La révolution de 1952 a remis en question certains aspects de cette dialectique de la négation, en permettant, par exemple, l’accès à des droits historiquement niés jusqu’alors, comme l’était le droit à la propriété de la terre et au suffrage universel. Toutefois, la révolution a conçu un État républicain à la française, dans lequel a débuté un processus d’homogénéisation qui niait justement la complexité socio-culturelle du pays. La réforme de l’éducation impulsée à cette époque et qui a continué jusqu’en 1994, quand une nouvelle réforme a eu lieu, promouvant entre autres l’instruction bilingue, en est un bon exemple.

[5] Le Centre d’Études de la Réalité Économique et Sociale (CERES) a une base de données des conflits mentionnés dans la presse de janvier 1970 jusqu’à maintenant.

[6] L’actuelle période démocratique commence en octobre 1982, après une suite de dictatures militaires.

[7] Voir Fernando Calderon et Alicia Zsmukler, La política en las calles, éd. Plural, CERES et Universidad Andina, La Paz, 2000.

[8] « 25 años de Democracia, Edicion Homenaje », La Razón. La Paz, 2007.

[9] Roberto Laserna et Miguel Villaroel, 38 años de conflicto social en Bolivia, CERES – Instituto para la Democracia, La Paz, 2008.

[10] On trouve le chiffre le plus élevé dans la période démocratique sous la présidence du docteur Hernan Siles Suazo (1982 – 1985) avec 54 nouveaux conflits par mois ; puis, sous la présidence Mesa (octobre 2003 – juin 2005), avec 50,7 nouveaux événements par mois.

[11] En 2000, le réseau d’eau potable et d’assainissement de la ville ne bénéficiait qu’à 50 % des foyers, obligeant le reste de la population à utiliser des sources alternatives comme les puits communautaires ou familiaux, les camions-citernes et autres, pour couvrir leurs besoins en eau. Santiago Daroca Oller, La Guerra del Agua : Protesta y accion social en Cochabamba. Working Paper, PNUD, La Paz, 2001.

[12] Santiago Daroca Oller, op. cit.

[13] Le consortium Aguas del Tunari était formé de International Water Limited (propriété de Edison Spa d’Italie et de Bechtel des États-Unis) pour 50 %, de Abengoa, espagnol, pour 25 % et de quatre investisseurs boliviens pour 25 %.

[14] Le Comité Civique est une instance de représentation régionale comprenant différentes institutions et organisations sociales. Traditionnellement, c’est l’instance qui représente la société civile face aux instances publiques.

[15] Humberto Vargas et Thomas Kruse, Las victorias de Abril : una historia que aún no concluye, Clacso, 2000, pp.7-14.

[16] PNUD, Informe de Desarrollo Humano en Bolivia 2002, Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), La Paz, 2002.

[17] La “terre-mère” dans la cosmogonie indienne latino-américaine [ndlr].

[18] Julio Mantilla, La Champa Guerra. Del tinku de la guerra al tinku del amor, UMSA, La Paz, 2000, p. 17.

[19] Ibid.

[20] Joaquin Lavin, « Evo por dentro. Joaquin Lavin entrevista para “El Mercurio” al Presidente de Bolivia », El Mercurio, 8 août 2006.

[21] « El MAS va a su cita enfrentado y sin poderes » La Razón, 3 janvier 2007.

[22] Il est intéressant, à ce point, de se reporter au cas sud-africain. Cette léthargie sociale semble s’être produite aussi dans la société civile sud-africaine qui, après le rôle important qu’eut l’arrivée au pouvoir de Mandela et du CNA est entrée dans une période de démobilisation qui s’est prolongée environ deux ans. À partir de 1996, certaines organisations de la société civile commencèrent à se faire entendre, protestant parce que leurs conditions de vie n’avaient pas changé depuis le temps de l’apartheid. Pour plus de références, voir : Ashwin Desai et Peter Dwyer, « Civil Society and United Nations summits » in Patrick Bond et Ashwin Desai, (sous la dir. de), Foreign Policy, Bottom-up : A South African diary of 21st-century globalisation, essai, 2007.

[23] Fernando Mayorga et Eduardo Cordova, Temas Globales en Bolivia : Campañas internacionales y dinamica local en tiempos de crisis y cambio, UNRISD – CESU, La Paz, 2007.

[24] À travers l’analyse des discours, des documents, des communiqués officiels, des déclarations de congressistes, de dirigeants et de membres du MAS de l’Assemblée constituante, l’hebdomadaire PULSO a publié un tiré à part des 100 termes qui construisent le discours massiste. « Engagement dans le processus » est l’un des principaux. Manuel Zurita, « Cien palabras fuerza del discurso masista. La retorica oficialista », hebdomadaire PULSO, 8-14 juin 2007, p. 2-4.

[25] Bien qu’on ne soit parvenu à signer aucun accord et que les négociations soient restées sans conclusion, les avancées et les accords qui avaient abouti furent incorporés dans la nouvelle Constitution.

[26] Ces cinq mouvements sociaux sont : la Confederacion Sindical Unica de Trabajadores Campesinos de Bolivia (CSTUCB), la Confederacion de Pueblos Indígenas de Bolivia (CIDOB), le Consejo Nacional de Ayllus y Markas del Qullasuyu (CONAMAQ), la Federation Nacional de Majors Capeskins Indígenas de Bolivia – “Carolina Sisal” et la Confederacion Sindical de Communicates Intercultural de Bolivia (SCAB).

[27] Cet objectif est stipulé par les termes de référence d ce Conseil.

[28] Ces consensus se trouvent reproduits dans le mémorandum de la réunion élargie du Conseil National pour le Dialogue, qui a eu lieu les 8 et 9 septembre 2008 dans la ville de La Paz.

[29] Pour approfondir ces éléments, voir Fernando Calderon, « La Question de l’autre et la modernité aux temps du cholera », art. cit,, p. 507.

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