La refondation paysanne indigène de la Bolivie

Agustin Crivelli*

 

 

147Introduction

Nous avons abandonné au passé l’État colonial, puis républicain, puis néo-libéral. Nous relevons le défi historique de construire collectivement un État Unitaire Social de Droit Plurinational Communautaire, qui intègre et articule les objectifs d’avancer vers une Bolivie démocratique, productive, porteuse de paix et inspirée par la paix, engagée dans le développement intégral et dans la libre détermination des peuples (Extrait du Préambule de la Nouvelle Constitution Politique de l’État bolivien[1]).

C’est fait. La Bolivie s’est constituée en État Unitaire Social de Droit Plurinational Communautaire. Le mouvement paysan indigène, majoritaire en Bolivie, n’a jamais été pris en considération par les Grandes Chartes antérieures ; ainsi, l’approbation de la nouvelle Constitution signifie, de fait, la refondation de la Bolivie sur la base de ses majorités.

La Constitution approuvée s’appuie sur deux piliers fondamentaux : l’État plurinational et l’économie multipolaire dirigée par l’État. L’État plurinational naît de la reconnaissance du fait que la Bolivie est une nation de nations, une nation où coexistent 36 nations et peuples indigènes et autochtones paysans[2]. Cette reconnaissance n’avait jamais existé dans un texte constitutionnel comme principe d’organisation de la vie politique du pays. Le nouvel État bolivien est pluriculturel, plurina­tional, pluri-langues et pluri-organisé.

Bien que représentant 70 % de l’activité économique des Boliviens, l’économie paysanne, communautaire, artisanale et micro-entrepreuneuriale n’était pas reconnue par les Constitutions précédentes. C’est pour cela que le second noyau de la nouvelle Constitution est l’économie multi­polaire. L’État est défini comme économiquement pluraliste, ce qui signifie qu’il sera présent dans l’économie, aux côtés de l’initiative privée, des artisans, des coopératives et des communautés. Ce qui revient à dire que l’on reconnaît l’existence de différents types d’économie, en mettant l’État à la tête pour orienter et diriger le processus économique du pays.

1 – Un pays indigène en reconstruction

La “campagne des 500 ans de résistance” a commencé en 1988 et 1989 et je tiens à vous dire qu’elle n’a pas été menée en vain. Nous sommes ici pour dire la résistance, ça suffit, et prendre le pouvoir pour 500 ans (Evo Morales, discours d’investiture à la Présidence de la Bolivie. La Paz, 22 janvier 2006).

La Bolivie est un pays éminemment indigène. Soumise à une exclusion permanente, plus de 65 % de la population s’auto-identifie aujourd’hui comme relevant de l’une des nations et peuples autochtones de cette vaste diversité qui peuple le sol bolivien. Pourtant, avant l’élection d’Evo Morales à la présidence, en Bolivie, presque la totalité des espaces de pouvoir politique, économique et social étaient occupés, quasi sans remise en question, par une minorité de moins de dix pour cent de la population.

Dans un contexte qui n’aurait pas été marqué par la discrimination et la violation permanente des droits de l’homme, le processus normal aurait supposé que ces peuples participent et dirigent l’État du moment qu’ils sont majoritaires. Pour autant, il n’apparaît pas étrange, comme le signale Garcia Linera[3], que ces peuples autochtones, spécialement les Aymaras, en soient venus depuis ce temps à construire des stratégies pour se réapproprier politiquement et symboliquement le territoire et à consolider des formes d’auto-gouvernement indigène. Ainsi faut-il comprendre la diffusion du discours d’autonomie indigène, mis en avant par une jeune élite intellectuelle aymara qui, pendant les dernières années, a occupé des charges de direction dans les différents ayllus[4] de l’altiplano.

Les Wiphalas[5] recommencent à flotter. La Bolivie est en train de vivre un réveil indigène et la ville d’El Alto est le lieu d’une grande partie de ce processus. Composée nettement d’indigènes et d’ouvriers, c’est l’une des villes boliviennes qui connaît la plus grande croissance démographique des dernières décennies[6] et elle a joué un rôle clé dans le processus de changement expérimenté en Bolivie ces dernières années. À un point tel que, en 2005, l’Assemblée Nationale Populaire Autoch­tone[7] déclara El Alto “quartier général de la révolution bolivienne du XXIème siècle”. Oubliés de l’État, la moitié des habitants d’El Alto sont pauvres, et plus d’un quart sont indigents ou extrêmement pauvres, c’est-à-dire vivent avec moins d’un dollar par jour.

Les foires de rue se multiplient. La plus importante est la Foire du 16 juillet des jeudis et dimanches de la ville d’El Alto, où on peut trouver presque n’importe quoi à acheter. Bien que l’importance en pourcentage des travailleurs du secteur informel ait diminué dans le total de la population active occupée ces dernières années, passant de 73 % en 1999 à 69 % en 2005[8], la Bolivie n’en connaît pas moins les niveaux les plus élevés de travail informel de toute l’Amérique latine. Suivant différentes études, actuellement, au moins 2,9 millions de Boliviens, représentant 65 % de la Population Économiquement Active (PEA), ont recours au travail informel pour survivre.

Les caractéristiques indigènes et ouvrières d’El Alto ont rendu possible la création d’un réseau d’organisations de quartiers et d’organisations syndicales qui fonctionnent comme un réseau de mobilisation sociale et politique ; elles expliquent la formation d’un type de leadership collectif, tournant et décentralisé dans leurs propres organisations de quartiers.

S’inspirant de Marx, Garcia Linera[9] décrit la situation bolivienne des dernières années comme “une période révolutionnaire”, « c’est une période historique de changements politiques vertigineux, de modifications abruptes de la position et du pouvoir des forces sociales, de crises étatiques répétées, de recomposition des classes, des identités collectives, de leurs alliances et de leurs forces politiques ».

La nouvelle Constitution, approuvée par le référendum du 25 janvier 2009, établit la Bolivie comme un « État Unitaire Social de Droit Plurinational Communautaire ». Un État plurinational est une forme d’État qui admet, dans ses frontières, l’existence de territoires dont la population se reconnaît elle-même comme appartenant à différentes nations.

La notion d’État plurinational introduit des changements substantiels en ce qu’il se réfère à la reconnaissance des peuples et nations autochtones : on établit un quota de parlementaires indigènes[10], un système judiciaire indigène paysan[11], un Tribunal Constitutionnel Plurinational constitué de magistrates et de magistrats élus à partir de critères de plurinationalité, avec une représentation du système ordinaire et des représentants du système indigène autochtone paysan ; le droit à l’autonomie et au gouvernement indigène, joint à la reconnaissance officielle de ses entités territoriales et de ses institutions ainsi que la propriété exclusive pour les indigènes des ressources forestières de leur communauté.

La question de l’autonomie ne fut pas amenée par le mouvement paysan et indigène. Au contraire, avant l’ascension des forces paysannes indigènes et populaires, ce furent les membres de l’oligarchie des départements de ce que l’on dénommait dès cette époque la “Media Luna”[12] qui commencèrent, en 2003, à manifester leur intention de se constituer en départements autonomes. Il s’agit des départements où prédomine une population non indigène, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre.

Bolivie : population indigène selon les départements

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Source : auteur, sur la base des données de l’Instituto Nacional de Estadistica, recensement de 2001.

Dans ce contexte, les “autonomies indigènes”[13] furent, au début, introduites comme une réponse défensive aux avancées séparatistes de la “Media Luna”[14]. Ainsi, la nouvelle Constitution bolivienne envisage-t-elle quatre formes d’autonomie : départementale, régionale, municipale et indigène[15].

Dans bien des cas, la démarcation de district ou municipale ne respecte pas les limites socio-culturelles, fragmentant et divisant les peuples autochtones. Aujourd’hui, au moyen d’une consultation, les peuples autochtones peuvent exprimer leur volonté d’établir leur autonomie dans les territoires ancestraux qu’ils habitent actuellement. Dans de tels cas, le pouvoir s’exercera, à travers leurs propres normes et formes d’organisation.

Les transformations sociales, politiques et économiques sont profondes. La Bolivie est maintenant un pays en reconstruction et le mouvement indigène paysan est conscient de l’opportunité historique qui s’offre pour recouvrer le rôle qui lui a été refusé pendant des siècles.

2 – Une autre conception du développement

Dans le monde, il y a des grands pays et des petits pays, dans le monde il y a des pays riches et des pays pauvres, mais parce que nous sommes égaux, il relève de nos droits d’être dignes et souverains et, par-dessus tout, de faire valoir le message que nous léguèrent nos ancêtres, comme le disait Tupac Yupanqui : un peuple qui en opprime un autre ne peut être libre (Evo Morales, discours d’investiture à la Présidence de la Bolivie. La Paz, 22 janvier 2006).

Les peuples autochtones, réfléchissant à des alternatives possibles au capitalisme, produisirent l’un des concepts politiques les plus complexes de la période présente : l’État Plurinational. Bien que les perspectives civilisatrices des peuples indigènes aient été absentes jusqu’à présent du débat officiel sur le modèle de développement que l’on recherche pour la Bolivie, maintenant, avec la nouvelle Constitution, leurs cultures reçoivent une reconnaissance expresse et leur esprit est présent en bonne partie dans la nouvelle Grande Charte. Dans le chapitre « Principes, valeurs et buts de l’État », il est dit que « la souveraineté réside dans le peuple bolivien et s’exerce de façon directe et déléguée ». D’un autre côté, s’inscrivent comme principes éthico-moraux de la société plurielle une série de valeurs historiques des cultures autochtones : « ama qhilla, ama llula, ama suwa (ne soit pas lâche, ne sois pas menteur, ne sois pas voleur), suma qamaña (vivre bien), ñandereko (la vie harmonieuse), teko kavi (la vie bonne), ivi maraei (la terre sans mal) et qhapaj ñan (le chemin ou la vie noble) ».

La nouvelle Constitution bolivienne fait sienne la critique du concept de développement, quand, pour celui-ci, le bien-être est conçu comme le niveau de consommation de biens matériels, ou de services, eux aussi matériels. À partir de cette conception, une société plus développée serait celle qui atteint des niveaux de consommation de biens et services plus grands et plus répandus. Par conséquent, derrière ce concept de développement, l’idée de l’existence de paramètres universels, communs à tous les peuples sans distinction culturelle, économique ou historique, est sous-jacente, de manière implicite ou explicite. Cette notion de développement cache une mission civilisatrice : transformer les pays qui sont qualifiés de “sous-développés” en sociétés modernes, (“développées”) qui soient capables de s’insérer de façon compétitive dans les marchés globaux.

D’un autre côté, le concept de développement justifie l’inégalité entre Centre et Périphérie, en cachant ses causes. Selon cette conception, l’état de pauvreté dans lequel on trouve les pays de la périphérie n’est pas dû aux siècles de colonialisme et d’exploitation auxquels il furent soumis[16], mais parce qu’ils ne sont pas encore développés, ils sont “sous-développés”. Ils ne mènent pas correctement le processus de modernisation (industrialisation, urbanisation, démocratie représentative, développement scientifique, etc.) que les pays des centres réalisèrent pendant le XIXème siècle. Alors, selon cette optique, la solution consistera à promouvoir le “développement” des pays périphériques.

Cependant, développement, pauvreté, richesse sont des concepts qui n’existent pas dans la cosmogonie des peuples autochtones andins, qui ont une vision globalisante de comment la société doit agir dans son ensemble. C’est à partir de ce paradigme que le nouvel État Plurinational bolivien remplace la vieille notion de développement par le concept de progrès de la culture aymara, “suma qamaña” (vivre bien et vivre ensemble).

Il s’agit, sans doute, d’une rupture épistémologique avec la notion de développement. On ne se fonde pas sur le modèle de “l’avoir” mais plutôt de “l’être” et la recherche du bien-être de la population locale reste l’objectif central (le “vivre bien”), au moyen d’activités économiques qui visent à l’égalité des chances, en harmonie avec la nature[17].

Il s’agit d’un concept nouveau pour comprendre le rapport de l’homme à la nature. À partir d’une vision de respect, par l’intermédiaire d’un nouveau contrat social dans lequel peuvent coexister l’unité et la diversité. Le “vivre bien” vise à une éthique du suffisant pour toute la communauté et pas seulement pour l’individu.

Il est important de clarifier que cette conception présente d’importantes différences d’avec le discours sur le développement durable, en ce que la “nature” y disparaît pour être remplacée par “l’environnement”, de sorte que l’on réduit l’écologie à une plus grande forme d’efficacité, pour produire plus à partir de moins et avec une plus grande rationalité. C’est dans la logique du marché que prévaut le principe du “vivre mieux”, fondé sur une conception linéaire du progrès ainsi que sur la production et l’accumulation illimitées de richesses. Cette logique suppose nécessairement la concurrence parce que les uns doivent être meilleurs que les autres. Dans la conception du “vivre bien”, au contraire, c’est la vie qui est le point focal. Dans le monde aymara, c’est le “suma qamaña”, où le “qamaña” est un état de joie, de bonheur ou de bien-être et le “suma” une situation de réalisation maximale. Comme le signale Adalid Contreras Baspineiro[18] à la différence de la logique de la concurrence, celle-ci se base sur la complémentarité et la solidarité des diversités ou des singularités dans des unités complexes (le passé, présent et futur dans le même temps ; le haut, le centre et le bas dans un seul espace ; l’homme, les dieux et la nature dans la même biosphère, etc.).

Toutefois, le “vivre bien” sera possible seulement par l’intermédiaire d’une nouvelle relation entre économie et nature et c’est ici, par conséquent, que l’État prend un rôle central pour configurer un nouvel ordre économique qui assure l’égalité des possibilités et des chances, ordre dans lequel coexistent l’individuel et le collectif, et où la rationalité économique n’échappe pas à l’éthique et au sens commun.

3 – Vers un nouvel ordre économique

Un ordre économique différent est en train d’émerger en Bolivie. Avec la nouvelle constitution la corrélation de forces entre les deux principales formes de production : la forme moderne entrepreneuriale capitaliste et la forme communautaire se modifie. Le renforcement de l’économie communautaire fait que ses principes et valeurs seront ceux qui orienteront et organiseront l’ensemble de l’économie bolivienne. À ce propos, la nouvelle Grande Charte affirme que : « le modèle économique est pluriel, son objectif est d’améliorer la qualité de vie et le bien-vivre de toutes les Boliviennes et de tous les Boliviens. L’économie plurielle est constituée par les formes d’organisation économique communautaire, étatique, privée et coopérative sociale »[19]. Elle ajoute que l’État « qu’il reconnaîtra, respectera, protègera et promouvra l’organisation économique communautaire » qui est « fondée sur les principes et la vision propres aux nations et peuples indigènes autochtones et paysans »[20].

À partir de la logique communautaire, l’État comme principal instrument du changement modifie son rôle dans l’économie, adoptant une position d’acteur de premier plan dans le processus de production et de répartition. Quand elle détaille les fonctions de l’État dans l’économie, la Constitution établit qu’il doit « conduire le processus de planification économique et sociale, avec la participation et la  consultation des citoyens », « diriger l’économie et réguler les processus de production, de répartition et de commercialisation des biens et services » et « exercer la direction et le contrôle des secteurs stratégiques de l’économie »[21].

Le nouveau rôle de l’État dans l’économie est dirigé vers deux objectifs stratégiques. En premier lieu, il doit consolider la récupération du bénéfice des ressources naturelles qui, orientées vers le renforcement productif du pays (en reconnectant le secteur primaire au secteur secondaire), fournira la base matérielle pour une nouvelle conception d’un modèle économique communautaire souverain. Le second objectif vise le changement du modèle de répartition des ressources productives de l’économie et consiste fondamentalement en la restitution des ressources productives aux secteurs qui, systématiquement, furent appauvris depuis l’époque de la colonisation : les petits producteurs urbains et ruraux[22].

Le défi d’échapper à la logique rentière se présente. En effet, le rôle distributif de l’État se limite à la distribution des excédents de la rente des ressources naturelles pour la consommation des secteurs les plus appauvris, pour passer à une logique productive où l’État se charge de réorienter ces excédents vers le système productif, impulsant le processus d’industrialisation.

C’est là que surgit une interrogation sur le processus bolivien : s’agit-il d’un retour au vieux capitalisme d’État[23], ou, au contraire, est-ce le début du chemin vers l’instauration du socialisme ?

Le Vice-président de Bolivie, Alvaro Garcia Linera constate qu’il existe deux obstacles fondamentaux pour envisager la possibilité d’un régime socialiste en Bolivie : un prolétariat minoritaire et inexistant politiquement (et il n’est pas possible de construire un régime socialiste sans prolétariat) et un potentiel communautaire rural et urbain très affaibli. Par conséquent, comme c’est le cas au Venezuela et en Équateur, la Bolivie avance vers ce qu’on appelle le “Socialisme du XXIème siècle”[24].

Sur ce sujet, José Carlos Mariategui soutenait la thèse d’un socialisme indo-américain, régi par ses propres lois qui rendent impossible sa lecture selon une théorie exclusivement européenne comme le marxisme. « L’avènement politique du socialisme dans un pays semi-féodal et semi-colonial ne présuppose pas l’accomplissement parfait et exact de l’étape économique libérale, en suivant un itinéraire » affirmait Mariategui[25].

Pour Garcia Linera, le système qui est le plus adapté à la réalité bolivienne d’aujourd’hui, bien qu’il précise que c’est seulement un mécanisme temporaire et transitoire est le “capitalisme andino-amazonien”, compris comme un État fort qui régule l’expansion de l’économie industrielle, extrait ses bénéfices et les transfère au domaine communautaire pour renforcer les formes adéquates d’auto-organisation et de développement marchand andin et amazonien[26].

Cette voie est fréquemment critiquée par une partie de la gauche, qui soutient son incompatibilité avec la reconstruction des communautés indigènes. Cependant, à la différence de ce que supposerait un modèle de capitalisme d’État, dans lequel l’objectif central réside dans l’accumulation capitaliste (tant publique que privée), dans le modèle défendu par Garcia Linera, l’État a pour rôle de renforcer une logique communautaire, plus équitable, basée sur les principes de production et de répartition qui sont propres aux sociétés communautaires. L’objectif central réside dans la répartition et la redistribution des bénéfices sur la base des institutions propres à la logique communautaire des peuples autochtones.

4 – Considérations finales

Il n’y a aucun doute qu’en Bolivie d’importants changements se produisent. L’ordre économique qui émerge et qui est reflété dans sa nouvelle Constitution, pose l’État comme acteur central du développement économique et laisse derrière lui le paradigme qui proclame que le marché est arbitre et régulateur de l’économie.

Les interrogations concernant la direction que prend le processus économique et politique ouvert en Bolivie depuis l’arrivée d’Evo Morales à la présidence ne sont pas peu de choses. La principale inconnue réside dans les possibilités sûres d’emprunter une voie vers le socialisme dans un pays aussi périphérique que la Bolivie. L’appui massif à la nouvelle Constitution lors du référendum de janvier 2009 semble être une indication de la conviction du peuple bolivien à l’égard de la direction que le pays doit prendre : socialiser la terre et impulser un socialisme agraire, promouvoir le mouvement coopératif, le mouvement associatif, la propriété collective et un système bancaire populaire.

Dans ce nouvel ordre économique et politique, l’économie communautaire n’occupe plus un rôle secondaire et marginal, pour être ce qui inspire, par ses principes, le fonctionnement de l’économie et de la société dans leur ensemble.

En fin de compte, les peuples indigènes et autochtones ont vécu le socialisme pendant des siècles et ainsi le vivent encore dans certaines communautés. Eux sont les vrais porteurs de la semence socialiste originale sous ces latitudes.

 

 

Notes:

* Économiste, doctorant en économie de l’université de Buenos Aires (UBA), chercheur de l’Institut d’études historiques, économiques, sociales et internationales (CONICET-UBA) du Centre d’études économiques et de conduite des politiques publiques (CEMOP), Fondation Madres de Plaza de Mayo, ex-directeur provincial de la planification des investissements et de la coopération internationale de la Province de Buenos Aires, Argentine.

[1] République de Bolivie, Constitucion Política del Estado , texte approuvé par le référendum Constituant de janvier 2009.

Texte aimablement traduit avec l’aide du Collectif de soutien à l’ALBA de Grenoble.

[2] Le texte constitutionnel répertorie les 36 peuples autochtones suivants : aymara, araona, baure, bésiro, canichana, cavineño, cayubaba, chácobo, chimán, ese ejja, guaraní, guarasu’we, guarayu, itonama, leco, machajuyai-kallawaya, machineri, maropa, mojeñotrinitario, mojeño-ignaciano, moré, mosetén, movima, pacawara, puquina, quechua, sirionó, tacana, tapiete, toromona, uru-chipaya, weenhayek, yaminawa, yuki, yuracaré et zamuco.

[3] Alvaro García Linera, « La sublevacion indigena popular en Bolivia », Revista Chiapas, n° 16, 2004.

[4] Les ayllus sont une forme de communauté familiale étendue qui travaille collectivement sur un territoire en propriété commune. Tous doivent remplir les mêmes obligations en tant que possédants de la terre.

[5] Les Wiphalas sont les drapeaux indigènes comportant quarante-neuf carrés de sept couleurs disposées en diagonale. On dit qu’ils ont une origine précoloniale et ils sont utilisés aujourd’hui par les mouvements indigènes pour se différencier des symboles étatiques.

[6] De 11 000 habitants en 1950, la ville d’El Alto est passée, selon le dernier recensement, à plus de 700 000, en 2001.

[7] Constituée de la Federacion de Juntas Vecinales (Fejuve), la Central Obrera Regional (COR) de El Alto, la Central Obrera Boliviana (COB), la Federacion Sindical de Trabajadores Mineros de Bolivia (FSTMB), la Confederacion Sindical Unica de Trabajadores Campesinos de Bolivia (CSUTEB) la Confederacion Nacional de Gremiales de Bolivia et la Federacion Provincial del Autotransporte.

[8] Cf. Rolando Morales Anaya, « El sector informal en Bolivia.Reflexiones teoricas y realidad estadística », Superintendencia de Empresas, La Paz, 2008.

[9] Álvaro García Linera, « La sublevacion indigena popular en Bolivia », Revista Chiapas, art. cit., p. 136.

[10] La taille de la quote-part doit être établie par la Loi électorale. Le 13 avril 2009, après une forte pression de l’opposition, qui est allée jusqu’à entraîner une grève de la faim du président Evo Morales, la Loi Électorale Transitoire a été approuvée ; elle régira les élections législatives de décembre 2009. Le même texte prévoit un quota de sept parlementaires indigènes (sur un total de 130 sièges).

[11] La juridiction ordinaire et la juridiction indigène autochtone paysanne sont au même niveau hiérarchique.

[12] La “Media Luna” [demi-lune] est l’appellation familière donnée aux départements de Tajira, Santa Cruz, Beni et Pando, parce que, en formant ce dessin, ils bordent la Bolivie du nord au sud. Quoiqu’ils diffèrent entre eux par bien des facteurs, leur premier souhait est de se différencier de l’altiplano de l’ouest.

[13] L’article 289 de la nouvelle Constitution précise que : L’autonomie indigène autochtone paysanne consiste en l’autogouvernement comme exercice de la libre détermination des nations et des peuples indigènes autochtones paysans dont les populations partagent un territoire, une culture, une histoire, une langue et des organisations ou institutions juridiques, politiques sociales et économiques propres. République de Bolivie, « Constitucion Política del Estado ». Texte approuvé par le référendum constituant de janvier 2009.

[14] Voir Leon Chavez et Nadia Marxa, « “Autonomías indigenas” y “Estado Plurinacional”. Proyectos politicos de los movimientos indigenas y campesinos en Bolivia », Revista OSAL, CLACSO, an IX, n° 24, octobre 2008.

[15] Les nouvelles formes d’autonomie sont : départementale, régionale et indigène ; selon la Loi de Participation, l’autonomie municipale perdure, elle est un héritage dans le système des autonomies.

[16] Il ne faut pas perdre de vue que le développement des pays des centres trouve sa base dans le sous-développement de la périphérie. Il n’est pas possible d’expliquer le développement économique et politique de l’occident si ce n’est à partir du pillage qu’eurent à souffrir les pays colonisés à partir du XVème siècle. La pauvreté structurelle et chronique des pays qualifiés de sous-développés est en relation directe avec la prospérité des pays développés.

[17] Patricio Carpio Benalcazar, « El buen vivir, mas alla del desarrollo : la nueva perspectiva constitucional », communication présentée à La Havane en juin 2008.

[18] Adalid Contreras Baspineiro, « Vivir bien, no mejor », Commnauté Andine des Nations, octobre 2007, <http://www.comunidadandina.org>.

[19] Article 306 de la Constitution Politique de l’État (CPE).

[20] Article 307 de la CPE.

[21] Article 316 de la CPE.

[22] 90 % des unités économiques de Bolivie sont des micro-entreprises urbaines et rurales qui comprennent 84 % des pauvres en Bolivie.

[23] Mis en place dans les années 30 par les militaires nationalistes, renforcé pendant la révolution de 1952 et démantelé par le néolibéralisme qui commença à s’instaurer au milieu des années 80.

[24] Ce concept, élaboré en 1996 par Heinz Dietrich Steffan (sociologue et analyste politique allemand), se base fondamentalement sur la vision marxiste de la dynamique sociale et de la lutte des classes, encore qu’il dépasse sa dialectique, en s’écartant de la “dictature du prolétariat”. À la différence du postulat marxiste classique il ne suppose pas un modèle unique et absolu pour réaliser une société sans classe. D’autre part, il ne vise pas l’instauration d’un État au-dessus des citoyens. Le pouvoir réside directement dans le peuple au moment de prendre des décisions, mettant en œuvre sa capacité à s’organiser.

[25] José Carlos Mariategui, Ideologia y Política, éd. Amauta, Lima, 6ème éd., 1975.

[26] Alvaro García Linera, « El capitalismo andino-amazonico », Le Monde diplomatique, édition Cono Sur, n° 76, janvier 2006.

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