La Bolivie de Evo Morales, 2005-2008. Une révolution indienne et démocratique

Charles Lancha*

 

145Le 18 décembre 2005, l’Indien Evo Morales est élu au premier tour des élections président de la République de Bolivie. Par un score sans appel de surcroît, près de 54 % des inscrits, il accède à la magistrature suprême. De l’avis de tous les commentateurs, il s’agit d’une victoire historique. Historique car jamais, au cours des deux siècles de vie républicaine, un Indien, en l’occurrence un Aymara — une des deux principales ethnies — n’avait pu devenir président de la Nation, dans un pays très majoritairement indigène. Cette victoire marque d’autant plus les esprits que tous les sondages qui précédèrent le scrutin laissaient présager un score de 30 % en faveur de Evo Morales. En fait, c’est un véritable raz-de-marée qui le porte au sommet de l’État et qui déjoue toutes les manœuvres politiciennes destinées à l’évincer. Rien d’accidentel dans ce triomphe. Il est l’aboutissement logique d’une mobilisation sans précédent des mouvements sociaux indiens et populaires entrepris au cours des deux dernières décennies contre les conséquences sociales catastrophiques des politiques néolibérales imposées par les élites boliviennes avec le concours du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et de Washington.

Comme chacun sait, depuis l’époque de la conquête espagnole, la Bolivie a toujours été spoliée par les colonisateurs et les autochtones ont été soumis à une exploitation implacable. L’accès à l’indépendance, en 1825, n’a modifié en rien le sort des aborigènes. Ils ont subi une même exploitation de la part de l’élite blanche au pouvoir, les créoles, alliée au capital international, détenteur des richesses minières[1].

Depuis l’époque coloniale, les natifs n’ont jamais accepté passivement le régime d’oppression qui était le leur. Les révoltes indiennes sont légion. Celles de Túpac Amaru au Pérou et de Túpac Katari en Bolivie sont entrées dans la légende. C’est dans cette tradition de lutte que s’inscrivent les mouvements sociaux opposés à l’ordre néolibéral mis en place à partir de 1985 en Bolivie. Les principaux épisodes de cette résistance opiniâtre aux diktats ultralibéraux de Gonzalo Sánchez de Lozada, d’abord ministre de l’économie puis président du conseil de 1993 à 1997 et de 2002 à 2003, sont devenus célèbres sous le nom de « guerre de l’eau » et « guerres du gaz ». C’est dans ce contexte de luttes populaires de grande ampleur que s’intègre et que parvient à s’imposer au plan national la figure d’Evo Morales, d’abord fédérateur des producteurs de coca contre la politique d’éradication imposée par les États-Unis, puis fondateur d’un rassemblement politique, le Mouvement vers le Socialisme (MAS), appelé à jouer un rôle décisif[2].

À l’heure où Evo Morales occupe le Palais Quemado, siège de la présidence à La Paz, comment se définissent la situation de la Bolivie, les problèmes majeurs auxquels elle est confrontée et quel programme mettent en avant le leader indigéniste et son parti le MAS ?

Fait fondamental qu’on ne saurait perdre de vue à aucun moment pour comprendre le cours des événements : la Bolivie est le pays le plus pauvre de l’Amérique du Sud. Son PIB ne dépasse pas 10 milliards de dollars ce qui, par habitant, donne lieu à un revenu particulièrement bas, environ 740 euros par an. Selon les chiffres de la Banque mondiale, repris par El País du 17 décembre 2005, on compte 74 % de pauvres parmi les indiens et 53 % parmi les blancs et métis. La pauvreté est aggravée par le fait que 70 % de la population active est constituée de travailleurs « au noir », informels, au salaire bien inférieur à celui des travailleurs déclarés et dépourvus de toute couverture sociale. Le salaire minimum oscille autour de 60 dollars mensuels[3]. Le Figaro du 20 décembre 2005 rappelle que « selon les chiffres officiels ils (les Indiens) gagnent aujourd’hui un salaire de 70 % inférieur à celui d’un métis ».

Les réformes libérales des années 1985-2003 censées accroître la production et améliorer par là même les conditions de vie de la majorité de la population n’ont fait en réalité qu’accentuer la crise sociale et déclencher la résistance populaire. Au sein des mouvements indigènes deux mots d’ordre se sont imposés : la nationalisation des richesses naturelles — au premier chef le gaz, principale richesse du pays — et l’élection d’une Constituante en vue de refonder la nation, d’en finir avec son statut colonial et d’ériger des institutions démocratiques conformes aux aspirations de la majorité aborigène.

La figure charismatique de ce combat c’est Evo Morales, résolument antilibéral, en butte à l’opposition irréductible de la droite bolivienne, en particulier la minorité blanche de l’est du pays — autonomiste et n’écartant pas l’hypothèse de la sécession — comme de Washington[4]. À l’annonce de sa victoire électorale, dans son premier discours, le nouveau chef de l’État embrasse le passé et l’avenir : il rend d’abord hommage au peuple bolivien et plus spécialement à la résistance populaire à l’origine de son succès. Il met en exergue la portée symbolique, ethnique de son élection : « Aymaras, quechuas, chiquitanos, guaranis… pour la première fois nous sommes présidents ». ll prend l’engagement d’honorer toutes les revendications du peuple et notamment d’en finir « avec le modèle néolibéral et l’État colonial ». Sa péroraison retient l’attention. À l’exemple du radical indigéniste Felipe Quispe, il appelle à la renaissance du Tawantinsuyu, l’ancien empire inca, mais il s’en sépare en exaltant également, tout comme Hugo Chávez, « la grande patrie latino-américaine », le rêve de Simon Bolívar.

D’entrée de jeu, Evo Morales s’emploie à rassurer certains de ses adversaires potentiels, particulièrement les multinationales dont il juge la présence indispensable pour l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures. S’il n’est pas question pour lui de renoncer à leur nationalisation, il précise qu’il ne s’agira pas d’une expropriation sans indemnisation. L’État bolivien va imposer ses droits sur le sol et le sous-sol, sur la commercialisation, il va s’attribuer la majeure partie des profits mais les compagnies étrangères disposeront d’un retour sur investissement satisfaisant, à négocier[5].

Comme on le constatera rapidement, ces déclarations d’intention ne satisfont ni l’opposition ni le capital étranger. Ce qui ajoute à leur inquiétude c’est que, dès le 30 décembre, le président bolivien se rend à La Havane et scelle une alliance avec Fidel Castro. Les deux leaders signent un accord de coopération en 11 points, en vertu duquel Cuba opérera annuellement de la vue 50 000 Boliviens, octroiera 5 000 bourses à de jeunes Boliviens pour poursuivre des études de médecine dans la grande île et s’emploiera à éradiquer l’analphabétisme en Bolivie en l’espace de deux ans.

Evo Morales ne fait pas mystère de sa volonté de se solidariser avec « le combat anti-néolibéral et anti-impérialiste » de Fidel Castro et de Hugo Chávez. Il n’hésite pas à qualifier Bush de « terroriste »[6]. En avril, la Bolivie se joint à l’ALBA — Alternative bolivarienne des Amériques — aux côtés de Cuba et du Venezuela.

Dès les premiers mois de son mandat, Evo Morales s’engage activement dans la mise en œuvre de la nationalisation des hydrocarbures. Celle-ci lui semble fondamentale : elle va permettre de dégager des ressources considérables à même de financer la politique sociale audacieuse qu’il a en vue[7]. Les deux principales multinationales auxquelles il est confronté, sur les 25 opérateurs, sont Repsol YPF, hispano-argentine — 800 millions de dollars d’actifs —, et Petrobras, brésilienne. Le 1er mai, il réaffirme que l’État doit avoir « le contrôle absolu » du secteur et accorde six mois aux entreprises pour négocier de nouveaux contrats. Pour lui, « la mise à sac de nos ressources par des entreprises étrangères est terminée »[8].

Désormais, les multinationales ne seront plus propriétaires des champs pétrolifères mais de simples partenaires de l’État. Symboliquement, Evo Morales donne l’ordre à l’armée bolivienne d’occuper les principaux gisements de gaz et de pétrole. Le vice-président de la République, Álvaro García Linera, déclare à cette occasion : « Notre décision va être combattue par les dinosaures, par tous ceux qui veulent continuer à livrer notre patrie, mais pour nous, Boliviens, notre vie même dépend de cette mesure et nous n’allons accepter les pressions d’aucun traitre, d’aucune entreprise, d’aucun pays étranger ». Propos prémonitoires. Dans les mois qui viennent, le gouvernement bolivien subit des pressions considérables, un chantage permanent aussi bien de Repsol et du gouvernement espagnol que de Petrobras et du Brésil, mais il ne cédera pas[9]. Les deux multinationales rendront les armes in extremis, le jour même où expire le délai imparti par la Bolivie, le 28 octobre[10].

Les termes des nouveaux contrats imposés par le décret de nationalisation permettent de comprendre aisément le refus obstiné de Repsol et de Petrobras de s’y plier. En effet, 82 % des profits des gisements les plus importants reviennent désormais à l’État. La portion congrue de 18 % leur est assignée au lieu des 35 ou 40 % antérieurement. Álvaro García Linera cite des chiffres qui illustrent le changement drastique du rapport de forces : entre 1995 et 2003, l’exploitation du gaz a rapporté au Trésor public bolivien 20 millions de dollars avant d’atteindre 390 millions ; du fait de la nouvelle loi de 2005, les revenus ont grimpé à 460 millions ; en 2007, en vertu du décret de nationalisation, l’État escomptait recouvrer 750 millions[11].

Finalement, toutes les compagnies étrangères sans exception sont passées sous les fourches caudines et ont signé les nouveaux contrats. En octobre, dans un communiqué, la multinationale espagnole déclare : « Repsol YPF estime que les nouveaux contrats garantissent la rentabilité des investissements réalisés à ce jour en Bolivie, ainsi que ceux qui seront décidés à l’avenir »[12]. Le bras de fer s’est donc achevé par un succès éclatant pour Evo Morales. En 2006, la Bolivie a perçu un milliard de dollars et elle espère en percevoir 4 milliards par an à partir de 2010 à la suite des nouveaux accords conclus avec l’Argentine et le Brésil[13].

La deuxième revendication des masses indigènes portait sur la convocation d’une Assemblée constituante appelée à refonder l’État par une nouvelle Constitution où, pour la première fois dans l’histoire depuis la Conquête, la majorité indienne se reconnaîtrait et pourrait légitimement aspirer à détenir le pouvoir. Evo Morales s’est donc préoccupé de réunir une Assemblée constituante dans les meilleurs délais. Il s’est heurté là encore à une résistance opiniâtre de la droite bolivienne et plus précisément de l’oligarchie blanche de l’orient du pays, rassemblée autour des grands propriétaires terriens de Santa Cruz. Cet affrontement s’est révélé beaucoup plus difficile à gérer politiquement que la mise au pas des transnationales.

Tout semble débuter sous d’heureux auspices. En mars, un consensus national est trouvé entre les parties en présence à propos de l’élection de l’Assemblée constituante et du référendum sur les autonomies du 2 juillet. Les représentants de Santa Cruz retirent leur revendication selon laquelle le référendum d’autonomie comporterait un caractère contraignant immédiat. Ils s’en remettent à la Constituante pour statuer sur le régime des autonomies. Pour sa part, le gouvernement fait deux concessions majeures dont les conséquences vont s’avérer catastrophiques.

Il accepte d’abord que tout département où le « oui » au référendum l’aura emporté dispose d’un régime autonome même si, au niveau national, le « non » est majoritaire[14]. Ensuite, erreur plus grave, Evo Morales admet que, au sein de l’Assemblée constituante, chaque scrutin devra réunir deux tiers des voix pour être validé.

Le résultat des élections du 2 juillet met aussitôt en évidence les deux faux-pas et leurs suites désastreuses. Le MAS gagne les élections à la Constituante avec 137 sièges alors que les deux partis de droite Podemos et Unidad Nacional obtiennent respectivement 60 et 8 représentants mais c’est une victoire à la Pyrrhus : le MAS est loin d’atteindre deux tiers des voix. Même déception pour ce qui touche au référendum. Au plan national, le « non » à l’autonomie est majoritaire avec 55 % des voix et arrive en tête dans 5 départements mais le « non » s’est imposé dans les 4 départements de l’est — Santa Cruz, Tarija, Beni et Pando — ce que l’on appelle la Demi-Lune. Le pays se trouve divisé entre l’occident et l’orient, entre l’Altiplano à majorité indienne et l’est ou une minorité blanche détient les leviers du pouvoir économique mais aussi politique avec l’élection, le 18 décembre 2005, d’une majorité de préfets de droite. Bien que minoritaire, la droite pavoise assurée d’être en mesure de paralyser le processus en cours.

Pour surmonter l’obstruction systématique de la droite à la Constituante, le MAS en vient à décider le 1er septembre que les articles de la loi fondamentale seront approuvés à la majorité absolue ce qui déclenche la fureur de l’opposition. Les départements de l’est deviennent le fer de lance de la réaction. Ils s’insurgent contre le projet constitutionnel de Morales qui introduit des formes de gouvernement et d’administration de la justice antérieures à l’arrivée des Espagnols. Rubén Costas, préfet de Santa Cruz, fustige le changement de règles au Parlement comme « une agression, une affirmation d’autoritarisme et d’impunité ». Forts du « oui » majoritaire du 2 juillet dans leurs départements, les quatre préfets concernés annoncent l’application immédiate de l’autonomie alors que Evo Morales proclame la primauté du « non » national. On assiste à une opposition frontale entre les deux Bolivies.

Sous des prétextes divers, les autonomistes de l’est décident une « grève civique » de 24 heures, mobilisent massivement leurs partisans, bloquent les routes et provoquent de violents affrontements, notamment à Santa Cruz.

Evo Morales réagit vivement. Il accuse les mouvements civiques de Beni, Pando, Tarija et Santa Cruz de s’être alliés aux partis d’opposition, aux préfets et aux entreprises pétrolières pour saboter les transformations en gestation à la Constituante[15].

L’opposition ne faiblit pas pour autant. Lorsque le gouvernement manifeste son intention d’exercer un contrôle de la gestion des préfets, sur les 9 préfets, 6 d’entre eux déclarent « rompre toute relation » avec le pouvoir exécutif[16]. À Santa Cruz, des grèves de la faim se multiplient contre le gouvernement et la tension devient extrême. À La Paz, le vice-président, García Linera, menace de faire intervenir les forces armées afin de sauvegarder l’intégrité territoriale de la République. Dans les deux camps, des mobilisations de masses ont lieu. Dans La Razón du 17 décembre, José Gramunt de Moragas exulte : « Les manifestations massives vendredi dernier dans les départements de Santa Cruz, Beni et Pando attestent la réalité d’un courant populaire imparable que le Président lui-même a dû reconnaître, en dépit de ses diatribes répétées contre les comités civiques de ces régions ». Un témoignage parmi tant d’autres du soutien médiatique pratiquement généralisé à la droite.

Les médias se complaisent à jeter de l’huile sur le feu, à attiser le conflit. Un article de La Razón du I7 décembre s’ouvre par un titre significatif : « Au bord de l’abîme ». Ce même jour, dans une autre chronique, ce même journal reconnaît pourtant que la situation économique n’a jamais été aussi florissante. En somme, le gouvernement de Evo Morales voué aux gémonies par la droite réussit mieux que ses prédécesseurs. Une droite raciste qui ne cesse de s’en prendre à l’incompétence du président sous prétexte qu’un Indien serait, par nature, incapable d’assumer de hautes responsabilités[17].

L’année 2006 s’achève en Bolivie sur une polarisation extrême des forces politiques en présence[18]. Un élément majeur a contribué à cette polarisation : la mise en œuvre par le président de la République, conformément à son programme électoral, d’une réforme agraire révolutionnaire. Comme dans nombre de pays latino-américains, la terre est très mal répartie en Bolivie, en raison de l’échec de la réforme de 1953. Une minorité de latifundistes, surtout dans l’est du pays, se taille la part du lion et accapare l’essentiel du domaine foncier alors que l’immense majorité des paysans, indigènes pour la plupart, soit ne possède qu’un modeste lopin de terre, de survie, — régime prédominant dans l’ouest — soit ne possède rien et constitue la cohorte des sans terre, taillables et corvéables à merci par les grands propriétaires[19].

Fait symptomatique : il n’existe pas de statistiques fiables sur la distribution du sol. L’Institut National de la Réforme Agraire a été chargé il y a 10 ans de procéder à la certification des titres de propriété mais, au terme de la décennie, son contrôle ne s’est exercé que sur 10 % des propriétés. Une chose est hors de doute : toutes les évaluations concordent pour mettre en évidence l’injuste répartition de la terre. Autre fait irréfutable : les luttes incessantes des sans-terre pour occuper des domaines laissés en déshérence par des latifundistes, conflits violents qui se sont soldés par une centaine de morts entre 2000 et 2005.

Evo Morales et le MAS se sont faits les porte-parole des revendications des paysans indiens et, au pouvoir, ils mettent en accord leurs promesses et leurs actes[20]. Dès le mois de mai 2006, le président se prononce pour « la nationalisation de la terre » et pour une seconde réforme agraire qui « élimine le latifundisme improductif ». Le ministre du développement rural déclare que entre 11 et 14 millions des 106 millions d’hectares cultivables sont susceptibles d’être redistribués[21].

Les nouveaux latifundia, souvent attribués de façon illégale, sont visés mais également les anciens et les terres concernées seront destinées à des communautés paysannes et indiennes. Deux millions d’hectares recensés par l’INRA comme appartenant à l’État sont alors en passe d’être redistribués. Ce doit être également le cas des propriétaires étrangers proches de la frontière du Brésil, ce que la Constitution bolivienne interdit.

Le gouvernement de Evo Morales entreprend cette réforme avec une volonté d’autant plus affirmée qu’il dispose du soutien actif de l’immense majorité de la paysannerie et qu’il se fonde sur la Constitution laquelle stipule que « toutes les terres agricoles doivent remplir une fonction économique et sociale et, dans le cas contraire, l’État en prendra possession »[22]. Or, la plupart des immenses domaines ne respectent pas ces obligations. Ils tombent donc sous le coup de la loi.

À l’évidence, l’oligarchie terrienne ne l’entend pas de cette oreille. Elle s’insurge contre les prétendues atteintes du gouvernement à « la sécurité juridique ». Elle se mobilise fiévreusement au nom de la démocratie, une démocratie qu’elle a bafouée en maintes occasions, notamment au temps de la dictature de Hugo Banzer[23]. Le gouvernement ne cède pas et la loi est votée à la Chambre des députés mais, au Sénat où elle est majoritaire, la droite déserte l’hémicycle et bloque le vote. Finalement, trois sénateurs dissidents acceptent de siéger et, le 28 novembre, le texte est approuvé. La réforme agraire a désormais force de loi. C’est ce que proclame Evo Morales : « C’est la fin de la grande propriété en Bolivie, maintenant nous disposons d’un instrument légal pour venir à bout des latifundistes de l’est bolivien. Il est difficile de défendre les pauvres et les peuples indigènes, mais heureusement nous sommes unis, organisés et mobilisés »[24].

En 2007, la confrontation entre le gouvernement et la droite, avec toujours comme avant-garde contre-révolutionnaire les régions de la Demi-Lune, ne fait que croître.Dès janvier, des affrontements opposent pendant 10 jours à Cochabamba des jeunes issus des classes moyennes et des paysans. À l’origine de ces violences une déclaration du préfet Manfred Reyes Villas appelant à un nouveau référendum autonomiste alors que, le 2 juillet 2006, le « non » l’avait emporté par 64 %. Les indigènes exigent sa démission. Bilan des heurts : 3 morts et 80 blessés. Des manifestations de rejet ou de soutien au préfet se produisent à La Paz, El Alto et Santa Cruz.

Evo Morales commente ainsi la situation : « Les gens pauvres, les gens de la campagne sont en permanence maltraités, torturés et, hier, ils ont été assassinés »[25]. Il appelle toutefois au dialogue et, afin de débloquer la situation de manière démocratique, il adresse au Congrès un projet de loi interprétatif de la Constitution afin d’autoriser un référendum révocatoire des mandats des maires, des préfets et du président de la République. Reyes Villa et quatre autres préfets approuvent sa proposition. La situation s’apaise à Cochabamba mais elle se tend à La Paz où des organisations syndicales mettent en demeure le préfet José Luis Paredes, proche de Podemos, de démissionner. Sous la pression de Morales, les syndicats acceptent une trêve.

Álvaro García Linera dresse le bilan de l’année écoulée en relevant les aspects positifs et négatifs. Selon lui, des succès significatifs ont été enregistrés au plan économique et politique. Économiquement, la position de l’État s’est renforcée. La puissance publique contrôlait 7 ou 8 % du PIB, elle en contrôle désormais 17 ou 18 %, en raison de la nationalisation des hydrocarbures. Un coup sévère a été ainsi porté au néolibéralisme. Un second succès a été remporté par le caractère multiculturel donné à l’État, un État social auquel participent les différents secteurs organisés : les entreprises, les paysans et les indigènes. Une erreur gravissime a été commise : ne pas avoir pris pour drapeau la revendication d’autonomie solidaire, laissant ainsi le champ libre à la droite. Le gouvernement se prononce désormais pour un régime d’autonomie à trois niveaux : départemental, municipal et indigène-régional[26].

En ce début d’année, la volonté d’apaisement de Evo Morales est manifeste. C’est ainsi que, sur la question-clé de la majorité qualifiée dont la droite avait fait son cheval de bataille, il donne satisfaction à l’opposition : seuls les articles votés par 2/3 des députés seront retenus alors que les autres seront soumis à référendum[27].

Le statut des autonomies défini par le vice-président paraît dans un premier temps bien reçu par les autorités de l’est. Si l’on ajoute que Repsol et Petrobras ne font plus obstacle à la signature des nouveaux contrats, tout semble rentrer dans l’ordre. Ce n’est qu’une illusion.

La droite formule alors une autre exigence. Comme Evo Morales a annoncé d’éventuelles élections anticipées une fois la nouvelle loi fondamentale adoptée, l’oligarchie s’oppose à sa réélection sous prétexte que l’actuelle Constitution s’y oppose. Or, telle est l’ambition du leader indien qui jouit d’une popularité de 65 % des votants[28].

À l’Assemblée constituante, la rédaction du projet constitutionnel marque le pas. En avril, pas un seul article n’a été voté. La Constituante s’était fixé le 6 août comme date butoir de ses travaux. Elle est contrainte de la repousser et s’accorde un délai supplémentaire de 4 mois. En juillet, les autorités provinciales de l’est et du nord célèbrent en grande pompe leur succès au référendum autonomiste de juillet 2006. Leurs statuts sont déjà rédigés. Le point le plus polémique porte sur la volonté de Santa Cruz et de ses satellites de coordonner avec le pouvoir central les migrations internes.

Le conflit entre le gouvernement et l’opposition s’envenime en juillet. Il s’agit d’un véritable bras de fer qui se produit à Sucre. La capitale officielle de la Bolivie est Sucre depuis l’indépendance. À la fin du XIXe siècle, à la suite de la « guerre fédérale » où La Paz et Sucre s’affrontèrent, les pouvoirs législatif et exécutif furent fixés à La Paz. À l’Assemblée constituante, la droite demande que la nouvelle Constitution transfère tous les pouvoirs à Sucre et plus seulement le pouvoir judiciaire. Cette proposition est un excellent prétexte pour déchaîner les passions et engendrer des manifestations d’une violence inouïe. Pour Evo Morales, il s’agit d’une manœuvre destinée à « faire échouer l’Assemblée constituante ». Le président de la Chambre des députés, Edmundo Novillo, abonde dans le même sens. À propos du changement de siège de la capitale du pays, il affirme : « c’est une mèche incendiaire que l’on veut allumer pour que l’Assemblée constituante n’arrive pas à son terme ». Au vu des événements, il est difficile de ne pas lui donner raison.

À Sucre, à l’appel de la droite qui décrète une grève générale, des habitants auxquels se joignent des jeunes des comités civiques de Santa Cruz et d’ailleurs se rassemblent pour empêcher la Constituante de siéger. Ils sont un millier. Une contre-manifestation, à Sucre, en soutien au gouvernement réunit plus de 10 000 indigènes des organisations populaires auxquels se joignent 3 000 cocaleros du Chapare.

La Constituante décide le maintien de La Paz comme capitale du pays mais, par esprit de conciliation, elle se met en congé à partir du 15 août afin de trouver un consensus avec Sucre.

En octobre, un nouveau différend apparaît. Evo Morales transmet un projet de loi au congrès pour l’adoption d’une Rente Dignité, une pension à vie pour les plus de 60 ans, appelée à remplacer le Bonosol, et d’un montant plus élevé. Il s’agirait d’une mensualité de 200 bolivianos (25 dollars) pour les retraités ne touchant pas de pension et de 100 pour les bénéficiaires d’une retraite. La source de financement met le feu aux poudres : un tiers de “l’Impôt Direct sur les Hydrocarbures” assigné aux universités, aux municipalités et aux préfets.

Les régions autonomistes, leurs comités civiques et les préfets s’insurgent, organisent des mobilisations et décrètent la « désobéissance civile ».

En réplique aux factieux, le ministre des finances fait valoir que, avec les fonds non utilisés, il peut payer trois ans la Rente Dignité[29]. Quant à Evo Morales, il rétorque que cette Rente sera payée même si le Sénat s’y oppose. García Linera, pour sa part, met en garde la droite qui, par son obstruction systématique, pousse les radicaux à entrer en action contre la grande propriété et les possédants. C’est elle qui est responsable de la montée en puissance de l’extrémisme.

En novembre, le contentieux de Sucre revient au-devant de la scène. Le MAS se refuse toujours à ce que Sucre devienne pleinement la capitale du pays mais il se plie à quelques concessions : la nouvelle Constitution créera un quatrième pouvoir, le pouvoir électoral qui siègera à Sucre tout comme le pouvoir judiciaire et les sessions extraordinaires de la Chambre des députés s’y dérouleront.

Peine perdue. Les meneurs de la contestation ne veulent rien entendre. Le pouvoir central, expression majoritaire du suffrage universel devrait s’incliner[30]. Pour l’y contraindre, ils ont recours aux grands moyens. En prévision des pressions de la rue, la Constituante — qui a repris ses séances le 23 novembre — s’est repliée au lycée militaire de Sucre où elle approuve la nouvelle Constitution, encerclée par des milliers de manifestants déchaînés qui, au terme de deux jours d’affrontements, désarment la police, incendient ses véhicules et ses casernes, font prisonniers 200 policiers qui sont molestés par la foule. Au cours des émeutes, on enregistre trois morts et des dizaines de blessés[31].

Dans une déclaration, Evo Morales dénonce la gravité des troubles et accuse la droite et notamment des chefs d’entreprises et des comités civiques de Santa Cruz d’en être responsables. Il salue l’approbation de la Charte fondamentale qui, une fois ratifiée par référendum, s’appliquera à tous. Un autre référendum portera sur la grande propriété : il s’agira de décider, dans le cadre de la réforme agraire, du seuil à partir duquel un domaine est frappé d’expropriation — 5 000 ou 10 000 ha ?

Craignant d’être désavouée par les urnes, la droite multiplie les initiatives — grèves, sabotages des installations de gaz, blocus des routes, désobéissance civile — pour forcer le gouvernement à renoncer à mettre aux voix la nouvelle charte. Deux préfets appellent l’Armée à se soulever et à renverser le régime indigéniste, mais en pure perte. Alors que la tension est devenue maximale, le général Wilfredo Vargas, commandant en chef de l’institution militaire affirme son loyalisme : « Nous sommes au courant de l’existence de mouvements séditieux. Le service de renseignement de l’Armée en est informé et les Forces armées ne les toléreront pas[32].

Evo Morales contre-attaque par une série de mesures populaires comme l’expropriation de 180 000 hectares à Chuquisaca. Par ailleurs, il lance un défi aux préfets qui lui sont hostiles : la mise en jeu dans un référendum de son mandat mais aussi du leur. Il s’en prend aux préfets de Pando — Leopoldo Fernández — et de Cochabamba  —Manfredo Reyes — qui seront poursuivis pour leurs appels séditieux. Le 9 décembre 2007, le projet constitutionnel est définitivement approuvé à Oruro, un texte qui renforce les pouvoirs de l’État et des indigènes. L’État est défini comme plurinational, social, communautaire et laïque. Dans l’esprit du législateur, ces changements traduisent la création en Bolivie d’une seconde république où, pour la première fois, les Indiens se voient reconnus par une charte institutionnelle. À partir de celle-ci, les peuples originaires auront la faculté de gouverner leurs territoires en se fondant sur leurs propres normes, us et coutumes. Dans le domaine social, la Constitution élargit les droits sociaux, garantit la sécurité sociale pour tous. Au plan politique, le changement le plus important affecte le président et le vice-président : la réélection immédiate est prescrite mais pour un seul mandat et un référendum révocatoire est possible. Le Sénat est supprimé.

La charte une fois votée, la droite ne désarme pas. Le 15 décembre, les quatre provinces rebelles rendent publics leurs statuts d’autonomie, en marge de la loi. Il s’agit de mettre le pouvoir en place devant le fait accompli. En réponse, Evo Morales engage les mouvements sociaux dont il est le leader à rédiger leurs propres statuts d’autonomie pour s’opposer sur place aux oligarchies de la Demi-Lune[33]. Les coups de semonce du président de la République n’impressionnent aucunement ses adversaires.

L’année 2008 va être un véritable chemin de croix pour Evo Morales dont l’impuissance devient de plus en plus manifeste. Il n’exerce plus aucune autorité dans les provinces de Santa Cruz, Tarija, Beni et Pando qui s’érigent en un véritable État dans l’État, avec d’autant plus d’arrogance qu’elles bénéficient de l’appui des États-Unis — stigmatisés en permanence par le président — de la droite brésilienne et argentine, sans compter les médias nationaux[34] ou internationaux, espagnols en particulier.

L’année semblait pourtant s’annoncer sous des auspices favorables par une négociation avec les 9 préfets mais cette amorce de dialogue tourne court. Les thèses en présence sont trop antagonistes pour qu’un consensus se dessine. La volonté de dialogue de Evo Morales ne fait pas de doute. Cet esprit d’ouverture, il le considère comme une valeur qui lui a été inculquée par sa culture aymara. Dans le camp adverse, c’est la volonté de domination, forgée pendant des siècles, qui l’emporte. Le 12 décembre 2007, 3 des 9 préfectures avaient ratifié des statuts d’autonomie. Dans des réunions de masse, par acclamation, elles se sont arrogé un contrôle exclusif sur leurs ressources naturelles, la répartition des terres, l’administration de la police, de la justice et le pouvoir exécutif, les accords internationaux. Quelques mois plus tard, la rupture étant consommée, Evo Morales fixe au 4 mai 2008 deux référendums, l’un sur la Constitution et l’autre sur la réforme agraire, tous deux rejetés par l’opposition. La Cour Nationale Électorale s’étant prononcée pour leur ajournement, Evo Morales se rallie à ce jugement et invite à nouveau les préfets à engager des discussions. Une fois encore, il se heurte à un refus. Deux semaines plus tard, le président menace d’instaurer l’état de siège si les référendums autonomistes décidés par les provinces orientales sont maintenus mais c’est un coup d’épée dans l’eau[35].

Sûrs de leur puissance, rien ne saurait plus endiguer les préfets sur la voie de la rupture définitive avec le gouvernement. Ils repoussent avec mépris ses concessions aussi bien que le ferme appui accordé aux autorités de La Paz par l’OEA. Pour faire face à une opposition irréductible, Evo Morales en est réduit à solliciter la solidarité d’un groupe de pays amis : l’Argentine, le Brésil et la Colombie[36] ainsi que la médiation de l’Église. En même temps, il incite les mouvements sociaux à se dresser contre les référendums illégaux de l’est. Alors même que les préfets sont en pourparlers avec des évêques, le comité civique de Santa Cruz déclare que, 90 jours après la consultation, de nouvelles autorités seront élues[37]. À la tête du comité civique de Santa Cruz, un grand propriétaire, Branko Marinkovic, proclame : « Rien ne nous arrêtera ». Lui et ses pairs ont pris conscience que Evo Morales se refuse à plonger le pays dans un bain de sang pour imposer l’autorité de l’État et ils poussent leur avantage[38].

Ils tirent de précieux dividendes de leur stratégie de la tension. Le 4 mai, à Santa Cruz, l’autonomie est plébiscitée par 85 % des votants. En fait, comme l’observe Evo Morales, si l’on retranche les votes nuls, les votes contre et les abstentions — 38 % — les suffrages favorables ne représentent même pas 50 % des voix[39]. Il n’empêche. Les autonomistes ont remporté un succès significatif, conforté quelques semaines plus tard par des scrutins aux résultats quelque peu similaires dans les autres départements contestataires. Un séparatisme de facto s’est imposé.

Jugeant avoir le vent en poupe, la droite adopte une initiative audacieuse. Le Sénat, où elle est majoritaire, propose un référendum national où la question posée serait la suivante : « Êtes-vous d’accord avec la continuité du processus de changement conduit par le président Evo Morales Ayma et le vice-président Álvaro García Linera ? »[40]. Le MAS au Sénat et Evo Morales accueillent très favorablement cette proposition mais ils demandent que les électeurs se prononcent aussi sur les préfets. La date de la consultation sera peu après fixée au 10 août.

À dire vrai, la situation devient quelque peu confuse car 3 autres référendums sont déjà prévus sans compter le vote populaire sur la Constitution, à une date encore non précisée.

Le rapport des forces en présence explique l’unanimisme exceptionnel des deux camps. La droite est portée par la victoire de Santa Cruz. La gauche fonde sa confiance sur les sondages qui, dans 4 des 9 provinces, attribuent à Evo Morales un soutien écrasant. Cet accord au sommet n’évite en rien, au cours des référendums au Beni — 500 000 habitants — et à Pando — 70 000 habitants — un déchaînement de violence.

Furieux du haut degré d’abstention dans les deux cas, les jeunesses fascisantes de Santa Cruz terrorisent les populations indiennes[41]. Le cas le plus marquant de racisme s’était produit antérieurement à Sucre, le 24 mai, où des dizaines d’indigènes avaient été roués de coups, lapidés, obligés de se mettre torse nu, de s’agenouiller et de proférer des insultes contre le chef de l’État, en plein centre de la ville[42]. Des images filmées de ces scènes ont fait le tour du monde. En juin, la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme dresse un état des lieux dans le Chaco bolivien et fustige les « conditions analogues à l’esclavage » auxquelles sont soumis les Indiens guaranis[43].

Comme les nantis de l’est ont conquis de solides positions politiques, ils ne se risquent pas à les compromettre : les préfets de la Demi-Lune rejettent donc le défi de Evo Morales. Le CNDD — Conseil National de Défense de la Démocratie — qu’ils ont mis sur pied, ignore la tenue du référendum révocatoire du 10 août. Il ne leur échappe sans doute pas que, comme le suppose le journaliste de El País, Jorge Marirrodriga : « Il est très improbable que la consultation tourne au désavantage de Evo Morales ». Le ministre de la Présidence, Juan Ramón Quintana a beau jeu d’ironiser : « Pourquoi se cachent-ils maintenant ? S’ils ont prétendument remporté les plébiscites d’autonomie avec les chiffres qu’ils avancent, pourquoi ne veulent-ils pas affronter le référendum révocatoire ? »[44].

Pour la première fois le chef de l’État appelle la police et l’armée à l’aider à faire respecter la Constitution. Le CNDD n’est pas seul à s’ériger contre la consultation du 10 août. Silvia Salame, seule magistrate du Tribunal constitutionnel dont les 4 autres membres ont démissionné, vient à la rescousse en se fondant sur un raisonnement contradictoire. Sous prétexte qu’elle est seule à siéger, elle considère qu’elle ne peut porter un jugement sur la constitutionnalité du référendum. En revanche, elle s’estime habilitée à ordonner sa suspension jusqu’à ce que le Tribunal dispose du quorum.

Dans les jours qui précèdent le scrutin, la tension monte dans le pays. L’extrême-gauche déclenche des grèves parmi les mineurs et les enseignants. Pour leur part, les oligarchies de l’est interdisent à Evo Morales de mener campagne dans leurs départements par le blocage des aéroports et le maire de Santa Cruz, Percy Fernández, incite l’armée à renverser le gouvernement.

Tous ces obstacles n’empêchent pas le président d’être littéralement plébiscité le 10 août par 67,41 % des votants. Seuls deux préfets de l’opposition sont battus — à Cochabamba et La Paz — alors que tous les autres sont reconduits. Fort de sa légitimité largement confirmée par le corps électoral, Evo Morales lance un appel à l’unité nationale auquel les provinces rebelles — sauf celle de Santa Cruz — répondent favorablement. Son intention est de tenter de rendre compatibles le projet constitutionnel et les statuts autonomistes. Deux jours plus tard, des incidents violents survenus à l’aéroport de Tarija empêchent une rencontre entre Cristina Kirchner, Hugo Chávez et Evo Morales qui devait s’y tenir. Le 19, pourtant, 4 préfets se rendent à La Paz pour s’entretenir avec le président. Sans résultat. Dès le 27, le conflit reprend ses droits par une grève civique de 24 heures.

Les préfets revendiquent une fois de plus que le pouvoir leur réattribue 30 % de l’IDH. Le chef de file, le préfet de Santa Cruz, Rubén Costas va plus loin. Il exige d’être désormais le responsable de la police nationale laquelle se heurte à la milice locale de l’UJC — Union de la Jeunesse de Santa Cruz — qui a failli s’emparer de la caserne et a roué de coups les supérieurs des policiers tout en les abreuvant d’insultes racistes.

Pour surmonter la crise, le gouvernement mise sur le référendum où le projet constitutionnel sera mis aux voix. La date du 7 décembre est prévue pour le vote mais, sous prétexte que c’est un décret présidentiel et non une loi qui l’a fixée, la Cour Nationale Électorale s’y oppose, tout comme les séparatistes de la Demi-Lune. Le gouvernement se voit tenu de faire sécuriser par l’Armée les gisements gaziers et pétroliers à Santa Cruz et Tarija. C’est que les factieux menacent de fermer les vannes du gaz exporté vers le Brésil et l’Argentine. Le 10 septembre, La Paz dénonce une explosion sur le principal gazoduc qui a entraîné une réduction de 10 % des exportations vers le Brésil.

Dans le département de Pando, à Porvenir, un massacre d’une vingtaine de paysans pro-Morales a lieu le 11 septembre, perpétré par des groupes paramilitaires[45]. Le 16, le préfet Leopoldo Fernández, accusé d’en être le responsable, est arrêté par l’armée. Le gouvernement décrète l’état de siège dans la région. Un jour de deuil national est annoncé par le président qui fait son autocritique : « Peut-être suis-je coupable de ce qui s’est passé pour avoir dit aux forces armées et à la police nationale de ne pas utiliser les armes contre le peuple ».

Le camp loyaliste ne reste pas sans réagir. À Santa Cruz, dans l’œil du cyclone, la Coordination Nationale pour le Changement, pro-Morales, a le courage de se réunir pour adopter une riposte. À La Paz, des indigènes et des paysans prennent la décision de faire le siège du Congrès jusqu’à ce qu’il donne force de loi au décret sur le référendum. Le 10 septembre, dans un document circonstancié, 4 députés du MAS clouent au pilori le rôle de l’ambassadeur des États-Unis en Bolivie, Philip Goldberg, présenté comme le maître d’œuvre de la conspiration de la Demi-Lune. Accusé d’encourager le séparatisme, il est expulsé par le chef de l’État[46].

Face à la montée des périls contre l’ordre institutionnel, Cristina Kirchner alerte Michelle Bachelet, alors présidente de l’UNASUR — Union des Nations Sud-américaines — afin que l’organisation se réunisse de toute urgence pour en discuter. Le Chili, le Brésil et le Venezuela donnent aussitôt leur accord. Evo Morales approuve l’initiative. La réunion a lieu le 15 septembre, symboliquement à La Moneda, en présence de 9 chefs d’État — Bachelet, Kirchner, Lula, Chávez, Morales, Fernando Lugo (Paraguay), Tabaré Vázquez (Uruguay), Correa, Uribe — et des représentants de 3 autres pays latino-américains.

L’UNASUR prend une série de décisions importantes. Tout d’abord, elle manifeste son soutien le plus ferme au gouvernement constitutionnel de Evo Morales. Par ailleurs, les signataires de la résolution « repoussent énergiquement et ne reconnaissent » aucune situation qui impliquerait un coup d’État civil, une mise en cause de l’intégrité territoriale de la Bolivie. Trois commissions sont désignées en signe de solidarité avec la nation bolivienne : l’une qui enquêtera sur le massacre de Porvenir, fermement condamné, une autre qui favorisera le dialogue entre les parties en présence et une dernière chargée d’un appui logistique au gouvernement de La Paz.

Sans doute impressionnés par l’unanimisme des pays sud-américains et par la condamnation du massacre de Porvenir, les préfets séditieux renouent le dialogue, dès le 14 septembre. Ils consentent à lever le blocus d’une cinquantaine de routes. García Linera prévient que le préfet de Pando sera traduit en justice mais il se montre ouvert à une négociation sur les principales questions en litige. Un « Grand Accord National » est signé le 16 entre le vice-prédisent et Mario Cossío, préfet de Tarija. Le gouvernement accepte de reverser aux préfets l’IDH et les deux parties s’engagent à financer la Rente Dignité. Le pouvoir promet également de suspendre au Sénat, pendant un mois, un débat sur le référendum constitutionnel et d’harmoniser les statuts d’autonomie. Pour leur part, les insurgés se plient à la restitution immédiate à l’Exécutif des bâtiments publics et des installations pétrolières qu’ils occupaient et au déblocage de toutes les routes. Le ministre Alfredo Rada ne dissimule pas sa satisfaction : « Le coup d’État civico-préfectoral a échoué »[47].

Mais la négociation ne fait que débuter. Elle reprend le 18. Le problème majeur est de tenter de rendre compatibles les statuts d’autonomie tels qu’ils sont définis dans le projet constitutionnel et dans les textes des factieux approuvés par un référendum illégal. Autrement dit de parvenir à un accord sur la répartition des revenus du gaz et du pétrole et sur la réforme agraire. Le premier point est d’autant plus d’actualité que Total et Gazprom viennent de signer un accord de coopération avec la Bolivie pour un montant de 4,5 milliards de dollars[48]. Les échanges sont rendus difficiles par les prétentions maximalistes des préfets. Lorsque les négociations sur les autonomies semblent avancer, ils exigent alors des modifications au projet constitutionnel, ce que le gouvernement ne saurait admettre. 17 jours de pourparlers ne débouchent sur rien[49].

Pour contourner l’intransigeance des préfets, Evo Morales instaure un dialogue au Congrès avec les représentants de la droite. Une « Commission de Concertation » est mise en place qui rassemble 15 délégués des 4 partis majoritaires : le MAS d’un côté et, de l’autre, le Pouvoir Démocratique Social — Podemos —, le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire — MNR — et l’Unité Nationale. Pour rappeler aux députés de l’opposition la large majorité dont il jouit, Evo Morales prend la tête d’une marche de Caracollo à La Paz (199 km) de 10 000 personnes venues clamer devant le Congrès que l’heure est venue de respecter le suffrage universel et d’approuver la loi de convocation du référendum.

La présence de plus de cent mille manifestants aux portes du Congrès hâte le cours des choses. À l’issue de 12 jours de discussions, un accord est enfin ratifié entre la majorité et l’opposition aux termes duquel la date du référendum constitutionnel est fixée au 25 janvier 2009 et celle des élections générales en décembre[50]. Les députés de Santa Cruz et de Beni rompent avec Podemos et refusent de signer[51].

Signe du retour de la primauté de la loi sur tout le territoire national Evo Morales peut enfin se rendre à Santa Cruz où le comité des préfets de l’est bolivien est en pleine désintégration. Le préfet de Tarija appelle même à voter « oui » au référendum du 25 janvier. Celui de Pando est en cours de jugement. Rubén Costas figure parmi les jusqu’au-boutistes, mais il ne peut plus instrumentaliser la revendication autonomiste. Comme l’explique García Linera, le gouvernement a su apporter une réponse adéquate : « Auparavant, la droite de Santa Cruz manipulait les autonomies et entraînait une partie du peuple ; aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, l’autonomie est prescrite par la Nouvelle Constitution de l’État et la droite de Santa Cruz, les lobbies, les clans, sont restés sans programme »[52].

Quelles conclusions tirer ? Toute révolution implique une lutte de classes sous le signe de la violence. En Bolivie, du fait de l’Histoire, cette lutte de classes a pris une forme particulière, elle a adopté une dimension ethnique. La révolution engagée par Evo Morales n’a pas été portée essentiellement par la classe ouvrière mais par la paysannerie indienne. On a pu le constater au cours des analyses de ces années de feu, ce sont les « multitudes indiennes » — pour reprendre la terminologie de García Linera[53] — qui, spontanément ou à l’appel de Evo Morales et du MAS, se mobilisent pour défendre la Révolution contre les assauts incessants de la droite et de l’extrême-droite, chaque fois que le processus de transformation est en danger ou paralysé. Ce sont les Indiens qui ont payé de leur sang les avancées historiques de la Révolution condensées dans la Nouvelle Constitution Politique de l’État[54]

La seconde particularité à retenir de cette Révolution c’est qu’elle s’est accomplie dans le cadre de la démocratie représentative, une démocratie à laquelle elle a donné tout son sens. En accédant au pouvoir par les urnes, les Indiens ont permis à Evo Morales et au MAS, leurs porte-parole, de refonder la Nation, d’instituer une nation à l’image du peuple, de sa majorité indigène, conforme à ses exigences politiques, économiques et sociales, de sa culture ancestrale.

 


Annexe: Déclaration d’Iztapalapa- Pour une Amérique latine démocratique et développée (Déclaration finale de la IVème Rencontre du « Réseau euro-latino-américain de Recherches sur le Développement Celso Furtado », Iztapalapa, Distrito Federal, México, juin 2008. Aimablement traduit par Maïté Lacaze).

Ces dernières années, la carte politique de l’Amérique latine s’est radicalement modifiée. Ce changement comporte cependant des éléments communs ; c’est ce qui ressort de l’observation des propositions faites par les dirigeants politiques. Ainsi, selon la IVème Rencontre du « Réseau euro-latino-américain de Recherches sur le Développement Celso Furtado » : des mouvements sociaux de nature diverse liés plus ou moins étroitement à des partis politiques ou à des organisations politiques émergentes instaurent de nouvelles voies ou du moins des politiques économiques qui ne se contentent pas de l’inertie des années précédentes. Les gouvernements qui conduisent la transformation ont assumé leurs responsabilités à partir de processus d’élection populaire. La voie des urnes a même été choisie par des mouvements politiques et des partis qui, il y a peu, appelaient à d’autres formes politiques. C’est le cas du Venezuela, du Nicaragua et du Salvador. Ainsi, en quelques années, des mouvements socio-politiques et des partis qui se revendiquent comme progressistes, de gauche et démocratiques se sont imposés dans douze pays.

Le changement se produit après plus de 20 ans d’application de l’agenda du Consensus de Washington. C’est un résultat que n’avaient pas prévu les forces sociales et politiques qui défendent le projet du Consensus de Washington. Cela a même provoqué diverses réactions de la part de quelques-uns de ces groupes qui peuvent ne pas trouver nécessairement leur place dans le cadre de la lutte politico-électorale.

Tout en conservant un jugement nuancé, on peut dire que les gouvernements « de gauche » de ces pays ont appliqué des politiques économiques et sociales qui se s’écartent, à des degrés divers, des propositions du Consensus de Washington. Le changement est présent dans toute la région, étant donné que, y compris dans des pays gouvernés par la droite, on observe une avancée de forces qui se reconnaissent comme progressistes et de gauche. Comme cela se produit dans d’autres pays ayant des gouvernements progressistes, plusieurs des acteurs politiques qui conduisent les nouvelles propositions ne sont pas des partis politiques ayant une ancienne implantation dans la région. Au contraire, ils résultent de mouvements sociaux et d’expressions politiques relativement récentes comme c’est le cas en Bolivie, en Équateur, au Paraguay et au Venezuela.

Les choix de cette transformation sont multiples ; comme le sont aussi les problèmes à résoudre et les tâches à mener à bien. Selon l’avis des signataires de ce document, notre travail n’est pas de classer et moins encore d’établir des paramètres selon lesquels un certain projet politico-social peut être reconnu comme de gauche ou progressiste ou populaire. Les mouvements et leur direction tracent leur propre développement et notre travail est de considérer la multiplicité des problèmes et de rechercher des voies de solution possibles. Mettre les difficultés en évidence, faire l’analyse des processus en cours, examiner les conditions économiques et politico-culturelles du changement. Mais la diversité présente des éléments communs, l’un d’eux étant l’acceptation de la démocratie comme une nécessité, comme une valeur en soi.

Reconnaître la nécessité de la démocratie implique d’établir un calendrier en vue de son amélioration et de son approfondissement. De passer de formes de démocratie représentative, dont un bon nombre est épuisé par des pouvoirs de fait, à des formes de démocratie participative. L’observation de la région permet de conclure que l’on a avancé de façon très inégale. Par exemple en Uruguay la démocratie inclut le plébiscite, le référendum, l’initiative populaire. Dans d’autres pays comme au Venezuela et en Bolivie on instaure de nouvelles formes de démocratie comme le référendum révocatoire. À l’opposé, à Mexico, des forces politiques et des groupes sociaux de droite s’opposent à des mécanismes de consultation populaire sur des thèmes essentiels pour la conduite de la nation.

 Le rapport avec les économies, les sociétés et les groupes dominants des pays capitalistes des Centres est un élément commun dans la région. Le lien avec l’extérieur est un fait qui a homogénéisé les pays de la zone. Depuis le milieu du XIVème siècle jusqu’à ce jour, les relations avec les États-Unis ont constitué une référence politico-culturelle bien présente qui donne son contenu aux rapports de pouvoirs et à l’économie dans toute l’Amérique latine. Les oligarchies de la région ont agi à partir de la présence du pouvoir étasunien. Des armées, des polices, des Banques centrales, des ministères de l’économie, des moyens de communication se sont développés, prenant comme référence le pouvoir dominant des États-Unis. Aujourd’hui, c’est une réalité qui inclut des traités de libre-échange, des traités bilatéraux d’investissement et d’autres engagements en matière économique. Mais aussi, des accords politiques et une institutionalité bilatérale multiple construite à partir des intérêts des groupes sociaux qui gouvernent les États-Unis. C’est une donnée qui gravite dans les projets et les actions que réalisent les gouvernements démocratiques de gauche de la zone. À plus d’un titre, le poids des intérêts des États-Unis, de ses entreprises, de ses banques, de ses groupes de pression constitue une force intérieure dans la région.

Le rôle des oligarchies de chacun des pays de la zone d’Amérique latine présente également plusieurs aspects communs. Même s’il convient de distinguer les anciennes oligarchies des nouvelles. S’agissant des nouvelles, il faut distinguer les propriétaires des moyens de communication. C’est un thème de travail, comme celui qui concerne les relations avec les États-Unis. Quel est l’agenda prévu pour la démocratisation des moyens de communication en Amérique latine ? Quelles institutions doit-on être créer pour atteindre cet objectif ? Comment s’exprime dans le cas des moyens électroniques de communication l’intérêt de la population ? Avec quelles formes de propriété dans cette activité ?

Actuellement, il est commun de noter que les plus grandes entreprises de moyens massifs de communication conservent une attitude systématiquement contraire aux processus de transformation en cours. Elles agissent en organisateurs de l’opposition et effectuent des tâches de parti politique. Une grande partie des moyens de communication entretiennent des relations commerciales et de programmation étroites avec des chaînes aux États-Unis et des relations d’affaires très importantes avec des entreprises transnationales ayant des intérêts dans cette zone. On assiste aussi à un renforcement du racisme dans les medias. C’est un problème très ancien pour nos peuples, légué par trois siècles de domination coloniale ; les oligarchies y ont maintenant recours avec force contre les régimes ou les mouvements progressistes, au moyen du mépris, du mépris envers l’Indien, envers la couleur de la peau, envers le pauvre, le mal éduqué ou le marginal. En résumé, au travers de la diversité présente dans la région, on observe l’action des forces sociales qui s’affrontent dans tous les pays. C’est le cas des forces qui véhiculent le pouvoir des États-Unis et des oligarchies dans la zone. Notons la présence de forces d’un nouveau type.

À partir de cette diversité, il convient de développer des tâches de transformation ayant des contenus différents. Juridiquement on peut soutenir l’idée que le colonialisme a été liquidé. Le système des Nations Unies permet d’affirmer que le colonialisme n’existe pas, qu’il est expressément inacceptable pour les pays qui font partie de ce système. Cependant, les faits politiques rendent compte d’une réalité plus complexe. Les mesures adoptées par certains gouvernements de la région révèlent qu’il reste encore du travail à accomplir. Les conditions dans lesquelles on exploite les ressources naturelles dans plusieurs pays de la zone et le poids des intérêts des compagnies étrangères dans des tâches qui étaient assurées depuis des années par les gouvernements indiquent la persistance du fait colonial. Aujourd’hui, certains gouvernements de la région développent des missions de libération nationale. C’est une échéance urgente dans plusieurs pays et tant que cela ne sera pas résolu, on ne peut s’atteler à d’autres problèmes. Dans d’autres pays, on voit des articulations entre les tâches de libération nationale et celles d’approfondissement de la démocratie. Dans d’autres encore, les tâches de construction et d’approfondissement de la démocratie sont la préoccupation centrale. Dans tous, on ressent le besoin de doter les projets de bases économiques qui les rendent possibles ; ce sont les bases économiques nécessaires à la construction du développement.

La construction démocratique implique la création de nouvelles institutions qui rendent possibles une relation différente entre les groupes sociaux de chaque pays. Un rapport qui soit inclusif, qui considère les intérêts de la majorité de la population. Mais aussi, il faut créer de nouvelles formes institutionnelles pour les relations entre les pays de la région et entre ceux-ci avec d’autres pays en développement. Un nouveau rapport qui ne reproduise pas les asymétries inscrites jusque-là au cœur des liens commerciaux, productifs, d’investissement et politiques entre le Nord et le Sud, comme cela commence à se profiler dans les instruments d’intégration que sont le MERCOSUR, l’ALBA et l’Union des Nations d’Amérique du Sud (UNASUR). Dans les relations avec le monde développé, les pays d’Amérique latine jouaient le rôle de subordonnés et de dépendants. Les groupes dirigeants du passé ont accepté ce mode de relation. Actuellement, outre la construction d’un rapport différent entre le Nord et le Sud, il est également nécessaire d’avoir des liens fondés sur la coopération, la solidarité et le respect mutuel entre les pays d’Amérique latine. Cela constitue un autre thème de recherche pour lequel les membres du réseau Furtado peuvent proposer des contributions intéressantes.

Il y a un autre thème important : celui de la construction des capacités de production pour que ces projets soient viables. Ce sont des capacités de production à créer dans chaque pays, mais qui dans certains cas réclament une dimension qui dépasse l’espace de la nation. Pour faire face à ce problème, il convient de créer de nouvelles modalités de relations sur le terrain international. Celles-ci doivent avoir un contenu productif qui ne s’épuise pas, ne se réduise pas au commerce international. Cela implique, entre autres choses, le développement de projets d’investissement en infrastructures, de dimensions supérieures à celles de la nation ; la coopération pour la recherche scientifique et l’innovation technologique ; la mise en œuvre de programmes régionaux pour répondre aux besoins sociaux, pour valoriser les compétences diverses ; la fondation d’institutions à caractère régional qui donne contenu à ces projets. Il est également nécessaire de discuter des conditions économiques et de coopération qui permettent le plein développement des petites nations. Tout cela est un ample champ de recherche dans lequel la relation entre les membres du Réseau Celso Furtado et les mouvements sociaux démocrates et progressistes en marche peut donner des résultats positifs.

Les éléments évoqués impliquent de compter sur des alternatives en termes de politiques macro-économiques, de développer les capacités fiscales des gouvernements, de répondre par des décisions de production à la question de l’emploi, de créer les capacités productives comme un moyen d’éviter la concentration régionale des revenus et aussi de freiner les migrations à l’intérieur comme à l’extérieur des pays.

 L’hétérogénéité de la structure économique et sociale d’Amérique latine est un trait de sa condition de zone sous-développée qui est devenu plus aigu avec les réformes entreprises pour le Consensus de Washington. L’hétérogénéité structurelle a une dimension géographique qui s’exprime en concentration régionale du revenu. C’est la reproduction dans chaque pays, d’espaces de croissance et d’autres, marginaux. L’hétérogénéité structurelle doit être combattue au moyen d’un projet national de développement. C’était une « idée forte » de Furtado et du structuralisme latino-américain.

Sur la question des migrations, il faut créer des projets qui considèrent la complexité du processus. Un aspect consisterait à établir des conditions pour que les communautés, les régions et les villes d’où sont partis les migrants récupèrent ou construisent leurs propres options de développement. Mais aussi, il est indispensable de compter sur des politiques qui rendent possible le retour d’une partie des émigrés tout en défendant leurs intérêts dans les pays où ils se sont installés. Le phénomène de l’émigration permet de rendre compte des nouvelles difficultés d’un projet qui inclurait les dimensions territoriales du développement.

La sphère monétaire et financière constitue un espace fondamental des processus d’interaction en Amérique latine. Quels sont les types de marchés financiers nécessaires au  développement ? Quels types de rapports monétaires faut-il construire ? Et donc, quelles sont les possibilités offertes par des projets plus importants comme la Banque du Sud ? Voilà d’autres thèmes de recherche sur lesquels les membres du Réseau Furtado et d’autres citoyens signataires de ce document peuvent se pencher.

Cette déclaration vise à proposer un programme de recherche qui ne soit pas conçu dans les cabinets spécialisés mais qui résulte de l’interaction positive entre des professeurs, des enseignants actifs et compétents pour ces tâches et quelques autres personnes qui, ayant été professeurs expérimentés dans la recherche, se trouvent actuellement sur le terrain des mouvements sociaux ainsi que les acteurs dirigeants. Cette interaction nous guide, nous signale des faits / objets de recherche comme politiquement intéressants. L’heure est à la construction démocratique, d’une démocratie qui rende possible et s’appuie sur le développement ; c’est-à-dire, sur la création et le maintien des capacités de production pour que les peuples de la région aient une vie productive digne. Voilà les tâches du moment dans lesquelles nous nous engageons, nous, signataires de la Déclaration d’Iztapalapa, pour une Amérique latine fermement démocratique et développée, pour une Amérique latine inspirée par la souveraineté de ses peuples.


Notes:

* Professeur émérite, Université Stendhal de Grenoble.

[1] Le statut des Indiens boliviens est ainsi défini par Hervé Do Alto et Pablo Stefanoni : « En Bolivie, les indigènes ne constituent pas une “minorité vulnérable”, mais une majorité de la population exclue du pouvoir par les tenants d’un modèle néo-colonial qui ne fut que superficiellement affecté par l’application des réformes “multiculturalistes”. Comme avaient coutume de le dire les premiers kataristes, en Bolivie, les indigènes souffrent d’une double oppression : ethnique et de classe ». Nous serons des millions. Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie, Raisons d’Agir Éditions, Paris, 2008, p. 65.

[2] Franck Poupeau, chercheur au Centre de Sociologie Européenne, a souligné l’importance significative de la rébellion déterminée des cocaleros : « Ce n’est qu’avec l’émergence du mouvement cocalero dans les années 1990, et la résurgence du nationalisme aymara, à travers le MIP (Movimiento Indígena Pachakuti de Felipe Quispe), que le mouvement indien a recommencé à jouer un rôle central, dans un contexte de déroute du mouvement syndical du pays face aux politiques d’ajustement structurel ». Problèmes d’Amérique latine, n° 57-58, été – automne 2005, pp. 208-209. Sur la formation du MAS, son organisation, ses méthodes d’action, sa montée en puissance, cf. Fernando Mayorga, « Bolivie : la gauche rurale et indigène au gouvernement », Problèmes d’Amérique latine, n° 59, hiver 2005-2006, pp. 52-64.

[3] Statistiques reproduites par El País du 13 décembre 2005.

[4] Andrés Oppenheimer : « Le pire cauchemar des États-Unis en Amérique latine pourrait bientôt devenir une réalité : l’arrivée au pouvoir en Bolivie d’un régime de gauche, appuyé par Cuba et le Venezuela, qui plaide pour la nationalisation des entreprises pétrolières et la légalisation de la coca ». La Nación, 6 décembre 2005.

[5] Página 12, 21 décembre 05. La Razón, 30 décembre 2005.

[6] Página12, 4 janvier 2006.

[7] Le plan quinquennal adopté en juin par le gouvernement comporte un important volet social. Cf. El País, 19 juin 2006 ; La Razón, 9 novembre 2006.

[8] El País, 2 mai 2006.

[9] En réplique à la nationalisation, Petrobras décide de ne plus investir en Bolivie et manifeste l’intention d’introduire une plainte devant des tribunaux internationaux. Cf. La Nación, 4 mai 2006 ; Les Échos, 5-6 mai 2006. L’Espagne délègue en urgence à La Paz son secrétaire d’État aux affaires étrangères afin de prendre la défense de Repsol. Les médias brésiliens se déchaînent contre Evo Morales et sombrent dans le racisme (Página 12, 8 mai 2006). On doit à Jean Ziegler un exposé précis et instructif de la mise au point des contrats par les autorités boliviennes qui ont bénéficié de l’aide précieuse de l’Algérie, de la Norvège et, surtout, du Venezuela. Voir La haine de l’Occident, Albin Michel, Paris, 2008, pp. 230-237.

[10] Sur les péripéties de cette bataille acharnée, cf. La Razón, 14 septembre 2006, 15 septembre 2006 ; El País, 15 juin 2006, 3 août 2006, 28 août 2006, 29 août 2006, 30 août 2006, 30 octobre 2006.

[11] El País, 15 juin 2006.

[12] El País, 30 octobre 2006 ; La Razón, 9 novembre 2006.

[13] El País, 31 octobre 2006.

[14] Cette erreur est étrange car, un an auparavant, les départements de l’est, avec à leur tête Santa Cruz, avaient déclenché une offensive massive en faveur de l’autonomie. Le 18 décembre 2005, Evo Morales avait recueilli seulement un tiers des suffrages à Santa Cruz. Pablo Stefanoni analyse avec lucidité les objectifs des oligarques de Santa Cruz : « L’actuelle offensive autonomiste est avant tout un “blindage” : sauver leurs terres et contrôler les ressources naturelles (gaz et pétrole) face à ce qui est perçu comme une renaissance du “populisme radical” avec Evo Morales comme leader ». Página 12, 12 juin 2006.

[15] Dans La Jornada du 12 octobre, Ángel Guerra développe de façon explicite le point de vue de Evo Morales : « Il n’est pas étonnant que l’impérialisme et l’oligarchie s’engagent à fond pour renverser le gouvernement de Evo Morales. Ce qui est en jeu en Bolivie depuis l’accession de Evo à la présidence c’est le passage de l’ancienne république oligarchique, raciste et excluante à une véritable démocratie, souveraine, qui donne le pouvoir de s’exprimer et de décider aux majorités indigènes et métisses marginalisées historiquement par une petite élite. D’où le constant sabotage des travaux de l’Assemblée Constituante par les partis de l’oligarchie, spécialement Podemos ».

[16] El País, 20 novembre 2006.

[17] Evo Morales s’en fait l’écho dans une interview accordée lors de son séjour aux États-Unis en novembre 2008 : « In Bolivia there are some groups who think that indigenous people cannot govern, they cannot be presidents. They think that they are the only ones who went to school and they are prepared to rule, to dominate ». Democracy Now, 18 octobre 2008.

[18] La Jornada du 23 décembre, sous la plume de Raúl Zibechi souligne l’enlisement du régime de Evo Morales et ne voit guère d’issue. Dans le même journal, le lendemain, Guillermo Almeyra — en réplique à Zibechi — considère que le nœud gordien doit être tranché en Bolivie : confiant dans le loyalisme des Forces Armées, il estime que le président doit recourir à elles pour rétablir l’autorité du pouvoir central.

[19] En 2005, le Programme des Nations Unies pour le Développement dresse le constat suivant : « Cent familles de puissants oligarques, très liées au pouvoir politique et économique, sont établies dans tout le pays, spécialement à l’est, et disposent de cinq fois plus de terres que les paysans pauvres qui subsistent péniblement dans leurs parcelles exiguës dégradées par une surexploitation agricole et une faible productivité ». El País, 10 mai 2006.

[20] Pablo Stefanoni et Hervé Do Alto définissent le rapport dialectique entre Evo Morales et les bases indiennes : « Le leadership de Morales s’exerce à travers une multiplicité d’organisations corporatives et de mouvements sociaux auxquels il doit rendre des comptes, sorte de version bolivienne du “commander en obéissant” des zapatistes mexicains ». « État des résistances dans le Sud – 2007 », Alternatives sud, Paris, décembre 2006, p. 47.

[21] Página 12, 10 mai 2006. La loi en discussion est présentée sous le nom de « Loi de Reconduction Communautaire de la Réforme Agraire ».

[22] El País, 10 mai 2006.

[23] La Razón, 31 mai 2006 et 22 novembre 2006.

[24] libreopinion.net, 30 novembre 2006.

[25] Página 12, 13 janvier 2007. Alicia Dujovne Ortiz avance l’interprétation suivante des événements de Cochabamba : « Les récents affrontements à Cochabamba ne laissent aucun doute sur les caractéristiques du conflit : d’une part, des jeunes de la classe moyenne qui appuient le préfet de droite, outragés dans leur orgueil de blancs ; de l’autre, des producteurs de coca au teint sombre qui défendent leur pain. Une situation explosive, étant donné que l’arrogance, d’un côté, et le désespoir, de l’autre, n’ont pas de comparaison ». La Nación, 17 janvier 2007.

[26] Página 12, 22 janvier 2007.

[27] Página 12, 26 janvier 2007.

[28] Clarín, 3 avril 2007.

[29] Sur la question de l’IDH exploitée à des fins subversives par les préfets, cf. Maurice Lemoine, « Périlleux bras de fer en Bolivie », Le Monde diplomatique, septembre 2008, p. 17.

[30] Pour Antonio Martins, éditeur du Monde diplomatique au Brésil : « La proposition de transférer la capitale de La Paz à Sucre est, à l’évidence, une provocation. Jamais elle n’avait été envisagée auparavant. Elle n’apparaît à aucun moment dans les 7 000 propositions présentées au cours des audiences publiques de l’Assemblée » semanariovirtual@viva.org.co, novembre 2007, p. 5. Franck Poupeau émet un point de vue similaire : « …les débats sur la capitale constituent pour l’opposition un prétexte pour freiner la réforme constitutionnelle qui vise à reconnaître les populations indigènes et réduire les inégalités sociales en répartissant autrement les richesses de la nation. ». Carnets boliviens 1999-2007, Montreuil, Aux lieux d’être, 2008, p. 184.

[31] El País, 26 novembre 2007.

[32] El País, 3 décembre 2007.

[33] Dans El País du 17 décembre, Fernando Gualdoni met l’accent sur la symbolique des deux événements : « Samedi, les deux Bolivie sont descendues dans la rue. La Bolivie pauvre, l’indigène, la paysanne, celle qui soutient le président Evo Morales, a accouru à La Paz, pour lui rendre hommage le jour où l’Assemblée constituante a remis au Parlement — en l’absence de l’opposition — le texte de la nouvelle Constitution. La Bolivie riche, blanche, propriétaire de la terre, s’est pressée au centre de Santa Cruz de la Sierra, pour applaudir la présentation de ses statuts d’autonomie et de ceux de trois autres régions (Tarija, Beni et Pando) ». Le thème de l’autonomie à Santa Cruz avant l’accès à la présidence de Evo Morales n’avait pratiquement aucune consistance. C’est ce qu’observe, dans Le Figaro du 3 mai 2008, Lamia Oualalou : « Pendant longtemps, la revendication était le slogan d’une poignée de politiques locaux, d’autant plus intéressés qu’ils sont aussi les principaux propriétaires terriens de la région. Mais elle s’est étendue depuis l’élection d’Evo Morales, en décembre 2005 ».

[34] Franck Poupeau et Hervé Do Alto notent à ce sujet : « Ces chefs de la droite étant aussi les propriétaires des grands médias privés (par exemple, le canal de télévision le plus regardé, Unitel, appartient à une richissime famille de propriétaires fonciers de Santa Cruz) ; les affrontements tragiques de la fin novembre 2007 ont donné lieu à un déchaînement contre le gouvernement ». Le Monde diplomatique, février 2008, p. 19a.

[35] Página 12, 2 avril 2008.

[36] El Tiempo, 3 avril 2008.

[37] aporrea.org, 7 avril 2008.

[38] Guillermo Almeyda, dans La Jornada du 13 avril, déplore le pacifisme du président bolivien qui semble faire le jeu de la droite : « Il ne prépare pas le peuple bolivien pour que l’action de celui-ci écrase avant qu’elle naisse ou la réduise au minimum la sécession que la droite prépare au vu de tous. Et il ne prépare pas non plus les forces armées, dont la base est indigène, mais au sein desquelles se livre une lutte idéologique aiguë entre ceux qui veulent, comme la majorité, la refondation de l’État, et ceux qui, au contraire, s’identifient à l’État créole de toujours, profondément injuste et raciste ».

[39] El País, 6 mai 2008.

[40] Sur les motivations de la droite, cf. Franck Poupeau et Hervé Do Alto, L’Humanité Dimanche, 7-20 août 2008.

[41] El País, 2 juin 2008.

[42] El País, 31 mai 2008.

[43] La Jornada, 14 juin 2008.

[44] Página 12, 24 juin 2008.

[45] Le 15 septembre 2008, Les Échos titrent : « La crise bolivienne crée une onde de choc sur tout le contient américain ». Ultérieurement, le haut représentant en Bolivie du Haut Commissaire aux Droits Humains des Nations Unies, Bergard Bye, dénombrera 18 morts, 24 disparus et précisera : « Selon des sources dignes de foi, un nombre considérable de morts n’ont pas été retrouvés », Página 12, 6 octobre 2008. Pour sa part, Rodolfo Mattarollo, juriste argentin à la tête de la commission d’investigation du massacre de Pando dépêchée par l’UNASUR, a déclaré que la commission a conclu qu’il s’est agi d’un « massacre planifié » avec un bilan de 18 morts, plus de 100 disparus et des centaines de blessés, la plupart, des paysans. Nombre de blessés furent agressés dans les hôpitaux (Página 12, 6 novembre 2008). Dans une interview accordée à Página 12, le 3 décembre 2008, il dénonce : « Ce fut un crime de lèse-humanité » et il met en cause la partialité de la justice bolivienne : « La Cour Suprême ne joue pas son rôle, elle est très politisée et tient des discours agressifs, propres à un parti politique ». Clarín du 3 décembre propose un compte rendu plus complet du rapport de 63 pages de la commission. Ainsi le journal portègne rapporte l’avis des experts sur les causes du massacre : « Le refus du droit à la terre est l’origine principale de la violence et des abus ». Il rapporte aussi le déroulement des événements : occupation de l’Institut de Réforme Agraire à Pando par des opposants, marche d’indigènes et de normaliens sans armes pour les déloger, manifestants assassinés à bout portant, jeunes normaliens torturés, mutilés, exécutés, six cents Indiens obligés de franchir la frontière brésilienne pour échapper à la mort. Au vu d’un tel déchaînement de haine de classe, il semble que Hervé Do Alto n’a pas tort de considérer que c’est en Bolivie que « la polarisation entre classes sociales, traversée par des antagonismes ethniques et régionaux , est la plus aiguë en Amérique latine », Le volcan latino-américain, sous la direction de Franck Gaudichaud, Paris, 2008, p. 221.

[46] Le Figaro, 13 septembre 2008 ; L’Humanité Dimanche, 18-24 septembre 2008.

[47] Página 12, 18 septembre 2008.

[48] Les Échos, 22 septembre 2008.

[49] Cf. l’éditorial de Manfredo Kempff Suárez dans La Razón du 7 octobre 2008 qui témoigne de la haine du journal vis-à-vis de Evo Morales.

[50] Ultérieurement, Evo Morales a fixé en juillet 2009 les élections nationales et en août les élections présidentielles.

[51] Le vice-président a relevé le rôle décisif de cette fracture de la droite : « Ce projet n’aurait pas été possible sans la présence d’une opposition démocratique. C’est le secteur démocratique de l’opposition qui a pris la tête des négociations et le secteur acquis à la confrontation a été relégué ». La loi fut votée, il importe de le signaler par plus de 2/3 des 155 législateurs.

[52] La Razón, 27 octobre 2008.

[53] Álvaro García Linera, Pour une politique de l’égalité, Les Prairies ordinaires, Paris, 2008, pp. 68-85.

[54] Le texte de la Constitution, 410 articles, 100 pages, peut être consulté sur internet.

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