Quelques limites du microcrédit comme levier du développement[1]

Jean-Michel Servet*

 

143Les promoteurs du microcrédit ont souvent confondu une louable intention avec la réalisation de ses promesses. Quelques success stories, souvent mal documentées et mal interprétées dans des modèles théoriques, ont donné lieu à des généralisations hâtives quant à sa contribution à la diminution de la pauvreté. Ont été confondues toutes les pratiques de micro-prêts, qu’il s’agisse de politiques de l’emploi dans les pays à revenu par tête élevé, de politiques post conflit ou de reconstruction et leur usage dans les pays où co-existent une inclusion financière très limitée et des masses subissant une forte exposition aux risques, de faibles capacités institutionnelles d’y faire face et des revenus limités, voire très limités.

Pour ce qui est de l’efficacité supposée du microcrédit pour combattre la pauvreté, nous nous trouvons face à des croyances plus que des preu­ves. Ce processus de validation idéologique est de l’ordre de la foi et de l’irrationnel. Tel quel il est comparable à ce qui s’est passé au cours du XXe siècle dans de tout autres cadres idéologiques. Les sovkhozes et les kolkhozes ont pu faire l’objet de panégyriques, tout comme les communes populaires de la Chine de Mao, et ceux qui mettaient en doute leurs résultats, présentés comme un bonheur en construction, étaient traités de « suppôts du capitalisme » ou de la « bourgeoise » et « d’adversaires du prolétariat ». Depuis une génération, dans presque tous les secteurs de la société, l’hégémonie des modèles néo-libéraux a permis que des croyances refusant d’interroger le fonctionnement réel du microcrédit prospèrent en le confondant avec l’économie solidaire. Ici, comme hier face aux « socialismes réels », toute personne interrogeant la promotion faite à de tels systèmes était supposée ignorer la misère et des moyens présentés comme efficaces pour l’éradiquer[2].

Les critiques montantes contre les naïvetés propagées sur le caractère miraculeux du micro­crédit[3] participent et contribuent à un retour du balancier idéologique, qu’une crise profonde des marchés financiers ne pourrait qu’accélérer. Toute­fois le risque est grandissant que demain le bébé soit jeté avec l’eau du bain, tout autant celle des techniques de microcrédit que les logiques partici­patives par des organisations de la société civile. Il est donc essentiel de comprendre les raisons de l’essor du microcrédit, à savoir le besoin considé­rable de services financiers, et les raisons des limites de son efficacité. C’est la condition même pour produire des services financiers adaptés aux capacités et aux besoins des populations à faible revenu par tête.

1 – Le microcrédit dans un contexte de financiarisation croissante

Il est impossible de comprendre le succès contemporain du microcrédit si l’on ne situe pas son essor dans la financiarisation qui immerge l’ensemble des sociétés et des territoires. Cette financiarisation ne s’abat pas sur des sociétés qui la subiraient nolens volens, et dont elles seraient les victimes à leur corps défendant. La financiari­sation contemporaine émerge de la base même des actes les plus quotidiens des activités de produc­tion, d’échange et de financement. Ce sont les fondements d’un besoin massif de services finan­ciers auxquels la microfinance est une réponse. La base de la financiarisation réside dans l’extension considérable de la monétarisation du fait d’une marchandisation des conditions même de repro­duction des ménages et des micro entreprises. Elle se fait par l’intermédiation des paiements, la nécessité de plus en plus forte partout d’un accès à des services bancaires. Le mobile banking, les règlements par téléphone portable, constitue un des plus récents avatars de cette intermédiation croissante des paiements. La financiarisation se fait par l’institutionnalisation de l’épargne, en particulier de sa fraction servant à la protection sociale. Elle se fait par le recours indispensable à des prêts pour entreprendre des activités génératri­ces de revenus, mais aussi pour gérer dans le temps ressources et dépenses. Grâce aux décloi­sonnements des opérations financières, cette monétarisation et cette intermédiation permettent les transformations financières. Cette évolution des systèmes financiers met à la disposition des sociétés contemporaines des fonds considérables qui aliment les systèmes de paiement, de prêt, de protection et de couvertures des risques et des transferts. Cette financiarisation accélérée permet de vastes mouvements spéculatifs, qui loin d’équilibrer les offres et les demandes réelles, qui de plus en plus prennent la forme de titres finan­ciers, sont à l’origine de déséquilibres fondamen­taux. Mais surtout, via les taux d’intérêt et les plus values spéculatives, cette financiarisation permet un immense drainage de ressources entre secteurs d’activités, entre pays (du « Sud » vers le « Nord ») et au sein de chaque pays entre les diffé­rentes catégories de la population. Le microcrédit naît de ces besoins de financement et en même temps il les alimente puisqu’il constitue lui-même un marché nouveau pour l’expansion des place­ments internationaux. Le taux de croissance des placements internationaux de la microfinance est de 30 % par an et un quart de ces fonds transite par la Suisse, qui par ailleurs gère un tiers de la fortune mondiale expatriée…

La financiarisation est devenue un véhicule essentiel d’accroissement des inégalités en parti­culier entre la rémunération du travail et celle du capital, entre les fractions les plus riches de la population dont le solde crédit / débit est positif et les plus pauvres qui subissent cette ponction. Même un ménage pauvre qui n’emprunte pas subit des taux d’intérêt négatifs puisqu’il achète des biens et services pour lesquels les entreprises les ayant produits recourent au crédit. La financiarisa­tion constitue donc le moyen d’un gigantesque drainage de ressources entre territoires et entre groupes sociaux. Les formes contemporaines de commercialisation de la microfinance n’y sont pas étrangères. Ne considérer que les dimensions solidaires de la microfinance serait se leurrer.

Si l’on admet le diagnostique d’une généralisa­tion et d’une extension de la financiarisation, il est aujourd’hui impératif que les institutions financiè­res répondent aux besoins croissants de services financiers en les adaptant aux besoins des popula­tions qui se trouvent financièrement exclues. Le microcrédit a au cours des quinze dernières années été donné à voir comme une recette miracle pour répondre à cette financiarisation. Or, pour que le microcrédit soit efficace dans une dynamique de développement, au sens minimaliste d’un accrois­sement des revenus[4], un certain nombre de condi­tions doivent être remplies.

1.1 – Sept conditions d’une retombée positive du microcrédit sur les revenus des populations dites « pauvres »

Une première condition d’une contribution du microcrédit à un accroissement des ressources des fractions pauvres de la population est que les clients des institutions offrant ces services appar­tiennent aux catégories de la population dite « pauvre ». Or, le doute est croissant quant à un ciblage effectif des pauvres, et surtout des plus pauvres par nombre d’organisations. Cela tient à ce que l’inclusion financière est très limitée dans la plupart des pays en développement et qu’une large fraction de la population située au-dessus de la ligne de pauvreté se trouve en situation d’exclusion financière. La financiarisation consti­tue ainsi pour les institutions de microfinance une opportunité d’expansion en vue d’une diminution de leurs coûts. Si le microcrédit s’adresse en fait à des clients situés au-dessus de la ligne de pauvreté, il contribue non à restreindre mais à accroître les inégalités de revenu par rapport aux couches sociales les plus démunies. Pour que le microcrédit à ses couches non pauvres ait un effet positif pour les plus pauvres, il faudrait que soit prouvé un trickle down effect, c’est-à-dire que l’enrichissement de plus riches ait un effet positif sur les revenus des plus démunis. Or l’expérience des soixante dernières années est loin de le prouver. Le microcrédit qui s’adresse à des popu­lations non pauvres mais financièrement exclues a un effet positif en termes d’inclusion financière, ce qui est différent d’une augmentation des revenus et de la dotation en capital.

Une deuxième condition d’une efficacité du microcrédit comme outil de développement, au sens minimaliste d’un accroissement des revenus, est que le prêt soit effectivement employé à accroître les capacités productives. Or dans de nombreux cas, en situation de forte informalité, on constate une fongibilité importante des ressources financières. Les petits crédits servent à une meil­leure gestion inter-temporelle des ressources et dépenses, mais ceci n’accroît pas la fraction des ressources consacrée à un investissement addition­nel à des fins productives. Ceci permet aux popu­lations de mieux gérer leurs budgets, mais ceci ne peut pas avoir un effet positif direct sur leurs acti­vités génératrices de revenus. Si les prêts sont de fait consacrés à l’achat de médicaments ou à cou­vrir des frais de scolarité par exemple, il existe un effet positif indirect, mais celui-ci est rarement immédiat en termes d’accroissement des revenus.

Une troisième condition d’un effet direct positif d’un micro-prêt sur les revenus est que l’investissement réalisé le soit dans une activité pour laquelle il existe des débouchés. Or, on constate bien souvent un effet d’imitation par celles et ceux qui bénéficient de petits prêts. Ceci réduit considérablement leurs effets pour ce qui est de la génération de ressources nouvelles. On assiste même à de nombreux cas de surendette­ment, qui conduit pour le masquer à un rééchelon­nement des prêts et à une décapitalisation. Les taux de remboursements des prêts affichés par les orga­nisations sont souvent, si l’on inclut ces pratiques, inférieurs à ce qu’ils sont en réalité.

Une quatrième condition de succès du micro­crédit est que celui ou celle qui mène l’activité ait les capacités managériales et techniques pour le faire. D’où l’importance de formations parallèles. Mais cette interprétation élargie de l’activité de microfinance intégrant à la finance une politique de formation a été graduellement et bien souvent abandonnée au profit d’une vision minimaliste, strictement financière, du microcrédit. Celle-ci a tendu à éliminer les activités non financières (coûteuses) des institutions au nom de l’accroissement de compétences financières spécialisées et du fait qu’il est difficile d’exercer une pression forte au remboursement en gérant des aspects non financiers des relations. Parmi les capacités que doivent avoir les emprunteurs, on doit compter aussi une capacité à s’exposer à un niveau supérieur de risques. Les études sur la pauvreté montrent que plus encore que la faiblesse des revenus c’est la précarité, la faible dotation en moyens de faire face à une crise, à une maladie, etc., qui handicape les fractions des populations les plus démunies. Les populations les plus exposées aux risques, afin de ne pas accroître ceux-ci ont, par conséquent, tendance à se tourner vers les activités les moins risquées qui sont par ailleurs celles qui dégagent les revenus les plus faibles. De ce point de vue, pour se prémunir contre les risques, ces populations ont bien souvent, plus besoin de services de transferts des migrants, d’épargne et d’assurance, que de prêts.

Une cinquième condition d’un succès du microcrédit est que le rendement des micro-acti­vités soit supérieur à celui d’activités plus capita­listiques. On observe une promotion de l’entrepreneuriat pauvre en Afrique au détriment d’autres modèles productifs. Or si l’on regarde les politiques menées dans deux pays moteurs de la croissance mondiale, à savoir la Chine et l’Inde, il est évident que le développement économique de ces pays est assis sur la promotion d’entreprises d’une certaine taille et sur celle du salariat. Si, par ailleurs, on observe une offre de services de micro­finance dans ces pays, c’est plus comme un moyen de survie pour certaines couches de la population que comme instrument d’une politique de croissance des revenus.

Une sixième condition est que le coût du prêt, à travers le taux d’intérêt acquitté, soit inférieur au rendement de l’activité pour laquelle se fait l’investissement. Ceci explique que le microcrédit privilégie le financement d’activités commerciales plus que l’artisanat, et l’artisanat plus que l’agriculture. Quand des intérêts supérieurs à 60 % sont acquittés, comme on l’observe en Amérique latine, alors que les activités agricoles rapportent globalement rarement plus de 15 %, voire 8 % seulement, les prêts sont demandés pour financer une partie de l’activité (par exemple les achats d’engrais ou de semences) en induisant une sous rémunération du travail et de la propriété et un drainage de ressources du monde agricole vers le secteur financier, et du monde rural vers le monde urbain.

Une septième condition est que l’investissement réalisé grâce aux micro-prêts se traduise par une dépense endogène qui provoque une demande de biens et services produits localement, et non une importation de biens. Quand, par exemple, les prêts servent de fait à acquérir des médicaments, il y a bien amélioration de l’état sanitaire. Ceci est positif, mais il y a exportation de ressources financières sans effet multiplicateur interne des revenus. Le microcrédit agit alors comme un facteur de croissance dans les pays qui réalisent les exportations acquises par ces prêts et qui bénéficient des flux financiers via les intérêts des prêts, mais pas dans les pays dits en développement. Nous touchons ici à une limite macro-économique du microcrédit.

1.2 – Une huitième condition pour un effet globalement positif du microcrédit

Une huitième condition d’un effet positif du microcrédit est qu’il existe une insuffisance locale de ressources financières à investir et par consé­quent un besoin d’importation de capitaux. Nous nous situons ici au niveau des effets macro-économiques des modèles fondés sur des apports extérieurs de fonds. Face à l’afflux de placements en microfinance, il est possible d’interroger l’idéologie de l’impératif d’un apport extérieur de capitaux pour assurer la croissance des économies. Différentes études[5] ont mis en avant la surliquidité bancaire[6] en l’Afrique subsaharienne (40 pays sur 44), mais aussi dans la région Caraïbes, au Guyana, en Thaïlande, au Maroc, en Algérie et en Égypte. Dans ce pays, les banques doivent se protéger contre un risque de rush des déposants voulant retirer leurs dépôts en situation d’accroissement de la méfiance dans la stabilité du régime provoqué par la contestation de groupes islamiques fondamentalistes à l’encontre du gouvernement, de la minorité copte et de la présence occidentale. Les banques égyptiennes prêtent moins de la moitié des dépôts qu’elles reçoivent. Dans d’autres contextes, la forte liquidité des banques est déterminée par le risque d’un rush des déposants anticipant une forte dépression du taux de change de la monnaie natio­nale (en particulier quand existe un taux officiel de change et un taux au marché noir). Elle peut provenir aussi de la difficulté pour les banques et leurs clients à trouver les devises étrangères qu’ils recherchent. Dans des situations de ce type, le taux effectif de réserve des banques se situe à un niveau bien plus élevé que le taux de réserve obligatoire imposé par les autorités monétaires du pays. Quelles que soient leurs causes, dans ces écono­mies, ces surliquidités traduisent un manque de confiance dans les institutions, climat défavorable à une dynamique des activités et par conséquent de leur financement.

L’apport externe de fonds se substitue alors à la mobilisation des ressources locales. Contrairement à nombre d’idées reçues depuis plus d’un demi-siècle de rhétorique d’aide nécessaire pour le développement, un apport extérieur de fonds à prêter n’est certainement pas, en situation de surliquidité, le plus grand besoin actuel des pays aux populations matériellement les plus démunies, qu’il s’agisse d’un apport sous forme de place­ments ou d’aides publiques ou charitables, ou encore de fonds publics. La surliquidité bancaire peut s’accompagner d’une forte profitabilité du secteur, alors que l’intermédiation bancaire est localement très limitée, parce que les banques, jouissant d’une situation d’oligopole, facturent à un niveau très élevé les services qu’elles rendent au petit nombre des entreprises et des particuliers bancarisés. Dans un contexte de surliquidité bancaire, les pays parmi les plus pauvres de la planète (en termes de revenu par tête) ont davan­tage besoin de mobiliser des ressources locales (y compris par l’impôt) que de bénéficier de trans­ferts de fonds du « Nord » vers le « Sud »[7]. Certains soutiens extérieurs peuvent contribuer utilement à cette mobilisation. Ceci peut se réaliser par des fonds internationaux[8] et locaux de garantie qui encouragent les banques locales à prêter. C’est d’autant plus vrai que, globalement, les mouvements de fonds du « Sud » vers le « Nord » l’emportent aujourd’hui sur le mouvement inverse[9]. Il est donc de la responsabilité des acteurs d’abord financiers, mais aussi des organisations non gouvernementales, comme des chercheurs, de s’interroger, pour certains pays, sur les conséquen­ces des modes externes de financement. Ils peu­vent s’avérer un obstacle à une dynamique de décollage économique.

2 – Le microcrédit a-t-il d’autres vertus qu’économiques ?

Face à la remise en cause du microcrédit comme outil de développement économique, il est possible de le parer d’autres vertus, morales et non-économiques. Là encore il est possible d’être dubitatif.

Il est courant de lire, et les organisations non gouvernementales le mettent en avant, que le microcrédit « combat les usuriers ». Elles entre­raient ainsi dans une sorte de combat historique face aux perversions supposées de l’argent. Reste­rait à prouver que ce combat soit effectif et que la disparition des « prêteurs privés » soit en soi une bonne chose. Dans un pays comme l’Inde, où l’usure a toujours été présentée comme endémique, la proportion du recours aux prêteurs privés dans les zones rurales n’a pas diminué au cours des soixante dernières années en dépit de la promotion très forte par les autorités publiques d’une inclu­sion financière du plus grand nombre par des institutions coopératives puis de microfinance. On observe, quand des études précises sont menées, une très forte adaptation de l’offre des prêteurs privés et même leurs capacités d’articulation à la microfinance. Le surendettement des populations est bien souvent dû au fait que les prêts des « usuriers » et de la microfinance ne sont pas en position de substitution mais s’additionnent. La Corée du Sud a mené dans les années 1960 une politique efficace de recours aux prêteurs privés articulés aux institutions bancaires pour lesquels ils jouaient le rôle d’intermédiaires. Les critiques à l’encontre des « usuriers » pourraient s’adresser aujourd’hui tout aussi bien à nombre d’organi-sations de microfinance dans leurs rapports effectifs avec leurs clients et par les taux d’intérêt qu’elles pratiquent. Il conviendrait ici de mettre en doute nos préjugés culturels à l’encontre des prêteurs. Pourquoi critiquer les marges financières et ne pas le faire des marges commerciales ? Pourquoi un « usurier » qui prête à une commer­çante vendant du poisson au taux de 1 % par jour serait préjudiciable si, grâce à ce prêt, cette femme réalise un bénéfice net quotidien de 30 % ? Tout prêteur privé a-il une action néfaste et toute orga­nisation de microfinance est-elle par nature exemple à suivre ?

Les vertus sociales du microcrédit restent elles-mêmes à prouver. Illustrons cette critique par l’exemple de l’essor des services micro financiers au Bangladesh. Il est sans doute peu de spécialistes reconnus de la microfinance, qui au détour d’un article n’aient pas un jour vanté les mérites de cette supposée success story. Comment ne pas sombrer dans l’optimiste en découvrant un pays où 105 millions de personnes (21 millions de familles sur 149 millions d’habitants) sont des « bénéficiaires » du microcrédit ? Comment ne pas saluer l’effort considérable des hommes et des femmes qui y ont contribué en trois décennies ? Il est par conséquent tentant de penser qu’il suffirait de généraliser à travers toute la planète ce qui passe pour de « bonnes pratiques » et d’identifier pour les rejeter les « mauvaises pratiques » afin par miracle de faire disparaître, via la microfinance, la pauvreté. Or le bilan du microcrédit dans un des lieux de la planète où il a été sans nul doute le plus diffusé n’est pas aussi positif que les chroniqueurs de cette finance du coin de la rue ou du village l’imaginent communément. ActionAid Bangladesh et Bangla­desh Unayan Parishad ont soutenu un rapport dirigé par le professeur Qazi Kholiquzzaman Ahmad qui dresse un tableau rigoureux, à la fois d’un point de vue scientifique et par sa sévérité, des conséquences du microcrédit dans le pays[10]. Pour ce qui est de son effet économique, il apparaît limité en raison d’un poids considérable des acti­vités qui ne sont pas immédiatement productives mais seulement commerciales ou destinées à couvrir des coûts d’éducation et de mariage des enfants (7 % des cas). À cela s’ajoute le rembour­sement de prêts antérieurs (6,4 %). Le rapport cité indique que parmi les clients (et de fait des clientes pour l’essentiel) des organisations de microfinance au Bangladesh le microcrédit n’entre que pour 16 % dans les raisons de l’accroissement du taux de scolarisation ; de même les trois quarts de celles qui ont accru leurs capacités à se soigner l’attribuent à d’autres causes que le microcrédit. Ce sont, semble-t-il, les politiques publiques et l’action d’organisations de la société civile qui font la différence en matière d’éducation et de santé (pp. 28, 30, 34). Ajoutons que seulement 10 % des emprunteuses affirment que le microcrédit leur a permis d’entreprendre de façon indépendante une activité (p. 46). Plus inquiétant encore, 82 % des femmes interrogées affirment que le montant des dots s’est ainsi accru (p. 48) et  les femmes qui subissent dans le cadre familial des violences morales ou physiques (27,8 % des enquêtées) déclarent pour 60 % d’entre elles que cette violence s’est accrue depuis qu’elles sont devenues bénéficiaires d’un microcrédit en raison même de leurs fonctions économiques et financières nouvelles dans la famille ; la violence n’a diminué que pour 27,3 % d’entre elles (p. 47). Toutefois, pour presque les trois-quarts d’entre elles, la prise en compte de leurs points de vue dans la gestion du microcrédit s’est accrue.

Conclusion : une nécessaire diversification des services financiers proposés

Compte tenu du fait que les conditions d’un effet positif du microcrédit, que l’on se situe à une échelle micro d’observation ou à une échelle macro, sont exceptionnellement remplies, cet outil du financement ne peut pas constituer un levier fort de développement économique voire social et humain. Il conviendrait par conséquent de limiter son poids dans les modèles de lutte contre la pauvreté actuellement privilégiés, notamment dans les documents stratégiques de réduction de la pauvreté définis nationalement pour atteindre les objectifs du Millénaire. Le microcrédit n’est qu’un instrument parmi une variété d’autres, financiers et non financiers. En étant ainsi encadré il peut agir efficacement. Il convient de produire des services financiers diversifiés et adaptés aux multiples besoins des populations. Les besoins de services financiers se situent en matière d’épargne, en matière de micro-assurance des biens, des person­nes, en matière de retraite, en matière de transferts des migrants. Ces services peuvent d’ailleurs être associés. Plutôt que de transférer des fonds qui servent à couvrir des frais médicaux pour les familles restées au  pays d’origine, ne vaudrait-il pas mieux proposer des assurances santé ? Sur le long et moyen terme, la transition démographique que les politiques de coopération ont favorisée, transition qui s’accélère en Afrique par exemple, nécessite de mettre en place très rapidement des fonds de pension adaptés pour les migrants et leur famille.

Le constat d’une surliquidité bancaire dans les pays à faible revenu par tête nécessite d’articuler épargne et prêt. Des fonds internationaux de garantie peuvent permettre de mobiliser les ressources inactives. Un autre exemple d’articulation épargne crédit par adossement bancaire est celle des self help groups, réalisée en Inde grâce à la contrainte exercée par les autorités publiques sur les établissements financiers commerciaux publics et privés d’offrir des services financiers y compris aux fractions de la population en marge des banques. Une dynamique locale endogène peut aussi se faire grâce à des monnaies complémentaires qui endogénéisent le crédit. Il serait erroné de penser que les systèmes de monnaie locale sociale ou complémentaire sont uniquement liés à des crises. Si l’on prend l’exemple de l’Argentine, sans doute le mouve­ment le plus important à l’échelle de la planète, il n’a pas disparu totalement après la résorption de la crise en Argentine. Aujourd’hui le pays compte encore de très nombreux clubs de trueque.

Il n’existe pas de réponses uniformes. Les sociétés contemporaines ont l’ardente obligation de reconnaître les limites du microcrédit pour répondre avec efficacité et justice aux besoins de services financiers émanant des fractions de leurs populations y compris les plus démunies. L’accès et l’usage des services financiers sont devenus une des conditions d’un développement socialement durable.

 

Notes:

[1] Cet article reprend certains éléments d’une contribution aux VIIes Rencontres internationales du Réseau Inter-Universitaire de l’Économie Sociale et Solidaire (Économie, sociale et solidaire, Développement, Mobilité et Relocalisations, Barcelone, 8-9 mai 2008) et au Sommet mondial de la finance solidaire 2008 (INAISE, Québec, 5-6 juin 2008). Il s’appuie sur des travaux menés dans le cadre du projet ANR RUME (Rural microfinance and employment. Do processes matter ?) et de l’unité IRD Développement et sociétés.

* Professeur à l’IHEID de Genève / Chercheur associé à l’IEDES-IRD. Auteur de Banquiers aux pieds nus, Odile Jacob, Paris, 2006. Jean-Michel.Servet@graduateinstitute.ch

[2] La consultation de nombreux sites où les internautes débattaient des dangers et des vertus supposés du microcrédit après l’attribution du Nobel de la Paix à l’automne 2006 est de ce point de vue révélatrice du système de croyances mobilisées autour du microcrédit.

[3] J. L. Fernando (sous la dir. de) Microfinance. Perils and Prospects, Routledge, Londres 2006 ; J-M. Servet Banquiers aux pieds nus : La microfinance, Odile Jacob, Paris, 2006 et H. van Oosterhout Where does the money go ? From policy assumptions to financial behaviour at the grassroots, Utrecht, Dutch Univ. Press, 2005.

[4] Cette contribution n’a pas pour ambition de critiquer le système de production des besoins et de la rareté à travers le développement. Voir J.-M. Servet, « Les illusions des objectifs du Millénaire », in : Elsa Lafaye de Michaux, Éric Mulot, Pépita Ould-Ahmed, (sous la dir. de), Institutions et développement : La fabrique institutionnelle et politique des trajectoires de développement, Rennes, Presses universitaires, 2007, pp. 63-88.

[5] M. Saxegaard, « Excess liquidity and effectiveness of monetary policy : evidence from Sub-Saharan Africa », Fonds monétaire international, Working Paper/06/115, mai 2006 et Ph. Hugon, « Défaillances du financement du développement et micro-intermédiation en Afrique centrale », Journées Internationales de Micro-intermédiation, Univ. d’Orléans-AUF, 13-14 mars 2008 pour l’Afrique ; D. Fielding, A. Shorthand, « Political violence and excess liquidity in Egypt », Journal of Development Studies, 41, 4, 2005, pp. 542-557, pour l’Égypte ; T. Khemray, « What does excess bank liquidity say about the loan market in Less Developed Countries ? », DESA Working Paper n° 60, novembre 2007.

[6] Il est possible de définir un excès de liquidité bancaire comme la différence entre la liquidité bancaire totale et le niveau de liquidités imposé aux établissements bancaires par l’autorité chargée de la régulation des établissements financiers. Toutefois, la surliquidité effective peut être masquée, par un taux de réserves obligatoires très élevé. C’est le cas des pays africains de la zone franc depuis la dévaluation du franc CFA en 1994.

[7] L’argument avancé pour justifier ces apports externes est que les dépôts dans les banques sont à court terme alors que les besoins de crédit sont à moyen et long terme. Or, une des caractéristiques fortes des prêts en microfinance, appuyés de l’extérieur, est d’être le plus souvent à court terme, voire à très court terme.

[8] D. Fino, F. Vincent, in : « Risques et Microfinance » Autrepart, n° 44, Armand Colin, Paris, 2007 ; Mark  Flaming, « Guaranteed Loans to Microfinance Institutions : How do they add value ? », Focus Note, n° 40, CGAP, janvier 2007 ; J.-M. Servet, « Les fonds de garantie, une pratique de solidarité et de mobilisation des ressources pour le développement », in : Annuaire suisse de politique de déve-loppement, Genève, IUED, vol. 26, n° 2, 2007, pp. 143-156.

[9] Bruno Gurtner, « Un monde à l’envers : le Sud finance le Nord », in : Annuaire suisse de politique de développement, Genève, IUED, vol. 26, n° 2, 2007, pp. 57-80.

[10] Ahmad Qazi Kholiquzzaman, (sous la dir. de), Socio-Economic and Indebtedness-Related Impact of Micro-Credit in Bangladesh, Dhaka, The University Press Limited, 2007.

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