Les formations sociales périphériques et la loi de la valeur

Christian Gillen*

 

128-page-001Au cours de l’histoire du capitalisme, la loi de la valeur basée sur le travail a toujours été critiquée pour qu’on ne découvre pas un niveau essentiel de l’accumulation capitaliste et ses implications politiques.

Dans l’analyse du capitalisme contemporain que contient son ouvrage intitulé le Capital Intellectuel, Thomas A. Stewart affirme que la connaissance est devenue un facteur décisif de création de la valeur dans la production. Les défenseurs de cette position justifient ainsi les disparités croissantes entre les revenus des capitalistes et ceux des salariés en arguant des connaissances essentielles apportées par les représentants du capital dans le processus de production. Par exemple, Gary Burtless, de la Brookings[1], affirme ainsi que la divergence croissante entre les profits et les salaires est due au changement accéléré des techniques de production, changement provenant du travail intellectuel.

Toute cette ligne de pensée affirme qu’avoir accru ainsi le travail intellectuel — qu’il est quasiment impossible de mesurer — fait que la valeur réellement apportée par le travail a perdu toute consistance. Cette position critique par rapport à la loi de la valeur n’est pas seulement celle des défenseurs du capitalisme mais aussi celle d’une pensée de gauche qui est en train de se développer et qui voit dans le cyberespace la possibilité d’affirmer une véritable démocratie tout comme un processus d’autonomisation des travailleurs à l’égard de la domination du capital. Ce courant, dans lequel on trouve Antonio Negri, co-auteur du livre intitulé Empire, affirme que la loi de la valeur est aujourd’hui superfétatoire.

De même, aujourd’hui, les différentes positions idéologiques et politiques se retrouvent d’accord pour considérer que le marché est le mode le plus efficace d’allocation des ressources, et cela bien que le marché soit inefficient et que ce soit lui qui génère de grandes disparités de situations entre les différentes classes sociales qu’il a contribué à façonner. Le marché, pour autant qu’il prenne en considération les souhaits immédiats des acheteurs et des vendeurs, ignore les différences de pouvoir et de revenu qui interviennent dans les transactions, de même que les effets indirects qu’il produit, comme la pollution par exemple qui provoque des maladies. Le marché ne prend donc pas en considération les coûts sociaux qui dérivent de sa logique de fonctionnement. D’un autre côté, le marché attribue un pouvoir important à ceux qui disposent des ressources les plus grandes ainsi que, pour le moins, une capacité de négociation qui dépasse ce que peut se permettre celui qui ne dispose que de sa force de travail.

Dans les pays sous-développés, l’analyse de la loi de la valeur et son expression sur le marché sont d’une grande utilité pour construire la logique interne qui découle de l’articulation entre les formes diverses du travail et pour comprendre sa valorisation, telle qu’elle se manifeste effectivement dans les formations sociales périphériques. Il faut tenir compte de ce que ces formations ne constituent pas un mode de production pur ou quasi-pur, à la manière des pays centraux.

Pour mieux l’expliquer, il faut prendre quelque exemple.

La production de café inclut des formes de travail et de valorisation distinctes, articulées par la loi de la valeur capitaliste qui est la forme dominante. Dans la culture du café, les petits producteurs travaillent en général dans le cadre d’organisations non capitalistes. Le petit propriétaire ne pratique pas un véritable calcul économique, et quand il le fait, il n’inclut pas de rémunération dans ses coûts, ni pour lui, ni pour les membres de sa famille. D’un autre côté, au moment de la cueillette, il loue les services d’ouvriers agricoles auxquels il verse un salaire et fournit la nourriture. Le bénéfice que génèrent ces petites exploitations agricoles dépend dans une grande mesure de la rente différentielle dont dispose le propriétaire du fait de la localisation de son terrain et de ses effets sur la production qui proviennent aussi des différences de climat. Le produit récolté est acheté par les commerçants qui se chargent de traiter le café selon la logique capitaliste pour, plus tard, le vendre, que ce soit sur le marché national ou le marché international, ceci en fonction de sa qualité.

Tout ce processus qui structure les relations entre la campagne et la ville, l’agriculture et l’industrie, la production et la commercialisation, se réalise à travers l’articulation de rapports sociaux non capitalistes et capitalistes, où le surplus dégagé grâce au travail du producteur et de sa famille se transfère au secteur capitaliste moderne : c’est-à-dire que le surplus s’établit en fonction de la logique de la plus-value, le commerçant usant de son plus grand pouvoir et profitant de l’absence de calcul économique rigoureux chez le producteur agricole pour parvenir à imposer des prix qui le favorisent, permettant le transfert à son profit de la valeur créée dans le secteur non capitaliste. Il existe donc, pratiquement, une subvention du petit producteur au commerçant. La production non capitaliste est dépendante de la logique de la circulation capitaliste. Le commerçant national du café, de son côté, est subordonné au commerçant international qui est celui qui, en dernière instance, fixe le prix de réalisation du café.

Comme on peut le comprendre, il y a toute une chaîne de valeur qui en assure le transfert, du non-capitalisme au capitalisme local ou régional, et de celui-ci au capitalisme mondial ; ce qui conduit à la paupérisation du paysan et à l’enrichissement du capital commercial, national ou international. Le petit producteur agricole peut supporter l’extraction de son surplus étant donné qu’il complète sa production de café en semant des produits vivriers et en élevant un peu de bétail ; cela servira à l’autoconsommation ou à la vente d’un peu de lait ou de viande au marché de sa communauté. Toute cette autoconsom-mation de produits agricoles ou de viande n’est pas considérée comme faisant partie de la richesse nationale, dans la mesure où ces produits ne sont pas mis sur le marché.

Dans le secteur de la petite production manufacturière il existe aussi un transfert de valeur du secteur non capitaliste au secteur capitaliste. Dans la production de vêtements, chaussures, meubles, produits de la mécanique, dans l’artisanat non artistique, existent le plus souvent, des rapports sociaux  dans lesquels le travail domestique n’est pas rémunéré, et la division du travail qui y prévaut ne rend pas possible un contrôle réel du petit propriétaire sur ceux qui travaillent dans son atelier. Prenons par exemple le cas du propriétaire qui donne la responsabilité de la production à un contremaître, avec un contrat personnel ou incluant les membres de la famille. C’est le contremaître qui définit le système de production et, par le fait même, le temps de travail ; de même, c’est lui qui paye les travailleurs.

Par ailleurs, le petit surplus qui se crée dans la production industrielle, lorsque celle-ci est organisée selon des formes de travail qui comprennent beaucoup de segments qui ne relèvent pas du capitalisme, se transfère au commerçant selon des modalités différentes. Le commerçant reçoit dans son magasin le produit et le paye au producteur, dans le meilleur des cas, au moment où il le vend. En général il met plus de trois mois avant de le payer, ce qui fait que le producteur doit s’endetter  pour avoir les moyens de continuer à produire. Ainsi, le commerçant est celui qui, en dernier lieu, fixe, grâce à son pouvoir de négociation, le prix auquel il achète le produit. Dans bien des cas, il établit ce prix en-dessous du coût total supporté par les producteurs, lesquels peuvent accepter cette situation un moment puisque le travail des membres de la famille n’est pas rémunéré et qu’il n’y a pas de protection sociale à payer pour les employés. Comme on peut le voir, il y a  transfert de surplus de la production — qui se fait dans le cadre de rapports sociaux où le caractère non capitaliste joue un rôle important — vers le secteur capitaliste, via la sphère de la circulation.

De tout ce qui vient d’être mentionné, se dégage l’idée que le secteur non capitaliste de la petite production agricole ou industrielle subventionne le capitalisme national. Ceci entraîne que le paiement de royalties, le remboursement de la dette, l’un et l’autre nécessaires à la reproduction élargie du capitalisme mondial, peuvent se réaliser.

Les pays des Centres, pour éviter chez eux la détérioration de l’agriculture et de la petite production industrielle, les subventionnent sous des formes diverses et à travers des incitations économiques, techniques et financières. Dans les pays des Périphéries, c’est le contraire qui se passe. On subventionne le grand capital par l’intermédiaire d’exonérations et, aussi, comme on l’a montré, par un transfert du surplus de la petite production qui relève de rapports sociaux non capitalistes.

En acceptant l’ALCA, on accepte la multiplication de ce processus de transfert de valeur de la production paysanne et de la petite industrie, appauvrissant cet important secteur de la société et engendrant la malnutrition et la famine, ainsi que beaucoup de chômage. C’est pour cela qu’il faut s’opposer à la ratification de cet accord afin d’éviter une plus grande domination de l’empire nord-américain qui exige toujours davantage d’exploitation dans son arrière-cour pour pouvoir mieux concurrencer l’Union européenne et le Japon.

Notes:

* Ingénieur péruvien, ancien Directeur pour les Caraïbes et l’Amérique Latine et ancien Coordinateur du Système des négociations Nord-Sud de l’Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel (ONUDI)

Voir le site : <http://www.hacialaemancipacion.org&gt;.

Article aimablement traduit par G. de Bernis.

[1]The Brookings Institution, centre de recherches, Washington D-C, Etats-Unis.

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