Éditorial

Patrice Allard, Rédacteur en Chef de Informations et Commentaires

 

128-page-001Au sein des Périphéries, le continent sud-américain occupe une place à part. Cette originalité s’inscrit d’abord dans son histoire qui voit les pays de la région s’affranchir précocement du joug colonial.

C’est en effet dès 1811 qu’est proclamée, au Congrès de Caracas, l’indépendance du Venezuela. Cette proclamation marque les débuts d’une période de treize années de luttes violentes au terme de laquelle, une à une, les vice-royautés espagnoles arrachèrent leur indépendance à la puissance coloniale. Le combat des colonisés ne fut pas seulement celui d’élites animées des idées nouvelles de l’époque, marquées par les exemples des Etats-Unis et de Haïti et revendiquant la rupture du carcan politique imposé par la métropole. Au Mexique au moins, ce fut aussi le combat des masses les plus pauvres, animées par des visées plus radicales. Mais les luttes des plus humbles furent vaines ; ce fut l’action des plus favorisés qui permit d’imposer un ordre nouveau à l’Espagne. Le Brésil profita de l’impulsion. Il parvint, presque pacifiquement, à obtenir son indépendance du Portugal. L’Espagne résista âprement. Des guerres, dévastatrices pour ce continent, furent nécessaires. Ce n’est qu’en 1833, à la mort du roi Ferdinand VII, que l’Espagne reconnaîtra l’indépendance de ses anciennes colonies (seulement 9 ans après la fin des combats).

Pionnier dans la décolonisation, ce continent devait l’être également dans l’ère néo-coloniale qui vint ensuite. Les visées commerciales, tout d’abord européennes, puis nord-américaines se manifestèrent au lendemain des indépendances. La venue des marchands s’accompagna rapidement d’interventions directes, politiques et militaires : en 1833 la Grande-Bretagne contraignit l’Argentine à lui céder les Iles Malouines ; entre 1836 et 1848 les Etats-Unis arrachèrent au Mexique le Texas et la Californie. Deux décennies après leur naissance, les Etats d’Amérique du Sud voyaient un statut leur être imposé : ils appartiendraient à un espace périphérique englobant tout le continent. L’émergence d’un centre dominant auquel serait durablement liée cette périphérie fut plus tardive. De la “doctrine Monroe” (“l’Amérique aux Américains”, 1823) à la participation, des Etats-Unis au congrès panaméricain de Montevideo (1933) et à la mise en œuvre du Reciprocal Trade Agreement Act, après 1934, la domination des Etats-Unis sur la région finit par s’imposer.

Dans cette conjoncture, chacun des pays d’Amérique du Sud a connu une évolution comparable. Fournisseurs de produits bruts destinés à alimenter les économies de pays centraux en pleine “révolution industrielle”, ils partageront les vicissitudes d’une telle situation, périodes de prospérité vite compromises par l’instabilité des revenus issus de leurs exportations. Les écarts entre les plus riches, qu’il s’agisse des Etats ou de leurs habitants, ne cesseront de croître. La recherche d’un développement économique et social en résulte et constitue une constante dans l’histoire de chacun de ces pays. Pour atteindre ce but, briser les mécanismes du sous-développement et pour cela relâcher la domination exercée par les pays centraux, était nécessaire. Les résistances rencontrées ont fait de cette recherche une lutte permanente aux aspects multiples, économiques, sociaux et politiques. Luttes internes où les intérêts des couches sociales compradores s’opposent à tous les groupes dont le sort est lié à l’essor économique et social de leur pays, luttes externes sur le terrain des échanges de marchandises et de leur réglementation, sur celui des investissements étrangers et de leur contrôle et aussi sur celui, plus politique des ingérences extérieures, l’Amérique du Sud a connu la première toutes les vicissitudes du sort réservé aux Périphéries. Un destin fait d’avancées, lorsque les liens de domination qui l’emprisonnent peuvent être relâchés, et de reculs aussi lorsque les intérêts du Centre passent par l’aggravation des conditions de vie des habitants. Elle fut même parfois, pour les uns ou les autres, le lieu d’apprentissage ou d’expérimentation d’idées nouvelles (par exemple, Garibaldi, en exil, fut ainsi, en 1835, au service d’une éphémère République du Rio grande do Sul, au sud du Brésil, avant que de devenir la cheville ouvrière de l’Unité italienne).

Le dernier de ces reculs fit plonger, les uns après les autres, les pays de la région dans l’engrenage de l’endettement extérieur et des programmes d’ajustement structurel censés assainir leur situation, dans le début des années 1980. Le continent sud américain devint un autre laboratoire où s’expérimentent, alors, en vraie grandeur, les recettes miracles du libéralisme. En résultat, si certains Sud-américains ont pu constituer ou accroître de solides fortunes, l’endettement extérieur de la région demeure, et près d’un Sud-américain sur deux ne connaît que la pauvreté et la précarité. Héritières des luttes passées, les actions progressistes, menées aujourd’hui sur les terrains sociaux, économiques ou politiques s’appuient sur une situation devenue pour un grand nombre insupportable.

Évoquer “un continent en lutte”, c’est également connaître les formes multiples que prennent les mouvements populaires en Amérique du Sud, qu’il s’agisse des protestations des peuples indigènes, de mouvements sociaux, comme celui des piqueteros en Argentine ou des sans-terre au Brésil, ou bien encore de formes de résistance politique, comme ce fut le cas, pendant tant de soirs sur la “Place de mai”.

C’est aussi souligner l’impulsion nouvelle qui a vu l’arrivée au pouvoir, démocratiquement, de gouvernements progressistes, appuyés sur des coalitions “larges”. Les premiers signes de ces changements sont bien connus : élection en 1998 d’Hugo Chavez au Venezuela, victoire du candidat du Parti des Travailleurs, Luis Inacio “Lula” Da Silva, soutenu par une alliance politique dépassant de beaucoup ce parti, aux présidentielles brésiliennes, en 2002. D’autres victoires électorales récentes confirment la profondeur de ce mouvement. Ce fut le cas, en août 2004, du référendum révocatoire vénézuélien qui vit une nette majorité de citoyens apporter son soutien à l’action politique du Président Chavez. Ce succès fut confirmé en octobre à l’occasion d’élections locales où les candidats soutenus par Hugo Chavez remportèrent 19 des 22 gouvernorats de province[1]. C’est aussi, le même mois, la victoire électorale du Docteur Tabaré Vasquez, candidat soutenu par le Frente Amplio, en Uruguay. Ce pays va connaître ainsi, pour la première fois en 170 ans d’existence, un gouvernement de gauche. C’est aussi, encore en octobre, au Nicaragua, la victoire des candidats du Front Sandiniste de Libération Nationale lors des élections municipales[2].

Si les orientations sociales prises ou déclarées par ces nouveaux pouvoirs exécutifs sont claires (et sans doute adaptées à la situation présente), la possibilité d’aller plus loin avec des politiques de développement plus ambitieuses interroge. Encore une fois l’un des principaux enjeux reste la capacité de ces pouvoirs nationaux de parvenir à relâcher les rapports de domination entretenus par la puissance américaine. Cette domination induit en effet le respect d’une discipline en matière de politique économique, qui interdit à celle-ci de s’écarter de l’orthodoxie libérale. Les nouveaux gouvernements jouent ici leur crédibilité, tant ces politiques libérales ont fait, en Amérique du Sud, la preuve de leur inefficacité économique (la désinflation, qui leur est souvent attribuée, a été payée au prix fort d’une stagnation, voire d’une récession économique) et de leur nocivité sociale. Cette domination induit également le maintien à travers les flux d’échange de biens et de services et des flux de capitaux, de conditions bien plus favorables aux intérêts des Centres qu’au développement de la région. De quelle manière ces nouveaux gouvernements peuvent-ils modifier les rapports de force et gagner des espaces de liberté plus larges en matière de politiques économiques et sociales ? Cela constitue sans doute la question essentielle du moment présent.

En effet le pouvoir de domination des pays des Centres (avec au premier chef les Etats-Unis) sur la région ne paraît pas faiblir. Chacun de ces gouvernements progressistes, fraîchement arrivés au pouvoir, hérite du fardeau de la dette de son pays. Pour chacun d’eux, il ne s’agit pas seulement d’un prélèvement supporté par l’épargne nationale. Avec la complicité des créanciers et des institutions financières internationales, c’est aussi l’instrument de l’assujettissement des choix politiques. De plus, le projet états-unien d’une zone de libre-échange étendue aux deux continents américains (ZLEA) compromet l’existence même des organisations régionales sud-américaines (Mercosur, Pacte andin…). Ce projet constitue une menace sérieuse contre tout programme de coopération entre pays sud-américains. Enfin la présence politique (et même parfois militaire, sous couvert de lutte contre les narco-trafiquants) des Etats-Unis ne s’atténue pas, appuyant les oppositions intérieures compradores, parfois de manière éhontée, comme ce fut le cas lors du coup d’Etat manqué contre le Président Chavez, au Venezuela, en 2002. De nouvelles luttes se dessinent ainsi. La participation, entre autres, du Brésil au Groupe des 21, au cours de la conférence de Cancun, en est une bonne illustration.

Du côté des pays des Centres, ces luttes nouvelles ne peuvent manquer de soulever d’autres questionnements sur le thème de la démocratie. L’exigence démocratique constitue, vue des Centres, une aspiration ambitieuse au profit de l’humanité tout entière. Elle est aussi, instrumentalisée dans la dénonciation de certains régimes, le moyen de rendre morales des exigences qui cachent mal des intérêts économiques et politiques. L’arrivée au pouvoir, par des voies incontestablement démocratiques, de gouvernements conduisant des politiques contraires aux intérêts des Centres, placera ceux-ci devant l’obligation de modifier leur discours. Il leur faudra choisir entre le respect de l’action du gouvernement démocratique légitime d’une nation souveraine et le maintien d’une exigence de soumission des Périphéries à leurs besoins économiques et politiques. Il est, à tout le moins, permis d’en attendre une clarification.

Évoquer l’Amérique du Sud en lutte, c’est enfin poser la question de l’information. Dans les conflits qui traversent ce continent, l’information partielle, le manque d’information, comme la désinformation sont devenus des armes. Chercher l’information devient alors un exercice salutaire mais difficile. Cuba, pays hautement symbolique dans ces conflits, en est une bonne illustration. L’économie cubaine a connu, entre 1989 et 93 une récession forte (de l’ordre de 35 % de son PIB), conséquence de la chute brutale de ses échanges extérieurs avec ses principaux partenaires (pays socialistes) et aggravée par le blocus commercial imposé par les Etats-Unis. L’évolution ultérieure de cette économie interroge. Suivant les sources statistiques, des résultats contradictoires se dégagent. A partir du suivi du PIB cubain, calculé aux prix de 1981, la croissance économique (retrouvée après 1995, mais irrégulière) aurait permis en 2003 de rattraper à peu près le niveau de 1990[3]. A partir des chiffres du PIB par habitant, exprimés en parité de pouvoir d’achat, la CIA classe Cuba « au-dessous du Soudan, de la Mongolie ou de la Papouasie-Nouvelle Guinée, à peine au-dessus du Bangladesh, de la Mauritanie ou Haïti »[4], ce qui laisse supposer que ce pays est pris dans l’engrenage d’un sous-développement accéléré. Qui faut-il croire, lorsque, par ailleurs, d’autres sources de statistiques internationales (Banque mondiale, PNUD) tournent la difficulté en ne publiant aucun chiffre récent du PIB cubain ?

L’action des médias nationaux dans la tentative de renversement du Président Chavez au Venezuela en avril 2002 apporte un autre éclairage à cette question. L’engagement quasi unanime des organes d’information vénézuéliens aux côtés de l’opposition avant 2002, puis leur appui aux putschistes lors de la tentative de coup d’Etat, sont manifestes. Ils parvinrent à déguiser un pronunciamiento militaire au service d’une minorité privilégiée en un “coup d’Etat citoyen”, une révolte de la “société civile pour restaurer la démocratie”. L’information, par son unanimité, devenait ainsi une arme de propagande contre le pouvoir en place.

Mais que dire alors de l’action des médias occidentaux à cette occasion ? Ils ne firent pas contrepoids au pouvoir d’une information aussi partiale, mais, dans leur majorité, ils la relayèrent. En effet, peu informés des questions de politique intérieure vénézuélienne, les médias occidentaux cherchèrent l’information… chez leurs confrères vénézuéliens. Cette imprudence conduisit à ce que l’image démocratique de l’éphémère Président Pedro Carmona, le dirigeant de la plus grande organisation patronale vénézuélienne, auto proclamé à la présidence, fut largement reprise en occident.

Dans une situation “d’intoxication informationnelle”, même le sens de la mesure et de la nuance ne suffit pas. Ne vit-on pas l’Organisation non gouvernementale “Reporters sans frontière” (RSF), après avoir tenté de se situer au-dessus du débat en intitulant son rapport 2003 sur ce pays : « entre l’autoritarisme du Président (Chavez) et l’intolérance des médias », apporter son soutien à la journaliste vénézuélienne Patricia Poleo, victime de menaces et de pressions. RSF oubliait seulement que cette journaliste participa directement (et pas seulement au titre de journaliste) au coup d’Etat et fut, pendant les quelques jours de sa présidence, la chargée de presse de Carmona. Comme tous les participants à cette conjuration, elle ne fut pas inquiétée, le Président Chavez faisant preuve, à cette occasion, d’une grande mansuétude.

Involontairement, ces médias occidentaux furent même amenés à jouer un autre rôle dans la politique intérieure vénézuélienne, confirmant cette “intoxication informationnelle”, à laquelle conduit la “surmédiatisation” d’un camp et le boycott de l’autre. Temir Porrus Ponceleon décrit fort bien l’engrenage dans lequel se trouvèrent piégés les journalistes étrangers : « … devant la partialité grossière des médias nationaux, les médias étrangers font office d’instance d’arbitrage. L’on aboutit ainsi au paradoxe suivant : ce sont les moins informés (les envoyés et correspondants des médias internationaux) qui construisent l’opinion politique sur le pays. Par conséquent, il devient capital pour chaque groupe politique d’influencer ces médias afin qu’ils reflètent plutôt leur point de vue. Pour des raisons sociologiques évidentes, ce sont les opposants au “chavisme” qui ont l’avantage, dans la mesure où ils se trouvent en phase, socialement, économiquement et culturellement avec l’establishment occidental. Le passé militaire et le discours “populiste” de Chavez font le reste. »[5]

Un tel engrenage de manipulation par l’information crée un précédent fâcheux. Il ne s’agit pas seulement de la diabolisation de certains chefs d’Etat ou de certains régimes politiques. En portant la discussion exclusivement sur la réalité, les apparences, voire les déguisements de la nature démocratique d’un pouvoir, la question centrale du développement est occultée, bien que développement et démocratie soient, par essence, intimement liés.

Légitimés par la volonté démocratique de leur peuple, les nouveaux pouvoirs progressistes venus au pouvoir en Amérique du Sud sont engagés non dans des processus, mais dans des luttes dont l’enjeu est le destin de leurs concitoyens, le développement de leur pays. Celui-ci est au cœur des espoirs qui ont conduit au pouvoir ces gouvernements. Il est aussi la condition qui assurera la pérennité de cette démocratie. C’est donc en se confrontant à cette question que l’Amérique du Sud est, nous le disons résolument, un continent en lutte.

 

Notes:

[1] Berta Joubert-Ceci, Workers World Newspaper, 11 novembre 2004.

[2] Site http://www.courrierint.com/AFP/depeche.asp en date du 9 novembre 2004 : Le Front Sandiniste de Libération Nationale a obtenu à cette occasion 44,6 % des suffrages, contre 35,5 % au Parti Libéral Constitutionnaliste, parti de l’ex-président Aleman (emprisonné et condamné à 20 ans de prison pour détournement de fonds) et 10,6 % à l’Alliance pour la République, parti de l’actuel Président Enrique Bolanos. Le FSNL aurait ainsi remporté 90 des 152 municipalités.

[3] Site http://www.globalindex.com/countries/cuba/factbook.htm. Les chiffres obtenus sont aussi ceux que retient la CEPALC. Ils sont élaborés en collaboration avec l’Office cubain de statistiques.

[4] Rémy Herrera, « Cuba, une résistance socialiste en Amérique latine », Recherches internationales, 3 / 2003, n° 69

[5] Témir Porras Ponceleon, « Les enjeux de la crise vénézuélienne », Recherches internationales, 3 / 2003, n° 69.

 

 

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