La guerre d’Irak : plus de questions que de réponses

Timothée Boalde*

 

125« Les causes de la guerre sont multiples. Les dictateurs et leurs semblables, à qui la guerre procure, au moins en perspective, un stimulant délectable, n’ont pas de peine à exciter le sens belliqueux de leurs peuples. Mais, ceci mis à part, leur tâche est facilitée et l’ardeur du peuple est attisée par les causes économiques de la guerre, c’est-à-dire par la poussée de la population et par la compétition autour des débouchés. Ce dernier facteur, qui a joué au XIXème siècle et jouera peut-être encore un rôle essentiel, a un rapport étroit avec notre sujet. »

John Maynard Keynes, Notes finales sur la philosophie sociale, Théorie générale de l’emploi,  de l’intérêt et de la monnaie, éd. Payot 1968, p. 395.

La seconde guerre d’Irak est im-pensable. Généralement quand on pense à la guerre, on pense à un affrontement déclaré d’une nation (ou d’une coalition de nations) contre un ennemi identifié, à un temps déterminé d’opérations militaires, qui se termine par un retour négocié à la paix. Il serait bien difficile de retrouver ce schéma dans cette guerre.

Faut-il fixer le début de cette guerre au 20 mars 2003 ? Difficile, alors que, depuis 1991, des opérations militaires (les bombardements améri-cains et anglais) n’ont cessé d’être menées, de manière sporadique, sur le terrain irakien et bien au-delà de ce qui pouvait être “justifié” par le dispositif de surveillance[1] ? Difficile surtout, puisque, de facto, depuis le 11 septembre 2001, le monde est en état de guerre permanent, les Etats-Unis s’étant lancés dans une croisade contre le terrorisme et intervenant là où ils le décident, quand ils le décident, et avec les moyens qu’ils décident. Faut-il considérer que la guerre s’est achevée avec le jour où a été annoncée la chute de Bagdad — le 9 avril — ou bien ce jour du 1er mai où G. W. Bush a déclaré la fin des combats, mais pas la paix. Ou bien plus tard ? Ou bien continue-t-elle encore ?

Au-delà de ces questions un peu formelles, on peut encore se demander ce qui constitue véritablement l’entrée en guerre : le début des opérations sur le terrain ou la réunion du noyau de la future coalition qui, à la fois, lance un ultimatum à Saddam Hussein et décide des conditions de l’intervention[2]. De même pour la sortie ; et là, surgit la question de l’information (qualité et quantité) sur ce qui s’est réellement passé et sur ce qui continue à se passer aujourd’hui, en Irak.

En fait, les vrais problèmes soulevés par cet événement majeur de 2003 — les causes et les résultats et suites de la guerre — restent encore plus difficiles à cerner et éclairer. Ce n’est pas renoncer à prendre position que de proposer une analyse qui fait émerger plus de questions que de réponses. Bien au contraire, c’est la seule manière de tenter d’identifier les contradictions qui alimentent le processus de mondialisation aujourd’hui, comme à la fin du XIXème siècle, dans cette période marquée par la concentration de la production et du capital, le développement de la finance, l’exportation des capitaux et les alliances stratégiques qui s’en nourrissent, avec les rivalités croissantes des grandes puissances en train de finir de se partager le monde.

I – De quelle guerre s’agit-il ? La guerre de qui ? contre qui ? pour quoi ?

La réponse la plus évidente est qu’il s’agit d’une guerre que les Etats-Unis ont décidé de mener contre l’Irak, mais on ne peut s’arrêter à cette réponse triviale. Sans aucun doute, avec le 11 septembre 2001, l’administration républicaine a eu l’opportunité de remettre en question la “politique d’endiguement”, qui avait été poursuivie avec l’Irak depuis 1991, comme le réclamait depuis longtemps le camp des néo-conservateurs. Est-il possible de trouver une explication plus circonstanciée de cette intervention contre l’Irak ? Rien n’est moins sûr si l’on en juge par l’inconsistance et les ambiguïtés des discours du moment, aussi bien ceux des partisans de la guerre que ceux de ses adversaires.

A – « Juste cause, mauvaise cause ou pas de cause »[3] ?

Il est évidemment difficile de trouver une cause simple à la décision américaine de déclarer la guerre.

Ce n’est pas vers l’Irak qu’il faut regarder. Il serait, en effet, contestable d’attribuer la cause du conflit à Saddam Hussein et au régime baasiste, devenus en la circonstance, fauteurs de guerre. Le chef de l’Etat iraquien a été accusé — et depuis fort longtemps — d’entretenir le projet caché de se réarmer et de développer un arsenal d’armes de destruction massive. Puis, depuis le 11 septembre, ce régime a été classé dans “l’axe du mal”, suspecté même de connivence avec l’organisation terroriste Al Qaida. Enfin, la dérive du pouvoir de Saddam Hussein, de l’autocratisme à la tyrannie, a constitué un troisième chef d’accusation. Nous savons ce qu’il en est aujourd’hui des deux premières accusations. En ce qui concerne la troisième, nul ne pouvait conserver le moindre doute sur le régime iraquien, la féroce répression conduite d’abord contre ses opposants, puis contre les mouvements kurde et chiite entre 1991 et 1994, ayant détruit les dernières illusions. Le poids de cette accusation reste, pourtant, bien faible pour justifier d’une guerre : est-il possible de prouver que cette tyrannie avérée était devenue plus insupportable, en 2003, qu’elle ne l’était en 1991 ou avant ? Est-il possible de montrer que, parmi les nombreux régimes politiques non démocratiques, celui de Saddam Hussein devait, seul, être l’objet d’une guerre menée au nom de la démocratie ? Voir dans ces accusations les causes de la guerre revient à confondre les justifications a posteriori d’une décision avec les déterminants de celle-ci.

Il y a plus sûrement à chercher du côté des Etats-Unis la raison d’être de leur engagement. La fragilité quasi structurelle de leur économie, en premier lieu, et, en deuxième lieu, l’instabilité de la configuration géopolitique du monde qu’ils entendent dominer peuvent bien leur avoir fourni tous les motifs d’une nouvelle guerre contre l’Irak.

C’est bien ce qui est en filigrane dans les explications les plus souvent avancées. Ce serait la mauvaise conjoncture américaine de 2001-2002 qui déclencherait le besoin d’une relance que les expéditions militaires sont réputées amener (mais il est quand même peu probable que le Trésor américain ait soutenu cette option, un surcroît de dépenses gouvernementales pouvant fort bien, comme en 1991 aboutir à une contraction de la consommation des ménages et produire ainsi un effet dépressif qui aurait, au total, aggravé inutilement l’endettement de l’Etat). Ou ce serait l’envie de disposer facilement des ressources pétrolières irakiennes. On a beaucoup dit que les Etats-Unis avaient un besoin impératif du pétrole de l’Irak, à la fois du fait de l’épuisement des gisements américains et de la diminution prévue des réserves mondiales (mais de nouveaux gisements sont découverts et les compagnies américaines ne s’intéressent pas qu’à l’Irak, et, de fait, elles se sont déjà redéployées vers des zones où de nouveaux gisements seront bientôt mis en exploitation, avec l’appui de leur Etat, comme l’illustre bien la récente installation d’une base militaire américaine à Sao Tomé et Principe dans le Golfe de Guinée). Et l’on n’a pas manqué d’insister à cette occasion sur la place des intérêts pétroliers dans la famille ou le clan du Président Bush.

B – Pour quoi la guerre ?

En fait, la guerre en Irak fait partie d’un jeu qui rebat les cartes depuis presque un siècle au Moyen-Orient. Un jeu qui n’implique pas seulement les Etats-Unis, mais l’ensemble des Centres qui ont eu, et ont encore, des intérêts puissants dans la région. Au-delà de la propagande en direction des populations irakiennes qui aurait voulu faire croire à la libération d’un peuple de l’emprise de son dictateur, la puissance américaine trouve, avec la “guerre contre Saddam Hussein”, une nouvelle occasion de se déployer dans cette région. La guerre ne se limite pas à l’Irak, elle implique toute la zone. On comprend que la “guerre contre Saddam Hussein” ait été immédiatement qualifiée d’impériale[4], voire de coloniale. S’il n’y a pas eu l’intention de s’emparer directement des richesses pétrolières, il y a eu, au moins, le dessein, mal avisé du point de vue technique[5], de compenser les dépenses de guerre par des livraisons de pétrole.

Ce n’est pas, du reste, le début du déploiement des troupes américaines dans la région. Des bases américaines permanentes ont été installées, à l’occasion de la guerre du Golfe en Arabie Saoudite, en Egypte, etc. La “lutte contre le terrorisme” a été l’occasion d’une présence accrue en Afghanistan, au Pakistan, mais aussi dans les républiques du sud de la CEI, celles qui ont du pétrole, celles qui sont sur les routes du pétrole, comme celles qui étaient les éléments du “glacis militaire” de protection de la Russie : Kazakhstan, Turkménistan, Tadjikistan, Ouzbékistan, Kirghizstan. Plus à l’Ouest, entre Caspienne et Méditerranée, les problèmes se posent dans les mêmes termes. Dans cette zone, cependant, les Etats-Unis ont déjà un “bon allié” : Israël. Mais il y a là, dans ce territoire un peu excentré, le nœud de problèmes que constitue la question palestinienne, toujours non résolue.

Pourtant, jusqu’en mars 2003, pour faire régner leur ordre au Moyen-Orient, les Etats-Unis n’ont pas cru nécessaire de recourir à l’occupation d’un pays. Plus habilement, ils ont pesé sur des leviers qui accentuaient les lignes de fractures antérieures. Ainsi, ils ont, très exactement, utilisé ce même régime irakien laïque de Saddam Hussein pour contrer le régime iranien des ayatollahs (1980) ; ensuite ils ont obtenu une rupture entre les pays arabes en achetant la bonne volonté de certains par des annulations et des rééchelonnements de dette extérieure (Egypte en 1991, à l’occasion de la guerre du Golfe menée contre l’Irak — victoire alliée qui a laissé Saddam Hussein à la tête de l’Irak) ; le même moyen leur sert à diviser les pays musulmans (Pakistan, en 2002).

Mais, dans leur tentative de recomposition de la zone, ils s’éloignent de leur plus fidèle allié du monde arabe : l’Arabie Saoudite. Que les dirigeants de ce pays soient liés à la famille Ben Laden ne représente qu’un prétexte peu crédible : l’entourage de G. W. Bush lui-même est lié à la nébuleuse économique de cette famille. Un faisceau de décisions successives, prises par les deux Etats et se répondant mutuellement, montre, d’ailleurs, que les relations privilégiées entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis commencent à se distendre bien avant les attentats du 11 septembre 2001. Les Etats-Unis décident de diversifier leurs approvisionnements de pétrole dès 1997[6]. Une autre décision desserre les relations. Alors que l’Arabie Saoudite dépend de longue date des Etats-Unis (1980) pour la fourniture et la maintenance de son matériel de guerre, la guerre du Golfe a été l’occasion de développer cet armement, avec l’accord du Congrès américain, les Etats-Unis refusent, depuis 1999, de livrer les matériels les plus perfectionnés[7]. En réplique à cet éloignement, les grandes familles saoudiennes ont commencé, pour leur part, à contester l’alliance de la famille royale avec les Etats-Unis, elles n’apprécient guère que plus de quatre mille soldats américains stationnent sur la “terre sainte” de l’Islam. Et des attentats anti-américains tout comme des prises de position anti-américaines dans les médias saoudiens sont apparus.

L’allié saoudien serait-il devenu moins indispensable ? Mais il ne faudrait pas le jeter dans une logique pan-arabe ! La fracture entre pays arabes reste un élément indispensable du dispositif américain au Moyen-Orient.

L’Irak est une proie enviable : il est traversé d’oléoducs, il n’est pas très éloigné des oléoducs de la mer Caspienne, il avait Israël à portée de ses missiles SCUD détruits après la défaite de 1991, mais toujours susceptibles d’avoir des successeurs. L’Irak présente aussi un intérêt en matière politique : même si le mouvement baasiste s’est bien éloigné de sa vocation originelle à fédérer des populations au-delà des frontières des Etats arabes, l’Irak se revendiquait, au moins formellement, de cette idéologie.

Le risque du pan-arabisme — éventuellement cette fois avec une connotation religieuse — pouvait d’autant plus renaître que l’Arabie Saoudite elle-même commençait à prendre des distances avec les Etats-Unis.

La guerre d’Irak va accentuer les contradictions régionales en réactivant la question kurde.

Le soutien américain aux mouvements kurdes remonte à 1998[8]. Dans leurs opérations militaires, les Etats-Unis ont, ainsi, un allié dans la place. Mais ce dispositif va ébranler les autres pays où résident des Kurdes : Iran, Syrie, Turquie. Dans ces pays, l’hypothèque de la reconnaissance d’un Kurdistan souverain par les Etats-Unis est un des leviers pour obtenir (au moins) la neutralité des gouvernements.

C’est la Turquie qui est la première impliquée. Le soutien des Etats-Unis aux Kurdes du nord de l’Irak commence d’abord à leur aliéner la diplomatie turque. Le gouvernement turc s’appuie, d’abord, sur le refus de la guerre par sa population, et n’accepte pas le passage des troupes américaines sur son sol ; en revanche, l’armée turque autorisera le survol du territoire. Pour finir, la Turquie rentre dans le rang : elle obtient, en compensation, l’abrogation de 4 milliards de dollars de dette et la promesse de 25 milliards de prêts et dons. Ce faisant, elle se replace sous l’aile tutélaire des Etats-Unis avec la possibilité d’étendre son influence économique sur l’Asie Centrale.

Reste enfin la fameuse désignation de l’Irak comme pays de “l’axe du mal” en compagnie de l’Iran et de la Corée du Nord. Certes, ces trois pays maîtriseraient les techniques nucléaires, mais ils ne sont pas les seuls : Pakistan, Inde, Chine, Afrique du Sud et Israël pourraient à ce titre relever de la même diabolisation (sans compter tous les pays développés dont les Etats-Unis eux-mêmes !). L’étrangeté de la liste est encore plus grande si l’on considère que les deux Etats du Moyen-Orient sont producteurs de pétrole, alors même que la Corée réactive son potentiel nucléaire pour produire de l’énergie (tout en laissant planer le doute sur le caractère pacifique de ses intentions). Quel est le point commun à ces trois pays ? A l’examen, on trouve une seule réponse[9]. Les trois gouvernements ont manifesté la volonté de ne pas se situer exclusivement dans l’orbite du dollar : provocation ou décision de prudence économique, l’Iran et l’Irak ont milité à l’OPEP pour que l’euro se substitue au dollar pour le paiement du pétrole. Pour sa part, la Corée du Nord a explicitement exprimé sa volonté de substituer l’euro au dollar dans ses (maigres) réserves en devises[10].

Si les réserves en devises se diversifiaient, le rôle du dollar comme monnaie-pivot internationale risquerait d’être affaibli. L’Irak avait en outre entamé une autre politique qui le rend encore plus coupable comme fauteur de troubles monétaires. Il avait négocié avec Total-Elf et les firmes pétrolières russes des contrats buy-back pour l’exploitation du pétrole : le concessionnaire met à disposition les gisements, l’exploitant investit et est rémunéré en nature, par une part du produit extrait. Ce sont autant de barils qui échappent à un règlement en dollars.

A travers ces enjeux politiques, pétroliers, monétaires, la question de l’Irak s’inscrit bien dans une exacerbation des rivalités entre pays des Centres.

C – L’émergence de nouveaux rapports de force internationaux

Le conflit en Irak se produit à un moment bien particulier du processus de mondialisation des relations économiques entre les nations. L’émergence de nouveaux acteurs constitue une première caractéristique de ce moment. Par exemple, la Chine, membre de l’OMC depuis le 11 décembre 2001, développe avec un incontestable succès son projet de devenir “l’atelier de la planète” ; certaines des grandes entreprises du secteur pétrolier, issues du démantèlement de l’économie soviétique, sur-prennent par leur dynamisme.

L’opacité des transactions financières interna-tionales est la seconde caractéristique. Elle est devenue manifeste depuis la tentative, à ce jour infructueuse, des Etats-Unis de porter sur le terrain financier la lutte contre l’organisation Al Qaida. Elle est révélatrice de l’impuissance des nations, même les plus grandes, à s’assurer, au minimum, l’accès à l’information.

Dans ce contexte, la guerre en Irak s’est accompagnée d’une crise profonde bouleversant les relations diplomatiques établies princi-palement entre les pays des Centres, que ce soit au cours de la période d’environ six mois au cours de laquelle le conflit était en gestation, ou pendant les trois semaines de son déroulement. Des fractures “en devenir” sont aussi apparues au sein de la communauté internationale. Sommes-nous en train de voir changer la “carte” de la planète ?

Ces fractures émergent de manière patente à travers les deux “bras de fer” qui marquent la période de gestation de la guerre.

Le premier de ces “bras de fer” oppose l’Organisation des Nations Unies aux Etats-Unis et à leurs alliés constituant la coalition. Il trouve son origine dans le contentieux du désarmement irakien. La mission de contrôle de l’armement de ce pays (armes de destruction de masse et moyens de les produire) avait été confiée à l’Organisation, une commission spéciale ayant été instituée pour la circonstance. Les rapports tumultueux entre les inspecteurs et les autorités irakiennes soumises aux pressions extérieures, parfois militaires, avaient conduit à leur départ d’Irak à la fin de 1998. L’ONU était, de fait, placée dans une situation où elle ne pouvait plus assurer la mission dont elle était chargée. Un statu quo très précaire s’instaure, l’ONU dépendant pour son information des renseignements que pouvaient lui fournir les puissances militaires disposant sur place des moyens de les obtenir. Ce statu quo est remis en question le 12 septembre 2002 par le Président Bush qui, devant l’Assemblée Générale de l’ONU, presse celle-ci de prendre les dispositions nécessaires au désarmement de l’Irak, et menace qu’en cas d’échec « une action sera inévitable ». La réponse irakienne — l’accep-tation d’un retour sans condition des inspecteurs sur son territoire — ne met pas un terme à la question. Une première épreuve de force divise la “communauté internationale”. Américains et Britanniques soumettent un projet de résolution au Conseil de Sécurité qui donnerait un mandat spécifique aux inspecteurs et inclurait un recours automatique à la force au cas où l’Irak serait pris en faute ; ce que refusent énergiquement les autres membres. Ce premier débat se clôt le 8 novembre 2002 par l’adoption à l’unanimité du Conseil de Sécurité de la résolution 1441[11]. Cette résolution autorise le Conseil de Sécurité à recourir à la force dans le cas où les inspecteurs de l’ONU pourraient faire la preuve d’une “violation patente” des obligations de l’Irak (y compris celle de coopérer loyalement avec eux).

Bien que rejetée par le Parlement irakien, cette résolution est finalement approuvée, de fait, par Saddam Hussein qui accepte de coopérer avec les inspecteurs. Et il semble que cette coopération ait été réelle. La teneur des rapports intermédiaires sur l’état d’avancement de la mission des inspecteurs, présentés par Hans Blix au Conseil de Sécurité, évolue, passant d’un jugement sévère, assez négatif, le 9 janvier 2003 à des appréciations plus positives le 14 février, puis le 7 mars.

Le travail des inspecteurs s’orientait ainsi dans le sens des exigences formulées par la résolution 1441. Les Etats-Unis entreprirent alors de le discréditer. Le 5 février, Colin Powell présente au Conseil de Sécurité un dossier apportant des “preuves” de l’existence d’armes de destruction massive en Irak. L’affrontement entre l’ONU et les Etats-Unis gagnait en ampleur : en contestant la mission d’inspection, les Etats-Unis cherchaient à montrer l’incapacité de l’Orga-nisation à traiter cette question, et en conséquence à ramener son rôle à celui d’une simple chambre d’enregistrement. L’action de Colin Powell a eu un effet inverse. Le dossier soutenu n’apportait aucune preuve nouvelle et fut démenti par Hans Blix, le 14 février devant le Conseil de Sécurité (qui, à une très large majorité, décida que les inspecteurs devaient poursuivre leur mission).

La thèse selon laquelle l’Irak possédait des armes de destruction massive devenant de moins en moins crédible, un nouvel argumentaire américain allait transformer le bras de fer en épreuve de force. Celle-ci prenait deux formes : d’une part, des exigences accrues en matière de coopération (destruction des missiles Al Samoud, survol sans condition de l’Irak par des avions de reconnaissance américains U2 et interrogation, hors du pays, des scientifiques irakiens) ; d’autre part, en donnant au recours éventuel à la guerre un sens complètement différent puisqu’il ne s’agissait plus de désarmer Saddam Hussein, mais de le renverser pour “libérer le peuple irakien” et le remplacer par un “régime démocratique”.

Formuler ces exigences accrues en matière de coopération ressemblait à une surenchère d’autant plus grossière que le régime politique irakien aux abois, acceptait de manière de plus en plus nette cette coopération. La justification d’une guerre éventuelle par le renversement de Saddam Hussein se situait, elle, en violation flagrante de la Charte des Nations Unies qui condamne à la fois l’ingérence politique et le recours à une guerre d’agression. Les Etats-Unis se situaient ainsi de plus en plus en opposition avec l’ONU. Dans cette épreuve de force, l’un des deux protagonistes devait être écarté, nous savons ce qu’il en fut : l’ONU s’est retrouvée dans la même position que la Société des Nations dans les années trente, proprement mise de côté et réduite à une presque complète impuissance[12].

Le second “bras de fer”, entre les grandes puissances celui-là, s’opère au cours de la même période et presque dans les mêmes lieux. Il est possible de trouver son point de départ au 26 septembre 2002 à l’occasion de la réunion du Conseil de Sécurité. Le souhait américain d’obtenir une résolution du Conseil mettant l’Irak sous la menace immédiate d’une intervention militaire suscite les réticences de la France et de la Russie, soucieuses de donner une chance à la paix en distinguant deux niveaux dans la menace (une injonction à la coopération de l’Irak d’abord, une autorisation de recourir à la force ensuite). Les réticences n’allaient pas tarder à devenir des oppositions : le 15 janvier, lors d’une réunion de l’OTAN (refus français, allemand et belge de fournir des matériels défensifs à la Turquie en cas d’attaque de ce pays par l’Irak), puis, à Vilnius, avec une déclaration de soutien aux Etats-Unis à l’initiative de la Grande-Bretagne, aidée en cela par l’Espagne et l’Italie, ce qui équivalait à une condamnation de l’action de l’Allemagne, de la Belgique et de la France. L’enchaînement final conduit à l’émergence d’une “coalition” autour des Etats-Unis, comprenant la Grande-Bretagne, l’Espagne, mais aussi la Bulgarie et la Pologne, et d’une “contre-coalition” autour de la France, de l’Allemagne et de la Russie, rejointes par la Chine.

De manière avouée, la “contre-coalition” s’est réunie autour de quelques principes :

– le refus de cautionner l’idée de “guerre pré-ventive” ;

– le refus d’entrer dans une logique où le “choc des civilisations” pourrait devenir un affron-tement déclaré entre “religions” ;

– un attachement aussi à un ordre politique international multilatéral, organisé autour d’une institution représentative de la communauté internationale, l’ONU.

Au-delà de ces motifs avoués, existe-t-il d’autres raisons, cachées celles-là ? Le lieu de l’affrontement est, nous le rappelons, une région profondément déchirée par l’histoire de ces soixante dernières années : irruption de la logique des blocs (à partir de l’Egypte nassérienne et de l’intégration de la Turquie dans l’OTAN), édification de l’Etat d’Israël (devenant après 1967 un “bon allié” des Etats-Unis), édification d’autant plus unilatérale que la question pales-tinienne perdure, radicalisation sur la base d’un renouveau religieux qui verse rapidement dans l’intégrisme (Iran, puis Afghanistan, l’Arabie Saoudite ?). Faut-il voir se jouer-là un nouveau “grand jeu”, proche de celui que jouèrent en Asie centrale au XIXème siècle les impérialismes euro-péens, ou déjà une nouvelle reconfiguration, à l’image de celle qui a accompagné le dépeçage de l’empire ottoman, après la première guerre mondiale ?

Avec l’éclatement de la guerre, ces fractures se sont étendues à la planète entière. Quarante-quatre pays[13], le 20 mars 2003, avaient rejoint la coalition, ce qui revient à dire que les autres pays s’étaient refusés (provisoirement ?) à le faire, mais ce qui ne signifie pas obligatoirement un soutien à la “contre-coalition”, dont l’existence n’avait, du reste, plus de sens, une fois l’engagement militaire entamé. De cette liste, il ressort que les oppositions entre les pays membres de la coalition et non membres, ne divisent pas seulement l’Europe, mais concernent tous les continents.

Pour expliquer cet élargissement de la coalition, il a été souvent avancé les “pressions” diplomatiques ou économiques américaines. Mais les pays de la “contre-coalition” n’ont-ils pas usé des mêmes moyens auprès des pays membres du Conseil de Sécurité ? Ces explications sont sans doute insuffisantes.

La question irakienne a-t-elle réveillé d’autres antagonismes ? (le Japon, la Corée du Sud, sont-ils membres de la coalition par soutien aux Etats-Unis ou par opposition à la Chine ?). En suscite-t-elle de nouveaux ? Difficile d’apprécier la solidité de cette coalition, de présager de sa durée ou de son extension. Il n’en reste pas moins que “le village planétaire” est, à ce jour, bouleversé par cette guerre.

II – Quelle victoire ?

Parler de victoire suppose le retour à une situation de paix et l’identification claire du ou des vainqueurs. Il est ainsi difficile d’apporter une réponse à la question posée. Tout au plus peut-on relever que :

– la conquête du territoire irakien et la destruction de l’appareil politique et des forces militaires de ce pays ont été obtenues de manière très rapide (entre le 20 mars et le 9 avril, jour de la prise de Bagdad) ;

– la période d’occupation, qui lui fait suite, ne peut être qualifiée de retour à la paix que parce que le Président Bush a proclamé, le 1er mai, la fin des opérations de guerre.

A – Un effondrement militaire rapide de l’Irak

Avant même que ne soit tiré le premier coup de canon, de l’aveu même des responsables américains, deux types de scénarios “extrêmes” étaient envisageables :

– celui d’un conflit rapide où le peuple irakien appuierait les forces de la coalition comme étant le moyen de renverser le régime de Saddam Hussein et donnerait donc à l’intervention militaire la légitimité d’une libération ;

– celui d’un conflit long où l’ampleur de la résistance rencontrée par les forces de la coalition conduirait à un enlisement militaire.

Aucun de ces scénarios ne s’est réalisé, et c’est là l’aspect surprenant du conflit. En effet, l’armée irakienne s’est effondrée au bout de quelques jours ; dans le même temps les forces de la coalition se sont montrées incapables d’organiser sur le terrain une occupation du pays permettant un retour rapide à une situation paisible (elles n’ont pas pu — ou pas voulu — empêcher la mise au pillage au moins partiel de Bagdad, ni assurer rapidement la sécurité de la population) ; par ailleurs, la population irakienne n’a pas pris parti, n’apportant ni soutien engagé à Saddam Hussein, ni accueil chaleureux aux forces de la coalition.

Cet effondrement rapide de l’Irak pose question. Faut-il l’attribuer à des causes techniques, la supériorité des moyens et de la manière de les utiliser ? Faut-il, à l’opposé, l’interpréter comme un refus de la population, (y compris des militaires irakiens) de combattre pour défendre le régime politique ?

Nous ne pouvons ici que poser la question. Comme à l’occasion de la guerre du Golfe, ces événements ont aussi donné lieu à une “guerre des images”, par laquelle chaque camp s’efforce de produire une représentation de l’adversaire qui peut lui assurer le soutien politique de tous (et du même élan, le découragement de toutes les oppositions, y compris celle de l’adversaire). Cette œuvre de propagande reste efficace ensuite tant les moyens médiatiques sont puissants[14] et le traitement de l’image soigneusement organisé.

Pourtant, sous réserve de la fiabilité des informations, le premier aspect de l’effon-drement irakien tient en quelques chiffres : 125 soldats américains et 30 britanniques ont perdu la vie d’un côté, peut-être plusieurs dizaines de milliers de militaires irakiens et deux à trois mille civils, de l’autre)[15]. Le modèle d’une guerre asymétrique — guerre dont le rapport de forces garantit l’issue, ce qui conduit le camp “surpuissant” à réduire son adversaire en rendant vain tout espoir de résister, et inutile tous les sacrifices — est ce qui se dégage de ce triste bilan. L’explication d’une victoire technique des forces de la coalition doit-elle être cherchée dans la capacité d’utiliser la technologie militaire dont elle disposait pour immobiliser les combattants irakiens, les isoler en coupant leurs liens avec les commandements militaires et politiques, et achever de briser tout esprit de résistance en faisant de chaque rencontre l’exemple d’une écrasante supériorité où l’adversaire n’a de choix que de se rendre ou de mourir ? Peut-on ramener l’effondrement militaire à ce schéma qui n’est jamais que la transposition à l’année 2003 des guerres de conquête coloniale du XIXème siècle ?

Rien n’est moins sûr, car d’un autre côté la population irakienne n’a guère manifesté un esprit de résistance. Ce conflit est, en vingt-cinq ans, le troisième qu’elle connaît. Sans nul doute, les souffrances subies, les pertes humaines des deux conflits précédents sont inscrites de manière indélébile dans les consciences[16]. De plus, après la guerre du Golfe, le peuple irakien a dû supporter un embargo total. Celui-ci est à l’origine d’une récession économique sans précédent. Le PNB par tête serait ainsi passé de 4 219 dollars, en 1982, à 485, en 1993, et serait aujourd’hui de l’ordre de 300 dollars[17].

 Les transformations de la société irakienne impulsées par une industrialisation solide ont été brisées d’abord par les périodes de guerre, puis par l’embargo. La modernisation du pays ne peut plus constituer une légitimité pour le régime politique ; pas plus que les couches sociales nouvelles, issues de cette industrialisation, ne peuvent lui apporter leur soutien. Le régime de Saddam Hussein semble avoir toutefois, au cours de cette période, réussi à rétablir une fragile autorité.

Appuyer l’autorité de l’Etat sur des structures sociales claniques, résidus d’anciennes formations sociales récupérées ou ressuscitées à l’occasion, substituer le patriotisme irakien au discours révolutionnaire ancien en occultant l’athéisme originel du Parti Baas, paraissent avoir été les ressources mises en œuvre.

L’embargo, puis à partir de 1996, la mise en place de la résolution “Pétrole contre nourriture” ont aidé à renforcer l’autorité du pouvoir. D’une part, parce que la mise en place du rationnement qui a accompagné cette distribution des ressources (nourriture, médicaments) a constitué un moyen très puissant de contrôle politique et social au service du pouvoir[18] ; d’autre part, l’insuffisance des ressources ainsi obtenues a encouragé l’essor de réseaux d’approvisionnement parallèles (exportation de pétrole et importations diverses en contrebande). Les couches sociales supérieures bénéficiant de cette économie occulte, voire la contrôlant, en ont tiré profit. La tolérance du pouvoir politique à leur égard a pu être payée par leur soutien. Une situation potentiellement explosive en a résulté : l’appauvrissement massif des couches populaires, accompagné de la menace accrue de l’usage de la répression en sont les ingrédients. Ils apportent les moyens de comprendre l’isolement croissant du régime de Saddam Hussein et l’absence de soutien populaire qui s’est révélée. Mais le refus de résister à ce qu’il faut bien appeler une invasion étrangère du territoire national ne peut être véritablement expliqué à partir de la seule impopularité croissante du pouvoir politique. Elle reste donc une hypothèse.

B – Les aléas de la paix

Comme on l’a déjà dit, la fin des opérations militaires n’a signifié ni la fin de la guerre (les forces militaires de la coalition sont restées sur place et continuent à intervenir), ni le retour de la paix (la sécurité intérieure n’est même pas garantie dans la capitale, a fortiori, dans les régions plus éloignées où les minorités tentent de faire reconnaître leur autorité).

C’est le 23 mai que le Conseil de Sécurité adopte le projet de résolution proposé par la coalition, qui définit le statut et les règles de cette situation “d’après guerre”. L’occupation de l’Irak devient officielle et est placée sous la responsabilité d’une Autorité constituée par le commandement unifié des puissances occupantes. Par cette résolution 1483, les Nations Unies acceptent un rôle de second plan : la coordination de l’aide humanitaire et de l’aide à la reconstruction apportée par les organismes des Nations Unies ; leur Représentant spécial aura à appuyer, aux côtés de l’Autorité, la mise en place d’une administration irakienne transitoire[19].

Mais la situation reste totalement chaotique. Le rétablissement de la simple sécurité ne parvient pas à s’amorcer. Les troupes d’occupation poursuivent des opérations à la recherche de Saddam Hussein et de ses “comparses” (le fameux jeu de cartes aux cinquante-deux figures). Et puis, aux pillages des premiers jours succèdent des actions de guérilla aux cibles diverses : soldats américains et anglais, forces de sécurité irakiennes, personnels des organisations internationales humanitaires, installations pétrolières. Ces opérations ne sont, sans doute, pas sans signification. On n’assassine pas, par hasard, celui qui représente, sur place, le Secrétaire Général de l’ONU. Mais le fait est que les informations restent rares sur l’identité et les mobiles des auteurs de ces actes. S’agit-il de partisans de l’ancien régime, d’activistes au service de causes religieuses ou tribales, de mercenaires au service d’intérêts étrangers ? Reçoivent-ils un soutien de la population ou mènent-ils des combats d’arrière-garde ? L’affirmation couramment répétée : « L’Irak a échappé à la guerre civile » est une bien modeste consolation.

Il est vrai qu’un compromis a pu être assez rapidement trouvé — grâce à la médiation de Sergio Vierra de Melo — pour installer un Conseil de Gouvernement irakien (provisoire). Un large éventail des forces politiques y participe, même si certaines ont été écartées. Les Irakiens sont parvenus à imposer que ce Conseil ne soit pas seulement consultatif, comme l’auraient souhaité les puissances occupantes. Parmi ses tâches figure, entre autres, le rétablissement de la sûreté et de la stabilité intérieure.

Si ce Conseil possède une légitimité internationale (il est reconnu par l’ONU), sa légitimité intérieure se limite à la notoriété des forces politiques qui le constituent. Cette faiblesse rend ouvertes les perspectives d’avenir. La modicité de son pouvoir, toujours subordonné à l’appréciation de l’Autorité, peut conduire à laisser toute initiative aux puissances occupantes. C’est une première possibilité, mais l’émergence d’une volonté démocratique au sein du peuple en est une autre[20] ; ceci implique que le compromis noué entre les forces politiques irakiennes se transforme en consensus populaire autour de la forme future de l’Etat irakien.

Ce compromis entre les forces politiques irakiennes reste, toutefois, fragile lorsque se pose la question de la reconstruction de l’Etat. En novembre 2003, le Conseil est parvenu à élaborer un plan en trois étapes (désignation d’une Assemblée nationale provisoire de 250 représentants en mai 2004, élection par cette Assemblée d’une administration transitoire souveraine en juin 2004 mettant ainsi un terme à l’occupation légitimée par la résolution 1511 de Conseil de Sécurité de l’ONU, élection d’un Gouvernement avant la fin 2005). Sa mise en œuvre sera soumise à l’appréciation de l’Autorité et des Nations Unies. Les jeux de pouvoir entre dirigeants kurdes, chiites et sunnites ont déjà ralenti ce processus, les chiites revendiquant notamment la tenue immédiate d’élections populaires contre l’avis des deux autres parties. Il reste que le projet d’un État fédéral, garant d’un partage du pouvoir et d’une représentation politique équitable des minorités, semble n’avoir progressé qu’au niveau des principes.

C – La reconstruction au profit de qui ?

Il n’est pas évident que le terme “reconstruction” soit approprié. Aucune autorité centrale n’a en charge un programme cohérent de reconstruction de l’Irak. La résolution 1483 du Conseil de Sécurité de l’ONU, en dépit du nombre important de paragraphes qu’elle contient, n’a pas apporté un cadre précis, propice à son élaboration.

La gestion des ressources pétrolières de l’Irak échappe maintenant aux Nations Unies. Le compte séquestre où étaient déposés les revenus de l’exportation du pétrole destinés à financer les importations de biens de première nécessité (programme “pétrole contre nourriture”) est remplacé par un fonds de développement pour l’Irak, déposé à la Banque Centrale irakienne et utilisé par l’Autorité qui se voit attribuer la responsabilité de la reconstruction. L’ONU ne réapparaît que dans le « Conseil international consultatif et de contrôle » de ce fonds — en compagnie de la Banque mondiale, du FMI et de la Banque arabe de développement.

 La présence de multiples intervenants en Irak, dans la période qui suit l’entrée des armées de la coalition sur le territoire de ce pays, brouille un peu plus les cartes.

Une seule certitude, à ce moment-là (mai 2003), les premières firmes à intervenir sur le terrain sont, évidemment, américaines. Dès le mois de mars 2003, l’agence américaine AID avait invité une poignée de groupes des travaux publics à concourir pour l’attribution de contrats d’une valeur de 900 millions de dollars. Ces groupes étaient : Kellog Brown and Root (KBR, filiale d’Halliburton), le groupe Bechtel, Parson, Washington Group et Louis Berger. Ce sont elles qui sont effectivement présentes les premières et elle vont rester longtemps sans concurrent. Leur activité n’apporte pas beaucoup à la reconstruction. Ainsi, plutôt que de réhabiliter les raffineries construites par les Russes, les Allemands et les Français, et pour lesquelles elle ne dispose pas des pièces détachées, KBR importe des produits pétroliers raffinés de Turquie et du Koweït, alors que, d’un autre côté, les exportations de brut irakien sont contrôlées par les Américains. Comme l’a écrit clairement Stephen Bechtel, fondateur de la firme éponyme : « Notre boulot n’est pas la construction et l’ingénierie, notre boulot, c’est de faire de l’argent ». Hebert Docena ajoute que, puisque la reconstruction de l’Irak devrait coûter 100 milliards de dollars, il apparaît que, pour ceux qui vont remporter les contrats, ce n’est pas un travail de reconstruction, mais un “bonus” de 100 milliards[21].

La reconstruction est-elle autre chose qu’un discours ? Les débats autour de la consolidation des créances détenues sur l’Irak ont immédiatement émergé. Au montant officiel de la dette, il serait rajouté les compensations dues aux firmes étrangères au titre de résiliation de contrats ou de suspension d’activités intervenues lors des deux précédentes guerres et de l’embargo qui leur a fait suite. La dette pourrait alors atteindre 200 milliards de dollars (voire 400, selon certains), soit environ 8 000 dollars par habitant, ou 10 ans du PIB actuel. Le financement de la reconstruction et les profits que les firmes privées pourraient en retirer s’opposent aux dépenses engendrées par une telle dette. Au prix de 25 dollars le baril, le service de la dette absorberait plus de 80 % de la production annuelle de pétrole (aujourd’hui, 2,5 millions de barils / jour). On ne peut pas, non plus, être rassurés par l’intervention ultérieure de la Banque mondiale. Celle-ci a exclu de participer à la reconstruction par l’intermédiaire de sa filiale AID au motif que l’Irak n’est pas un pays pauvre. Elle engage, au contraire, sa filiale SFI qui n’a d’autre mission que d’assurer la promotion des acteurs privés[22]. L’attitude du Fonds monétaire international ne s’écarte pas de cette logique. Pour restaurer l’économie irakienne, il n’a pas d’autre projet que d’instaurer l’orthodoxie budgétaire et monétaire.

C’est ainsi qu’à la réunion de la Banque et du Fonds, en septembre 2003, le nouveau “ministre des finances” irakien a dévoilé une série de réformes que le Financial Times a décrites « comme relevant d’une économie de libre marché si pure qu’elle suggère que le buste de Milton Friedman pourrait être érigé à Bagdad pour occuper le socle laissé vide par le déboulonnage de la statue de Saddam Hussein[23] ».


Quelques repères sur l’Irak

1920 : Le démembrement de l’empire ottoman à la suite de la 1ère guerre mondiale place l’Irak (et la Palestine) sous mandat britannique (Protocole de San Remo). Le régime est une monarchie parlementaire, sur le modèle britannique, avec intronisation du roi d’Irak Fayçal Ibn Hussein, prince de Hedjaz (Arabie Saoudite).

1930 : Accord anglo-irakien, mettant fin au mandat avec pour compensation le protocole du 10 octobre sur l’exploitation et le transport du pétrole irakien vers la Méditerranée. Les négociations comportaient la cession du sous-sol irakien aux compagnies occidentales. Dès 1929, s’était constituée l’Iraq Petroleum Company (IPC) ; les intérêts internationaux y étaient ainsi répartis : Anglo-Persian, 23,75 % ; Royal Dutch Shell, 23,75 % ; groupe américain Nedec, 23,75 % ; Compagnie Française des Pétroles, 23,75 % ; Gulbenkian, 5 %. La concession est accordée jusqu’à l’an 2000. Les redevances à verser au Trésor irakien furent calculées à partir d’un forfait maximal annuel de 400 000 livres-or.

1958 : Prise du pouvoir par l’armée et proclamation de la République. Le régime est dominé par les militaires avec, à leur tête, le général Abdel Karim Kassem. En 1961, il prive l’IPC de 99 % des surfaces concédées. Le général Kassem est renversé, à son tour, en 1963 par une coalition de forces réunies dans l’idéologie nationaliste arabe et comprenant des nassériens et diverses tendances baasistes.

1968 : Le parti Baas s’empare du pouvoir, (devise : « Unité-Socialisme-Liberté », profession de foi : « Une seule nation arabe à la mission éternelle » inscrites dans la Constitution). Saddam Hussein devient, en 1969 vice-président du Conseil de Commandement de la Révolution, alors que le pays est dirigé par son cousin, le général Hassan Al Bakr. Il sera porté à la Présidence en 1979.

1980-88 : Guerre contre l’Iran. La solution de 1975 aux conflits frontaliers dans le Chott-el-Arab est remise en cause. La crainte du développement de l’idéologie chiite qu’encourage le régime des mollahs qui a renversé le Shah d’Iran en 1979 occasionne l’entrée en guerre. Cette guerre est menée avec l’approbation des puissances occidentales. Toutefois, le pouvoir irakien veut réorganiser la zone à la sortie de la guerre, il remet en selle la question de l’existence d’Israël et accuse les autres puissances arabes d’être les instruments d’un complot impérialo-sioniste.

1990 : L’Irak envahit le Koweït le 1er août (guerre du Golfe). Le 29 novembre, le Conseil de Sécurité des Nations-Unies adopte la résolution 678 autorisant les Alliés à « user de tous les moyens nécessaires », après le 15 janvier, pour contraindre l’Irak à se retirer du Koweït. Les Etats-unis sont à la tête d’une coalition qui a le soutien des Nations-Unies : c’est l’opération Tempête du désert. La défaite de l’Irak amène la mise sous contrôle international de son armement et un embargo total.

1991-93 : Plusieurs révoltes (Kurdes et Chiites) sont réprimées férocement. Elles conduisent à des interventions des Alliés. Deux “zones d’interdiction” sont établies dans l’espace aérien irakien.

1996 : Au terme de la résolution 483 de l’ONU (“Pétrole contre nourriture”), les revenus du pétrole sont versés à un “compte séquestre” géré par les Nations-Unies et doivent servir à financer les importations de produits de première nécessité.

20 mars 2003 : Début des opérations militaires de la “coalition” en Irak.

9 avril 2003 : Chute de Bagdad.

1er mai 2003 : Le président Bush annonce la fin des combats.


Notes:

* Economiste, consultant international, Malte.

[1] Les révoltes kurdes et chiites, à partir de 1991, ont entraîné, de manière unilatérale, la création de deux zones réglementées dans l’espace aérien irakien. Au nord du 36ème parallèle (juillet 1991), les forces aériennes américaines, anglaises et françaises, se sont réservé un droit inconditionnel de survol pour assurer la surveillance du Kurdistan irakien. Au sud du 32ème parallèle (août 1992), les forces américaines et anglaises ont décrété une zone d’interdiction de survol par l’aviation irakienne — pour assurer une protection aux populations chiites du Sud irakien. Cette zone a été ensuite étendue, toujours de manière unilatérale, jusqu’aux limites sud de Bagdad. Sur ces zones, les incidents (provocations ou erreurs et ripostes) ont été nombreux. Ils sont à l’origine de bombardements sporadiques sur le territoire irakien. En décembre 1998, une “action préventive” contre “l’effort” de réarmement irakien a donné lieu à des bombardements massifs (Opération Desert Fox) sur tout le territoire irakien (du 16 au 18 décembre 1998, il a été tiré davantage de missiles de croisière contre l’Irak qu’au cours des mois de janvier et février 1991).

[2] La Conférence des Açores (16 mars 2003) a réuni les responsables politiques des trois pays constituant la base de la coalition — G. W. Bush, T. Blair et J. M. Aznar. Les décisions ultimes y ont été arrêtées constituant en quelque sorte la charte de la coalition. Deux dispositions y apparaissent : (1) le pouvoir politique irakien — en fait Saddam Hussein — doit coopérer totalement avec l’ONU ; (2) s’il ne le faisait pas, une intervention militaire, déjà prévue par la résolution 1441, deviendrait inéluctable « pour libérer le peuple irakien ». Le 17 mars, le lendemain de la réunion, le Président Bush donne tout son sens à la totale coopération attendue de Saddam Hussein avec un ultimatum qui donne deux jours au chef de l’Etat irakien et à ses fils pour quitter le pays.

[3] C’est la formule canonique pour qualifier le motif d’un licenciement, aux Etats-Unis.

[4] « Cette nouvelle “stratégie impériale” comme la qualifièrent, sur-le-champ, les principales revues institutionnelles » dit Noam Chomsky, « Sans le droit et par la force, le meilleur des mondes selon Washington », Le Monde diplomatique, août 2003.

[5] « …Non seulement l’augmentation de la production irakienne prendrait du temps, mais elle nécessiterait de lourds investissements. » Yahya Sadowski, in « Les ravages d’une guerre arbitraire. Vérités et mensonge sur l’enjeu pétrolier », Le Monde diplomatique, avril 2003.

[6] Cf. Peter Dale Scott, « Bush’s deep reasons for war in Iraq : oil, petro-dollars, and the OPEC-EURO question ». Cf. le site : <http://socrates.berkeley.edu/~pdscott/iraq.html&gt;.

L’auteur cite un rapport de 1997 montrant que les Etats-Unis sont concernés par la pénurie de pétrole et qu’ils doivent diversifier leurs approvisionnements. En particulier, le rapport dénonce la menace que constituait, à cet égard, la puissance militaire de Saddam Hussein. L’auteur souligne aussi que l’administration Bush prend à son compte, dès son arrivée au pouvoir, un second rapport, de même teneur et qui avait recueilli l’assentiment aussi bien des Démocrates que des Républicains.

[7] « Le Pentagone a pris également soin de limiter les capacités du système embarqué de guerre électronique et d’auto protection des F 15 saoudiens afin qu’ils demeurent d’excellentes cibles pour les chasseurs de l’US Air Force — ou ceux d’Israël — tout en se révélant suffisamment efficaces face aux avions des forces arabes ou iraniennes ». Il en va de même pour le système de défense au sol. Cf. Jean-Louis Prome, « Force aérienne saoudienne, la plus puissante du Golfe ou rien qu’un tigre de papier ? », Air Fan, n° 284, juillet 2002.

[8] La promesse de créer un Kurdistan autonome remonte à 1920. Elle est inscrite dans le Traité de Sèvres, signé entre les alliés de la première guerre mondiale et la Turquie. En 1998, Washington signe un accord avec le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK) et le Parti des Travailleurs du Kurdistan (UPK) sur la formation d’un gouvernement et d’un Parlement intérimaire au Kurdistan irakien : l’autonomie de la zone est instituée.

[9]  William Clark, « The Real Reasons for the Upcoming War With Iraq : a Macroéconomie and Geostrategic Analysis of an Unspoken Truth », janvier 2003 ; cf. le site :

<http://www.indymedia.org>.

[10] La Chine et Taïwan ont aussi entrepris la même substitution. Pour la Chine, sont-ce ses dimensions économiques ou son rôle de pays-atelier qui l’exonèrent de la qualification de membre de “l’axe du mal” ?

[11] Pour le texte de cette résolution et des suivantes, on peut consulter le site des Nations Unies : <http://www.un.org&gt;.

[12] Il y aurait sans doute à réfléchir sérieusement à ce qu’ont été l’attitude et l’action du Secrétaire Général de l’ONU, dans ces circonstances.

[13] Afghanistan, Angola, Albanie, Australie, Azerbaïdjan, Bulgarie, Colombie, Corée du Sud, Danemark, Érythrée, Espagne, Estonie, États-Unis, Éthiopie, Géorgie, Honduras, Hongrie, Iles Marshall, Iles Salomon, Islande, Italie, Japon, Koweït, Lettonie, Lituanie, Macédoine, Micronésie, Mongolie, Nicaragua, Ouganda, Ouzbékistan, Pays-Bas, Philippines, Pologne, Portugal, République dominicaine, République tchèque, Roumanie, Royaume-Uni, Rwanda, Salvador, Singapour, Slovaquie, Turquie.

[14] Ceci ne condamne en aucune mesure le travail effectué par certains journalistes pour s’affranchir du contrôle militaire de l’information, travail difficile qu’ils ont payé parfois de leur vie.

[15] Alain Gresh, « Dans le chaos de l’après-guerre, crimes et mensonges d’une libération », Le Monde diplomatique, mai 2003.

[16] Au cours du seul conflit Iran – Irak, près de 400 000 Irakiens ont été tués (et 600 000 Iraniens !), soit, sur une population de 22 millions, un tué pour cinquante-cinq habitants.

[17] Faleh A. Jabar, « Logiques de guerre : parti, clans et tribus, le fragile équilibre du régime irakien », Le Monde diplomatique, octobre 2002. Ces données sont susceptibles d’évaluations très divergentes selon les sources ; ils sont, par conséquent, à prendre avec beaucoup de prudence.

[18] Faleh A. Jabar, ibid.

[19] Le Haut Commissaire aux droits de l’Homme, Sergio Vierra de Melo, sera désigné par Kofi Annan. Il paiera de sa vie son engagement dans ce travail de médiation.

[20] Plus de deux cent cinquante Conseils (provisoires) irakiens participent à l’administration locale, ce qui peut constituer le signe d’une volonté démocratique.

[21] Hebert Docena, « The Reconstruction Bottom Line », Focus on the South, <http://www.focusweb.org&gt;.

[22] L’AID (Association Internationale de Développement) aide les pays les plus pauvres à réduire la pauvreté en lui apportant des “crédits” qui sont des prêts à taux zéro, avec un délai de grâce de 10 ans et des échéances de 35 à 40 ans. La SFI (Société Financière Internationale) promeut des investissements privés rentables dans les pays en développement, dans l’objectif de réduire la pauvreté et d’améliorer les conditions de vie de la population. Elle procède en accordant des prêts portant intérêt et en facilitant l’accès aux marchés financiers.

[23] « Bank and Fund figure out Iraq lending », cf. le site : <http://www.brettonwoodsproject.org&gt;.

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