Éditorial

Patrice Allard, Rédacteur en Chef de Informations et Commentaires

 

117Il est toujours délicat de dégager le bilan d’une année qui s’achève. L’exercice devient présomptueux lorsqu’il s’agit de l’année 2001. Aussi paraît-il plus raisonnable de restreindre ce bilan à une seule question : sommes-nous entrés dans une période nouvelle où les relations des pays des centres et des périphéries seraient durablement modifiées ?

Les attentats commis aux Etats-Unis le 11 septembre et l’enchaînement qui a suivi font vivre des temps barbares. Des victimes par milliers à Washington, New York comme en Afghanistan sont à déplorer. Des morts tragiques, collectivement frappées au hasard, un engrenage qui doit être vigoureusement condamné. Devons-nous en déduire que l’opposition des Centres et des Périphéries serait maintenant devenue un affrontement guerrier ?

Rien n’est moins sûr. La responsabilité de l’organisation Al Qaeda dans les attentats commis aux Etats-Unis paraît, aujourd’hui, hautement probable. Si tel était bien le cas, ce ne serait pas la première fois dans l’histoire qu’une action de guerre est entreprise par une entité privée, disposant d’un pouvoir issu de sa position économique, contre un Etat. Des familles d’armateurs — Ango de Dieppe, Hawkins de Plymouth — ont, en leur temps, mené des guerres privées contre le royaume d’Espagne. Cependant les intérêts qui les animaient restaient commerciaux, même s’ils recoupaient des antagonismes religieux ou rejoignaient épisodiquement la volonté expansionniste inavouée (pour François 1er) ou de plus en plus évidente (pour Elisabeth 1ère d’Angleterre) de leurs souverains respectifs. L’organisation Al Qaeda, bien que puisant ses ressources dans les sphères financières internationalisées, diverge largement de tels prédécesseurs. Ses revendications habituelles sont de nature politique (le retrait des bases américaines de la proximité des lieux saints de l’Islam) et religieuse (rassemblement de la “nation arabe” autour d’un wahhabisme poussé à un puritanisme extrême). Autre différence, l’action menée par cette organisation échappe aux logiques d’escalade fréquentes dans l’histoire ; on ne voit, d’emblée, que des destructions massives frappant autant des symboles que des vies humaines, des manifestations de la barbarie la plus gratuite. Enfin, la discrétion de cette organisation, l’absence d’une revendication formelle de ses actes, l’apparentent plus aux manières des services de renseignement ou des groupes fascistes (attentat de la gare de Bologne par exemple). Les organisations intégristes ont, jusqu’ici, eu d’autres pratiques : par exemple, lors du détournement de l’avion d’Air France assurant la liaison Alger-Paris, le GIA algérien formulait des revendications politiques au gouvernement français. Nous sommes ainsi bien loin d’une guerre des pauvres contre les riches : organisation clandestine sans légitimité représentative, organisation riche, financée grâce aux structures financières internationales réputées neutres, organisation sans revendications ni projet, Al Qaeda ne porte pas les aspirations des peuples des Périphéries, même si sa propagande voudrait le faire croire.

Confrontés à ces agressions, les Etats-Unis ont réagi en empruntant une voie spécifique : l’engagement militaire en Afghanistan. la riposte à une action de guerre “privée” a consisté, ainsi, en une opération de police déployée à l’échelle d’un Etat, contre le pouvoir en place. Un Etat suspect, il est vrai : l’Afghanistan fut bombardé une première fois par l’aviation américaine en 1998 en riposte aux attentats frappant les ambassades américaines en Afrique de l’Est ; il fut frappé de sanctions économiques acceptées par le Conseil de Sécurité de l’ONU en novembre 1999, sanctions renforcées encore au début de l’année 2001. Cette riposte marque un changement brutal de la politique étrangère américaine dans ses alliances en Asie centrale et du Sud. Un changement qui a conduit le Pakistan à abandonner son soutien au régime politique en place à Kaboul, dont il avait pourtant largement aidé la venue au pouvoir. Un changement que de nombreux commentateurs ont perçu comme la faillite de la diplomatie américaine dans la région : Madeleine Albright n’avait-elle pas, en son temps, qualifié la prise de Kaboul par le mouvement taliban d’être une “avancée positive”. Un changement qui, enfin, n’apaise aucune des tensions fort lourdes que connaît la région et qui, en conséquence, rend bien incertain l’avenir immédiat.

Ce n’est pas seulement en matière de diplomatie que l’on assiste à une inversion de la politique américaine. Les Etats-Unis sont confrontés depuis le début de l’année 2001 à un ralentissement profond de l’activité économique, qui faisait craindre, dès avant le 11 septembre, à une récession. Devant le risque d’aggravation de la situation, la politique économique américaine a également été inversée avec la mise en place de mesures de relance de l’activité. Il s’agit là d’un revirement sans précédent depuis plus de vingt ans de la politique d’équilibre budgétaire et de l’orthodoxie libérale qui l’accompagne, par une équipe républicaine.

L’attitude des Etats-Unis vis-à-vis des autres pays, et tout spécialement ceux des centres ne manque pas non plus d’interroger. Elle se situe dans une mouvance entre deux positions opposées. La première a été la constitution et l’organisation d’un très large front anti-terroriste. Par cela les Etats-Unis reconnaissaient qu’il appartient à la communauté internationale de défendre l’état de droit et l’ordre international. Il y aurait ainsi un renoncement : aucun Etat, aucune nation ne peut prétendre, à lui seul, être le garant d’un ordre mondial ; même si les Etats-Unis continuent à se présenter comme le seul centre capable d’énoncer le droit pour toutes les nations. La seconde position est tout autre et manifeste une aspiration contraire. En s’efforçant de tenir à l’écart des opérations conduites en Afghanistan, les pays alliés participant à ce front anti-terroriste, c’est-à-dire en considérant la lutte contre l’organisation Al Qaeda comme une affaire purement américaine, les Etats-Unis s’efforcent de restaurer une position de gendarme du monde, être l’unique détenteur d’un pouvoir de coercition à la dimension de la planète. L’exercice d’un tel monopole implique, pour celui qui le détient, de se situer à l’abri de toutes représailles provenant de ceux qui le subissent. On peut faire référence au XIXème siècle pour souligner l’importance qu’a représenté, pour la Grande Bretagne, son insularité et la toute puissance de sa marine. Les attentats du 11 septembre ont remis en cause cette inviolabilité. Pour la restaurer, il devient indispensable de faire la démonstration que toute atteinte à celle-ci se traduira par la destruction de celui qui l’aura entreprise. Cette versatilité de la ligne de conduite américaine ne peut manquer de poser la question d’un éventuel affaiblissement du pouvoir de la nation la plus puissante des Centres et de son effet sur les rapports de forces entre Centres et Périphéries. Peut-on en espérer des conditions plus favorables au développement des pays des périphéries ou faut-il craindre une capacité accrue des centres à imposer un monde conforme à leurs seuls besoins, consolidant ainsi l’ordre économique international actuel ?

 La réponse à une telle question est la condition qui permettrait de parler de l’entrée dans une nouvelle époque. Sur la base de faits intervenus en cette fin d’année, voit-on se dessiner de nouveaux rapports de forces plus favorables aux pays des Périphéries ? Cela ne paraît pas être le cas comme en témoignent les deux événements majeurs de l’actualité.

Evoquer ici la Palestine n’a de sens que parce que l’un des Etats concernés, Israel, entretient des relations particulièrement étroites avec les Etats-Unis, qui en font, politiquement, économi-quement et, de plus en plus, socialement, le symbole protégé des Centres. A l’opposé les Palestiniens se situent dans une situation périphérique, quasi-coloniale. La reconnaissance d’un droit à l’existence d’un Etat palestinien par l’administration républicaine américaine, le 2 octobre 2001, paraissait signifier une inflexion assez nette du rapport des forces dans la région. Pourtant l’escalade qui a suivi et la faiblesse des réactions américaines tendraient à montrer l’inverse. L’occupation, même temporaire de territoires autonomes et l’assignation à résidence de l’Autorité palestinienne sont des faits graves. La timidité des réactions conforte la position israélienne actuelle. L’exigence du droit à la sécurité pour les israéliens — ce que personne ne conteste — sert de masque à la poursuite de la politique de colonisation des terres palestiniennes, alimentant le conflit. Que peut signifier l’existence même d’un Etat palestinien dès lors que le territoire de sa souveraineté est chaque jour plus morcelé, restreint et contesté ?

La conférence tenue à Doha par l’OMC ne paraît pas non plus traduire de nouvelles inflexions en faveur des Périphéries. D’une part, le point de vue de certains pays périphériques demandant de limiter les questions à traiter au seul examen des difficultés rencontrées par les pays moins développés à conjuguer développement et mise en œuvre des dispositions du précédent accord (celui de Marrakech de 1994, concluant l’Uruguay round) n’a pas été retenu. Ces pays devront se contenter des “attentions particulières” portées à leur situation, voire de périodes de délai de grâce étendues pour satisfaire aux exigences de l’OMC tant pour les dispositions déjà négociées que pour celles à venir. Le projet des pays des centres — élargir le domaine des échanges régis par les règles de l’OMC — a bien été retenu. Retenu certes de façon bien fragile puisque les décisions sont renvoyées à une prochaine conférence ministérielle à tenir avant deux ans, mais retenu tout de même. Ainsi, l’élargissement de l’accord général sur les services qui pourra inclure des services publics, la recherche d’un accord sur les investissements extérieurs liés au commerce international pourraient, entre autres, faire l’objet d’un nouveau cycle de négociations. D’autre part, le “désarmement” du protectionnisme des pays des centres sur les produits manufacturés fabriqués dans les Périphéries n’avance guère : par exemple, le démantèlement de l’Accord multifibre (qui limite les exportations de produits textiles des pays du Sud vers le Nord) n’est guère accéléré. Tout au plus recommande-t-on aux pays riches importateurs de ne pas remplacer le contingentement par des dispositions anti-dumping. L’asymétrie dans l’extension du libre-échange est, une fois de plus, manifeste. Il y a pourtant de timides avancées. La conférence a reconnu que l’accord sur les Aspects des droits de propriété intellectuelle liés au commerce (ADPIC ou TRIPS, en application depuis 1995) ne doit pas empêcher un pays signataire de protéger la santé de ses habitants. Ainsi, chaque Etat membre a-t-il le droit de déterminer les situations qui constituent de cas d’urgence nationale et de bénéficier de plein droit des clauses d’exception prévues par l’accord. Ceci devrait permettre la production de médicaments en dehors de l’autorisation de la firme qui en détient le brevet, dans les pays des périphéries qui en ont la nécessité et la capacité. Comme on peut le voir, il n’y a guère, là, d’inflexion très marquée de l’ordre économique mondial et encore moins de signes d’une modification des rapports de force en faveur des périphéries.

Pourtant, le bilan des événements de l’année, du point de vue des Périphéries montre d’autres urgences. Pour ces pays, le premier élément du bilan de cette année 2001 est trop souvent celui d’une aggravation de la situation économique et sociale. En Afrique, cette aggravation prend la forme d’un approfondissement du sous-développement. Celui-ci était sensible les années précédentes et ne fait que se poursuivre. Bien que conscientes de cette situation, les institutions financières internationales, ne semblent pas modifier leurs politiques, ce qu’évoque, dans ce numéro, l’article « l’Afrique, d’un consensus à l’autre ». Au-delà des indicateurs qui en rendent compte (persistance ou extension de la pauvreté, faiblesse ou recul de l’espérance-vie…), nous avons souhaité l’évoquer dans ce numéro à travers des témoignages qui présentent le vécu quotidien des habitants de deux pays : le Sénégal et Le Salvador. Cette aggravation prend aussi la forme d’un blocage du processus de développement pour nombre de pays dits “émergents”. Là encore, elle s’inscrit dans une continuité, de la crise du sud-est asiatique à celle qui frappe les pays latino-américains. Ce sont là des pays qui ont connu un développement souvent accéléré, ce qui en a fait des modèles pour les périphéries, des pays qui ont adopté les politiques libérales conseillées par les institutions financières internationales, pour lesquelles, ils étaient de “bons élèves”. Le résultat actuel ne peut que porter le discrédit sur les prétentions libérales à concilier, d’une part, gestion de la dette extérieure, ouverture internationale et développement et, d’autre part, politique d’ajustement structurel et lutte contre la pauvreté. Son illustration immédiate — l’Argentine — montre la rapidité avec laquelle se produit ce blocage et l’étendue des destructions politiques et sociales qu’il induit dans le pays. Si nous n’apportons pas dans ce numéro une étude particulière de la crise argentine, l’article consacré à l’Equateur montre qu’elle avait déjà été précédée sur cette voie.

Le second élément d’un bilan de l’année pour les Périphéries est l’extension spatiale de l’ordre économique international. Cette extension s’inscrit parfaitement dans la continuité de l’action des organisations commerciales et financières internationales qui cherchent à englober tous les pays. L’accession de la Chine à l’OMC en est une illustration, nous lui consacrons un article dans ce numéro.

Enfin, la dernière ligne de force de ce bilan de l’année pour les Périphéries est celle de la montée d’une contestation de cet ordre économique international. Cette contestation se manifeste d’abord dans les pays des centres par la revendication d’une maîtrise citoyenne des grands choix économiques. Elle rejoint (Porto Alegre) les aspirations de même nature des peuples des Périphéries. La pression de cette contestation est parfaitement confirmée dans les Centres par la brutalité des réactions qu’elle a suscitées à Gênes, comme dans le choix de Doha comme lieu de réunion de la conférence de l’OMC. Dans les Périphéries, lorsqu’elle atteint une certaine puissance, elle impose aux pouvoirs politiques de devoir composer. Au-delà du symbole d’une réconciliation, le président Fox n’a-t-il pas dû accepter la marche pacifique sur Mexico du sous-commandant Marcos et de ses partisans, au premier trimestre de l’année ? Cette contestation s’inscrit aussi dans les débats d’idées. La “pensée unique libérale” et ses applications, le “consensus de Washington” par exemple, font l’objet de critiques de plus en plus nombreuses (on pense à J. E. Stiglitz par exemple, prix Nobel d’économie en 2001, économiste en chef de la Banque mondiale de 1997 à 2000) qui nourrissent les actions politiques des autres acteurs. Cette contestation émane également de certains pouvoirs politiques des Périphéries. L’opposition directe des intérêts économiques de ces pays à ceux des Centres en est l’objet. Les débats ci-dessus évoqués autour de l’objet de la conférence de l’OMC à Doha ont été le cadre de cette contestation. Les représentants de l’Inde, du Nigeria, entre autres, y ont été particulièrement actifs, comme ils l’avaient été à Marrakech. L’esprit du mouvement des non-alignés renaîtrait-il ? Cette contestation de l’ordre international se situe également sur le terrain des droits de l’homme, comme ce fut le cas lors de la conférence mondiale de Durban. Le peu de résultats obtenus là, est l’objet d’un article dans ce numéro. Enfin, cette contestation prend aussi dans les Périphéries l’aspect de luttes — luttes de producteurs, ouvriers ou paysans — contre les conditions d’exploitation que leur fait subir cet ordre économique international. Le Mouvement des Sans-Terre au Brésil en est un symbole. Pour illustrer ces luttes, dans ce numéro, nous présenterons un exemple opposant des paysans haïtiens à leur employeur, fournisseur d’une firme transnationale. Nous y ajouterons le cas, exemplaire, d’un pays non périphérique que nous avons déjà évoqué, la Nouvelle-Zélande, qui montre la difficulté de revenir sur un engagement dans la voie des privatisations de services publics.

 

 

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