Éditorial

Patrice Allard, Rédacteur en Chef de Informations et Commentaires

 

112S’il fallait choisir l’événement marquant de cette fin d’été 2000, la hausse du prix du pétrole figurerait en bonne place, tant les conséquences de celle-ci ont marqué l’actualité sociale européenne. Le renchérissement du brut, passé d’une douzaine de US dollars le baril fin 1998 à 34,5 dollars le 7 septembre 2000 a réveillé de vieilles craintes dans les pays des centres, celles-là mêmes qui s’exprimaient largement dans les médias dans les années 74 ou 80. Cette augmentation apparaît comme une bien mauvaise surprise pour ceux qui projetaient la poursuite sans accroc de la croissance économique, avec une stabilité presque assurée des prix.

Sans entrer dans la discussion sur les facteurs aggravants (dépréciation monétaire, fiscalité, marges des compagnies pétrolières), qui ont pu transformer la hausse des prix du brut en une flambée des prix des carburants, ou dans celle, toujours hasardeuse, de la répercussion du phénomène sur l’activité nationale ou mondiale, il faut bien remarquer, d’abord, qu’il n’y a là aucune surprise. Dès le mois de mars 2000, dans un article publié par Le Monde Diplomatique[1], Nicolas Sarkis évoquait l’hypothèse d’“un troisième choc pétrolier”. Et les signes avant-coureurs ne manquaient pas : a) épuisement du stock en terre, les réserves mondiales connues étaient, au 1er janvier 2000 en baisse, pour la première fois depuis 1992, b) tensions du côté de la production, qui ayant été portée à un rythme proche de son maximum ne parvenait plus à suivre une demande en expansion. (Pour les seuls pays de l’OPEP, à l’exception de l’Arabie Saoudite, tous se trouvaient cet été dans une situation de pleine utilisation de leurs capacités de production[2]).

Par delà même ces signes, le plus étonnant est que la période précédente (1997-98), celle au cours de laquelle les prix du brut ont diminué de moitié, ait pu paraître normale. Vouloir à tout prix confier au seul mécanisme du marché le soin de régler les échanges entre producteurs et consommateurs ne peut manquer de conduire à cette instabilité. L’économie libérale feint de découvrir avec surprise cette instabilité qui s’inscrit en faux contre la logique qu’elle promeut.

Les marchés pétroliers sont oligopolistiques. Des agents de taille et de stratégies différentes s’y affrontent dans des rapports de force mouvants[3]. Cela ne suffit pas à expliquer l’instabilité : il est parfaitement rationnel pour un agent de limiter son investissement, dans la mise en place de nouvelles capacités de production ou dans la prospection de nouveaux gisements, lorsque les prix sont bas. Ce sont ces bas prix qui conduisent à la situation présente où l’insuffisance des capacités de production et les perspectives d’épuisement des réserves induisent l’inversion du mouvement des prix : le passage à la hausse. Ce qui est en cause, c’est l’insuffisance des signaux que fournit le marché, insuffisance rendue encore plus critique par l’ampleur des délais entre la décision d’investir et le moment de la première production, par la spécificité du produit, richesse naturelle non renouvelable qui devrait tenir compte du coût de mise en œuvre d’énergies de substitution.

La nature oligopolistique de ces marchés expliquerait-elle alors un partage inégalitaire des rentes pétrolières ? L’image de l’enrichissement rapide de quelques pays exportateurs au détriment du plus grand nombre des pays importateurs, qu’ils soient des Centres ou des Périphéries, est tenace mais trompeuse. Comme le souligne N. Sarkis[4], en 1997, le PNB par habitant des pays de l’OPEP atteignait en moyenne, 1 930 $ alors que celui des pays de l’Europe occidentale se situaient entre 19 850 et 24 730 $. Cette même année, un pays comme la Belgique, peuplé de 10,2 millions d’habitants exportait davantage que tous les pays de l’OPEP réunis, peuplés de 485 millions d’habitants.

Sur de tels marchés, le rapport de force est déterminant pour le partage des rentes  ; il est manifestement exclu qu’il ait joué en l’unique faveur des exportateurs. Les prix élevés actuels ne modifient cette situation que de manière provisoire et inégale d’un pays exportateur à l’autre. Les relations économiques nouées entre pays producteurs et pays consommateurs s’inscrivent dans les relations Centres-Périphéries. Les pays des centres détiennent un pouvoir bien peu partagé qui tient dans leur puissance militaro-diplomatique et dans le poids des alliances passées avec les grandes firmes pétrolières internationales. Ces dernières exercent des effets de domination sur les pays producteurs des périphéries (en s’appropriant une partie de la rente) et sur l’ensemble des consommateurs des centres et des périphéries.

Au-delà de la hausse actuelle du prix du pétrole, émergent pourtant les prémisses d’une situation nouvelle. Si la nature des relations économiques nouées autour de ce produit ne change pas, sa géographie commence à se transformer. Le déclin de la production pétrolière des Etats-Unis rapproche ce pays de la situation des autres pays des centres, gros consommateurs, dépendant de l’extérieur pour leur approvisionnement. La tendance à l’épuisement de certains gisements conduit, à terme (2010-15), à une concentration de l’extraction dans une seule zone  : le Golfe arabe.

Cette situation nouvelle peut conduire à des choix heureux : la recherche d’une coopération entre producteurs et consommateurs assurant des relations stables et équitables. Elle peut aussi, à l’inverse, raviver les tensions, raviver la lutte des pays des centres pour s’assurer un approvisionnement par un contrôle des gisements ou des oléoducs qui assurent l’acheminement de la ressource, dans le Golfe ou ailleurs. Le souvenir du récent conflit dans le Golfe, le conflit actuel en Tchétchénie illustrent tragiquement cette dernière alternative1. Notre futur rappellerait alors fâcheusement le XIXème siècle.

 

Notes:

[1] Nicolas Sarkis, « Pétrole, le troisième choc pétrolier ? », Le Monde Diplomatique, mars 2000.

[2] Dominique Gallois, « Les pays occidentaux pressent l’OPEP d’augmenter sa production », Le Monde, 10-11 septembre 2000.

[3] Sadek Boussena, « Richesses naturelles et développement », Informations et Commentaires, n° 109, oct-déc 1999.

[4] Le Monde Diplomatique, art. cité.

[5] L’évacuation des pétroles provenant des gisements du nord de la mer Caspienne (Tenguiz) et du sud (Bakou) — gisements dont les réserves estimées restent importantes — s’opère par deux oléoducs qui se rejoignent à Grozny pour se diriger vers Novorossis (mer Noire), Le Monde, 8 juillet 1998 ; une étude de cette question est présentée par Jacques Thobie in « La république de Turquie : la voie de la puissance régionale », Recherches Internationales, hiver 1998-99.

 

 

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