Éditorial

Patrice Allard, Rédacteur en Chef de Informations et Commentaires

 

111L’Afrique peut-elle revendiquer sa place au XXIème siècle ? Cette question préoccupante est posée par la Banque Mondiale dans un rapport récent[1].

Question préoccupante car les informations que contient ce rapport sont accablantes :

– alors que, en 1970, le PIB / habitant s’élevait en Afrique à 546 $ (aux prix de 1987), il n’est plus que 525 $ en 1997, seul exemple actuel de régression à l’échelle d’un continent entier (en excluant l’Afrique du Sud, la régression est bien plus significative : le PIB / h. passe, entre ces deux dates, de 525 $ à 336 $) ;

– dans la seule Afrique sub-saharienne, le nombre de personnes vivant avec un revenu inférieur à un dollar par jour, passe de 217 millions en 1987 à 291 millions en 1997, soit près d’un africain sur deux. De même la FAO estime, en 1997, à 173 millions le nombre d’africains sous-alimentés, soit plus d’une personne sur quatre.

Ces quelques chiffres dessinent le bilan tragique d’une décennie : une large part du continent africain n’a connu que le développement… du sous-développement.

Le rapport de la Banque Mondiale s’inscrit pourtant dans une perspective positive. Il témoigne de l’importance accordée maintenant par cet organisme (et il en va ainsi de la plupart des institutions internationales) à la lutte contre la pauvreté. Cette prise de conscience n’est pourtant pas, à la Banque Mondiale, critique du passé. Elle oublie de s’interroger sur les origines d’une telle régression, sur les effets désastreux du “fardeau” de la dette et des politiques d’ajustement structurel qui l’ont accompagné, de l’ouverture brutale d’économies fragiles aux marchés mondialisés. En effet, si nous suivons les perspectives modérément optimistes, mais optimistes tout de même, de la pensée libérale, une croissance économique devrait suivre. Elle résulterait de la conjonction heureuse de trois circonstances favorables :

– une bonne “gouvernance”, entendre par là la présence de pouvoirs politiques légitimés démocratiquement et soucieux de se plier aux recommandations de l’économie la plus libérale ;

– la bonne volonté des pays des Centres, prêts à accroître leur coopération et à alléger la dette des plus pauvres pourvu que leurs partenaires africains acceptent d’ouvrir leurs frontières aux échanges mondialisés ;

– les perspectives offertes par les avancées de la technologie et les possibles transferts de celle-ci.

Cette croissance devrait être forte : l’objectif fixé au sommet social de Copenhague de 1995 — à savoir, réduire de moitié la pauvreté en 2015 — impliquerait, selon la Banque Mondiale, un taux de croissance de 7 % par an en Afrique.

Le réexamen de ces perspectives encourageantes laisse moins d’optimisme.

– Le bénéfice des technologies actuelles est un outil précieux pour le développement. Il implique toutefois un effort d’investissement considérable. Ainsi, les avancées technologiques de l’information, à travers l’utilisation du réseau HealthNet, permettent-elles aux médecins ghanéens, spécialistes de la malaria de conserver un lien étroit avec la London School of Hygiene and Tropical Medecine. De même, il fut largement employé par les médecins centrafricains confrontés au virus Ebola[2]. Toutefois, au-delà de l’aspect symbolique et ponctuel de tels exemples, ces bienfaits ne sont possibles qu’à la condition d’un accès aux réseaux. Mesure-t-on vraiment l’importance de l’investissement requis pour équiper un pays des Périphéries ? Il y a en Suède 70 lignes téléphoniques pour 100 habitants, au Kenya, il y en 8 pour 1000[3]. Dans le pays le mieux doté, l’Afrique du Sud, l’accès à internet dans les universités n’est possible qu’à partir de fort peu de terminaux, plus d’un millier d’utilisateurs se partageant l’accès à un seul d’entre eux[4].

En laissant de côté l’hypothétique financement d’un tel investissement, il est douteux même qu’il suffise, à lui, seul, à construire des conditions plus favorables au développement. En quoi l’accès des médecins africains aux informations médicales les plus récentes peut-il améliorer la santé des africains, si le continent reste dépendant, pour son approvisionnement en médicaments aux industries pharmaceutiques des pays des Centres et à leurs prix élevés ? « A quoi sert-il de diagnostiquer la séro-positivité si l’on est incapable d’aider le malade à en affronter les conséquences ? A quoi sert-il de parler de tri-thérapies alors qu’on ne pourra l’offrir qu’à un nombre infime de malades », comme le faisait remarquer G. Sorgho, chargé des opérations de développement humain à la Banque Mondiale ?

Le tragique de la situation des africains victimes du VIH et du coût des traitements est bien connue[5]. Mais, peut-être, pas assez encore puisque les accords TRIPS (concernant les droits de propriété intellectuelle touchant au commerce) adoptés par l’OMC en 1995, instaurent une protection d’une durée de vingt ans aux produits finals et non pas aux seuls procédés de fabrication des entreprises des Centres. Ce qui interdit aux pays des périphéries de produire des versions génériques, vendues à des prix bien plus faibles, en faisant breveter leurs propres procédés[6]. En Côte d’Ivoire, le coût d’une bi-thérapie est de l’ordre de 2500 FCFA par mois ; le salaire moyen d’un instituteur est de l’ordre de 1000 FCFA par mois[7]. La santé pèse peu face à la conservation des positions dominantes des industries des Centres.

– La possibilité de taux de profits très élevés pour les entreprises étrangères installées en Afrique, a été calculée ; selon la CNUCED, elle serait de l’ordre de 29 %. Dès lors, certains affichent un bel optimisme[8] : les capitaux vont affluer en Afrique, et la croissance sera présente. On peut douter du bien fondé de ces perspectives. D’abord le fait que les taux de profit élevés soient affichés dans les firmes des pays des Périphéries n’a pas de quoi surprendre, ni rendre optimiste pour leurs populations ; les firmes multinationales, par le mécanisme de prix de facturation internes au groupe, font apparaître les profits là où cela leur convient (en fonction, souvent de la taxation moindre des profits[9]). Il n’y a là qu’un effet d’optique tenant à la base de construction de la statistique : on retient la désignation géographique en lieu et place des frontières économiques. De plus, rien ne prouve que ces profits seront réinvestis sur place, dans un processus alimentant la croissance. Enfin, de très forts taux de profits signifient le plus souvent des salaires faibles, ne permettant pas d’acheter les productions industrielles réalisées, selon le schéma banal du sous-développement. On ne peut voir un espoir dans ce phénomène.

– S’il est permis ainsi de douter que les conditions actuelles de diffusion du progrès technique — des transferts toujours promis, mais dont l’accès reste difficile — soient plus aisées aujourd’hui qu’hier, les possibilités mêmes de la croissance économique des pays des Périphéries sont rendues moins accessibles du fait du “fardeau de la dette”. Comment peut-on attendre d’un pays comme la Tanzanie — pays pauvre très endetté selon le classement de la Banque Mondiale et le FMI — une croissance de 7 % l’an, lorsque le service de la dette pèse sur le budget de l’Etat 9 fois plus que celui de la santé et 4 fois plus que celui de l’éducation ? Comment peut-on espérer même que l’effort accompli pour assurer le remboursement de cette dette puisse avoir pour effet le remboursement de celle-ci ? En effet, la dette africaine tend à s’accroître de manière autonome, par des mécanismes analogues à ceux de l’usure : en 1996, les arriérés sur le paiement du service de la dette ont contribué pour les deux tiers de l’accroissement de la dette africaine1.

– L’idée d’un allégement (voire d’une annulation) de la dette des pays pauvres très endettés a fait son chemin. Peut-elle constituer une chance pour l’Afrique ? Elle est, tout d’abord, limitée aux seuls pays désignés comme pauvres et très endettés. Ce qui renvoie à des critères de classement peu significatifs des méfaits de la dette sur les populations. Ensuite, elle reste conditionnelle : les pays s’engagent à respecter une politique économique orthodoxe, dans l’esprit du “consensus de Washington”. Or, ce sont justement les effets mêmes de cette politique — en particulier les Plans d’Ajustement Structurels — qui apparaissent dans les résultats accablants présentés dans le dernier rapport de la Banque Mondiale. Il n’y a pas de choix proposé aux Etats africains, mais une double impasse : perdre toute indépendance en matière de politique économique ou succomber sous le poids d’une dette insoutenable. Enfin, si la disparition du fardeau de la dette empêchait au moins partiellement l’aggravation de la situation présente, elle n’apporterait pas pour autant la clé du financement d’une croissance rapide. Cette question reste sans réponse.

L’Afrique peut-elle revendiquer sa place au XXIème siècle ? Reste-t-elle en marge du mouvement économique mondial ? L’Afrique n’est-elle pas de longue date entrée dans la mondialisation, par l’existence de prix insuffisamment rémunérateurs de ses productions, par le territoire qu’elle offre aux déploiement des banques et des capitaux privés, par l’émigration de ses populations dans les industries des Centres ? Elle nous montre en fait quelle place a, hélas, été assignée aux Périphéries dans le “village planétaire”.

Notes:

[1] LAfrique peut-elle revendiquer sa place au XXIème siècle ? The African Development Bank, African Economic Research Consortium, Global Coalition for Africa, Commission pour l’Afrique des Nations Unies, Banque Mondiale, mai 2000.

[2] Rapport mondial sur le développement humain, PNUD, éd. De Bœck, 1999

[3] Sumana Raychauduri, « L’Afrique en marge de la mondialisation, pas tout à fait d’après le Rapport mondial sur le développement humain », Afrique Relance, ONU, n° 2-3, septembre 1999.

[4] Ibid.

[5] Alain Faujas, « A quoi sert-il de construire des écoles en Afrique si les instituteurs meurent comme des mouches ? », Le Monde, 14 septembre 1999.

[6] Sumana Raychauduri, art. cité.

[7] Alain Faujas, art. cité.

[8] C’est, par exemple, l’opinion de Kofi Annan, Secrétaire général de l’ONU affirmant « la rentabilité de l’Afrique est un des secrets les mieux gardés sur la scène économique mondiale », cité par Ernest Harsch in « Potentiel d’investissement inexploité », Afrique Relance, ONU, n° 2-3, septembre 1999.

[9] L’article cité de Ernest Harsch fait explicitement référence « aux conditions plus libérales pour les investisseurs étrangers » offertes par certains pays et que la CNUCED souligne dans son rapport de 1999.

[10]  Nii K. Bentsi-Enchill, « Les défis du développement de l’Afrique » Afrique Relance, ONU, n° 2-3, septembre 1999.

 

 

 

 

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