par Ameziane Ben Allak, Université Grenoble Alpes, Laboratoire Pacte. ameziane/ben-allak@univ-grenoble-alpes.fr
À l’ère de la décentralisation, penser l’économie à travers ses échelons infranationaux devient subtilement la norme dans un monde où le local prend de plus en plus de place, à la fois au niveau de l’action publique et des études de cas universitaires. Localiser les analyses de développement à l’aide de la variable spatiale et territoriale a conduit à l’émergence du courant de l’économie territoriale durant les années 1990. Ce dernier fut la bifurcation décentralisée de l’économie du développement et fut représenté, à une époque pas très lointaine, comme l’entrée analytique de référence aux problématiques de développement du local, souvent négligées par les auteurs précurseurs du développement économique.
L’évolution théorique de ce courant est marquée par plusieurs soubresauts depuis la fin du 20ème siècle. En effet, bien que, de nos jours, les frontières entre plusieurs disciplines tendent à s’effacer au profit d’analyses marquées par une certaine pluridisciplinarité, le rapprochement entre l’économie et l’espace ne fut pas un long fleuve tranquille. Ce texte se veut une réminiscence d’une alliance « forcée », mais ô combien utile, entre concepts qui se veulent par moments antinomiques dans leur logique d’appréciation du réel. Néanmoins, l’espace, et par la suite le territoire, se présente non pas comme une variable d’ajustement d’une théorie économique hors-sol, mais se veut un filtre déductif d’un passage obligé de l’orthodoxie économique vers une hétérodoxie plus assumée. Par conséquent, nous pouvons affirmer l’importance souvent négligée de cette ligne de démarcation entre espace et théorie économique dans une logique de développement.
L’économie : discipline aspatiale ?
L’espace et l’économie ont difficilement cohabité. Les tentatives de théorisation et d’intégration de l’espace dans la sphère économique datent du 18ème siècle. Dans le présent écrit, nous relaterons l’évolution de cette notion selon la vision des auteurs économistes et leur paradigme théorique : de la conception de l’espace comme coût de transport aux économies externes, en passant par le tournant territorial (Pecqueur, 2006), pour finir par la tentative de formalisation d’une théorie expliquant l’agglomération, la concentration ainsi que les dynamiques de développement au niveau local. Mais avant de parler d’espace proprement dit, il faut revenir sur les causes qui ont poussé les économistes à réduire l’espace à un rôle mineur, sans réel impact sur le jeu des marchés pendant presque trois siècles.
L’espace et la théorie économique ont eu un passé des plus turbulents, du fait que cette dernière n’a incorporé la variable spatiale que tardivement : il aura fallu attendre la fin du 20ème siècle pour voir les premières tentatives de modélisation spatiale.
Cette situation présente une analogie avec l’intégration du temps dans l’analyse économique. Claude Ponsard, cité par Jean Gabillard (1956), dira à ce sujet que les économistes classiques et néo-classiques conduisaient leur raisonnement en faisant abstraction du temps et de l’espace. Ainsi, l’économie fut pendant longtemps aspatiale et atemporelle. Mais la variable temporelle, contrairement à la variable spatiale, a pu être intégrée grâce à des avancées théoriques. Selon Alfred Marshall, les enjeux temporels ont prévalu sur les considérations spatiales en affirmant que : « les difficultés du problème tiennent surtout aux différences relatives à l’espace et à la période de temps sur lesquels s’étend le marché en question ; l’influence du temps étant plus fondamentale que celle de l’espace. » (Marshall, 1890, p. 215). Ainsi, selon le même auteur, connu pour être l’un des précurseurs de l’analyse spatiale, on se rend compte de la prééminence du temps sur l’espace. Joseph Lajugie (1985) a qualifié l’avancée théorique temporelle du passage d’une économie statique à une économie dynamique.
Pensée économique et omission de l’espace
Penser l’espace comme variable influente des mécanismes autorégulateurs a été des plus compliqués au regard de l’histoire de la pensée économique. Les courants dominants de la fin du 19ème siècle, quels que soient leurs antagonismes, ont axé leurs préoccupations sur la compréhension des marchés (Benko, 2008). L’analyse des rapports de production régissant l’activité économique a réduit les préoccupations spatiales au second plan de l’analyse économique.
Le courant de pensée dominant depuis le 18ème siècle, représenté principalement par l’école Classique et Néo–classique, s’est principalement basé sur les travaux d’Adam Smith (1776), David Ricardo (1821) et, par la suite, les travaux de Carl Menger (1871) et Léon Walras (1900).
Leurs préoccupations principales étaient la croissance, la richesse des nations et le fonctionnement des marchés.Le dénominateur commun entre tous ces auteurs réside dans l’application des théories économiques qui sont restées indépendantes de la variable espace. Les approches Classique et Néoclassique n’ont pas intégré explicitement la variable spatiale dans leur équation, dû au fait de leur considération de l’espace comme étant homogène (Thisse, 1997). Dans cette perspective, la dotation en facteur fut considérée de même, c’est-à-dire identique en tout lieu.
Les économistes orthodoxes n’ont pas cherché à intégrer les caractéristiques de l’espace en tant que « territoire ». Autrement dit, les propriétés physiques, morphologiques et topographiques, ou encore historiques qui peuvent rendre l’espace singulier et non homogène d’un point de vue empirique. À cela s’ajoute d’autres raisons subsidiaires mais d’importance non négligeable à cette omission qui se classe comme suit :
A) Pour beaucoup d’économistes d’obédience libérale, la majorité des phénomènes économiques peut rester indépendante de la dimension spatiale en vue de leur étude. En effet, pour George Benko (2008), l’explication des phénomènes économiques est restée indépendante de la variable spatiale. La compréhension des marchés n’a pas eu besoin de dimension spatiale ni de substrat territorial.
B) Le cout minime des transports au cours des premiers siècles de formalisation de l’économie politique en Angleterre. La cause principale est que les couts de transport ont diminué de manière considérable depuis le début de la révolution industrielle, ainsi que la généralisation de l’utilisation du chemin de fer (Bairoch, 1985).
C) Le postulat de l’école classique, représentée principalement par Adam Smith et David Ricardo, suggère que l’échelon le plus approprié à l’étude des phénomènes économiques est la nation ou l’État-nation. Ce qui a poussé par la suite les fondateurs de l’école classique à considérer les nations comme des entités spatiales homogènes (Zimmerman, 2005). La seule dimension spatiale qui retenait l’attention des économistes était la frontière terrestre entre les nations.
D) La théorie du commerce international élaborée par David Ricardo (1821) met au cœur de son analyse la notion d’avantage comparatif, qu’elle considère comme le principe fondamental guidant les échanges entre les nations. La modélisation qui a suivi son raisonnement était punctiforme, c’est-à-dire que les pays sont modélisés comme des points sur une carte géographique. Dans la suite des idées développées par Ricardo, nous pouvons déduire que son avancée majeure dans la théorie économique en cette période du 19éme siècle fut à contrecourant des théories intégrant l’espace en économie. En effet, à la même période en Allemagne, l’économiste Von Thünen a tenté de théoriser l’implication de l’espace dans les rendements agricoles, en prenant en compte les coûts de transport, la rente foncière et la localisation agricole optimale pour chaque type de culture selon la proximité avec le marché, théorie que l’on développera brièvement par la suite.
Selon Georges Benko (2008), les travaux de David Ricardo ont contribué à marginaliser la prise en compte de l’espace. En effet, tant sa théorie du commerce international que celle des rentes différentielles n’accordent qu’un rôle secondaire à la dimension spatiale, considérée comme dépourvue de véritable portée théorique. Pourtant, dans ce cadre d’analyse, l’espace aurait pu occuper une place centrale. Benko (2008, p. 28) synthétise cette idée de la manière suivante : « David Ricardo n’était guère intéressé par les dimensions spatiales, qui sont réduites à leur simple expression dans ses travaux, y compris dans ses analyses magistrales des avantages comparatifs et des rentes différenciées, dans lesquelles la géographie et l’espace auraient pu tenir une place importante. Sa théorie des avantages comparatifs, par exemple, ne fait aucun cas des subtilités de la différenciation géographique, et réduit les pays à une collection de ressources dépourvue de dimension spatiale ».
Pour mieux comprendre la vision des écoles classique et néoclassique concernant l’espace, on peut se référer à l’image proposée par Bernard Lepetit (1988, p. 370) : « l’organisation spatiale de l’économie est à la manière de poupées russes qui s’emboitent à différents niveaux mais qui offrent une reproduction identique et dotée d’aucune originalité ». De cette métaphore on déduit toute la généralisation et l’homogénéisation qu’a subie la dimension spatiale pendant presque deux siècles et demi d’analyse économique.
Théorème d’impossibilité spatiale
Le théorème d’impossibilité spatiale a été développé par les économistes post-classiques et formalisé par l’économiste David Starret (1976). Ce théorème explique les inhibitions issues de la théorie classique et néo-classique qui empêchent la formalisation d’une théorie de l’espace et de l’agglomération. Le théorème de Starrett démontre qu’il est impossible d’expliquer la formation des villes ou des agglomérations en restant dans le cadre pur de l’équilibre concurrentiel néoclassique. À partir de cette avancée majeure on peut catégoriser les auteurs ayant contribué à l’intégration de la variable spatiale dans leurs recherches en séparant ceux qui ont tenté d’intégrer l’espace sous le prisme du théorème de l’impossibilité spatiale comme ce fut le cas avec les spatialistes allemands1. Nous nous intéresserons aussi aux économistes hétérodoxes qui ont contourné ce paradigme en intégrant ou en soustrayant certains principes de la pensée dominante.
Le théorème d’impossibilité spatiale traite de l’espace et ses caractéristiques omises par la théorie économique et principalement de l’homogénéité de l’espace qui était une abstraction trop simpliste afin de rendre compte de la complexité et de la diversité de ce dernier. Celui-ci était considéré le même et partout ce qui annulait de fait la possibilité de formation des villes ou d’agglomérations en tous genres. George Benko (2008) dira à ce sujet que la théorie néoclassique prévoyait « un monde sans frontière et sans ville » en vue de la vision spatiale de cette dernière.
Plus fondamentalement, le théorème d’impossibilité spatiale démontre que l’équilibre concurrentiel est incompatible avec l’existence de rendements croissants. Ces derniers se caractérisent par une augmentation plus que proportionnelle de la production par rapport aux facteurs employés : une hausse des inputs entraîne une hausse supérieure des outputs. Comme le souligne Krugman (1991), cette propriété incite les agents à concentrer leur activité en des lieux spécifiques pour réaliser des économies d’échelle. Ce processus déclenche alors une dynamique d’agglomération, où la concentration de l’offre et l’afflux de la demande se renforcent mutuellement par un effet de causalité circulaire.
D’après Maurel et Sédillot (1997), la recherche d’économies d’échelle et de rendements croissants se retrouve alors renforcée par les externalités positives liées à l’agglomération. Ces externalités positives d’agglomération trouvent leur origine chez Alfred Marshall (1890), un concept qui met au centre l’interrelation directe ou indirecte pouvant émaner de l’agglomération d’agents économiques. Claude Courlet (2008, p. 45) s’exprime ainsi sur le sujet : « Pour Marshall, ces économies externes dépendent souvent de la concentration dans une région de firmes d’une même branche et/ou de la concentration urbaine… c’est l’existence de processus relationnels particuliers et l’existence d’espaces privilégiés pouvant améliorer la productivité et favoriser le développement ».
Selon David Starret (1976), la théorie néoclassique prétend et soutient que les agents économiques sont dans leur intégralité divisible et ont le caractère d’ubiquité. En suivant ce postulat, nous risquons de nous diriger vers des situations de mini-autarcie à chaque lieu, du fait de l’ubiquité des agents, de l’homogénéité de l’espace et de la dotation égalitaire en ressources à chaque point. Cette configuration annule de facto les coûts de transport et confirme selon Jean-François Thiesse (2003) la théorie économique néoclassique de production, qui, à son tour, admet d’une manière implicite que les coûts de transport sont compris dans les coûts de production, sans distinction apparente des autres charges. Un postulat qui se superpose au modèle d’équilibre concurrentiel des économistes néo-classiques (Fujita, Thiesse, 2003).
Travaux novateurs et prémices spatiales dans l’analyse économique
L’introduction de l’espace dans l’analyse économique s’est d’abord opérée par une conception réduite à la distance et aux coûts de transport. Les premiers modèles dits « spatialistes », bien que novateurs, sont restés ancrés dans le paradigme néoclassique, appréhendant l’espace comme une variable métrique plutôt que comme une réalité complexe et structurante.
L’œuvre fondatrice de Johann Heinrich von Thünen (1842) illustre cette première étape. Dans son modèle de l’« État isolé », il formalise une théorie de la localisation agricole fondée sur la maximisation du profit et sur la décroissance de la rente foncière à mesure que la distance au marché central augmente. L’organisation en anneaux concentriques traduit une hiérarchisation des productions en fonction de leurs coûts de transport et de leur rentabilité. Si cette approche demeure statique et fondée sur des hypothèses restrictives (espace isotrope2, concurrence parfaite, rendements constants), elle marque une rupture décisive : la rente devient fonction de la distance, et l’affectation des sols dépend explicitement de la position spatiale. Malgré ses limites – notamment l’incapacité à expliquer la formation des agglomérations – ce modèle inaugure une lecture spatialisée des mécanismes économiques.
Un siècle plus tard, Alfred Weber transpose cette logique à l’industrie. Dans Theory of the Location of Industries (1929), il inverse la perspective : il ne s’agit plus de déterminer la production optimale pour un lieu donné, mais de déterminer la localisation optimale pour une production donnée. Les coûts de transport, les différentiels de salaire et les économies d’agglomération deviennent les déterminants centraux. À travers son « triangle de localisation » et l’indice matériel, Alfred Weber montre que l’implantation industrielle résulte d’un arbitrage entre matières premières, marché et travail. Toutefois, là encore, la rente foncière et les services restent marginalisés, et l’espace demeure essentiellement un support neutre.
Avec Walter Christaller et August Lösch (1933), l’analyse s’élargit à la structuration des réseaux urbains. La théorie des lieux centraux propose une hiérarchie fondée sur les aires de marché, les seuils de demande et les économies d’échelle, représentée par une géométrie hexagonale. August Lösch enrichit cette approche en intégrant les rendements croissants, la division du travail interurbaine et la dynamique de l’échange. L’espace n’est plus seulement de la distance, mais un système organisé d’interdépendances entre centres et périphéries. Ces modèles annoncent déjà une compréhension plus dynamique des formations urbaines.
Le véritable dépassement du cadre strictement métrique intervient avec Alfred Marshall. À travers l’observation des districts industriels anglais, il introduit la notion d’« atmosphère industrielle » et met en évidence les économies externes d’agglomération. La proximité géographique favorise la diffusion des connaissances, la spécialisation et la réduction des coûts de transaction. L’espace devient alors un facteur productif intangible, générateur d’externalités positives. Cette rupture conceptuelle ouvre la voie aux analyses contemporaines des districts, milieux innovateurs et clusters.
Enfin, Walter Isard fonde la « Science Régionale », véritable carrefour pluridisciplinaire. En intégrant les apports de géographes et d’économistes (de Leontief à Krugman), Walter Isard transforme l’étude de l’espace en un outil d’aménagement du territoire. Cette approche permet de sortir de l’économie « punctiforme » pour embrasser une économie dimensionnelle, où les disparités régionales ne sont plus des anomalies, mais des objets d’analyse à part entière, ce qui inaugure la base théorique et scientifique des dynamiques de développement régional de la moitié du 20éme siècle.
Affirmation de l’espace et son lien étroit avec le développement
Nous nous appuyons dans le passage qui suit sur les travaux portant sur l’espace économique de François Perroux (1950) et sur les causalités cumulatives dans la formation des régions économiques ainsi que sur leur lien avec l’économie du développement à l’instar des travaux de Gunnar Myrdal (1957) et Albert Hirshman (1958).
La chute de la grande entreprise, synonyme de production et de consommation de masse dans les années 1970, qui a coïncidé avec la saturation du système keynésien-fordiste, a permis le développement de la petite et moyenne entreprise ainsi que l’émergence de nouveaux territoires dotés de leurs propres ressources, acteurs et histoires (Courlet, 2001). Cette période, allant de la fin de la Deuxième Guerre Mondiale à la fin des années 1970, a connu beaucoup de bouleversement, tant structurels que conjoncturels. La recherche en économie spatiale et territoriale a pris un tournant durant cette période névralgique qu’on développera par la suite avec le tournant territorial (Pecqueur, 2006).
Pour ce qui concerne la recherche sur les régions et les agglomérations urbaines, nous pouvons citer quelques auteurs qui se sont intéressés à ces dynamiques nouvelles et qui ont proposé de nouvelles méthodes multidisciplinaires pour étudier ce phénomène complexe. Des auteurs comme François Perroux ont tenté de remédier au problème des disparités régionales induit par le développement accéléré des régions industrialisées, en mettant en place des pôles de croissance. En effet, pour François Perroux, la croissance se polarise à travers cette politique des « pôles de croissance » dans les régions en difficulté, composées d’unités motrices comme base productive, et l’aide d’effets d’entraînement émanant de ces dernières, qui vont engendrer à leur tour une dynamique de progrès dans les autres secteurs. Sachant que l’unité motrice est une industrie d’un secteur stratégique pour laquelle la région possède un avantage comparatif. Autre fait notable concernant François Perroux, c’est l’un des premiers économistes à avoir théorisé la notion d’espace en économie, dans son article paru en 1950 « Les espaces économiques », où il a en effet différencié les types d’espaces selon trois critères :
a) Espace homogène
b) Espace champ de force (espace polarisé) ou espace à vocation économique ;
c) Espace Plan (plan d’action politique dans une logique aménagiste).
Joseph Lajugie (1985) suivra le même cheminement et avancera l’idée selon laquelle la classification abstraite de l’espace de François Perroux est à l’origine de l’application des programmes de développement régional. La notion d’espace économique permet de synthétiser les travaux de Perroux tout en mettant en relation ces « espaces » dans un contexte d’économie de la croissance et du développement.
D’autres travaux significatifs qui ont eu un écho favorable dans le milieu scientifique, comme ceux de Gunnar Myrdal (1957) et Alfred Hirshman (1958), économistes hétérodoxes spécialisés dans l’économie du développement et dans l’économie institutionnelle. Ces deux auteurs ont pu intégrer une analyse comparable au développement urbain, en partant de leurs champs disciplinaires qui est l’économie institutionnelle, en insistant sur l’importance des institutions dans une dynamique de développement. Les deux auteurs ont intégré une analyse comparable à la sociologie urbaine afin de de voir comment les agglomérations urbaines se forment. Il s’agit d’une analyse plutôt historique qui se base sur les accidents historiques et le processus cumulatif qui repose sur les deux forces antipodales qui sont : les effets de remous « backwash effects » et les effets de propagation « spread effects » (Myrdal, 1957) :
Les effets de remous favorisent l’inégalité. Ils sont le résultat des économies internes et externes (rendements croissants, externalités, innovations). Les pays riches ou les grandes agglomérations attirent les migrants et les capitaux ce qui renforce les inégalités spatiales ;
Les effets de propagation : ils freinent les effets de remous et expliquent la diffusion de la richesse vers les zones pauvres.
Cette logique aménagiste a ouvert la brèche sur de nouveaux champs théoriques. En effet, on a pu parler d’économie spatiale et des prémisses de l’économie urbaine en traitant de l’agglomération. Reste que ce champ d’étude a évolué vers d’autres nouvelles disciplines au gré des mutations structurelles de cette période. Tout d’abord, par l’apport keynésien et les stratégies de développement par le haut dans une logique aménagiste. Cette dernière a été accompagnée par la prédominance de l’État dans la prise de décision concernant l’espace économique. Ces mutations se sont faites au gré de l’évolution des notions et des concepts de la théorie économique.
Certains auteurs, tels que Paul Claval (2008), ont qualifié cette évolution conceptuelle de bifurcation de l’espace au territoire. Trois grandes étapes de cette évolution sont identifiées. La première court du début du 20éme siècle jusqu’à l’entre-deux-guerres. Les économistes avaient eu beaucoup de peine à dépasser le cadre de l’économie conventionnelle, et à réellement adapter leurs outils dans la compréhension spatiale. Durant la deuxième étape de 1930 à 1970, le développement inégal conduit la plupart des sciences sociales à s’intéresser aux problèmes d’organisation de l’espace. La fondation de la science régionale, la prise en compte des mécanismes macro-économiques « la curiosité nouvelle pour les économies d’échelle et externes rapprochent l’économie, la géographie économique et l’aménagement. » (Claval, 2008, p. 168). La troisième étape selon le même auteur commence à partir de 1970, où les chercheurs ont assisté à une réformation du concept de développement et à l’apparition d’espaces en déclin (friches industrielles, zones périphériques) sous la période fordiste, utilisant des stratégies de développement à un niveau local et presque endogène. Ces espaces-là, on les qualifiera de territoires par la suite dans une période marquée par une série de mutations économiques (Courlet, 2001), une période qui a vu la concentration, la localisation en grappes (cluster) et l’économie de la connaissance prendre une grande place au sein des problématiques économiques.
Cela nous amène à notre dernière section portant sur l’économie territoriale, qui va nous aider à comprendre les retombées de cette nouvelle discipline sur la compréhension des phénomènes économiques à des niveaux infranationaux sous des entités territoriales diverses. Mais pour une analyse plus affinée, il s’agira aussi d’intégrer de nouveaux paramètres d’étude, telle que l’histoire, la culture ainsi que la sociologie.
Le tournant territorial
La territorialité, telle qu’elle est mobilisée aujourd’hui, marque la fin d’un paradigme ancien : celui d’une recherche qui, durant plus de deux siècles, a traité l’espace, la région et la ville comme des objets séparés, souvent étudiés en dehors de leurs interdépendances. Cette évolution, cohérente sur le plan chronologique depuis les premiers tâtonnements sur l’espace-distance en science régionale (Issard, 1954), a su se faire accompagner par d’innombrables mutations structurelles. La période post fordiste a bouleversé les modes de production de l’économie contemporaine avec l’avènement de la mondialisation dans sa forme moderne et les progrès techniques qui ont suivi. Le passage de l’espace vers le territoire, évoqué par Paul Claval (2008), s’inscrit dans cette dynamique historique (Di Méo, 1998).
L’émergence de ces nouvelles configurations spatiales, particulièrement observée en Italie, constitue une réponse résiliente à l’épuisement du modèle de production de masse. Ce paradigme se distingue par une spécialisation souple, reposant sur un tissu dense de petites et moyennes entreprises dont les interactions systémiques oscillent entre dynamiques concurrentielles et logiques de coopération (Joyal, 2008).
Elles se démarquent par une capacité d’adaptation et de réactivité face aux mouvements du marché dans un monde globalisé (Pecqueur, 2006). Ces formes d’organisation spatiale, sont l’une des plus abouties d’un point de vue économique. En effet, des prémices de Marshall (1890) à Beccattini (1992) en passant par les travaux de Porter (1998) sur les clusters qualifiés : « comme mode d’organisation pertinent de l’activité l’industrie » pour arriver aux travaux de l’école grenobloise qui a tenté de généraliser ces formes diverses et dispersées sous l’acronyme de SPL (système productif localisé) d’où bifurquera ensuite une notion plus récente de SET (Système économique territorial) ou encore « clusters ». Ces formes-là dénotent un foisonnement au niveau territorial, où on remarque de plus en plus de territoires se prendre en main, dans une logique de développement par le bas, c’est-à-dire par leurs propres moyens, ressources et organisation. L’ossature est soumise à des différences liées à la nature de chaque territoire.
La bifurcation conceptuelle de l’espace au territoire, dont a parlé Paul Claval (2008), citée plus haut, rentre dans ce sillage historique. L’explication par la simple hypothèse spatiale des phénomènes économiques était rendue obsolète à cause de la complexité des transformations économiques. Ce qui a suscité ou même obligé l’entrée en vigueur de nouvelles variables explicatives au détriment d’autres. Car il ne s’agit plus d’entrevoir les espaces par leurs seules propriétés d’origine c’est-à-dire : distance, obstacle et réceptacle passif, mais beaucoup plus par leur influence sur la firme, la population locale et l’environnement. Ce qui fait du territoire une portion d’espace dotée de ressources, d’une culture et d’une histoire. Tout en organisant des relations diverses entre acteurs et en véhiculant une dynamique d’apprentissage à travers le temps et l’espace.
Le territoire peut modifier la logique économique. Dans le passage d’une vision stratégique de développement vers une autre, Bernard Pecqueur (2014) a parlé du passage d’avantages comparatifs aux avantages différenciatifs selon les spécificités de chaque territoire et dans une logique d’esquive de la concurrence « lorsqu’elle est impossible à suivre » (Pecqueur, 2014). Dans une démarche non pas émanant du haut (Etat central) mais de la coordination même d’acteurs concernés et décentralisés. L’avènement de cette notion a fait basculer une branche de la science économique d’une abstraction et d’une uniformisation théorique basée sur la quantification et la modélisation, vers une diversification des cas d’étude qui rend difficile toute homogénéisation ou modélisation. Cette approche territoriale de l’économie possède ses avantages comme ses inconvénients. Mais ce qui est indéniable, c’est le foisonnement de ces dynamiques au niveau des territoires, en usant de moyens différents certes mais vers des fins pratiquement semblables. La prise en main des populations de leur destin, dans le but d’améliorer leur mode de vie, vient souvent comme réponse aux incomplétudes du développement par le haut. Les agents économiques sont devenus acteurs de leur propre destin.
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- Les « spatialistes allemands » renvoient à des économistes et géographes, tels que Johann Heinrich von Thünen, Alfred Weber et Walter Christaller, qui ont intégré la dimension spatiale au cœur de l’analyse économique, notamment à travers l’étude de la localisation des activités. ↩︎
- Qui présente les mêmes propriétés partout. ↩︎