L’impact des stratégies de développement rural en Algérie sur les zones marginalisées depuis l’indépendance 

par Karima Boudedja et Amel Bouzid, Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (CREAD), Alger.

L’Algérie a adopté de 2004 à 2014 une stratégie de développement spécifique pour les zones rurales dites marginalisées. Ce n’est pas le seul pays au monde à avoir des stratégies spécifiques pour le développement rural et encore plus pour les zones rurales marginalisées. Nous pouvons citer dans ce cadre, la politique agricole européenne dont le pilier II est consacré au développement des zones rurales à travers son outil les projets Leader puis Leader+. Les pays voisins de l’Algérie, ont aussi adopté ce type de démarche spécifique pour les zones rurales, notamment dans l’objectif de rattraper les disparités avec les zones urbaines. Toutefois, toutes ces démarches ont été proposées au 21ème siècle. De ce fait, en ce qui concerne l’Algérie, il a fallu attendre 42 ans avant qu’une telle démarche existe. En 2014, dix ans après, il n’y a plus eu de mise en œuvre de projets de développement rural intégré (PPDRI) au niveau des douars défavorisés, principal outil par lequel se déployait la stratégie de développement rural. Ainsi, depuis cette date, les zones rurales sont intégrées dans les politiques sectorielles notamment celles du ministère de l’intérieur, de l’agriculture, de l’artisanat et du tourisme.

La définition du rural en elle-même est sujette à débat. Chaque pays a ses propres critères pour définir les zones rurales. Ainsi en Algérie, l’Office national des statistiques (ONS) s’appuie sur les agglomérations et non sur les entités administratives comme les communes pour décrire le phénomène urbain, les zones rurales non agglomérées sont par défaut considérées comme rurales (ONS, 2011). Toutefois, l’ONS a procédé en 2000 à un travail de classement des communes pour identifier celles qui sont rurales, sans grande conviction, puisqu’il est bien expliqué dans le document, qui rend compte de cette classification, que ce travail a été réalisé à la suite de demandes extérieures : chercheurs universitaires, et administrateurs. Ce travail a révélé, selon l’ONS, qu’il existait, à l’époque, 948 communes rurales sur les 1541 que compte l’Algérie. Sont considérées comme rurales, toutes communes ne possédant pas d’agglomérations urbaines, mais qui renferment des agglomérations semi-rurales et de la population éparse. Après le recensement de la population et de l’habitat (RGPH) de 2008, dernier en date, le même travail réalisé par l’ONS et publié en 2011 (1) permet de noter une diminution du nombre des communes rurales. Ce chiffre est passé à 778 communes déclarées entièrement rurales. Les critères de l’ONS pour identifier les communes rurales sont : un taux d’urbanisation inférieur à 50% et une densité humaine inférieure à la moyenne de la densité de la région ou elle se trouve (Nord, Haut plateaux, Sud).

En 2008, a été introduite par l’ONS la dénomination de « territoire épars » qui est, toutefois, assimilée à celle de zone éparse. Aucune explication n’est fournie sur ce qui est entendu par « territoire ». Cependant, cette notion est visiblement associée exclusivement au monde rural.

Les zones rurales marginales ont également été identifiées. Le travail le plus abouti a été mené en 2004, dans le cadre de l’élaboration de la stratégie nationale de développement rural (SNDR). Dans ce cadre, l’examen de l’évolution des flux migratoires au niveau des communes rurales révèle que sur les 948 communes rurales, 294 (31 %), sont attractives, 378 (39,9 %) présentent un solde migratoire équilibré et 276 (29,1 %), s’annoncent répulsives et voient leurs populations migrer vers d’autres régions plus attractives. Ce sont surtout ces dernières qui sont considérées comme étant marginalisées.

Toutefois, avant même d’avoir cette identification officielle, les zones rurales dites marginalisées ont fait l’objet d’intérêt de la part des décideurs depuis l’indépendance, mais les motivations, les approches, les démarches, les objectifs et les outils adoptés sont différents. Dans ce travail nous nous intéressons aux interventions de la part de l’État pour venir à bout du retard de développement de ces zones. La question traitée est : Quel a été l’impact des stratégies de développement rural adoptées en Algérie dans les zones marginalisées ?

I. Soixante ans de stratégies de développement rural pour mettre fin aux disparités rural/urbain

En soixante ans, les zones rurales ont connu des interventions dont le principal objectif est de mettre sur le même pied d’égalité de niveau de vie les populations rurales et les populations urbaines. Nous avons identifié cinq étapes que nous décrivons dans ce qui suit.

I.1. D’abord la marginalisation des zones rurales

Dès l’indépendance en 1962, le monde rural, considéré comme le fer de lance de la révolution pour l’indépendance, a été clairement visé par des mesures pour faire profiter les paysans des « bienfaits » de l’indépendance. La première mesure prise a été la récupération des terres spoliées par les colons pour leur exploitation par les paysans algériens. Cependant, la marginalisation des zones difficiles (montagneuses, steppiques, oasiennes) a été de fait inévitable dans la mesure où les terres spoliées par les colons étaient les terres les plus fertiles et les mieux situées. Elles représentaient 2,7 millions d’ha, alors que les terres de statut privé représentaient plus de 4 millions d’ha.

L’agriculture est le secteur sur lequel s’appuie le régime socialiste post-indépendance pour améliorer les conditions de vie des paysans dans le monde rural. L’industrie étant l’option choisie par l’État algérien indépendant pour développer le pays (2), l’agriculture avait pour objectif d’améliorer les conditions de vie des ruraux, mais aussi, de se moderniser en utilisant les moyens produits par l’industrie algérienne. Dans un premier temps, l’autogestion, option choisie dès l’indépendance, et qui a concerné les terres récupérées des colons, a transformé les paysans en salariés et des cadres ont été désignés pour l’administration des domaines autogérés.

Les zones rurales à potentiel agricole limité et qui, de ce fait, n’ont pas fait l’objet de spoliation de la part des colons mais plutôt de déracinement (3), n’étaient pas concernées. C’est le cas des zones montagneuses et forestières qui comptent plutôt des exploitations privées à potentiel limité ainsi que des zones steppiques et sahariennes (4).  Les zones steppiques sont celles où le taux démographique est le plus dynamique. La réponse de l’État a été centrée sur la création d’emplois administratifs.

I.2. Le rattrapage des disparités rural/urbain

C’est à la suite des résultats médiocres obtenus par l’autogestion que l’État s’est décidé à impliquer davantage les paysans ce qui a donné lieu à la révolution agraire. Cette dernière a concerné 1,96 millions d’ha, essentiellement des terres nationalisées et qui appartenaient à des Algériens. L’idée défendue était que la terre devait revenir à ceux qui la travaillent. Cependant, la révolution agraire (1972-1981) a également échoué à réaliser les objectifs qui lui avaient été assignés (Rapport du Conseil National Économique et Social (CNES), 1999).

L’objectif de la révolution agraire était justement de rattraper les inégalités que l’autogestion n’a pas permis de réduire entre les villes et les campagnes. Selon le rapport du CNES (1999), à travers ces mutations, sera réalisée une des aspirations, de mieux être, du monde rural pour lequel « dix ans environ après l’indépendance, alors qu’une partie au moins de la population urbaine commence à profiter du progrès, la paysannerie reste à l’écart et souffre d’une misère physique et physiologique intense, de malnutrition, de démoralisation collective ». Les rédacteurs du rapport ajoutent que « dans ce cadre, l’action de la révolution agraire sera décisive sur la transformation des structures sociales, notamment les rapports sociaux, étant donné qu’elle est l’antithèse du capitalisme agraire colonial oppresseur et exploiteur ». En effet, le reproche essentiel fait à l’autogestion qui a précédé la révolution agraire est que les paysans n’avaient pas accès aux moyens de production. C’est pour cela que les principales dispositions de l’ordonnance n°71-73 du 8 novembre 1971 portant sur la révolution agraire visent la distribution de terres du secteur privé aux paysans sans terres. Il s’agissait de terres communales, domaniales et terres habous ainsi que de terres de propriétaires privés absentéistes.

Toutefois, non seulement les zones sensibles touchées par la révolution agraire, telles que les zones steppiques, n’ont pas connu une amélioration des conditions de vie des populations, mais en plus, les zones montagneuses, par exemple, n’ont pas été concernées par ces mesures. Dans les deux cas, auxquels on peut ajouter les zones sahariennes, les efforts en matière de désenclavement (accès à l’école, aux soins etc.) ont été considérables (5) (Sahli, 2022 ; Bedrani, 2000). Cependant, en ce qui concerne l’investissement économique et la lutte contre le chômage, les efforts consentis ont été limités et souvent axés sur le secteur agricole notamment les travaux de préservation des ressources naturelles telles que la mise en défens des parcours dans les steppes ou les travaux d’aménagement dans les zones montagneuses.

En raison de l’absence de l’implication des populations dans les plans et les projets de développement et de l’inadaptation des visions globales proposées (autogestion, révolution agraire), des zones rurales ont été marginalisées. Il s’agit essentiellement des zones à faible potentiel agricole, comme les zones montagneuses. D’autre zones ont fait face à des transformations naturelles et sociales avec des difficultés de reproduction du système agricole tel que l’élevage extensif dans les zones steppiques. Ces zones ont aussi fait l’objet de marginalisation. Zoubir Sahli (2001) résume le bilan de ces actions « Il y a certes eu des actions dites de « rénovation rurale » et « d’aménagement », mais il y a eu très peu de tentatives sérieuses pour impliquer les populations ».

I.3.  L’autonomisation et la participation

Au début des années 1990, la situation difficile dans laquelle se trouvait le pays, à la suite de la crise politico-économique de l’époque l’a conduit à accepter, non seulement un Programme d’ajustement structurel (1994-1998), mais aussi pour ce qui est des zones rurales, des propositions de projets de développement local, souvent proposés clés en main, par les organisations internationales (FAO, PNUD, FIDA, etc.). Des projets dont l’objectif est d’amener les populations rurales vers plus d’autonomie économique en adoptant des approches participatives. Toutefois, cette démarche n’a pas été intégrée dans une vision globale de développement rural. Il s’agissait d’opérations ponctuelles qui touchaient des zones dites défavorisées.

Les zones ciblées sont les zones montagneuses, steppiques et sahariennes qui connaissent un retard de développement flagrant. La participation, l’autonomie, mais aussi le genre et l’empowerment sont des notions introduites par les approches appliquées dans le cadre de ces projets. Les unités de projet créées et dont les cadres issus du secteur agricole sont formés pour les diriger, sont souvent déconnectées des autres activités et services du secteur agricole. De ce fait, dès la fin du projet, il ne reste plus aucun acquis sur le plan méthodologique et le retour vers les anciennes façons de faire est automatique. C’est souvent le cas pour les méthodes participatives, ce que Zoubir Sahli (2001) résume ainsi : « Les approches quelque peu participatives que la nouvelle démarche voulait généraliser, dans le cadre de projets nouveaux (lancés à partir des années 1990), sont en effet le plus souvent mises en œuvre par les techniciens et/ou les administrateurs des projets et cela souvent comme une formalité professionnelle et non comme un engagement vis-à-vis des communautés locales ».

I.4.  Une stratégie de développement rural ou la reprise en main par l’État

À la suite de l’embellie financière due à la hausse des prix des hydrocarbures, il y a eu à partir de 2000, l’élaboration et mise en œuvre d’un plan de développement de l’agriculture qui avait pour objectif de provoquer un bouleversement du monde agricole et rural : le Plan national du développement agricole (PNDA) qui a duré jusqu’en 2004. Les mesures de ce plan consistent en un ensemble d’instruments d’incitation à l’investissement et à la rationalisation de l’exploitation des ressources naturelles. Au bout de deux ans, il a été constaté que ces mesures étaient inadéquates dans les zones dites défavorisées et enclavées sans dynamique économique. Ce sont des zones où le recul de l’agriculture devenue un secteur secondaire en raison de l’insuffisance ou la dégradation des ressources, enfonce les populations dans la pauvreté (Boudedja, 2013 ; Sahli, 2022). Le Plan national de développement agricole est alors devenu le Plan national de développement agricole et rural (PNDAR) qui a duré de 2004 à 2008. Le ciblage des zones marginalisées est clairement exprimé dans le document se rapportant à la stratégie nationale de développement rural durable qui aborde en détail le PNDAR, où il est expliqué qu’il s’agit de « la rupture avec l’immobilisme qui a caractérisé les zones rurales à faible potentiel en offrant des alternatives pour le développement de leurs économies et de leurs activités à travers la reconversion et l’adaptation des systèmes de production, le reboisement utile et économique, les aménagements des zones de montagne et des parcours steppiques ». C’est donc à partir de là que les zones marginalisées ont commencé à être intégrées dans le cadre de programmes locaux de développement.

D’abord, de 2004 à 2007, les principaux outils de ces programmes sont les projets de proximité de développement rural (PPDR). Il s’agit de projets de développement des zones les plus démunies ou est appliquée une démarche participative et de proximité pour l’élaboration et la mise en œuvre de projets de développement collectifs et individuels. Les acteurs locaux (élus, administrations, secteurs, organisations civiles) devaient travailler en coordination pour le développement d’un territoire donné, sous l’égide du secteur agricole. Les objectifs principaux des PPDR sont clairement orientés vers la prise en charge des difficultés connues par les zones rurales appelées zones rurales « défavorisées ».  Ces objectifs sont ainsi énoncés : « Le PPDR a pour objectifs la revitalisation des zones rurales et en particulier les plus défavorisées d’entre-elles par la consolidation des activités économiques des communautés rurales concernées, la promotion de nouvelles activités, ainsi que la promotion de la gestion durable des ressources naturelles » (MDDR, 2004).

A partir de 2007, la politique de renouveau rural a instauré une deuxième génération de projets, il s’agit des projets de proximité de développement rural intégré (PPDRI) ou des projets de proximité de lutte contre la désertification (PPLCD). Ces derniers ont été intégrés à la politique de renouveau rural à partir de 2010. La nouveauté a été l’appui sur l’approche territoriale, en désignant la commune comme entité de base du développement.  Les zones « ou les conditions de production sont difficiles pour les agriculteurs » sont désignées comme territoire de projet : Montagnes, Steppe, Sahara.

Toutefois, selon S. Bedrani et al. (2012) dans (Campagne P., 2012) des difficultés existent pour l’émergence de territoires en Algérie. Ces difficultés sont liées « […] au faible degré de décentralisation, à la faiblesse des ressources propres mises à la disposition des assemblées élues et des associations de la société civile mais aussi au fait que les acteurs locaux (en particulier économiques) sont convaincus que la construction des territoires relève davantage de l’État que d’eux-mêmes ». Ce qui explique que cette approche dite « territoriale » n’ait pas été durable.

I.5. De l’absence de stratégie ou retour au point de départ

L’absence de stratégie spécifique de développement rural depuis 2014, s’explique par le fait que le ministère de l’Agriculture a adopté une stratégie centrée sur la sécurité alimentaire. Les programmes proposés ont pour objectif d’améliorer les résultats du secteur agricoles en matière de production locale, notamment pour les filières dites stratégiques (céréales, lait, pomme de terre, viandes rouges…). Le retard de développement des zones défavorisées n’est plus prioritaire. Que ce soit dans le plan « FILAHA », programmé pour la période 2015-2019 et qui est axé essentiellement sur l’intensification des filières agricoles et le renforcement des compétences autour de ces filières ou la feuille de route de 2020-2024, qui préconise prioritairement le renforcement de la production agricole irriguée et son extension vers les zones sahariennes, il n’y a pas de mesures spécifiques pour le développement rural. Les dimensions telles que la démarche multisectorielle, l’approche participative et territoriale, voire l’approche genre, ne sont plus mentionnés nulle part dans les documents de stratégies de développement agricole.

Cela n’empêche pas que les zones rurales les plus marginalisées sont sujettes à des démarches spécifiques de la part de l’Etat. C’est le cas des interventions qui ciblent « les zones d’ombre ». Il s’agit d’un programme initié en 2020 et qui consiste essentiellement à rattraper le retard de ces zones en matière d’infrastructures : routes, électricité, eau, écoles, etc. Ainsi, selon le ministère de l’intérieur, des collectivités locales et de l’aménagement du territoire, 13 785 zones d’ombre soit 7 millions d’habitants ont été identifiées, dans 13 wilayas (MICLAT, 2021). Des zones rurales sont particulièrement visées dans le cadre de ce programme, il s’agit des zones par où passe le barrage vert et la principale mesure prévue est de remplacer le barrage vert par des arbres fruitiers qui s’adaptent aux zones ciblées. L’objectif est d’offrir aux populations rurales locales une source de revenus. Même si la Direction générale des forêts qui gère cette partie du programme parle d’approche participative pour la désignation des bénéficiaires de ces actions, nous sommes loin de la démarche des PPDRI où les activités du projet sont le résultat d’une démarche non seulement participative, avec désignation de représentants de la population et l’adoption d’outils de recensement des besoins de la population comme les focus groups, mais aussi multisectorielle et non exclusivement agricole.

 La baisse des prix des hydrocarbures a relancé aussi les interventions des organisations régionales et internationales dans les zones rurales marginalisées. C’est le cas de l’Union européenne à travers son initiative ENPARD (Programme européen de voisinage pour l’agriculture et le développement rural). Un programme d’actions pilotes pour le développement agricole et rural a été conduit de 2014 à 2019.  Ce projet qui a touché 17 wilayas a relancé les dimensions de participation, décentralisation, de territoire, d’acteurs civils, de ressources naturelles, de genre. Toutefois, les activités qui bénéficient d’un appui technique sont des projets inscrits dans les secteurs classiques de développement rural : agriculture, agro-alimentaire, les forêts, l’artisanat et le tourisme.

Ci-dessous un tableau qui synthétise les différentes phases traversées par les zones rurales marginalisées depuis l’indépendance.

Tableau : Différentes phases traversées par les zones rurales défavorisées en Algérie

Périodes 1962/1970 1971/1981 1990/2000 2000/2014 2014-2022
Phases Marginalisation Rattrapage

des disparités

Participation

Autonomisation

Décentralisation

Localisation

Territorialisation

Rattrapage des disparités
Outils Aménagement/

Infrastructures

Révolution Agraire Projets de développement local PPDRI Développement des infrastructures
Stratégies/ Programmes Pas de programmes de développement économique dans les zones rurales marginalisées Programmes de développement agricole

Marginalisation des zones montagneuses, steppiques et sahariennes

Intervention des organisations internationales par le biais de projets de développement rural dans les zones difficiles.

Programmes d’ajustement structurels

Stratégies de développement rural. Développement des « Zones d’ombre » sous l’égide du ministère de l’Intérieur

PPDRI : projet de proximité de développement rural intégré

Source : fait par les auteurs

II. Évaluation de l’impact des interventions publiques dans les zones rurales marginalisées

 Depuis l’indépendance et à la suite des différentes interventions publiques, les zones rurales ont connu des mutations importantes qui permettent de mesurer l’impact des stratégies de développement rural déployées. Aux mutations démographiques se rajoutent des mutations socioéconomiques qui remettent en cause des phénomènes bien ancrés, juste après l’indépendance, tels que la migration, l’exode rural et l’agriculture en tant que principale activité.

II.1. Mutations démographiques : que représente la population rurale ?

Si on se fie aux résultats du dernier recensement de la population et de l’habitat, il semblerait que 74 % de la population en Algérie vit dans les villes, la majorité étant concentrée sur le littoral, tandis que la population rurale rassemblerait 11,6 millions d’habitants en 2020, soit 26 %. Ce fait s’expliquerait par un mouvement conjoncturel d’exode dû à la situation sécuritaire qui s’est dégradée entre 1994 et 2004 (6). Cependant, si l’on observe l’évolution de la population on constate une baisse continuelle de la part de la population rurale puisque de 68,6 % en 1966, la population rurale est passée à 60 % en 1977, 50,33% en 1987 pour devenir minoritaire en 1998 avec 41,7 % puis 34 % en 2008. En 2020 la population rurale représente 26 % de la population totale. Ces données sur l’évolution de la part de la population rurales, renseignent sur l’urbanisation qui avance mais aussi, sur la baisse du taux d’accroissement naturel dans le milieu rural et surtout sur le dynamisme des flux migratoires.

Cette baisse de la population rurale est évidemment hétérogène dans les zones rurales. Cela reste à notre sens la principale mutation que connaissent les zones rurales qui, sans être en dépeuplement, comme c’est le cas des zones rurales de la rive Nord de la méditerranée, connaissent un déplacement permanent d’une partie de leurs populations. Cela incite évidemment à se poser des questions sur l’efficacité des programmes de développement rural dans ces pays et leur capacité à créer un environnement encourageant les populations, surtout les jeunes, à se maintenir sur place.

En Algérie, la population rurale active dans la population active totale est évaluée en 2010 à 3,69 millions de personnes soit 34,19 % dont une très grande majorité d’hommes (88,20 %).  Le taux de chômage féminin en milieu rural est de 20 %, alors qu’il est de 10 % chez les hommes.  La population occupée, quant à elle, estimée en 2010 à plus de 9,7 millions de personnes, est constituée de 34,66 % de ruraux. Le taux d’activité dans le milieu rural est de 41,3 %, presque égal à celui de la population urbaine qui est de 43,9 %. (ONS, 2011).

II.2. Disparités en réduction, mais toujours d’actualité

Comme nous l’avons vu plus haut, les zones rurales, selon les données de l’ONS, connaissent une baisse progressive du taux de la population par rapport à la population globale. Seulement, les populations rurales restent importantes.

Ces zones et leurs habitants sont, depuis la fin des années 1970, l’objet de programmes spécifiques qui tentent d’atténuer les disparités entre les villes et les campagnes. Ces politiques de développement ont connu un changement d’orientation important. En effet, au départ, l’objectif était de combler les disparités en matière d’infrastructures avec des résultats appréciables. De ce fait, les politiques, adoptaient des approches similaires dans les zones rurales de l’ensemble du pays comme ça a été le cas pour la révolution agraire ou sur des zones agroécologiques spécifiques tel que le programme de l’APFA (7). A partir de 2004, les politiques ciblaient des « territoires » et étaient censés être adaptées aux populations locales qui devaient être partie prenante de la programmation et de l’exécution des actions de développement. Celles-ci, concernent les infrastructures telles que les pistes agricoles, l’amélioration des conditions d’habitat à travers le programme de l’habitat rural, mais surtout, visent à améliorer les conditions économiques des populations vulnérables (les pauvres, les chômeurs, les jeunes, les femmes). Pourtant, plusieurs auteurs (Hervieu, 2006 ; Bedrani, 2001) ou même des études telle que l’étude typologique des communes rurales du ministère de l’Agriculture et du développement rural de 2004 soulignent la persistance de disparités entre le milieu rural et le milieu urbain, au début du 21ème siècle. Ces disparités, sont soulignées, également, par les organisations internationales telle que la Banque mondiale (8). En 2004, l’indice de pauvreté, était de 12,1 %, avec un indice plus important dans le milieu rural soit 14,2 % contre 10,3 % pour le milieu urbain. En 2019, toujours selon la Banque mondiale, le taux de pauvreté multidimensionnelle (9) en Algérie est passé de 2,1 à 1,4 entre 2013 et 2019 (Banque Mondiale, 2021). La figure ci-dessous montre que pour toutes les régions d’Algérie, les zones rurales sont clairement plus pauvres par rapport aux zones urbaines. Notamment dans les hauts plateaux ou la pauvreté touche 36% de la population dans le milieu rural et seulement 10% dans le milieu urbain.

Figure 1 : Taux de pauvreté multidimensionnelle dans les zones rurales et urbaines par région

Figure 1 Boudedja

Source : Merouani et Hammouda, 2021, Multidimensional poverty in Algeria

 À la pauvreté s’ajoute le chômage, dans le milieu rural, Selon les données de l’ONS, le taux de chômage dans le milieu rural était de 28,71 % dans la strate rurale entre 1997 et 2000. Celui de la strate urbaine était plus élevé et était de 30,49 %. Toutefois, l’évolution du taux de chômage, entre 2000 et 2010, montre que le taux de chômage a été divisé par trois en 10 ans et que hormis 2005, le taux de chômage dans les zones rurales a toujours été légèrement moins important.  Les dernières données disponibles en 2015 révèlent un taux de chômage de 9,7 % dans les zones rurales et de 11,9 % dans le milieu urbain.

Les employeurs et indépendants représentaient 30,17 % de la population active dans le milieu rural contre 28,57 % entre 1997 et 2000 dans le milieu urbain et cette petite avance du milieu rural ne s’est pas démentie 15 ans plus tard et s’est même accentué en 2015 : 31 % dans le milieu rural contre 27 % dans le milieu urbain.

Toutefois, la figure 2 montre que la population occupée par l’activité agricole a diminué quasiment de moitié entre 2001 et 2010. Elle est passée de 39,53% à 21,8%.  De la première position au cours de la période 1997-2000, l’agriculture a été supplantée par les activités commerciales et les services. En 2015, la population occupée par l’agriculture dans le rural est de 19,8 %. Les commerce et services occupent la majorité de la population avec 48,1 %.

Figure 2 : Répartition de la population occupée rurale selon le secteur d’activité en Algérie

Figure 2 Boudedja

Source: Boudedja, 2013.

II.3. L’agriculture comme levier de développement des zones rurales marginalisées : la problématique de la rareté des ressources naturelles

L’agriculture était la principale activité, mais sa soumission à des aléas climatiques (sécheresse, variabilité des précipitations), à la problématique du foncier (faiblesse de la disponibilité de terres fertiles, la rareté des plaines, changement de vocation des terres agricoles), et aux changements sociaux (pression démographique) conduit à des mutations socio-économiques qui sont rendues indispensables pour la survie des populations rurales et des territoires. Cet état de fait explique la concentration des politiques de développement rural dirigées vers le développement agricole et plus spécialement la mise en valeur des sols et la maîtrise de l’eau. Dans ce cadre, la production agricole irriguée par l’aménagement hydro-agricole est l’une des avancées les plus importantes des politiques agricoles en Algérie. Les périmètres irrigués en sont le résultat (Figure 3). Cependant, ces périmètres ne sont que l’arbre qui cache la forêt, représentée par les zones où la production agricole se fait sans irrigation et qui subissent, de plein fouet, toutes les contraintes citées précédemment.

Pour ce qui est du foncier, le manque de terre agricole, par rapport à l’évolution de la population d’agriculteurs, est l’une des raisons principales qui pousse les jeunes et les paysans sans terre à quitter leurs villages pour grossir la population des villes périphériques. Autre caractéristique du foncier en Algérie ce sont les contraintes liées au statut de la terre. Dans ce cadre, l’hétérogénéité des territoires et des comportements dépend du statut de la terre (Côte, 1996). Il s’agit des terres de statuts différents : melk, collectif ou terres privées de l’État. L’attachement à la terre, notamment la terre de statut melk, explique certains comportements qui peuvent être jugés incohérents tels que la division de la terre en petites parcelles pour en faire bénéficier l’ensemble des héritiers et les densités de populations élevées dans des zones montagneuses, comme en Kabylie, massif de Collo et les Aurès, alors que des plaines peuvent être peu peuplées. La rareté de la terre fertile n’empêche pas son changement de vocation tel que montré par Messaoudi (2007) dans le cas de la wilaya de Skikda, où les terres agricoles périurbaines sont destinées à la construction d’immeubles. Cet auteur dénonce même le programme d’habitat rural qui, selon elle, conduit à l’urbanisation des campagnes en soutenant la construction de maisons individuelles.

Les difficultés de reconduction des systèmes de production, le démembrement des terres agricoles, le manque d’investissement qui touche surtout les zones rurales difficiles, diminuent l’effet de l’activité agricole sur l’emploi et en tant que source de revenus. En même temps les superficies cultivées augmentent : 8 millions en 1992 à 8,5 millions en 2022 (FAO, 2022) du fait de la mise en valeur des terres pour le développement de l’agriculture intensive entrepreneuriale et non de l’agriculture familiale pratiquée dans les zones marginalisées.

Figure 3 : Evolution du % des terres cultivées irriguées

Figure 3 Boudedja

Source: Aquastat (FAO, 2022).

II.4. La restriction de la migration interne et externe pour les jeunes ruraux

Si la migration a été considérée, pendant longtemps, dans les zones rurales, notamment la migration vers les pays occidentaux, comme une source de revenus permanente et sûre, aujourd’hui, celle-ci a baissé, notamment en raison du durcissement des conditions d’accès en Europe. Cela n’empêche pas que l’exode rural se poursuit même si une baisse notable a été constatée. La pauvreté, le chômage, la faiblesse des opportunités d’emploi et conjoncturellement (durant la décennie 1990 et le début des années 2000), les problèmes sécuritaires, expliquent cela.

Aujourd’hui, les ruraux, notamment les jeunes, quittent leurs villages pour des raisons autres que socio-économiques. L’attrait de la ville est aussi dû à la volonté de fuir le conservatisme des campagnes. La nouveauté dans la migration interne se situe plutôt au niveau de l’installation de la majorité des ruraux dans les petites villes des zones rurales et les agglomérations qui leur sont périphériques. Selon Bessaoud (2006) cette forme d’urbanisation, encore qualifiée de rurbanisation, est décrite comme permettant d’atténuer la pression migratoire sur les centres urbains.

En Algérie, le ministère de l’agriculture et du développement rural, nous apprend que le phénomène des migrations en milieu rural s’est amplifié au cours de la décennie 1994-2004 en raison des mauvaises conditions de vie des populations, du chômage, de l’évolution de la pauvreté rurale, de la faiblesse et de l’inadéquation des activités économiques qui sont souvent dominées par une tendance à la régression, notamment celles qui sont dites classiques, telles que l’agriculture, l’élevage et accessoirement l’artisanat, et des questions sécuritaires. (MADR, 2004). Leur répartition selon les neuf zones de planification fait ressortir que sur les 276 communes affichant des soldes migratoires négatifs, 31% parmi elles se situent au Nord-centre, 20,3% dans les hauts plateaux Est et 9,1% au Sud-ouest.

Toutefois, l’exode rural a vu sa part baisser dans les facteurs de croissance de la population urbaine. Celle-ci est passé de 18,16 %, entre 1987 et 1998, à 13,5 % entre 1998 et 2008. La contribution de l’exode rural a diminué dans presque tous les « Espaces de programmation territoriale » entre 1998 et 2008 sauf dans le Sud-ouest et le Nord-centre. Celle-ci est passé respectivement de 8,19 à 34,13 % et de 4,53 à 9,95 %. Il reste donc, malgré sa diminution, que la part de l’exode rural dans l’accroissement de la population, est surtout importante, dans la zone Nord-centre, c’est-à-dire, la capitale, les wilayas environnantes et le Sud-ouest (ONS, 2011).

Conclusion

Si les zones rurales difficiles situées en zones montagneuses, steppiques ou sahariennes ont connu une période de marginalisation à l’indépendance du pays, il y a eu, dès les années 1970, une prise de conscience des inégalités que connaissaient ces zones. Les programmes pour y remédier se sont appuyés, sur des actions qui visent l’amélioration de la production agricole, mais aussi, sur l’aménagement infrastructurel. La révolution agraire était censée transformer les paysans pauvres en agriculteurs modernes conformément au principe d’équité entre les citoyens algériens d’après l’indépendance.

Dans les années 1990, le constat de l’échec de ces programmes et de la pauvreté qui sévit dans ces zones a conduit le pays à accepter, comme mesure d’accompagnement des Programmes d’ajustement structurel (PAS), l’adoption des approches dites participatives et d’autonomisation de la population, par le biais de projets de développement des zones défavorisées, financés par les organisations internationales et des ONG. Par la suite, dans les années 2000, l’atténuation de la crise économico-politique en Algérie n’a pas empêché, d’adopter pour ces zones, l’approche territoriale dans les zones rurales difficiles. Ce qui a duré jusqu’à 2014 date à laquelle il a été mis fin aux projets de proximité de développement rural intégré, principal outil de la première stratégie de développement rural du pays. A partir de cette date, il y a eu également retour des projets d’envergure des organisations internationales et d’un programme de lutte contre les disparités des zones marginalisées désormais appelées « Zones d’ombre ».

Toutes ces interventions publiques ont provoqué ou n’ont pas empêché des mutations dans les zones rurales notamment les plus défavorisées. Selon les dernières données la population rurale est devenue minoritaire. Toutefois, les jeunes de moins de 30 ans restent majoritaires et connaissent des difficultés d’insertion économique. Cette situation est accentuée par plusieurs facteurs : les difficultés de l’agriculture à absorber les actifs en raison du désintérêt des jeunes pour l’activité agricole, mais aussi et surtout de la faiblesse des ressources naturelles (eau et terre) et de difficultés financières pour l’investissement dans le domaine agricole. De ce fait, l’agriculture est devenue secondaire dans la population active en Algérie : 21 %. La diversification de l’activité dans le milieu rural est devenue une réalité. Celle-ci s’exprime surtout par le biais de l’activité informelle.

Références bibliographiques :

  • Banque Mondiale, 2021, Rapport de suivi de la situation économique : redresser l’économie algérienne après la pandémie. World Bank Document
  • Bedrani S, Bensouiah R, et al. 2000. Algérie. in Agricultures familiales et développement rural en Méditerranée. Paris : Karthala et Ciheam: 69-125.
  • Bessaoud O (2006). « La Stratégie de développement rural en Algérie. » Options méditerranéennes série A (71).
  • Boudedja k, 2013, Les acteurs et le développement local : outils et représentations. Cas des territoires ruraux au Maghreb, Thèse, UPV Montpellier.
  • Bourdieu P et Sayad A (1964). Le déracinement : la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie. Ed : Les éditions de minuit. 224 p.
  • Campagne P. 2012. Processus d’émergence des territoires ruraux dans les pays méditerranéens: analyse comparée entre 10 pays du Nord, du Sud et de l’Est Méditerranéens. Ed : CJEAM : (69). 252 p.
  • Conseil National Economique et Social. 1999. Problématique de développement agricole. Eléments pour un débat national. Alger : CNES. 58 p.
  • Ministère délégué chargé du développement rural. 2004. Stratégie national de développement durable. Ed : MADR. 44 p.
  • MICLAT, 2021, Définitions et caractéristiques des zones d’ombre, Journées d’études Développement des Zones d’ombre – Barrage Vert Opportunités d’une Stratégie de Développement Durable de la nouvelle Algérie, Alger 7 et 8 Avril 2021
  • Merouani W., et Hammouda Nacer Eddine;, 2021, Multidimentional pauverty in Algeria, Multidimensional poverty in Algeria – Economic Research Forum (ERF) Multidimensional poverty in Algeria – Economic Research Forum (ERF)
  • Office National des Statistiques. 2011. Armature urbaine. Statistiques sociales. ONS. Alger, ONS. ons.dz
  • Sahli Z, 2022, Le monde rural algérien: Etat des lieux, situation de crise et enjeux de développement, Editions Universitaires Européennes, 203 p.
  • Sahli Z. 2001. Développement rural, développement durable et gestion locale des ressources durable et gestion locale des ressources et des activités: Cas des zones rurales défavorisées de Montagne en Algérie. In : Milieu rural, agriculture familiale: itinéraires méditerranéens. France : CIHEAM-IAMM. pp 137-173.

Notes :

(1) Office National des Statistiques. 2011. Armature urbaine. Statistiques sociales.

(2) Industrie industrialisante : approche énoncée notamment par  P.C. Mahalanobis , F.Perroux et G.D. De Bernis

(3) Pierre Bourdieu, et Abdelmalek Sayad, 1964, le déracinement : la crise de l’agriculture en Algérie, expliquent les conséquences négatives sur le travail agricole du regroupement par l’armée française des populations paysannes dans des centres

(4) Trois types de zones considérées comme zones sensibles. Rapport CNES, 1999

(5) L’Etat intervenait et intervient toujours à travers les plans de développement communaux (PCD) et les programmes spéciaux de wilaya (PS)

(6) Selon l’ONS : Entre 1987 et 1998, en plus des facteurs économiques et sociaux liés à la disponibilité de l’emploi et à l’accès aux services de base qui favorisaient l’exode rural, le facteur sécuritaire est venu bouleverser les tendances habituelles. En effet, sous l’effet de l’insécurité et de la peur, la population rurale avait dans certaines régions, quitté les campagnes et s’était réfugiée dans les agglomérations. Ainsi, durant cette période la population vivant en zone éparse a enregistré une baisse de plus de 1,3 million d’habitants.

(7) Accession à la Propriété Foncière Agricole : programme qui a ciblé les zones sahariennes

(8) http://www.worldbank.org, Fiche-région sur la pauvreté au Moyen-Orient et en Afrique du Nord Septembre 2008

(9) L’indicateur de la pauvreté multidimensionnelle (IPM) est une approche non monétaire permettant de mesurer le niveau de privation en se concentrant sur trois grandes dimensions : la santé, l’éducation et les conditions de vie.