Éditorial: Fractures

Patrice Allard, Rédacteur en Chef de Informations et Commentaires

I&C 177 page de garde

Dans son Rapport 2014 sur le commerce et le développement, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), sur la base des échecs des politiques libérales, adressait des recommandations en vue d’une rénovation des politiques de développement. De manière succincte, il est possible de résumer ainsi ces différents préceptes :

– attribuer de nouveaux objectifs aux politiques de développement, ceux-ci devant être l’ac-croissement de la productivité, des créations d’emplois et des investissements productifs (et non financiers) ;

– lutter contre les inégalités (ce qui ne peut être confondu avec la lutte contre la seule pauvreté) ;

– rendre des marges de manœuvre aux États.

Dans ce Rapport, ces recommandations constituent un plaidoyer en faveur d’un nouveau développement pour les pays périphériques. Si nous laissons de côté cette intention des auteurs, ces différents conseils font apparaître de multiples fractures qui traversent l’ordre économique international libéral qui s’est constitué à partir de la fin des années 1970.

Ainsi, dans les pays des Périphéries la négligence de la productivité et de l’emploi au profit de la croissance économique au sein des objectifs des politiques (libérales) de déve-loppement a conduit à séparer les travailleurs du secteur formel à productivité moyenne ou élevée de ceux du secteur informel dont les effectifs croissent faute de créations d’emplois stables et du fait de la disparition d’activités dans le secteur formel à faible productivité. De même, dans le monde entier, la non prise en compte des particularités des investissements productifs, mélangés avec les investissements financiers a fortement contribué à ralentir l’activité économique et a créé une coupure profonde entre les activités productives agricoles, manufacturières ou de services et la sphère financière et bancaire. La perte de moyens d’action des appareils étatiques, en matière de politiques économiques, qui s’accompagne également d’une réduction de leurs moyens financiers[1], a creusé un fossé séparant le secteur public et le secteur privé marchand, à la fois dans leur importance relative et dans leur place dans la mise en œuvre du développement.

Au plan social, ces différentes fractures convergent vers une fracture essentielle, qui caractérise la période actuelle : la montée sans précédent des inégalités de revenus comme de patrimoine, dans les pays centraux comme dans les pays périphériques[2]. Les salariés de secteurs à forte productivité et les titulaires de revenus issus de la sphère financière ont de nombreuses opportunités pour accroître leurs rémunérations. À l’opposé pour la très grande majorité des travailleurs, la faiblesse de la productivité ou la privation d’emploi produisent un faible niveau de revenu, d’autant que, pour les salariés, l’affaiblissement de leur pouvoir de négociation (le chantage au chômage) ou, surtout dans les périphéries, le non respect de règles élémentaires du travail dans le secteur informel conduisent à une forte pression à la baisse des salaires. L’affaiblissement de l’État, comme son engagement en faveur des intérêts des employeurs, interdisent ou limitent toute action correctrice. Les conséquences de cette fracture sont lourdes puisqu’affectant à la fois la cohésion sociale et l’égalité des citoyens, le principe qui fonde toute démocratie[3].

Les racines de ces fractures se trouvent dans l’ordre économique international dérégulé dont les politiques libérales sont les outils. Le libre-échange a amené les pays périphériques à ren-forcer ou à créer des spécialisations économiques, faisant des exportations le moteur des progrès économiques. Celles-ci se sont portées soit vers l’exploitation de richesses naturelles minières ou agricoles, soit vers des secteurs industriels permettant l’usage d’une main d’œuvre bon marché. Dans le premier cas, cette « primarisation » ou « re-primarisation » des économies[4] tend à élargir les fossés évoqués ci-avant. Les effets structuraux négatifs qui en résultent relèvent de ce qui a été appelé le « syndrome hollandais ». Un secteur d’activité primaire exportateur, par les profits qu’il permet, attire des investissements qui feront défaut aux autres secteurs d’activité, élargissant les écarts de productivité. La nature souvent très capitalistique de ce secteur exportateur le rend peu créateur d’emploi, cependant que les excédents en balance commerciale, surtout en période de prix élevés des produits exportés, peuvent mener à une appréciation de la monnaie du pays. Une telle appréciation stimule les importations et affaiblit d’autant les autres activités tournées vers le marché intérieur et les revenus qui en sont issus. Il convient également d’ajouter que les pouvoirs économiques acquis peu à peu par les dirigeants du secteur exportateur ne manquent pas d’affaiblir l’appareil étatique et le secteur public[5], au même titre que l’accès aux rentes produites par ce secteur accroît les inégalités de revenu au détriment de ceux qui n’y ont pas accès. Si nous admettons que les prix des produits primaires peuvent s’inscrire dans un cycle[6], la période d’une phase haute du cycle fait apparaître une croissance économique qui peut être importante. Elle crée l’illusion qu’elle induira, sur la durée, un processus de développement. Les fractures évoquées plus haut montrent qu’il n’en est rien : la dépendance et la désarticulation de l’économie du pays s’en trouvent accrues cependant que les revenus additionnels créés par cette croissance améliorent les conditions de vie de certains et cachent le fait que tous n’en bénéficient pas[7]. Le renversement du cycle arrête la croissance et dévoile un changement structurel économique et social (les différentes fractures) bien peu porteur de développement. Les espoirs soulevés à la période précédente disparaissent, seuls subsistent les investissements que la croissance avait permis de réaliser.

Dans le cas des pays des périphéries qui ont construit leur insertion dans la division internationale du travail à partir de l’exploitation d’une main d’œuvre peu coûteuse, cette spécialisation rend possible la naissance d’activités manufacturières fortement utilisatrices de travail souvent peu qualifié. Leur position est meilleure car ces activités nouvelles sont porteuses d’un volume de créations d’emploi bien supérieur à celui offert par les industries extractives ou une agriculture mécanisée et, surtout, constituent l’amorce d’une industrialisation qui s’accompagne d’une élévation de la productivité. Il est tout à fait réaliste de parler ici de la mise en place d’un processus de développement. Cependant il ne s’agit que d’une première étape dans un tel processus. Sous peine de rester un pays atelier occupant une position figée dans la division internationale du travail, de nouvelles dynamiques doivent voire le jour. Il s’agit ainsi de :

– poursuivre l’industrialisation dans le sens d’une diversification des activités – dont les activités manufacturières. Les stratégies de « remontée de filière » sont ici des solutions qui ont fait la preuve de leur efficacité en Asie du Sud-Est ;

– étendre les dynamiques de progrès dans les secteurs d’activité non concernés par la première phase de l’industrialisation par une diffusion à l’ensemble des gains de productivité apparus dans l’industrie. Cette diffusion éviterait l’élargissement des écarts entre secteurs à forte productivité et secteurs à faible productivité ;

– réduire la dépendance qui subordonne ces dynamiques de progrès à des débouchés extérieurs que la conjoncture rend incertains. Cela suppose de substituer un moteur de la croissance basé sur le marché intérieur à une croissance tirée par les exportations.

Ce passage à une nouvelle étape du processus de développement donne un rôle essentiel à l’État. Celui-ci doit pouvoir disposer des pouvoirs et des moyens lui permettant de produire une vision d’ensemble claire et cohérente du futur économique et social du pays (par exemple une stratégie de développement), de mobiliser des ressources et de les employer efficacement. Cela passe par :

– une maîtrise et un certain niveau de contrôle des investissements, ce qui implique une indépendance accrue envers les investisseurs étrangers ;

– une capacité d’action sur la répartition des revenus, au moyen par exemple d’une réforme de la fiscalité, pour éviter qu’une fracture sociale limitant l’expansion du marché intérieur ne puisse devenir un obstacle à la poursuite du processus de développement.

Ces exigences, qui s’inscrivent dans les demandes réitérées de la CNUCED pour une « restauration des marges de manœuvre » des États, peuvent devenir, si elles ne sont pas honorées, la source de dérives conduisant à un blocage du processus de développement. Deux de ces dérives possibles semblent les plus inquiétantes.

D’un côté, la persistance d’une dépendance à l’investissement étranger induit la pratique de politiques d’attraction des capitaux étrangers qui peuvent conduire à une véritable « descente aux enfers » pour des pays en compétition pour les accueillir, allant des exonérations fiscales jusqu’à la constitution de zones franches qui ne respectent ni la législation fiscale, ni la législation douanière, ni même parfois la législation du travail du pays d’accueil. Le fossé qui sépare le secteur industriel aux autres secteurs peut s’en trouver agrandi. Le pouvoir d’influence des investisseurs extérieurs sur l’État qui les accueille ne peut manquer de fragiliser ce dernier, aggravant ainsi la fracture ouverte entre un secteur privé sous dominance étrangère et l’État et ses services publics. D’un second côté, le manque de maîtrise de la répartition des revenus, le plus souvent faute d’une fiscalité correctrice, conduit à un clivage marqué entre des privilégiés peu (ou pas) soumis à l’impôt et le reste des contribuables sur lesquels repose l’essentiel de la pression fiscale. La montée des inégalités s’en trouve alors renforcée et pourra constituer un frein à l’essor d’un marché intérieur.

La liberté de circulation des capitaux et la dérégulation des marchés financiers constituent une seconde caractéristique essentielle de l’ordre économique international actuel. Suivant l’idéo-logie libérale, cette liberté devrait permettre à tous les capitaux disponibles de bénéficier de toutes les opportunités d’investissement possibles dans le monde. Cela devrait avantager les économies souffrant d’insuffisance de moyens de financement, celles des pays en développement tout particulièrement, et d’éviter les effets négatifs d’un manque d’usage de ces capitaux pour leurs détenteurs. Si ce mécanisme a pu jouer en apportant à certains pays des facilités financières nouvelles, il convient de noter que quatre phénomènes non envisagés par la pensée libérale sont apparus et sont aujourd’hui créateurs de difficultés nouvelles.

Le premier concerne un nouveau rapport de force qui s’est établi entre les investisseurs et les détenteurs de capitaux. Ces derniers ont acquis des pouvoirs qui les rendent maîtres des conditions de rémunération des capitaux qu’ils fournissent[8]. L’importance de la concentration des différentes institutions financières privées en est sans doute l’une des origines. Les exigences des financiers tendent de plus en plus à les opposer aux producteurs de biens et de services, créant ainsi une fracture entre la sphère productrice et la sphère financière. Les décideurs de la sphère productrice qui doivent satisfaire ces exigences sont ainsi tentés de restreindre les programmes d’extension de leurs activités à celles qui sont les plus rémunératrices et de limiter leurs plans à une perspective de court terme.

Un second phénomène non attendu résulte de la déréglementation des marchés financiers qui a accompagné la libération des mouvements de capitaux qui, tout comme la multiplication des instruments financiers, ont produit une plus grande volatilité des mouvements de prix sur ces marchés. Face à cette incertitude croissante, les agents peuvent adopter des comportements spéculatifs dont l’irrationalité n’apparaît qu’après coup[9]. Les conséquences de tels cycles spéculatifs ont pris une tournure inquiétante du fait de l’ampleur des montants engagés comme la crise financière internationale de 2008 l’a montré. De manière paradoxale, en dépit du manque de prudence dont ont fait preuve les institutions financières privées, mettant en cause leurs responsabilités dans cette dernière crise, leur pouvoir ne semble pas avoir été profondément affecté. Là encore le haut degré de concentration de ces institutions pèse lourd[10].

Troisième phénomène non prévu, la période actuelle de libre circulation des capitaux et des marchandises est également marquée par un important mouvement de concentration. L’ampli-tude de ce mouvement est sans doute à rapprocher des changements technologiques qui conduisent les groupes industriels à recentrer leurs activités, cédant ou prenant le contrôle d’ensembles d’entreprises, et également d’une certaine stagnation des activités rendant attrayantes les absorptions de concurrents pour élargir la clientèle. Ce mouvement de concentration accéléré produit deux conséquences.

D’une part, dans le monde développé, il mobilise des capitaux conséquents. Pour ne prendre que des exemples récents, des chiffres astronomiques sont avancés. Le rachat de Time Warner par AT&T s’est conclu par un accord fixant le montant de l’opération à 85,4 milliards de dollars. Les offres proposées par Bayer pour prendre le contrôle de Monsanto, par British American Tobacco pour le rachat de Reynolds American Tobacco ou par Chemchina pour celui de Syngenta (Suisse) s’élèvent respectivement à 66, 47 et 43 milliards de dollars. Au cours de l’année 2015 l’ensemble des dépenses relatives aux fusions-acquisitions dans le monde entier est estimé à 4 700 milliards de dollars[11]. Ces dépenses, comptées comme des investissements, se distinguent des investissements productifs en ce qu’elles n’entraînent aucune production addi-tionnelle, et, parfois même, sont coûteuses en termes d’emplois lorsqu’elles s’inscrivent dans un projet de « rationalisation » des activités. Pour un pays périphérique, un investissement étranger en forme de fusion-acquisition n’apporte guère en matière de développement. La CNUCED, en distinguant les investissements directement créateurs d’activités nouvelles (greenfield) des investissements en fusions-acquisitions, partage ce point de vue.

D’autre part ce mouvement de concentration conforte la puissance de grands groupes industriels et financiers. Ceux-ci disposent à la fois d’un moyen de pression efficace du fait de l’importance de la main d’œuvre salariée qu’ils font directement ou indirectement travailler (chantage à la délocalisation) et, collectivement, d’une capacité technique leur permettant d’instruire les affaires qui les concernent et d’en tirer des moyens d’infléchir les choix des décideurs politiques (lobbying). Le renforcement de leur puissance économique par l’actuel mouvement de concen-tration accroît du même coup leurs pouvoirs politiques, ce qui, vu du côté des États, constitue un affaiblissement en matière de liberté de prise de décision comme en matière de capacité à imposer un intérêt général par delà des intérêts privés. Cet affaiblissement affecte différemment les États. Ceux-ci peuvent mettre en balance les dimensions de leur économie et de son niveau de dé-veloppement, celle de leur population ainsi que la puissance politique qu’ils représentent pour éviter que la fracture entre la sphère des intérêts privés et la chose publique ne se creuse davantage. La place des États des pays périphériques est ici bien moins confortable encore.

Les pratiques d’« optimisation fiscale » que peuvent opérer les entreprises exerçant des activités dans plusieurs pays constituent le quatrième phénomène nouveau apparu avec la libéralisation des mouvements de marchandises et de capitaux. Pour ces entreprises, la maîtrise complète de la facturation des transactions opérées entre filiales et la possibilité de faire apparaître des profits (ou des pertes) dans le pays de leur choix permet d’utiliser au mieux les différents taux et régimes d’imposition existants afin de réduire leur charge fiscale. En matière de recettes fiscales, le manque à gagner subi par les États, qu’ils soient centraux ou périphériques, n’est plus marginal du fait de l’essor rapide de ces pratiques et des montants qu’elles mettent en jeu. Leurs conséquences peuvent être lourdes.

Les pertes de recettes fiscales produites par cette évasion peuvent conduire à une politique d’abaissement de la fiscalité pesant sur les entreprises afin de restreindre l’intérêt de ces évasions en rapprochant les taux d’imposition nationaux des taux étrangers les plus bas. Il ne peut en résulter qu’une nouvelle réduction des recettes fiscales et le risque de la mise en place d’un engrenage de baisses cumulatives de celles-ci si s’engage entre les nations une course à la plus forte réduction de l’imposition[12].

Qu’ils soient développés ou en développement, les États sont tous confrontés à la même tendance à leur affaiblissement par une réduction de leurs recettes, résultant de cette évasion fiscale. Dans le cas des seconds cette tendance s’ajoute aux recettes perdues du fait de la baisse des taxes douanières évoquée précédemment. En face de ces moindres recettes, les besoins de financement de ces États pour assurer leurs différentes missions sont d’autant plus importants et peu susceptibles d’économies en raison du moindre niveau de développement du pays. Comme dans tous les États, ces missions sont celles qui relèvent des charges régaliennes, auxquelles s’ajoutent les missions de service public, celles liées au développement économique et celles de caractère social. Pour faire face à cette réduction des recettes, lorsque l’aide internationale n’offre pas de perspectives nouvelles, il n’y a guère d’autres solutions que de réduire les dépenses publiques donc de rendre de moins en moins efficace l’exécution de ces différentes missions[13]. La détérioration des services publics, des actions en faveur du développement différées ou abandonnées, conduisant à des blocages de tout progrès économique, comme l’inexistence de solution de protection sociale pour les plus pauvres ou ceux qui perdent leur moyens d’existence – ce qui ne leur laisse d’autres perspectives qu’un engagement dans les activités informelles ou un départ en exil – en sont le résultat. Ces processus de sous-développement ainsi engagés peuvent fort bien aller de pair avec des signaux statistiques de bonne santé économique du pays. Le Mali, passant rapidement d’une situation jugée celle d’un pays en plein décollage économique à celle d’un « État failli », en constitue un bon exemple.

Globalement, si l’ordre économique interna-tional actuel a créé de nouvelles perspectives de progrès par un élargissement à la planète entière des activités économiques, il a également conduit à créer les différentes fractures que nous venons de citer, la plus inquiétante d’entre elles semblant être la montée impressionnante des inégalités de revenu et de patrimoine, en raison de ses effets possibles sur les sociétés et leurs régimes politiques, comme nous l’avons indiqué précédemment. Dans les pays périphériques, grâce à de nouvelles opportunités, des processus de développement ont vu le jour. Dans le même temps, l’approfondissement des fractures a conduit au blocage de ces processus à une étape de leur avancement ou même à la mise en place de processus de sous-développement, l’importance des courants migratoires actuels en étant le signe. Ce ne sont bien sûr que des généralités, la situation concrète de chacun de ces pays résultant de l’importance et du niveau d’avancement de ces processus et blocages. Il paraîtrait donc raisonnable de conclure que, compte tenu de ces fractures, il est aujourd’hui devenu plus difficile qu’il ne l’était avant les années 1980, pour un pays des Périphéries[14], de réunir les conditions permet-tant son développement économique et social. Cette conclusion serait acceptable si, au cours de la même période, ne s’était produit l’émergence de certains pays des Périphéries.

Durant une période assez longue, quelques pays des Périphéries ont connu des transformations économiques et sociales et des progrès indiscutables ce qui leur vaut le qualificatif de pays émergents. Ce sont, bien sûr, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Inde, la Chine[15] mais il est possible d’en ajouter de nouveaux qui paraissent connaître une évolution semblable comme la Turquie, l’Indonésie, l’Argentine ou le Mexique. Ces pays restent différents tant par le niveau de développement que chacun a atteint que par les modalités de leurs transformations. Il n’y a pas de modèle aisément identifiable qui puisse les caractériser. Tout au plus peut-on dire qu’ils connaissent (ou ont connu) un processus de développement qui a échappé à certains des blocages potentiels qui ont été évoqués précédemment. Ces processus se situent pourtant dans le cadre du capitalisme mondialisé qui est au cœur de l’ordre économique international actuel. Ainsi est-il légitime de se demander si leurs sociétés et leurs économies sont affectées par les différentes fractures vues ci-avant et produites par cet ordre économique. Pour éviter une démarche qui conduirait à de trop longs développements, nous ne retiendrons ici que la principale, la montée des inégalités.

L’instrument utilisé habituellement pour la mesure des inégalités est l’indice de Gini qui ne fait pas l’objet de présentation régulière dans le temps, ce qui conduit à présenter des informations assez anciennes. Voici quelques données pour quelques uns des pays émergents cités plus haut.

Tableau 1 : Indice de Gini

Brésil Afrique du S. Inde Chine Indonésie Mexique
année indice année indice année indice année indice année indice année indice
1981 57,9 1993 59,3 1997 37,8 1998 40,3 1999 31,7 1984 48,9
1983 59,0 2005 65,0 2004 36,8 2007 41,5 2009 37,0 1998 53,1
1998 60,7 2008 48,2
2005 56,7 2014 48,2
2012 52,7

Sources : Banque mondiale et sources diverses.

Remarque : la valeur 0 de l’indice correspond à une égalité absolue et le chiffre 1 à une situation où une seule personne perçoit la totalité de la richesse ou des revenus. Pour une meilleure lecture de ces résultats, il convient de noter qu’en moyenne sur la période 2000-2010, les valeurs de cet indice sont : pour la Norvège (le plus égalitaire) : 25,8, pour la France : 32,7 et pour les États-Unis : 40,8. À noter aussi que les valeurs de l’indice pour la Turquie (41,5 en 1994 et 40,2 pour 2013) n’ont pas été reproduites dans ce tableau.

Ce tableau montre de fortes dissemblances entre pays fortement inégalitaires (Afrique du Sud, Mexique, Brésil) et pays où l’inégalité des revenus reste modérée (Inde, Indonésie). Il fait apparaître une forte augmentation des inégalités en Afrique du Sud et en Indonésie, une augmentation plus restreinte en Chine, alors que dans les autres pays cités les inégalités stagnent ou régressent légèrement (Turquie comprise). Il convient toutefois de prendre de telles conclusions avec prudence. Le calcul de l’indice est basé sur une mesure de l’irrégularité de la distribution saisie sur des parts cumulées de revenu ou de richesse détenus par des déciles de population allant des 10 % les plus pauvres aux 10 % les plus riches. Ce mode de calcul a tendance à modérer les inégalités et à ne fournir d’indication que sur une évolution grossière parce que globale des inégalités de répartition. En effet une analyse par décile ne renseigne en rien sur les changements de répartition qui peuvent se produire à l’intérieur d’un décile si l’enrichissement de quelques-uns est compensé par l’appauvrissement des autres. Enfin il convient de noter qu’une tendance à l’accroissement des inégalités peut être combattue avec une certaine efficacité par des politiques spécifiques. Le cas du Brésil est ici exemplaire[16]. Pour ces raisons, si nous arrêtions à ce point notre jugement, il serait bien difficile de faire apparaître une véritable fracture socio-économique causée par une montée des inégalités dans l’ensemble de ces pays émergents (à l’exception de l’Afrique du Sud et de l’Indonésie).

Cependant une étude récente de l’ONG Oxfam[17] peut apporter d’autres éléments très convaincants. D’une part Oxfam s’appuie sur une comparaison opposant l’évolution de la part du total des revenus détenue par les 40 % les plus pauvres et celle des 10 % les plus riches pour trois des pays cités. Nous présentons les résultats obtenus dans le tableau ci-contre.

Tableau 2 : Évolution des inégalités de revenu en Chine, Inde et Indonésie

Pays Part des 10 % les plus riches Part des 40 % les plus pauvres
année part année part année part année part
Indonésie 1998 25 % 2012 31 % 1998 22 % 2012 18 %
Chine 1981 23 % 2010 31 % 1981 22 % 2010 14 %
Inde 1994 26 % 2010 29 % 1994 22 % 2010 21 %

Sources : Oxfam, rapport cité, 2014.

Les informations apportées par ce tableau confirment la brutalité de l’évolution des inégalités en Indonésie, nous l’avions déjà signalé à partir du tableau 1. Elles montrent l’ampleur du creusement des inégalités en Chine sur la période 1981-2010, ampleur bien plus grande que ce que laissait entendre l’évolution de l’indice de Gini sur la période 1998-2007. Enfin, là où le tableau 1 signa-lait une réduction des inégalités entre 1997 et 2004 en Inde, ce serait plutôt un accroissement de celles-ci qui se produirait entre 1994 et 2010.

D’autre part dans cette étude, Oxfam ne fait pas uniquement porter l’attention sur des déciles mais également sur le centile constitué des 1 % les plus riches, montrant, lorsque cela leur est possible, qu’actuellement l’enrichissement créateur d’iné-galités ne concerne qu’une fraction réduite des 10 % les plus riches[18]. Ainsi, en Inde, sur la période 1994-2010, si la part des 10 % les plus riches n’augmente que de 3 points, encore est-il important de signaler que le nombre des milliardaires indiens, lui, passe de 6 à 61 !

Compte tenu de ces éléments, il nous est permis de partager les conclusions de ce Rapport sur une montée des inégalités « extrêmes » dans l’ensemble du monde, donc dans les pays émergents. À des degrés divers, variant suivant l’importance des inégalités de revenu existant au moment de leur entrée dans l’ordre économique international présent ou suivant l’existence de procédures ou de politiques nationales correctives, les pays émergents n’échappent en rien à cette montée des inégalités constituant une fracture économique et sociale profonde.

Suivant les analystes libéraux, un des principaux effets de l’émergence est l’apparition d’une classe moyenne. En dépit d’un sous-entendu sociologique, pour ces analystes il s’agit essentiellement d’un ensemble de consommateurs disposant d’un pouvoir d’achat suffisamment élevé pour rapprocher leur niveau de consommation des normes en vigueur dans les pays des Centres. Ils en déduisent un double avantage. Pour les pays émergents cette classe permettrait un élargissement du marché intérieur, gage de la poursuite du processus de développement en cours. Pour les entreprises des pays centraux, elle constituerait une clientèle potentielle susceptible d’entraîner un redémarrage de l’activité économique, actuellement atone, dans ces pays. Pourtant cet ensemble de consommateurs relativement aisés ne doit son existence qu’aux revenus supplémentaires issus d’une croissance rapide, caractéristique de l’émergence, et de la très inégale répartition de ces revenus. L’avènement de cet ensemble qui est donc lié directement à la montée des inégalités, n’offre en rien la perspective d’un élargissement durable en longue période des marchés de consommation et ne porte en rien l’espoir d’une société débarrassée de ses oppositions où peu à peu tous seraient appelés à rejoindre un ensemble médian pour y partager le bien-être. Il est au contraire la marque d’une société qui se fracture.

Cette fracture, accompagnée peut-être de celles que nous avons évoquées plus haut, ne constitue pas l’unique obstacle qui s’oppose à la poursuite sur la longue période des processus de développement engagés par ces pays émergents. Ils sont aussi des pays capitalistes et leur comportement peut parfois être rapproché de celui des pays des Centres. Ainsi, comme l’écrit Achin Vanaik, « …le Brésil, la Chine et l’Inde sont les plus importants accapareurs de terres en Afrique, et l’Afrique du Sud apparaît davantage comme un point d’appui pour le capital étranger afin d’extraire les ressources du continent, que comme un rempart pour le protéger de ces ravages »[19]. Faut-il les compter encore parmi les pays des Périphéries ? Ou bien parmi les pays des Centres ? Cette question reste posée[20]. Pourtant il subsiste encore bien des marques de dépendance qui révèlent une position périphérique de certains de ces émergents. Ainsi doit-on évoquer les multiples manœuvres des pays occidentaux des Centres, notamment de l’Union européenne et des États-Unis, pour contrecarrer la mise en place d’organisations régionales permettant aux pays émergents d’Asie en manque de ressources énergétiques (Chine et Inde essentiellement) de s’approvisionner en pétrole et gaz sibériens. Le tracé et la construction des pipelines et des gazoducs deviennent des enjeux géoéconomiques et géopolitiques majeurs pour des pays auxquels une sécurité d’approvisionnement en énergie permettrait la poursuite des processus de déve-loppement en cours. Il est permis également de mentionner les très fortes pressions de ces pays occidentaux pour préserver la position monétaire clé du dollar et de l’euro dans les échanges internationaux et dans la composition des réserves monétaires de l’ensemble des pays, y compris les émergents. En s’efforçant de ruiner les projets de banques ou de fonds régionaux en Amérique latine ou en Asie, ces pays défendent le rôle de monnaie internationale-étalon joué par leurs monnaies et interdisent qu’au niveau d’une région les échanges puissent être organisés autour d’une monnaie et d’une économie émergente[21]. Ainsi ces pays capitalistes émergents, dans l’état actuel de l’ordre économique international, reproduisent les vieux schémas des XIXème et XXème siècles qui font de la conquête et de la maîtrise d’une Périphérie une condition essentielle à la poursuite d’un développement et les opposent aux pays héritant d’un capitalisme plus ancien. Ces pays émergents restent donc dans cette position fausse qui les situe à la fois dans les Centres et dans les Périphéries. Leur demande réitérée de l’avènement d’un monde multipolaire, en opposition avec le monde unipolaire imposé par le vieux monde développé[22], témoigne de ce besoin et semble constituer l’enjeu de leur avenir.

Mais l’ordre économique international actuel est-il encore la borne indépassable où se dessine le futur ? La recherche d’un « nouvel ordre économique international », au lendemain des indépendances de nombreux pays du Tiers Monde, faisait du relâchement des relations Centres-Périphéries le moyen principal d’émancipation et de conquête d’un progrès économique et social offert aux peuples du Sud. L’ordre international contemporain a renforcé ces relations à travers une mondialisation qui cache mal un monde unipolaire. Cependant cet ordre dans lequel nous nous situons aujourd’hui dévoile aussi les multiples fractures économiques et sociales qu’il produit et la montée des tensions qui opposent les « vieux » centres aux puissances émergentes. Est-il viable sur la longue (ou la moyenne) période ? Et peut-il encore constituer l’horizon immuable de notre futur ?

Notes:

[1] Par exemple, dans les pays périphériques, la libération des mouvements transfrontaliers de marchandises s’est traduite par une large réduction des recettes douanières qui constituaient une part importante des recettes publiques.

[2] Suivant l’organisation non gouvernementale (ONG) Oxfam : « En 2014, les 1 % les plus riches détenaient 48 % des richesses mondiales, laissant 52 % aux 99 % restants… Si cette tendance de concentration des richesses pour les plus riches se poursuit, ces 1 % les plus riches détiendront plus de richesse que les 99 % restants d’ici seulement deux ans ».

[3] Suivant Oxfam, « Le Forum économique mondial a identifié ce déséquilibre comme un risque majeur pour les progrès humains. Les inégalités économiques extrêmes et la confiscation du pouvoir politique sont trop souvent interdépendantes. Si rien n’est fait, la mise à mal des institutions politiques se poursuivra et les États serviront principalement les intérêts des élites économiques au dépens des autres citoyens ».

[4] Voir à ce sujet : Maristella Swampa, « Cosenso de los commodities y lenguajes de valorisacion en America latina », Nueva societad, n°244, 2013.

[5] On peut se reporter ici aux différents articles constituant le dossier : « Extraction minière ou destruction sociale » de notre revue : n°151, avril-juin 2010.

[6] Dans cette conception, les délais qui rendent possible une adaptation de la production à une variation des besoins exprimés sur les marchés (mise en culture de nouvelles terres ou changement d’affectation des terres cultivées, mise en exploitation de nouveaux gisements ou mise « en sommeil » des gisements existants) font durer des situations de pénurie avec des prix élevés et des situations de surproduction avec des prix bas.

[7] De trop nombreux pays illustrent fort bien ceci par le faible effet de leur croissance économique sur la réduction de la pauvreté qui frappe une partie de leurs habitants.

[8] Pour les placements de tels capitaux sous forme d’actions, le fameux return on equity (ROE) d’au moins 15 % attendu en est une bonne illustration. Ceci conduit les entre-prises productrices, dans une période de croissance faible, voire inexistante, à restreindre le niveau de leurs investissements et surtout les risques pris à leur occasion mais également à développer de nouvelles pratiques telles que l’achat par celles-ci de leurs propres actions.

[9] On peut se reporter sur ce point à : Michaël Lainé, Le marché introuvable, Éditions Syllepse, Paris, 2009.

[10] L’argument du too big to fail semble avoir été majeur dans la décision de « sauvetage » de grandes banques et organismes financiers prise par les pouvoirs publics, tout particulièrement en Europe. Les conséquences de cette décision soulignent sa nature contestable puisqu’elle a conduit à transformer des dettes privées en dettes publiques sans même que soit évoquée la remise en cause du caractère privé de ces organismes.

[11] Les institutions financières qui aident à la réalisation de ces opérations ne sont pas oubliées. En 2015, les commissions et primes obtenues par ces institutions en paiement de leurs services sont estimées à 26 milliards de dollars.

[12] L’imposition des entreprises à partir des productions dans les pays où celles-ci sont réalisées paraît constituer une réponse à ces difficultés. Sa mise en œuvre qui suppose une certaine coopération entre les nations s’avère délicate. Faut-il y voir un égoïsme de ces nations ou bien le poids politique des principaux bénéficiaires de la situation actuelle ?

[13] Les pays développés n’échappent pas à ce type de contrainte. Le choix de préserver le plus possible le champ d’action de l’État pour éviter l’abandon ou l’exécution à minima de ses missions impose de trouver de nouvelles sources de financement. Une augmentation de la pression fiscale ne peut constituer une solution durable parce qu’elle conduit à l’injustice de faire porter l’impôt sur certains en compensation de l’exonération de fait dont bénéficient d’autres du fait de l’évasion fiscale et parce que l’effet dépresseur d’une hausse des impôts s’oppose directement à toutes les actions de lutte contre le chômage dans le cas des pays riches qui connaissent un niveau élevé de chômage. Le recours à un endettement accru constituerait aujourd’hui un remède risqué en raison de la menace de hausse importante des taux d’intérêt en cas de doute du système financier international sur la solvabilité du pays et des incertitudes liés à l’instabilité des marchés financiers (actions spéculatives déstabilisantes). Il semble que la Grèce ait subi l’un et l’autre de ces risques. Juger qu’il est impossible de réaliser ensemble les objectifs de maintien du champ de l’action publique, de maintien de la pression fiscale et de refus d’un endettement aggravé conduit à un autre choix, celui de réduire l’envergure du domaine de l’action publique. Un tel choix implique un arbitrage délicat entre les missions maintenues dans ce domaine et celles qui seront délaissées. Le délaissement de certains services publics semble pernicieux en ce que les processus de détérioration ainsi engagés tardent à devenir pleinement apparents et que les effets d’exclusion sociale résultant de leur substitution par des services privés creuse directement la fracture sociale. Un délaissement de la mission sociale et redistributive de l’État dans une période où la pauvreté se répand et les inégalités explosent reviendraient à accepter une profonde dégradation du tissu social. Ainsi non seulement un tel arbitrage semble difficile mais il pose directement la question du rôle de défense de l’intérêt général de l’État avec le risque de voir favoriser les intérêts particuliers d’une classe sociale. La réunion des trois objectifs constituant le triptyque vu ci-avant sous une forme de diminution de l’envergure de l’action publique, refus de tout endettement supplémentaire et baisse de la pression fiscale peut conduire à des politiques trompeuses. D’une part une baisse de certains impôts (impôt sur le revenu par exemple) accompagnée d’une hausse d’autres impôts (indirects par exemple) ne constitue nullement un abaissement de la pression fiscale mais un simple déplacement de cette pression d’un impôt correcteur des inégalités de revenu à un impôt qui ne l’est pas. D’autre part, une baisse d’impôt peut faire croire à une augmentation du revenu disponible des ménages mais, accompagnée par un délaissement de certains services publics, une telle augmentation risque fort d’être compensée par des dépenses supplémentaires pour bénéficier des services privés compensant les insuffisances des services publics. Dans ce dernier cas le seul effet obtenu serait celui d’une privatisation rampante de services autrefois publics.

[14] Nous laissons ici de côté le cas trop particulier des pays qui suivent un modèle « d’émirat pétrolier ».

[15] Dans la liste des « BRIC » nous laissons volontairement de côté la Russie qui n’était pas un pays des Périphéries avant les années 1980. Dans ce cas il serait plus juste de parler d’un pays dont l’économie s’est « primarisée » du fait du fort mouvement de désindustrialisation qu’elle a subi et qu’elle s’efforce de corriger aujourd’hui.

[16] Les politiques de redistribution pour lutter contre la pauvreté menées par le Parti des travailleurs au pouvoir au Brésil ne sont pas étrangères à la nette diminution des inégalités constatée après 1998.

[17] Oxfam, « En finir avec les inégalités extrêmes », Rapport 2014. Sur le site :

http://www.oxfam.org/files/file_attachements/bp-working-for-few-political-capture-inequality-200114-fr_2.pdf

[18] Suivant Oxfam, aux États-Unis, les 1 % les plus riches ont empoché 95 % des revenus supplémentaires créés par la croissance économique.

[19] Achin Vanaik, « Puissances émergentes : essor du Sud ou reconfiguration des élites ? », Alternatives sud, volume 23-2016/3, 2016.

[20] Cf. le dossier du numéro 163 de notre revue : « Émergence », avril-juin 2013.

[21] On peut se reporter à Achin Vanaik, article cité, 2016.

[22] L’alignement des pays constituant ce vieux monde sur les projets de la puissance la plus importante, les États-Unis, constitue à la fois le moyen de réduire les tensions nées de leur compétition autour des accès à ces Périphéries et la marque d’une solidarité face à la concurrence économique et au poids politique accru de ces nouveaux venus.

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