Éditorial : « Bonne gouvernance » et mondialisation dans les Périphéries

Patrice Allard, rédacteur en Chef de Informations et Commentaires

165L’actualité des dernières décennies a abondamment illustré les défaillances des appareils d’État dans les pays périphériques. Dans certains cas parler de défaillance est trop faible puisque ces États révèlent une impuissance à exercer leurs fonctions et entrent dans des processus de nature à compromettre leur existence. Le triste exemple somalien reste dans toutes les mémoires. Les événements qu’a connus le Mali procèdent d’une dynamique comparable : le coup d’État du capitaine Sanogo, le 22 mars 2012, intervenu après la perte de contrôle du nord du pays et peu avant la proclamation de l’indépendance de l’Azawad, le 6 avril de la même année, a révélé la complète impuissance de l’appareil d’État confronté à un « choc » dont la nature, qu’elle soit comprise comme interne (séparatisme touareg) ou externe (action de groupes armés non maliens), importe peu. L’État malien est apparu alors dans une situation de déliquescence créant un vide politique que l’action de la CEDEAO et de Blaise Compaoré, agissant comme médiateur, n’a pu combler[1]. La suite, l’intervention militaire étrangère et la mise en place d’un projet de reconstruction de l’État malien, est bien connu. Cependant ce qui rend le cas malien exemplaire tient en l’aspect surprenant de ces événements : quelques années avant (en 2007 et 2008) ce pays était considéré comme un « bon élève » par des experts d’un inaltérable libéralisme. Au plan économique du fait de sa croissance aussi bien qu’au plan politique par un retour qui paraissait réussi à une démocratie élective[2], le Mali était devenu un modèle pour l’Afrique de l’Ouest. Comment est-il possible alors de comprendre que, derrière de tels signes de réussite, un affaiblissement significatif des pouvoirs étatiques ait pu se produire ?

Dans les lignes qui suivent nous souhaiterions interroger les dynamiques économiques en œuvre conduisant à la fois à une croissance et à une impuissance graduelle de l’État pouvant aussi conduire à la remise en cause de l’existence-même de la nation malienne. Le champ des déterminismes politiques sera ainsi écarté, ce qui ne veut pas dire que ces déterminismes, pas plus que les effets de l’essor des activités illégales (mafieuses) de transit à travers le territoire malien, n’aient aucune portée. Ils sont au contraire essentiels pour rendre compte des enchaînements constituant le « choc » du début de l’année 2012, mais ne peuvent à eux seuls expliquer l’effondrement des institutions politiques du pays. Quel que soit la violence du « choc », l’importance de ses effets justifie l’existence antérieure d’un « État malade ».

Le Mali, comme d’autres pays du sud du Sahara, connaît des conditions spécifiques qui rendent plus difficile la mise en place de processus de développement. Parler de diversité serait approprié pour évoquer ces conditions. Cette diversité est d’abord géo-climatique où s’opposent un nord désertique, propice à un élevage pastoral, et un sud, bénéficiant d’une meilleure pluviométrie qui rend possible une production agricole (le Mali « utile »). Cette diversité est également sociale, des ethnies multiples cohabitent aussi bien dans la région nord qu’au sud.

La vie économique du pays est aussi caractérisée par la précarité. La forte irrégularité des précipitations induit des variations importantes des productions agricoles. La période de grande sécheresse des années 1970 et 1980, conjuguée à la pauvreté de la grande majorité des Maliens, a été cause de catastrophes humaines de grande ampleur. L’exposition à ce risque des agricultures vivrière (céréalière : mil et sorgho) ou commerciale (coton), et de l’agro-pastoralisme n’est pas la même. Plus qu’une perte de revenu, une sécheresse prolongée réduisant la production vivrière conduit à la famine la paysannerie traditionnelle dont l’activité reste fondée sur l’autosuffisance. Pires en sont les conséquences pour les éleveurs puisque frappant directement les troupeaux dont ils tirent une large part de leur consommation alimentaire. Ces différences créent une véritable fracture entre le Mali du nord et le « Mali utile » du sud.

Pourtant, de manière globale, le Mali connaît presque l’autosuffisance alimentaire[3]. Les crises alimentaires qu’il a subi, frappant assez souvent une région, se trouvent donc aggravées par d’autres causes.

La faiblesse des réseaux de transport internes est certainement l’une d’entre elles. Il faut également reconnaître que les activités agricoles et pastorales traditionnelles ont été également « travaillées » par l’essor des logiques commerciales et de la monétarisation de l’économie. La brutalité des changements de pluviométrie n’est pas une chose nouvelle. La paysannerie malienne, par le stockage des produits les années de bonne récolte, savait en diminuer les conséquences. Ces pratiques prudentes ont été cependant remises en cause par les activités commerciales qui se sont développées. Comme l’écrivent Alain Antil et David Vigneron : « le jeu traditionnel de certains commerçants et grossistes consistant à acheter les céréales après les récoltes, au prix le plus bas, à les stocker et à les vendre au moment de l’année où les cours sont les plus élevés, accentue ou crée des disettes[4] ».

Il serait erroné de penser qu’une plus grande exposition des producteurs aux aléas climatiques était le prix à payer, dans l’attente qu’une amélioration ultérieure des transports et de la commercialisation et l’usage de techniques agronomiques plus efficientes ne fassent disparaître ces disettes. En organisant la filière coton, l’État malien a démontré qu’il était possible de conjuguer à la fois la réduction des risques de précarité et une modernisation d’une activité agricole. La politique mise en œuvre garantissait aux planteurs, par l’intermédiaire d’une entreprise publique, la Compagnie malienne des textiles[5]  (CMDT), un prix de campagne fixé à l’avance ainsi qu’un écoulement de la récolte et sa transformation en coton-fibre, une assistance technique et même la prise en charge d’une part non négligeable de l’entretien et de l’amélioration des infrastructures. Des solutions pour permettre une modernisation de l’agriculture étaient donc connues. Elles impliquaient une volonté politique, une certaine durée pour permettre à l’agriculture de s’en approprier les progrès et aussi des moyens étatiques importants.

Les charges que devait supporter l’État malien pour sortir le pays du sous-développement, étaient donc très conséquentes, d’autant plus que d’autres caractéristiques spécifiques les alourdissaient. L’enclavement du pays et la faiblesse de ses ressources énergétiques rendent difficile le développement d’activités industrielles et la diversification de ses productions. La forte croissance démographique, avec un taux d’accroissement naturel estimé à 3,3 % par an en 2007, conjuguée avec une urbanisation croissante[6], impose des charges accrues aux services publics (santé, éducation, etc.) pour seulement accueillir, dans les conditions du moment, des générations plus nombreuses, sans même envisager une extension, pourtant nécessaire, de ces services. Les tensions entre les emplois proposés au Mali et cette croissance démographique font de ce pays une terre d’émigration. Dernier facteur aggravant, l’ampleur du sous-développement que mesurent la faiblesse du produit intérieur brut (PIB) par habitant, 531 dollars américains en 2007, et l’importance de la pauvreté avec 72 % de la population survivant avec moins de 2 dollars par jour[7]. Avec une faiblesse des revenus limitant la consommation et le financement de services publics, la couverture des « coûts de l’homme » n’est en rien aisée. Avec une épargne réduite par la pauvreté générale, la diversification et l’intégration des activités économiques ne peuvent qu’être très lentes, reportant à un futur lointain une meilleure articulation, tout comme l’objectif de s’affranchir de la dépendance économique héritée de la période coloniale. Le Mali accumule donc un grand nombre des « cercles vicieux » du sous-développement.

Comme nombre de pays des Périphéries, les choix du pays, au moment de son indépendance politique, étaient réduits. Promouvoir un développement économique rapide, associé à la construction de solidarités nouvelles au sein de la population pour établir, par delà la diversité ethnique, une nation malienne, constituait la mission de l’État malien. Par un choix de planification économique, les gouvernements sous la gouverne de Moussa Traoré ont donné une première impulsion en vue de remplir cette mission. À partir de 1992, la recherche d’une croissance en économie ouverte donc plus respectueuse des principes d’une économie de marché, à la fois imposée et contrariée par les politiques d’ajustement structurel, mise en œuvre au cours des deux mandats de Alpha Oumar Konaré, ont marqué un changement d’orientation dans la poursuite de cette mission. L’acceptation des injonctions des institutions internationales et la recherche d’une intégration dans une économie mondialisée deviennent ensuite les buts des réformes économiques poursuivies ce qui a permis, au cours des deux mandats d’Amadou Toumani Touré, qui restait soumis aux principes du « consensus de Washington », de faire du Mali la vitrine d’une mondialisation heureuse, un modèle pour les pays africains.

Effectivement cette insertion du Mali dans la mondialisation coïncide plus ou moins avec une période de croissance économique et peut paraître « heureuse ». Après la profonde dépression créée par les traitements de choc imposés par les institutions financières internationales, au Mali comme ailleurs, la croissance économique a repris, à partir de 1994, progressant jusqu’à atteindre un rythme moyen de 5 % l’an, en dépit de nombreuses fluctuations[8]. Le PIB par habitant passe ainsi de 239 dollars en 2001 à 688 dollars en 2008. On ne saurait pourtant imputer totalement cette croissance à la seule meilleure intégration du Mali à l’économie mondiale. Des années heureuses de bonnes récoltes, les retombées positives de l’organisation de la coupe d’Afrique de football en 2002, les effets bénéfiques de l’aide internationale, 11,4 % du revenu national brut en 2008 ou les transferts de revenu des travailleurs émigrés, 3,9 % du PIB la même année, y ont également contribué. Cependant, le rôle des investissements étrangers reçus, par des effets d’accélération[9] et le développement d’une industrie extractive, reste essentiel. Les concessions accordées à des entreprises sud-africaines (Anglogold, Randgold) ou anglaise (Avnel) ont conduit à une augmentation rapide de la production et des exportations. La production d’or passe de 34 tonnes en 2001 à 61 tonnes en 2006[10]. En 2008, l’activité aurifère représenterait ainsi 50 % des exportations et 10 % du PIB du pays. Par ailleurs, l’ouverture aux échanges internationaux, si elle a été dommageable aux activités manufacturières maliennes et n’a donc guère stimulé les exportations de produits transformés, a permis des importations de produits manufacturés bon marché, minorant leur valeur d’importation et les rendant accessibles à un nombre plus grand de consommateurs.

Cette croissance toutefois ne marque que l’augmentation de la mesure d’un unique agrégat, le PIB du pays et reste dans ses effets décevante. L’indice de développement humain (IDH) malien progresse lentement, de 0,245 en 2000 à 0,309 en 2010, le pays se situant à cette dernière date à la 160ème place parmi 169 pays. Si quelques-uns ont pu trouver dans l’ouverture internationale qui accompagne cette croissance des occasions d’enrichissement[11], dans sa grande majorité le peuple malien n’en a guère profité. Ainsi, une fois corrigé des effets des inégalités internes, l’IDH ajusté du Mali n’est plus que de 0,191, en diminution de 38,2 % par rapport à l’indice initial. De 2000 à 2008, la pauvreté demeure élevée : plus de la moitié des Maliens vivent encore avec un pouvoir d’achat équivalent à moins de 1,25 dollar par jour[12].

Si une plus grande insertion de l’économie malienne dans la mondialisation a, en partie, permis une croissance aux retombées sociales limitées, elle a eu des effets destructeurs sur l’État malien. Cette insertion, en conformité avec les préceptes libéraux de libre-échange véhiculés par les institutions internationales, a signifié un désarmement douanier. Les droits de douane constituant des rentrées fiscales conséquentes dans un pays où la pauvreté du plus grand nombre rend difficiles des prélèvements sur les revenus ou la consommation, ce désarmement a constitué une perte substantielle de ressources étatiques dans un pays qui cumule les obstacles au développement, comme nous l’avons évoqué précédemment. Le rôle de l’État malien passait ainsi graduellement d’acteur central du développement du pays et de la construction nationale malienne à celui d’acteur impuissant, laissant la place aux gestionnaires d’une aide internationale ou charitable sans cesse plus nécessaire[13]. Cette réduction des capacités de financement de l’État est particulièrement critique lorsque le regard se porte sur la fracture Nord-Sud du pays. Les plans de développement pour résorber ces disparités, venus en conclusion des différents soulèvements qu’a connus le Nord[14], ont échoué en partie du fait de l’insuffisance des moyens mobilisés par les pouvoirs publics. Ces échecs répétés n’ont pas manqué de perpétuer les sentiments de frustration des populations du Nord-Mali.

L’engagement de l’économie malienne dans la voie du libre-échange et le nouvel ordre économique mondial n’a pas pour seul effet une moindre encaisse de droits douaniers, il s’accompagne également d’un mode de gestion institutionnel et international des différends commerciaux. La crise internationale du coton a ainsi contribué à affaiblir la crédibilité du pouvoir politique aux yeux des planteurs maliens. Les origines de cette crise sont bien connues. Une situation durable de surproduction cotonnière a entrainé une baisse continue des prix internationaux de ce produit, touchant particulièrement les planteurs africains. Pour ceux-ci, les effets de la baisse des prix d’exportation du coton étaient encore aggravés par l’appréciation de l’euro, monnaie à laquelle le taux de change de la monnaie locale, le franc CFA, est fixement rattaché, par rapport au dollar, monnaie dans laquelle s’effectuent les transactions commerciales sur la matière. L’écart entre le prix du produit à l’exportation (en dollar) et le prix interne (en franc CFA) payé aux planteurs maliens n’a cessé de se creuser, mettant à mal le système de garantie agricole. L’entreprise publique chargée de la mise en œuvre de ce système, la CMDT, y a trouvé des déficits records et un endettement insupportable. Il est devenu inéluctable de réduire le prix interne payé aux planteurs[15] malgré des conséquences immédiates sur leurs revenus et leurs capacités d’investissement et d’adaptation. Avec, en résultat, leur découragement : la production de coton est passée de 617 000 tonnes en 2005 à 250 000 en 2008 et le quasi abandon de « l’or blanc », une filière qui portait tant l’espoir d’un développement futur et faisait vivre, en son meilleur temps, trois millions de Maliens (un quart de la population).

Il est notoire que les subventions[16] largement distribuées aux plantations cotonnières américaines expliquent en large part la durée et la gravité de cette crise. La légalité de ces aides américaines au regard des principes reconnus de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) était contestable et pouvait constituer un différend commercial en raison des lourds dégâts supportés par certaines économies africaines, le Mali, bien sûr, mais également le Bénin, le Burkina Faso. Le gouvernement malien, associé à trois autres pays africains à travers l’Association cotonnière africaine, a tenté d’obtenir réparation des dommages subis par la CMDT et les planteurs maliens, sans pouvoir pour autant avoir gain de cause et faire réparer l’injustice faite à ses citoyens. La mondialisation possède des règles qui ne s’interprètent et ne se contournent pas de la même manière selon que l’on est dans les Centres ou les Périphéries. Pour le pouvoir politique, cet échec a représenté un véritable camouflet : il venait de faire la preuve qu’il était incapable de défendre les intérêts légitimes de ses compatriotes face à l’extérieur.

L’insertion du Mali dans l’économie mondialisée ne se limite pas à l’acceptation des règles du libre-échange, il s’accompagne également d’une ouverture de l’économie nationale aux investissements étrangers et du respect de l’injonction des institutions internationales à privatiser les entreprises publiques. L’État malien devait y trouver de nouvelles déconvenues. Du fait de telles injonctions, la société nationale d’électricité, Énergie du Mali (EDM) a fait l’objet d’une privatisation, dans laquelle la société française Saur internationale[17] prenait une participation de 60 % au capital d’EDM. En 2003, la montée des tensions sociales a débouché sur une grève de 48 heures soutenant des revendications portant sur les salaires, les retraites et les prix des services publics. Le gouvernement d’Amadou Toumani Touré, en exerçant sa fonction d’arbitre dans ce conflit social, adopta plusieurs mesures dont l’abaissement des tarifs de l’eau et de l’électricité. Cette dernière mesure était inacceptable pour la Saur internationale, d’où un différend entre l’investisseur étranger et l’État malien. Ce dernier n’était pas à court d’argument pour justifier sa décision. Le non respect du programme d’investissement prévu pour EMD ne manquait pas de pertinence. L’arbitrage du différend fut confié à l’instance habilitée de la Banque mondiale et ne déboucha pas sur un règlement satisfaisant pour les deux parties puisque la Saur a profité de l’occasion pour se retirer du capital d’EDM[18], laissant à l’État malien le soin de trouver un nouveau partenaire[19]. La déconvenue n’est pas ici économique. Au plan juridique, comment est-il possible de juger un État qui s’est trouvé dans la nécessité de défendre une mesure de politique sociale intérieure, relevant de l’exercice de la plus élémentaire souveraineté, devant une cour d’arbitrage new-yorkaise ? L’affaiblissement de l’État malien se manifeste alors sous la forme d’une remise en cause de l’usage des attributs de sa souveraineté. D’une part est remise en cause la souveraineté de l’État en matière de politique sociale, mais, plus grave encore, l’existence d’un pouvoir judiciaire national ayant une pleine responsabilité sur le traitement des affaires intérieures. Il est facile d’imaginer ce que furent les questionnements des syndicalistes maliens, qui étaient porteurs de ces revendications, sur la nature de leur interlocuteur politique et de la confiance qu’il était possible de lui accorder.

Les investissements étrangers dans les activités minières ont aussi apporté les symptômes habituels de la « malédiction des matières premières ». La première de ces manifestations est le « bras de fer » permanent qui oppose les entreprises extractives à l’État. Celui-ci doit dépenser une bonne part de son énergie pour les contraindre à prendre en compte les intérêts du pays qui les accueille. Ainsi, au début de 2008, ce genre de conflit a atteint un sommet puisque le gouvernement dut interrompre l’activité de 70 entreprises minières au motif que celles-ci ne respectaient pas les dispositions des contrats qui les liaient à l’État malien[20]. Le climat délétère de suspicion de clientélisme et de corruption que produisent les pratiques trop fréquentes de ces entreprises constitue un second symptôme. Ainsi, en avril 2008, suspecté de corruption, le Ministre malien des mines, de l’énergie et de l’eau, Ahmed Sow, a-t-il été contraint de démissionner[21]. Le discrédit qui frappe alors le pouvoir politique constitue un nouveau facteur d’affaiblissement. L’impartialité et la légitimité de ce pouvoir sont ici remises en cause. Le lien de confiance qui devrait être établi entre gouvernants et gouvernés n’existe plus.

Le travail de sape exercé par la mondialisation contre le pouvoir politique central malien semble donc au cœur de la maladie qui a frappé l’État. Ce constat n’est pas nouveau. Déjà, en 2004, Roland Marchal écrivait-il, à propos des conflits en Afrique : « D’une part, les conflits sur le continent s’inscrivent dans une histoire propre qui n’est pas seulement scandée par la guerre froide et son terme, mais aussi par le prolongement du cycle de l’endettement et de l’intervention massive des institutions de Bretton Woods (Fonds monétaire international, Banque mondiale, …). S’il faut se garder d’en tirer des conséquences univoques, on doit noter que, partout, cette intervention a conduit à un affaiblissement considérable de l’État, en réduisant sa capacité d’encadrement de la société et en minant sa puissance symbolique par la multiplication des conditionnalités, c’est-à-dire de limitation à sa souveraineté[22] ». La gravité de cette maladie mérite aujourd’hui d’être mieux précisée. Ce sont les missions de développement du pays et de construction d’une société que compromet cette maladie. Doutant de la capacité à les défendre d’une représentation nationale à la souveraineté diminuée, devenus méfiants envers l’impartialité et la légitimité du pouvoir, les gouvernés ne sont plus guère liés aux gouvernants et, à travers le délitement de ce lien, ce sont les solidarités entre citoyens qui ne peuvent subsister. La crise de l’État peut alors devenir une crise de société, dès lors que le vide d’un lien social national se trouve combler par la réactivation des anciennes solidarités ethniques ou tribales.

Il est alors permis de s’interroger sur la signification de la croissance de l’économie malienne que nous avons constatée précédemment. Cette croissance peut être perçue comme n’ayant aucune signification, économique. Elle ne serait qu’un chiffre mesurant la seule augmentation du PIB « observé », c’est-à-dire hors des activités informelles. Celle-ci ne peut plus être la marque d’un quelconque progrès à la dimension d’une nation, faute de la construction de cette dernière ou en raison de sa déconstruction en marche. Nous serions alors très loin d’un développement. Pire encore cette croissance peut aussi être perçu comme une croissance destructrice d’une structure productive préexistante et d’un ordre social empêché d’évoluer progrès. Elle serait le produit de la mise en « coupe réglée » du pays, une croissance apparente reposant sur le bas coût du travail et du bradage généralisé de ses ressources[23] qui, en stimulant les exportations et les investissements étrangers, permettraient à la fois de produire plus et de rétablir un équilibre de la  balance des paiements du pays. Ainsi l’effacement de l’État serait à la fois la condition et la conséquence de cette exploitation, sous capital étranger, des travailleurs, des produits de leur travail et des richesses naturelles du pays. Les processus de mondialisation apparaîtraient alors sous des aspects bien moins heureux.

Notes:

[1] Cf. sur la question on peut se reporter à : Albert Bourgi, « Mali : l’effondrement d’un mythe », Questions internationales, n°58, novembre-décembre 2012.

[2] Le président au pouvoir depuis 1968, Moussa Traoré, est renversé, en 1991, par un coup d’État qui amène au pouvoir Amadou Toumani Touré. Celui-ci laisse le pouvoir au président élu Alpha Oumar Konaré l’année suivante. À l’expiration des deux mandats du président Konaré, Amadou Toumani Touré revient aux affaires en étant régulièrement élu président. Comme nous l’avons vu, il n’achèvera pas son second mandat, étant renversé par le capitaine Sanogo, avant que ne soit procédé à de nouvelles élections présidentielles. En limitant la démocratie à un recours régulier à des consultations électorales, le Mali donnait toutes les apparences d’un État démocratique.

[3] Du fait de l’importance de la production céréalière, celle-ci est évaluée à 99 % sur la période 2002-2010. Source : Alain Antil et David Vigneron, « Le Sahel, entre rentes et économie de subsistance », Questions internationales, n°58, novembre-décembre 2012.

[4] Alain Antil, David Vigneron, ibid.

[5] Le capital de la  CMDT était détenu à 40 % par la société française Dagris et à 60 % par l’État malien.

[6] En 1975, 16,2 % des Maliens vivaient en ville ; en 2001, ils étaient 30,8 % à être citadins.

[7] Source : F. Bost, L. Carroué, S. Colin, C. Girault, R. Le Goix, J. Radvanyi, O. Sanmartin (sous la dir.), Images économiques du monde, Armand Colin, Paris, 2008.

[8] Elle se situe ainsi à 5,4 % en 2007, 2,8 % en 2008 et 4,1 % en 2009.

[9] En 2008, l’investissement (formation brute de capital fixe) atteint 23,3 % du PIB. Source : PNUD, Rapport sur le développement humain 2010, New-York et Genève, 2010.

[10] Cette production décroît ensuite : 53 tonnes en 2007 et 46 tonnes en 2008.

[11] Les commerçants ont été les premiers bénéficiaires de l’ouverture internationale du Mali. Issus de communautés héritières de fortes traditions commerçantes – Haoussas, Dioulas par exemple – et s’appuyant sur les solidarités intracommunautaires, ces commerçants ont développé des réseaux efficients pour accroître leurs activités. Ainsi A. Antil et D. Vigneron notent-ils : « ces communautés ont développé des réseaux commerciaux internationaux et même transcontinentaux. Des commerçants maliens sont par exemple présents dans plusieurs villes chinoises d’où ils expédient des produits manufacturés au Mali et dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest ». A. Antil, D. Vigneron, art. cit., 2012.

[12] L’ensemble des données citées ci-dessus provient du Rapport du PNUD.

[13] Olivier Vallée et Jérôme Spinoza portent plus loin la critique en établissant un lien entre cet affaiblissement financier du pouvoir politique malien et la montée de la puissance politique de mouvements islamiques, lorsqu’ils écrivent : « Le désarmement douanier prôné par l’United States Agency for International Development (USAID), le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale, a précisément renforcé ce déficit des ressources étatiques. Ainsi l’incapacité du secteur public à prendre à bras le corps le défi de la pression démographique ouvre le champ à d’autres acteurs privés voire étrangers qui investissent dans le domaine social (éducation, santé), sapant un peu plus l’autorité de l’État. Il s’agit notamment des mouvements islamiques peu modérés qui bénéficient de la revitalisation de la route historique du pèlerinage, allant de l’Atlantique à La Mecque en passant par le Mali et Khartoum ». Cf. Olivier Vallée, Jérôme Spinoza, « Un système de crises complexe », Questions internationales, n°58, novembre-décembre 2012.

[14] On peut se reporter sur cette question à : Pauline Poupart, « Identités religieuses, ethniques, tribales au cœur des crises », Questions internationales n°58, novembre-décembre 2012.

[15] Au cours de la seule année 2005, le prix garanti aux producteurs maliens a été abaissé de 0,32 euro par kilo à 0,24.

[16] La production des États-Unis repose sur 25 000 exploitations à fort rendement mais recevant des aides parvenant à porter les recettes au kilo produit au double du prix international. Selon Oxfam, en 2002, les planteurs américains ont reçu près de 5 milliards de dollars, soit trois fois plus que l’aide publique au développement américaine destinée à l’Afrique. Source : Brigitte Breuillac, article Mali dans le « bilan du monde, édition 2003 », Hors-série Dossiers et documents, Le Monde, 2003.

[17] Filiale du groupe Bouygues.

[18] Les dédommagements reçus par la Saur ne nous sont pas connus.

[19] Source : Brigitte Breuillac, article Mali dans le « Bilan économique du monde, édition 2004 et 2006 », Hors-série Dossiers et documents, Le Monde, 2004 et 2006.

[20] Serge Michel, article Mali dans le « Bilan économique du monde, édition 2009 », Hors-série Dossiers et documents, Le Monde, 2009.

[21] Serge Michel, art. cit., 2009.

[22] Roland Marchal, « Anatomie des guerres en Afrique », Questions internationales n°5, janvier-février 2004.

[23] On peut se reporter ici à l’analyse de la situation grecque faite par Gabriel Colletis, « Quel avenir pour la Grèce ? »dossier : la Grèce vers l’abîme ?, Recherches internationales, n°96, juillet-septembre 2013.

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