L’Union européenne: une économie-monde dans la mondialisation

Pierre Bailly *

NDLR: Cet article ne figure pas dans le numéro 163 de la revue, mais il nous a semblé utile de le mettre à la disposition des lecteurs, avec l’autorisation de l’auteur, aux côtés d’articles à la thématique connexe.  Une première version de cet article a été publiée en 2012 dans le N° 169 du Bulletin économique et social du Maroc.

 

163Le processus de la construction européenne, né des séquelles de la Seconde Guerre mondiale, reste plus de 60 ans après l’exemple unique de souverainetés partagées entre États. L’intégration européenne s’édifie en réponse aux désastres subits au cours des deux guerres mondiales dont le résultat se traduisit par un affaiblissement généralisé des États européens et la polarisation du monde par deux nouvelles puissances : les États-Unis et l’Union soviétique. Le processus d’intégration européenne nait de la volonté politique de quelques États de l’Europe de l’Ouest de retrouver une autonomie relative entre les deux. Il ne s’appuie pas sur l’existence d’un réseau préalable d’échanges, c’est au contraire la construction européenne qui développera ces échanges. Les créations de la CECA et surtout de la CEE peuvent être interprétées comme l’organisation d’un espace de coopération entre des systèmes productifs nationaux. Cette coopération est régulée par des institutions communes assurant une parfaite égalité entre les États-nations participants. La fondation de la construction européenne manifeste concrètement que l’Europe cesse d’envisager de dominer et de structurer, voire à se confondre avec l’ensemble du monde, au sens de l’Europe sans rivage de F. Perroux (Perroux, 1990). La Communauté européenne marque ainsi un repli des pays de l’Europe sur un espace plus réduit non délimité a priori. Cette démarche constitue une rupture avec l’impérialisme et le libéralisme qui caractérisaient la première mondialisation du début du XXe siècle  (Berger, 2003) structurée par quelques grands empires associant un État métropole et des colonies et organisant le partage du monde dans une logique westphalienne[1] sans aucune régulation sauf quelques conférences internationales. L’affrontement des impérialismes, associé à la montée des nationalismes, déboucha sur la Première Guerre mondiale, la période libérale de l’entre-deux-guerres se termina par une crise majeure et une nouvelle guerre. Cette première configuration de la construction européenne fut ébranlée par la nouvelle mondialisation née de la crise des systèmes productifs de la décennie 1970 (Barrère et al. 1983) (Greffe et Reiffers, 1978).

Le processus de globalisation s’étend, développant des formes diverses d’interdépendance et d’intégration des économies nationales, tout en réduisant les capacités d’intervention des États. Simultanément, des formes de recomposition des acteurs nationaux se manifestent qui sont à la fois des subdivisions d’États et des regroupements régionaux d’États indépendants leur permettant de coopérer sur des bases démocratiques[2]. L’instabilité économique semble s’accompagner depuis les années 1990 de plus de recherche d’intégration régionale[3]. La construction a dû se modifier pour se pérenniser pour devenir une fédération d’États-nations pour reprendre un terme proposé par J. Delors. Elle n’en constituerait pas moins un objet politique non identifié (Quermonne, 2001), il en est largement de même dans le champ de l’économie. Du point de vue économique, l’Union européenne ne constitue pas une économie européenne au même titre que les économies nationales, elle ne constitue pas un système fédéral, elle n’est pas non plus un empire. Une économie se définit, en effet, par un système de prix sur l’ensemble d’un territoire. Ce n’est pas le cas de l’Union européenne au sein de laquelle coexistent des systèmes de prix nationaux. C’est particulièrement vrai pour les salaires qui ne convergent pas en la quasi-absence de mobilité des salariés au sein de l’Union dont il n’est guère envisageable qu’elle se développe ne serait-ce que pour des questions linguistiques. L’absence d’une unique structure européenne des prix interdit à la zone euro de constituer une zone monétaire optimale. Un système fédéral suppose un budget fédéral et un système de redistribution des revenus au plan communautaire. L’absence de budget fédéral rend le recours à l’endettement obligatoire en cas de choc dépressif (Muet, 1995). L’Union européenne n’est pas un empire structuré par une puissance dominante comme le fut l’Empire ottoman.

Le processus de construction européenne entraîne la constitution d’une économie-monde centrée sur l’Europe médiane, la grande dorsale qui traverse l’Europe du Lancashire à la Toscane, la dorsale européenne des géographes (Brunet, 2002). Elle retrouve ainsi, au-delà des aléas historiques, un des invariants structurels des échanges économiques, qui constituait l’économie-monde européenne du Moyen-Âge structurée par les échanges commerciaux entre l’Italie du Nord, la Flandre avec une extension vers la Baltique en passant par les villes allemandes (Le Goff, 2003). Nous retenons ce concept dans le sens développé par Fernand Braudel (Braudel, 1979) une région du monde économiquement autonome. Nous la définirons comme un ensemble de relations économiques et politiques structurées entre des États indépendants ayant décidé de développer, en fonction d’un choix politique, leur interdépendance dans un processus d’intégration. Cette construction se réalise sous l’hégémonie, au sens de Gramsci (Gramsci, 1983), d’une idéologie commune de la construction européenne impulsée par le partenariat franco-allemand. Les pays membres acceptent de partager leur souveraineté (Dehove, 1997) en déléguant une partie de leurs pouvoirs à des institutions communes qui devraient assumer la gouvernance de l’ensemble sans se constituer en État.

Cette économie monde se distingue du processus de mondialisation par son caractère régional et par l’organisation d’une gouvernance de cet espace. L’Union européenne se présente ainsi comme une économie-monde démocratique, partie prenante du système monde dans une optique d’abandon de l’hypothèse du nationalisme méthodologique comme le soutient Jacques Lévy (Dollfus, 1997). L’Union européenne édifie une régionalisation démocratique (1) constituant une économie-monde régionale (2) au sein d’un système monde en mutation (3).

I.  Une régionalisation démocratique…

L’acception la plus courante de l’économie-monde, celle défendue par I. Wallerstein (Wallerstein, 2009), correspond au monde capitaliste et recouvre l’ensemble de la planète. Qu’il serait plus juste de définir comme un système monde hiérarchisé entre un centre prédateur exploitant des semi-périphéries et des périphéries ce qui suppose une organisation du monde par un centre unique. La conception de l’économie-monde que nous retenons diffère, en ce sens qu’elle admet la possibilité de plusieurs économies monde en relations de concurrence, de compétition. La conceptualisation de F. Braudel (Braudel, 1979) n’intéresse qu’une fraction, qu’une partie de la planète économiquement autonome, pour l’essentiel, dont les échanges lui assurent une certaine unité organique.

« L’économie-monde (expression inattendue et malvenue dans notre lange que j’ai forgée autrefois, faute de mieux et sans trop de logique du mot allemand de Weltwirtschaft) ne met en cause qu’un fragment de l’univers, un morceau de la planète économiquement autonome capable pour l’essentiel de suffire à lui-même et auquel ses liaisons et ses échanges intérieurs confèrent une certaine unité organique. » (Braudel, 1979)

Les économies-mondes du passé, comme celles s’instituant au Moyen-Âge constituées par le commerce maritime entre l’Italie, la Flandre et la Baltique, dont le cœur se situait autour de Bruges, ou celle comprenant les villes du nord de l’Italie, reposaient sur un réseau d’échanges entre les pôles de ces économies-mondes.

La construction européenne ne s’appuie pas sur l’existence d’un réseau préalable d’échanges qu’elle instituerait, elle repose sur un choix politique utilisant des techniques économiques pour faire advenir cet ensemble qui est largement pensé comme la constitution d’une économie ou d’un système productif dans une démarche fédéraliste.

L’émergence de cette économie-monde (Crouzet, 2000) repose avant tout sur des choix de stratégie internationale qui amènent les « pères fondateurs » à concevoir d’abord les superstructures politique et institutionnelle du processus d’intégration pour développer les interdépendances économiques permettant de constituer une éventuelle économie européenne. À l’inverse des économies-mondes antérieures, mais dans la suite de la création des empires, comme invariant de la construction européenne, le moment politique domine le moment économique.

Cette économie-monde apparaît démocratique, car les États participent sur un pied d’égalité à sa constitution, les pays ou zones de la périphérie ou susceptibles de devenir la périphérie participent à la négociation d’accords structurants les relations entre l’Union européenne et ces espaces. Au sein de l’Union européenne, les citoyens ont vu également leur importance croître ; totalement exclus des premiers moments de la construction, ils ont pu refuser le projet de Traité de constitution (référendums français et néerlandais) alors que le Parlement européen joue un rôle croissant dans le fonctionnement de l’Union.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États de l’Europe, à l’exception de la Grande-Bretagne, n’ont plus les moyens de leur indépendance. Ils sont soumis aux contraintes imposées par les deux puissances dominantes les États-Unis et l’Union soviétique. Les États de l’Europe centrale et orientale seront intégrés à l’empire monde soviétique (Wallerstein, 1974) en vue de la constitution d’un système productif socialiste. Les États de l’Ouest sont soumis à un autre défi, celui de constituer une fraction de l’économie-monde des États-Unis dont l’OECE fournissait le cadre. La coopération des États démocratiques de l’ouest de l’Europe constituait une alternative crédible à un éparpillement sous domination américaine. La décision française de proposer la création de la CECA, à cette période aucun autre État ne dispose ni de la capacité ni de la légitimité pour envisager un regroupement européen, exprime la volonté de retrouver une autonomie de décision au plan international. Le regroupement paraît le seul possible compte tenu du choix britannique. La réussite de ce projet tient, contrairement aux projets concurrents, à la combinaison dans sa mise en œuvre de trois dimensions : politique, économique et institutionnelle ; les projets concurrents échouent du fait de l’absence d’une de ces dimensions, l’échec de l’AELE constituée autour de la Grande-Bretagne l’illustre clairement (Larat, 2003). L’économie-monde européenne se développe en trois phases correspondant aux mutations du système monde lui-même.

Dans une première phase de la CECA à la fin des années 1960, le système monde articule des économies nationales ou des systèmes productifs autocentrés, la construction européenne prend la forme d’un marché commun (CEE 1957) suite à l’échec de projets plus ambitieux (comme la CED), première étape vers l’émergence d’une Europe fédérale. La persistance du fait national ne permettra pas une telle évolution, la reconnaissance explicite de cette réalité avec l’accord de Val Duchesse clôt l’épisode de la « chaise vide ». Cette période se caractérise également par une stabilité monétaire issue des accords de Bretton Woods qui assurent des règles multilatérales de gestion des parités monétaires. Ce projet vise pour l’essentiel à structurer, à travers un marché commun, une économie européenne sur un modèle proche des économies nationales au sein d’un monde occidental dominé par les États-Unis. Cette construction se trouve confrontée à des tensions et des transformations économiques et sociales pour les uns perçues comme de simples fluctuations d’économies nationales en développement pour d’autres considérées comme les prémices d’une crise majeure du capitalisme ce que nous analysons actuellement comme les prémices d’une nouvelle mondialisation.

Une deuxième phase commence avec éclatement en plusieurs étapes du dispositif de Bretton Woods, résultat ou conséquence du début de la mise en cause des économies nationales par les débuts du processus de transnationalisation des économies sous les contraintes du maintien d’un monde bipolaire. La CEE traverse une longue phase de questionnement et d’élargissement qui se traduit par un renforcement du rôle des États dont la mise en place de fait du Conseil européen constitue la meilleure illustration. La nouvelle place des États signifie une diminution du pouvoir des techniciens au profit des politiques ce qui se traduit par le début de la construction de l’Europe des peuples avec l’élection du Parlement européen au suffrage universel. Cette longue période de latence modifie la configuration de la construction européenne et constitue une reconnaissance implicite de la nécessaire dimension politique de la régionalisation en cours. Au cours de cette phase, l’Union européenne intègre les principaux pays de l’AELE marquant ainsi le succès de la méthode communautaire sur la démarche de libre-échange, à la fin de cette phase, milieu des années 1980, il n’existe plus d’alternative crédible à la CEE. Cette phase d’euroscepticisme s’achève avec la reprise du projet européen sous une forme différente au sein d’un environnement géopolitique bouleversé. L’attraction du regroupement européen détruit les autres projets de régionalisation. Cette période de doute sur la régionalisation européenne sera conclue par une transformation de la construction européenne dans une optique renouvelée qui se traduit de fait par l’abandon du projet de constitution d’une économie européenne au profit d’une construction plus complexe ce que nous désignons par le terme d’économie-monde.

La troisième phase de la construction européenne se situe dans une nouvelle configuration du monde. Elle se caractérise par le déploiement de la seconde mondialisation qui s’explique à la fois par la tendance naturelle de la valorisation du capital à une extension mondiale et par l’échec des voies nationales de développement (pour les pays en voie de développement évidemment et surtout dans les pays socialistes tant en URSS qu’en Chine)[4] ; elle est rendue possible par la fin du monde bipolaire issu de la Seconde Guerre mondiale. Pour l’Union européenne, l’alternative est soit de se construire comme entité au sein de cette mondialisation et d’intégrer les pays de sa zone « naturelle » soit de se transformer en une zone de libre-échange régionale. À partir du milieu des années 1980, nous assistons à un renouvellement, une restructuration et un élargissement de la construction européenne. Sur le plan institutionnel, cette mutation se traduit par une succession de traités depuis l’Acte unique (1986) jusqu’au traité de Lisbonne (2007) pour produire l’Union en tant qu’acteur majeur dans le système monde. Cette nouvelle Union élargie ne se donne pas comme horizon la disparition des États, elle articule les différents niveaux : communautaire, coopératif, national, permettant des accords à géométrie variable incluant y compris des États non membres de l’Union devenue fédération d’États-nations selon la formule de J. Delors. Cette structure improbable suppose une double démocratie d’une part sur le plan des États souverains (selon des règles de décision complexes), d’autre part sur le plan des citoyens (Parlement européen, Cours de justice). Cette construction que certains trouvent exotique s’explique par le constat d’une absence de constitution d’une économie européenne et donc du fondement de la constitution d’un espace politique intégré. Le fédéralisme se heurte certes à la persistance du sentiment national, mais également aux réalités économiques nationales. L’économique devait se substituer au politique pour assurer l’unification de l’Europe sans avoir à affronter les réticences politiques, cette stratégie de contournement n’a pas abouti.

II.  Se constituant en une économie-monde régionale…

Face à l’échec de l’unification politique (CED), les responsables politiques avec le Marché commun pensent que les contraintes économiques seront à même d’assurer une unification automatique de l’espace européen appuyés par l’automatisme des marchés autorégulateurs, puisque la voie politique s’avère impraticable. Cette vision ne tenait pas compte des conceptions divergentes qui opposaient la régulation marchande à la régulation par le plan sous la tutelle de l’État largement dominant parmi les fondateurs de la CEE. Les interventions publiques permettraient l’émergence d’un système productif national ; la construction européenne assurant l’existence d’un vaste marché permettant des gains de productivité grâce aux économies d’échelle. L’hypothèse que le marché commun permettrait de dépasser ces stratégies nationales ne s’est pas vérifié ce qui a conduit à repenser la construction européenne elle-même. L’Union européenne regroupe des pays dont les économies sont inégalement développées et correspondent à des modèles sociaux différents. Dans une telle configuration, il est difficile de continuer de recourir à l’analyse classique de Viner sur les intégrations qui suppose une intégration régionale d’économies semblables, une situation assez proche des économies des États fondateurs de la Communauté économique européenne.

Un demi-siècle plus tard, il demeure que les formes d’intégration européenne ne débouchent pas sur la constitution d’une économie européenne ou d’un système productif européen. Les raisons de cette situation tiennent aux spécificités de la construction européenne : d’une part une construction institutionnelle qui ne permet pas l’émergence d’un État européen, d’autre part l’existence de plusieurs formes de capitalismes sur l’espace d’intégration. L’hétérogénéité initiale s’accroît avec les élargissements successifs nécessitant, faute de pouvoir imposer une forme propre de capitalisme, à organiser la compatibilité des capitalismes européens. Les économies nationales, au sens de la comptabilité nationale[5], ou capitalismes nationaux, se caractérisent leur propre articulation entre trois espaces ouverts à l’international : l’espace marchand, l’espace non marchand lié aux administrations publiques, l’espace hors marché d’échanges économiques plus ou moins monétarisés des ménages, des associations, des ONG[6]. Les divers capitalismes se distinguent par des compromis sociaux, les temporalités et des conditions d’échanges différents[7].

La construction de l’Union européenne ne résulte aucunement de l’aboutissement d’un processus économique. Il n’existait pas, préalablement aux institutions de la Communauté, de tendances spontanées des agents à diriger leurs activités prioritairement sur l’espace européen. L’instauration du Marché commun n’a pas induit une économie même à l’abri du tarif extérieur commun. S’il est vrai que les théorisations les plus abstraites de l’économie ne retiennent pas l’hypothèse de l’existence d’un État[8], l’approche keynésienne explicite cette nécessité. Des approches contemporaines expliquent que le marché lui-même ne peut exister sans une régulation publique. Le processus historique illustre qu’il n’existe pas d’économie ou de système productif qui ne soit pas régulé ou organisé par la puissance publique. Au moment de la création de la CEE (Rome 1957), l’éventualité d’un pouvoir politique européen est exclue (en raison de l’échec de la CED en 1954), d’où l’idée de laisser agir les mécanismes économiques pour construire un ensemble économique intégré protégé par un tarif extérieur commun. La Communauté a dû inventer des politiques communes complexes articulant le niveau commun et les niveaux nationaux de façon à assurer une certaine cohérence de l’ensemble. La PAC (politique agricole commune) constitue l’exemple le plus flagrant de ces contraintes. Les contraintes nominales à respecter pour appartenir à la zone monétaire unique puis au pacte de stabilité laissent encore de larges marges de souveraineté aux États membres sans qu’une tendance à l’unification des politiques publiques des gouvernements se fasse jour. En effet, la constitution d’une économie nationale ici européenne suppose des régulations publiques étatiques qui assurent les ajustements entre le comportement des agents, mettent en place les institutions et valident les conventions pour assurer une cohérence économique et sociale sur l’espace considéré. Cette légitimité étatique n’existe pas au plan européen et son avènement ne semble pas à l’ordre du jour du fait de l’existence sur ce même espace de plusieurs formes de capitalismes.

Tant que la fracture géopolitique (affrontement entre les États-Unis et l’URSS) surdéterminait les analyses économiques (opposition entre le marché et le plan), il était peu envisageable de pouvoir analyser l’existence de plusieurs capitalismes autrement que comme des différenciations locales. Le capitalisme s’opposait au socialisme le tout se situant à un haut niveau d’abstraction évitant l’analyse des situations réelles. Les différences semblaient ressortir des choix politiques donc des États, la réduction de leur influence permettant l’instauration d’un capitalisme européen. L’ouvrage de Michel Albert (Albert, 1991) montra que la différence entre les capitalistes ne se réduisait pas à des spécificités locales, mais tenait à des configurations structurelles dans le fonctionnement même des deux capitalismes. Les travaux d’Esping-Andersen (Esping-Andersen et Merrien, 1999) comparant les systèmes sociaux européens construisirent une typologie de ces systèmes dont rien n’indiquait une convergence. Les études prospectives du Commissariat général du plan français privilégiaient le scénario du maintien de la diversité des modèles qu’il s’agissait de rendre compatibles par des choix politiques judicieux. Outre les tendances à la mise en valeur internationale des capitaux, les difficultés à construire une économie européenne s’expliquent pour l’essentiel par l’existence de plusieurs capitalismes au sein de l’Union européenne qui ne convergent ni vers une forme unique ni qu’une des formes l’emporte sur les autres. Le passage d’un capitalisme managérial à un capitalisme patrimonial[9] n’indique qu’un changement dans les conditions générales de mise en valeur du capital sans que cela implique une convergence des pratiques. Cette différenciation tend à se développer avec les élargissements. Les capitalismes des six membres fondateurs s’accordaient plus les uns des autres que ceux des 27 membres d’aujourd’hui. L’hétérogénéité augmentant, l’émergence d’un modèle unique devient beaucoup plus problématique. L’économie-monde européenne pour ce qui concerne son centre (l’Union européenne) est conduite à instituer des procédures permettant la coévolution des capitalismes et des sociétés européens. Pour rendre compatibles ces différences, en réduisant les tensions inhérentes, la gouvernance politique doit s’appuyer sur des processus décisionnels démocratiques afin de construire les régulations nécessaires. Une telle démarche implique les États membres ainsi que les États appartenant, ou à même d’appartenir, à la zone d’influence de l’Union européenne comme les États de l’espace économique européen (EEE) et ceux impliqués dans la Politique européenne de voisinage (PEV). Ce processus d’influence démocratique tranche avec les politiques de force prônées par les néoconservateurs américains (Kagan, 2003) ou les politiques de libre-échange. Cette construction volontariste et démocratique d’une économie-monde explique sa réussite et l’élimination ou l’absorption des projets concurrents. Elle se situe dans une optique d’ouverture internationale revendiquée dès les premières réalisations, dans une insertion au sein du système monde existant. L’Union européenne ne bâtit pas une régionalisation en rupture avec le reste du monde comme le Comecon (CAEM), elle vise à devenir un des protagonistes du système monde.

III.   Au sein d’un système monde en mutation

Contrairement à ce que pourraient laisser penser certaines formules courantes, il n’existe pas, comme il n’a jamais existé d’économie mondiale, mais des relations entre des entités souvent réduites à des nations, alors même que les économies « nationales » ne se réduisaient que rarement à la nation du fait par exemple de l’existence des colonies. L’économie du monde ne se présente pas comme un ensemble structuré par de vastes sous-ensembles ouverts contrairement aux empires coloniaux aux fondements de la première mondialisation. L’empire suppose un centre contrôlant politiquement et militairement un ensemble d’espaces interdits aux autres empires affichant une volonté de domination. Cet impérialisme de la fin du XIXe et du début du XXe siècle a été longuement analysé. Nous savons qu’il s’agit d’une configuration instable qui débouche sur la guerre (destruction des puissances européennes au cours de la Première Guerre mondiale) et sur le retour aux nationalismes économiques et la construction d’économies nationales ou de systèmes productifs dont les caricatures socialistes (Corée du Nord, Albanie) démontrent l’inanité. La réalité de plusieurs économies-mondes en consolidation ou en formation et l’existence des États nationaux complexifient l’analyse. Elle explique les difficultés de l’organisation d’un système monde qui doit assurer de la compatibilité de ces différents niveaux. En même temps, ce système monde comprend des puissances inégales plus ou moins en capacité de modifier l’environnement à leur profit, sans que l’on puisse véritablement considérer une organisation du monde par une hyper puissance. La construction européenne organise une ouverture régulée et maîtrisée des économies nationales permettant à des pays moyens de retrouver une importance mondiale qui constitue une des conditions pour rester un des acteurs mondiaux. L’Union européenne est reconnue au plan mondial sans se substituer aux États membres, elle constitue un sous-ensemble flou du monde dont les limites et les compétences se modifient en fonction des situations. Ce positionnement de l’Union européenne ne représente pas une spécificité, nombre d’autres régionalisations forment également des entités incertaines. Le système monde se présente comme un complexe de conflits-coopérations entre des sous-ensembles flous. La mondialisation et la régionalisation constituent ainsi deux faces d’un même mouvement d’ouverture internationale et de dépassement des nations par le biais d’une libéralisation régulée des échanges internationaux polarisés par des économies-mondes plus ou moins institutionnalisées. La banalisation des accords régionaux de plus en plus nombreux se heurte aux principes des organisations internationales qui ambitionnent de réduire les obstacles aux échanges. Ces organisations ne jouissent d’aucune légitimité pour imposer des décisions qui n’auraient pas été discutées et acceptées par les participants aux négociations internationales. Ceux-ci ne sont plus seulement les États ou des regroupements d’États, mais également des institutions, des firmes transnationales et des ONG représentant plus ou moins bien les citoyens. Cette forme de démocratisation des relations entre les acteurs mondiaux reproduit, au niveau du monde, la démarche de l’Union européenne qui privilégie la négociation et la recherche du consensus à l’affrontement, elle tient compte également des contraintes imposées par la déterritorialisation des activités et le développement des réseaux.

La structuration ne consiste donc pas dans la juxtaposition d’espaces régionaux fermés sur eux-mêmes. La configuration émergente se caractérise par des frontières floues, des constructions en cours de gestation, le dépassement des nations sans que cela implique leur disparition comme acteurs des relations internationales. Ces mutations impliquent une recomposition du système monde issu de la Seconde Guerre mondiale. Cette rupture, cette catastrophe (au sens de la théorie des catastrophes) conduit à des choix qui résultent de l’effondrement du monde bipolaire de l’affrontement entre le socialisme et le capitalisme, nous savons maintenant que la première branche de l’alternative n’existait tout simplement pas. En suivant Tony Judt (Judt, 2007), nous pouvons considérer que la période 1945-1989 constitue les conséquences de la Seconde Guerre mondiale. Les effets de la guerre s’achèvent avec la nouvelle indépendance des pays de l’Europe centrale et orientale. La disparition de l’URSS conclurait l’apurement des derniers vestiges de la guerre de 14-18 et donc de l’échec de la première mondialisation à l’échelle du siècle.

IV.  Une singularité ?

La singularité de l’Union européenne résulte d’un ensemble de hasard et de contingences aléatoires. Certes, la construction européenne s’explique principalement par les conséquences des désastres que constituent les deux guerres mondiales entre les puissances européennes dominantes, leur affaiblissement individuel les a incités à développer une organisation collective autonome dans un monde bipolaire. Cependant, le résultat dépasse l’objectif initial d’assurer la paix et la stabilité en Europe par l’émergence d’une entité originale qui s’édifie de crise en crise, mais n’est-ce pas la forme de règlement des différends entre les États au sein de l’UE ? de façon à obtenir un compromis acceptable par tous les États membres. Les ruptures initiées par Jacques Delors durant ses mandats successifs permettront le dépassement de la construction initiale se situant dans une démarche classique d’intégration lui permettant de se transformer en une forme nouvelle difficile à analyser théoriquement s’élargissant et s’approfondissant, tout en cherchant les voies et moyens d’affirmer sa souveraineté. La création de l’euro crée de ce point de vue une situation irréversible pour les participants obligeant à une solidarité de fait. Les difficultés récurrentes, dont le traité de Nice marque le début confirmé par l’échec du traité de Constitution et accentuées par les difficultés de ratification du traité de Lisbonne, pour obtenir un consensus sur les formes institutionnelles, ne facilitent pas l’émergence d’une entité européenne assumant la gouvernance de la diversité. De fait, seule une vision binaire du monde réduit l’enjeu de l’alternative : une Europe poursuivant le processus d’intégration ou une Europe tendant vers plus d’insertion dans le processus de mondialisation. La préférence pour la première branche de l’alternative mâtinée d’éléments de l’autre selon la tradition suppose une capacité du condominium franco-allemand (une souveraineté partagée de l’Union européenne) à renouveler son hégémon en réponse aux tentations de tel ou tel État d’utiliser l’Union européenne à améliorer son insertion internationale. Quoi qu’il en soit, après les deux derniers élargissements, la délimitation de l’Union européenne devra être posée ; le processus d’expansion démocratique peut-il se poursuivre sans fin ou devra-t-il définir ses propres limites géographiques ? L’Union européenne ne peut éviter d’aborder la très délicate question de son avenir et de la définition de ses relations avec les États voisins, avec la Russie, avec les États-Unis et avec les pays émergents. Deux attitudes coexistent : l’une envisage la structuration de l’espace proche polarisée par l’Union, l’autre envisage de construire des coopérations avec des entités régionales reconnues comme telles, cette opposition de stratégies s’illustre dans les relations avec la Russie. La réponse à cette interrogation conditionne la capacité de l’Union européenne à exister comme entité, un acteur du jeu mondial.

Le monde de l’après-guerre froide ne se structure ni selon une logique d’États-nations ni sous forme d’empires en conflit ; même si des tentations demeurent encore fortes de la part de l’hyperpuissance (Védrine, 2009), les États-Unis (sous l’influence des néoconservateurs), de vouloir organiser le monde. L’analyse de la Triade (Union européenne, États-Unis, Japon) des années 1980 et 1990 organisant le monde ne rend plus compte de l’émergence de nouvelles entités régionales autour de la Russie, de la Chine, de l’Inde, du Brésil, de l’Afrique du Sud[10].

Les différents sous-ensembles en constitution pourraient se comprendre comme des configurations assurant une transition des économies nationales vers une économie mondiale libérale, sans entités politiques majeures, dominée par des agents internationaux (firmes, ONG…) négociant directement au sein d’institutions internationales renouvelées. S’il est envisageable que certains États se disloquent (Yougoslavie, URSS), cela ne semble pas le cas à un horizon prévisible pour les plus grandes puissances. Si l’économie mondiale ne semble pas une hypothèse envisageable, il reste qu’entre les différentes entités, l’absence d’organisation de coopération peut déboucher sur des conflits, alimentant les craintes d’un choc des civilisations (Huntington, 2007). Une autre hypothèse envisageable se fonderait sur la dynamique du processus de la construction européenne.

Les transformations tendraient alors plutôt à édifier une configuration de grands ensembles régionaux interpénétrés que nous interprétons comme des économies-mondes régionales. Aucune des grandes régions n’a de limites précises puisqu’outre les adhérents à un groupement, il existe des accords privilégiés avec d’autres États (comme l’Espace économique européen avec l’Union européenne), des accords de partenariat ou des zones d’influence non exclusives. La durabilité de ces regroupements dépendra de la capacité des États phares à construire des institutions démocratiques de coopération régionale régulant chacune de ces économies-mondes. L’existence de formes institutionnelles reconnues conditionne la légitimité pour chaque regroupement régional de négocier avec les autres sous-ensembles régionaux et au sein des forums internationaux comme la conférence de Bali sur le changement climatique et de participer au fonctionnement des grandes organisations internationales ONU, OMC, FMI, etc. Le système monde serait ainsi constitué par un ensemble d’économies-mondes régionales.

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Notes:

*            Université Grenoble-Alpes

[1]        En référence au système de balance de pouvoirs né de la Paix de Westphalie de 1648.

[2]        Ce qui distinguent radicalement ces regroupements des anciens empires dominés par un centre.

[3]        Au sens de système de regroupement organique d’associations économiques ou commerciales. Unions douanières et économiques, fédéralismes et confédérations, zones monétaires formés de parties inégales (Perroux, 1969)

[4]        Cet échec de la stratégie du développement conduira à une nouvelle conception de celui-ci sous la terminologie au combien imprécise de développement soutenable ou durable.

[5]        Un ensemble de relations économiques entre les agents résidents et des agents non résidents au sein d’un espace politique.

[6]        Nous distinguons dans le non marchand de la comptabilité nationale ce qui ressort de l’intervention politique de ce qui est du domaine des réseaux informels.

[7]        Reprenant une analyse de Fernand Braudel

[8]        C’est vrai de la théorie de l’équilibre générale ce l’est également dans les schémas de reproduction de l’approche marxiste.

[9]        Qui se traduit par une redéfinition de l’objectif à atteindre, la maximisation de la rémunération des actionnaires en lieu et place d’une extension de la firme, et non par une diminution du pouvoir des dirigeants

[10]       Le monde arabe incapable de structurer une organisation régionale représente un espace de conflit entre les différentes économies-mondes

 

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