Éditorial: Cinquante ans et plus

Patrice Allard, Rédacteur en Chef de Informations  et Commentaires

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Très symbolique est la visite en Algérie du Président de la République française. Elle se situe avant la fin de l’année 2012, avant la fin de la cinquantième année écoulée depuis l’accès à l’indépendance de ce pays. Il n’est pas anodin que le calendrier rapproche ainsi l’ancienne métropole coloniale et un anniversaire important pour son ancienne colonie. Sans aucun doute faut-il voir en cela le désir, peut-être partagé, de voir s’établir de nouvelles relations et s’ouvrir une nouvelle période de l’histoire de ces deux pays.

Un anniversaire ne peut se limiter à une célébration. Il est aussi le moment d’interroger ces cinquante dernières années. Et le cas de l’Algérie n’est pas unique. Il y a cinquante ans et plus, la grande vague de décolonisation, commencée dans l’immédiat après-guerre, a bouleversé l’ordre international. Une page nouvelle de l’histoire de l’humanité s’ouvrait et des peuples d’Asie ou d’Afrique, accédant à la liberté, pouvaient devenir maîtres de leurs destins.

Quel regard peut-on porter sur ce demi-siècle (ou un peu plus suivant les cas) ? Le champ à explorer pour apporter une réponse est bien trop vaste pour avoir prétention à la rigueur. Notre regard ne peut ainsi qu’être fragmentaire, mais essayons pourtant de dégager quelques généralités de cinquante années de l’histoire contemporaine de ces pays périphériques ayant accédé à l’indépendance entre la seconde moitié des années 1940 et les années 1960.

Ce qui semble se dégager au premier regard est une certaine diversité des situations économiques, sociales et politiques que connaissent ces pays au moment où ils accèdent à l’indépendance. Certes, il existe des points communs. Globalement leurs économies sont désarticulées, dépendantes d’économies extérieures ou dominées par des firmes étrangères, rarement capables de satisfaire les « coûts de l’homme », ce que montrent la faiblesse de leurs espérances de vie et le bas niveau de la productivité de leurs travailleurs. Leurs sociétés restent à dominante rurale et marquées par l’importance du secteur primaire. En un mot, ces ressemblances peuvent se résumer à l’appartenance de ces pays, sous-développés, au Tiers monde. Pourtant les marques d’une diversité constituent une caractéristique importante de cet ensemble de « jeunes nations » à leur début.

Les aspects de cette diversité sont multiples. Certains sont d’abord géographiques : chacun de ces pays se distingue des autres par son relief ou son climat, mais aussi (et surtout) par l’abondance ou la rareté de ses ressources naturelles et humaines. Ces marques de diversité trouvent également leurs origines dans l’histoire : l’état des lieux que laisse en héritage la période coloniale est variable d’un pays à l’autre en raison de l’approfondissement plus ou moins grand du processus de sous-développement qu’ils ont connu et, pour ceux qui n’ont pas obtenu leur indépendance par des voies pacifiques, des multiples destructions matérielles et humaines qu’une guerre d’indépendance laisse derrière elle. De même, d’un de ces pays à l’autre, l’importance de la tâche de construction de la nation varie. Si, pour certains, les luttes pour l’indépendance ont créé une certaine unité nationale, si, pour d’autres, cette unité est un héritage historique que l’ère coloniale n’a pas fait disparaître, la nécessité de faire naître un sentiment d’appartenance à la nation chez des populations de culture et de langue différente prend une toute autre ampleur dans nombre de ces pays. Enfin un autre aspect de cette diversité résulte également des orientations politiques des partis accédant au pouvoir qui furent souvent les acteurs de la longue lutte menée pour l’indépendance.

Dans le contexte international des années 1960, ces différentes formes de diversité sont une richesse pour ces pays périphériques. L’accès à l’indépendance entraîne partout des missions analogues : il s’agit de lutter contre le sous-développement et d’édifier une société à la dimension du territoire national. Pourtant les stratégies de développement et de construction d’une unité nationale qui visent à remplir ces missions sont multiples. Cette multiplicité s’observe en plusieurs domaines. Les bases d’accumulation rendant possible le financement d’un processus de développement, les interactions créant un mécanisme cumulatif de croissance de la production et d’intégration des différentes activités, les priorités accordées aux objectifs économiques ou sociaux, les liens privilégiés à établir entre le pouvoir d’État et les différentes composantes du peuple tout comme les choix de société ne sont pas les mêmes d’un de ces pays à l’autre. Les choix politiques et sociaux des pouvoirs mis en place à l’indépendance et l’adaptation nécessaire des stratégies aux spécificités de chaque État expliquent cela. Les années 1960 et 1970 voient ainsi naître différents « modèles », modèle indien, modèle égyptien, modèle algérien etc. et les débats qu’ils suscitent tout comme les exemples qu’ils offrent à l’ensemble des pays du Tiers monde constitue l’essentiel de la richesse que crée cette diversité.

Les formes de cette diversité initiale sont aussi culturelles. Les libertés nouvelles stimulent la création artistique et invitent chaque peuple à récupérer son histoire propre, trop souvent occultée par la colonisation. Là encore  ces expressions artistiques comme la recherche d’une identité historique sont porteuses d’une diversité constructive où les découvertes et créations des uns stimulent les autres.

Bien différente est la situation qui prévaut cinquante ans après. Certes la diversité n’a pas disparu et des progrès notables ont été produits. Les différences géographiques ont peu varié, au seul rythme de l’épuisement des ressources initiales ou de la découverte de nouvelles. Les différences d’ordre historique demeurent, juste enrichies de l’histoire de ces cinquante dernières années, spécifique à chacun de ces pays. De même les efforts en matière de créations artistiques et culturelles variées étonnent par leur vitalité. Par contre que reste-t-il de la multiplicité des stratégies de développement ? Que reste-t-il de la diversité des projets de société ? Un modèle unique semble imposé à tous : une croissance économique rapide résultera de l’intégration aux marchés internationaux et l’adaptation constante à ces derniers rendra possible la perpétuation de cette croissance et un rattrapage progressif des standards de développement internationaux, tout comme l’accueil sans condition des investisseurs étrangers apportera les capitaux et les techniques qui font défaut. Le modèle de société proposé semble aussi unique et très respectueux de la dernière étape de la croissance qu’envisageait Rostow. L’essor quantitatif des « classes moyennes », c’est-à-dire des habitants de ces pays disposant des revenus et des aspirations leur permettant d’accéder au mode de vie occidental, sera la clé de la transformation de ces sociétés en sociétés de consommation. Une stratégie unique de développement (s’il est permis encore d’employer ces mots !) et un seul modèle de société pour tous, tel est le message actuel des penseurs et conseillers se situant dans le main stream.

Comment en est-on arrivé là ? Dès l’indépendance, des forces externes ont agi dans le sens d’un rétrécissement des choix offerts à ces pays, conduisant à terme à une certaine uniformisation. Il en est ainsi du commerce international s’organisant suivant un projet libre échangiste comme de l’affrontement souvent larvé mais durable entre les « blocs ». Dans le premier cas, les exigences d’un libre commerce conduisent à une certaine standardisation des marchandises (et donc de leur production) et à une normalisation des procédures (abaissement graduel des obstacles à la libre circulation des produits). Dans le second cas, la logique de l’affrontement mène à un engagement de chaque État dans l’un ou l’autre des deux camps. L’efficience de ces deux forces reste limitée au cours des années 60 et 70. Les accords négociés dans le cadre du General agreement on tarifs and trade (GATT[1]), du fait des modalités d’engagement des différentes « parties contractantes » comme des exceptions et aménagements dont ont pu bénéficier ces pays en développement, leur ont laissé certaines marges de manœuvre en matière d’orientation de leurs échanges extérieurs. De même les logiques de la « guerre froide » n’ont pas empêché un grand nombre de ces pays nouvellement indépendants d’échapper à l’obligation de choisir son camp en constituant le puissant « mouvement des non alignés ». Enfin si le modèle de consommation des sociétés occidentales séduit, pouvoir y accéder n’a concerné que très peu de citoyens de ces pays. Les deux ressorts de la société de consommation, un pouvoir d’achat croissant permettant la satisfaction continue de nouveaux besoins et les effets d’imitation liés à l’irruption des signes d’une consommation ostentatoire dans le positionnement de chaque individu dans l’échelle sociale, sont restés inaccessibles, faute des moyens pour leur mise en œuvre.

Un changement radical se produit à partir de la première moitié des années 1980. Le piège de la dette s’est refermé sur un nombre important de ces pays. Les politiques monétaires des pays des Centres et leurs effets, la hausse des taux d’intérêt, ont rendu insoutenable l’endettement externe de nombreux pays en développement. Les remèdes imposés, les plans d’ajustement structurel, ont contraint chacun de ces pays, l’un après l’autre, à adopter l’unique modèle libéral, devenu la condition du réaménagement de sa dette. La radicalité de ce changement a été complétée par la victoire du camp occidental au terme de la guerre froide qui l’opposait au « bloc » socialiste, à partir de 1990. Les normes économiques, sociales et politiques du camp des vainqueurs sont devenues des normes internationales qui revendiquent leur universalité. Les pays des Centres pouvaient ainsi imposer librement au reste du monde leur propre volonté en matière d’ordre économique et d’ordre sécuritaire international.

Il est illusoire de croire que ce changement radical d’orientation est la conséquence logique de l’inefficience des précédentes stratégies. Les défauts de chacune d’entre elles sont connus. La sous-estimation des difficultés à faire naître de nouvelles industries tout comme celles relatives à l’articulation des activités productives entre elles en constitue une première dimension. Le choix trop souvent imposé d’une hiérarchie des besoins sociaux à satisfaire face à l’urgence des besoins exprimés, notamment en termes d’emplois, en est une seconde. La sous-évaluation de l’ampleur des dépendances technologiques, commerciales, financières, voire politiques représente un troisième ordre de ces défauts. Il en a résulté des retards, parfois importants, des surcoûts économiques conséquents et une impatience populaire légitime à voir son sort s’améliorer. Cela suffit-il pour parler d’échec ? Des retards peuvent être rattrapés, des surcoûts compensés ou atténués, les raisons d’un malaise social corrigées. Pour juger d’un échec il est nécessaire de disposer à la fois d’outils statistiques pertinents et d’un horizon temporel indiscutable. Le temps accordé à ces différentes stratégies de développement pour faire leurs preuves est bien court. Qu’est-ce-que quinze ou vingt années lorsqu’il est connu que la transformation des vieilles sociétés occidentales (Allemagne, France, Japon), c’est-à-dire leur industrialisation, a demandé cinquante ans et plus. Ce délai de deux décennies est-il raisonnable lorsqu’il est comparé à celui mis par les pays aujourd’hui émergents (Inde, Chine, Brésil) pour connaître l’élévation de leur niveau de développement ? S’il n’existe pas un indicateur unique permettant de mesurer le développement, l’économiste et le sociologue disposent aujourd’hui de batteries d’indicateurs efficaces[2]. Aucune d’entre elles ne semble capable d’apporter la preuve d’un échec irréfutable des stratégies passées, pas plus qu’elles n’apportent la preuve d’un succès en matière de développement du modèle libéral en vigueur aujourd’hui. Par contre toutes signalent combien « l’ajustement structurel » qui a marqué le changement d’orientation des années 1980 fut l’occasion d’un net recul.

Ce changement radical observé a donc, pour l’essentiel, des causes politiques, les crises de la dette n’ayant été qu’un prétexte. Comme nous l’avons remarqué, il ne fait pas disparaître la diversité dans les pays du Sud mais uniformise les voies pouvant conduire à leur développement (trop souvent réduites à une croissance en économie ouverte) et le modèle de société qui constitue le but à atteindre. La diversité tend à s’appauvrir, se réduisant aux différences de niveau de développement établies à partir du produit par habitant de chacun d’eux ou, cela semble plus pertinent, de leur classement en matière de développement humain. Chacun de ces pays africains ou asiatiques, qui ont acquis leur indépendance entre la fin des années 1940 et les années 1960, est ainsi invité à se situer dans un classement dont les échelons sont les catégories bien connues de pays moins avancés, de pays en développement et de pays émergents. Une fois classé, il reste à chacun de tenter de passer à l’échelon supérieur.

Au moment où l’économie mondiale connaît une grave crise, cette uniformité peut être perçue comme appauvrissante. Lorsque l’unique modèle proposé pour aller vers le développement repose sur l’intégration des économies dans l’économie monde et lorsque cette économie monde est en crise, quelle solution de rechange peut apparaître ? Quelle espérance d’un développement futur subsiste-t-il alors ?

Cette crise est pourtant aussi un espoir ; celui de la voir devenir porteuse d’un autre avenir. Cette crise a, en effet, été également un révélateur : le révélateur des limites du modèle unique proposé aux pays périphériques. L’ouverture de leurs économies a maintenu certains d’entre eux dans les spécialisations habituelles de pourvoyeurs de produits bruts. D’autres, bénéficiant de contrats commerciaux ou d’investissements établis par des entreprises étrangères, ont pu devenir fournisseurs de demi-produits ou de services ou bien assembleurs de produits finis, héritant ainsi des miettes de valeurs ajoutées que leurs clients voulaient bien leur abandonner[3]. Les premiers restent dépendants des fluctuations des prix des produits primaires sur les marchés internationaux. Cela leur assure de bonnes recettes d’exportation et une certaine croissance économique lorsque ces prix sont élevés et une grande incertitude pour l’avenir puisque des prix abaissés ont des conséquences exactement inverses. Les seconds sont devenus dépendants de la conjoncture des pays acheteurs et contraints de serrer leurs prix et les salaires versés pour résister à la venue d’autres compétiteurs. Pour les uns et les autres, c’est l’existence même d’une base d’accumulation régulière et efficace du capital qui est ici en cause. Avec une dépendance accrue de ces économies et aucune garantie qu’une meilleure articulation interne puisse en résulter, les perspectives de développement offertes semblent bien limitées. Ces limites deviennent pleinement apparentes, lorsque se trouve poser la question de l’emploi dans ces pays. Soumis à des dynamiques extérieures, il n’y a aucune raison que les créations d’emplois impulsées de cette façon soient en rapport avec les besoins propres à chaque pays ; ce qui se traduit par un chômage important, devenant explosif avec la transmission de la crise internationale et les réductions d’effectifs qu’elle engendre.

Le modèle de société de consommation proposé à ces pays peut également devenir rapidement un leurre lorsque les travailleurs pauvres, en majorité, restent pauvres et précaires (bas salaires, chômage) et que les éventuelles classes moyennes sont touchées par l’érosion de leur pouvoir d’achat, l’incertitude du futur et le chômage auquel n’échappent pas une partie de leurs enfants, même lorsqu’ils sont qualifiés. Alors qu’à l’autre bout de l’échelle sociale, une très petite minorité, celle constituée de ceux qui sont les véritables gagnants de l’ordre international créé depuis les années 1980, accumule un patrimoine considérable et un niveau de vie luxueux, le modèle de consommation de l’occidental moyen devient de plus en plus un rêve inaccessible pour ces classes moyennes, alors que même ce rêve est resté interdit aux salariés pauvres.

Ne nous étonnons pas alors que la rencontre des aspirations des plus pauvres à des salaires décents ainsi qu’à moins de précarité et de chômage et des désillusions de ceux qui pouvaient prétendre appartenir à de futures classes moyennes ait rendu possible des mouvements sociaux et politiques de l’ampleur de ceux qu’a connus la Tunisie (indépendante depuis 1956) ou l’Égypte. La portée politique de ces « printemps arabes » a été saluée comme il se doit en Occident et les avancées ou les reculs, qu’ils ont entraînés, ont suscité autant l’espoir que la désillusion. Leur dimension sociale, trop souvent occultée, demeure pourtant. Les espérances soulevées restent intactes comme l’ardeur de ceux qui les portent, puisque les motifs de ces revendications sociales, eux, n’ont pas changé depuis leur éclatement initial. Ces espérances portent sans doute en germe le besoin profond d’une démocratie qui réponde à ces attentes, une démocratie qui donne à ces peuples la maîtrise de leurs choix économiques et sociaux.

 

Notes:

[1]  Devenu Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995.

[2] Gilbert Blardone, « Le grand jeu du développement selon François Perroux », Informations et commentaires, n°154, janvier, mars 2011.

[3] En 2009, pour un iPhone 3G, vendu au prix de 500 dollars sur le marché américain, Apple dépensait 172 dollars pour l’achat des composants (les plus coûteux provenant de Corée, du Japon et d’Allemagne) et 6,5 dollars pour son assemblage en Chine. Les 321,5 dollars restants faisaient face aux frais de la marque aux États-Unis et alimentaient les très confortables bénéfices de l’entreprise. La part de la Chine dans cette chaîne de valeur ajoutée est donc seulement ridicule : 1,3 %. (Source : Jean-Michel Quatrepoint, « Les sept plaies de l’Amérique d’Obama », Politique internationale, n°134, hiver 2011-2012, repris par Problèmes économiques, n°3050, 26 septembre 2012).

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