Redessiner la Frontière: des politiques ethniques cohérentes ou une décentralisation sélective en Estonie, Lituanie et Slovaquie[1]

Timofey Agarin * et  Ada-Charlotte Regelman **

 

ScanUn ensemble de théories de politique comparative s’est rapidement développé au cours de  ces dernières décennies. Elles  se sont beaucoup focalisées sur les raisons qui expliquent l’apparition de mobilisation ethnique visant à accroître l’autonomie régionale et culturelle. De nombreux articles ont cherché à expliquer les succès plutôt que les échecs de mobilisation des minorités. Dans cet article, nous analyserons le cas de trois États dans lesquels la mobilisation a eu lieu mais n’a pas débouché sur une modification des frontières internationales instituant une autonomie régionale ou accordant à ces groupes mobilisés de nouveaux droits. Ces États – Estonie, Lituanie et Slovaquie – fournissent un intéressant terrain de test sur la façon dont la mobilisation affecte les processus politiques mais n’amène pas nécessairement la mise en place des changements prévus, au départ, sur l’agenda des dirigeants ethno politiques de ces minorités.

            Les trois États postcommunistes, Estonie, Lituanie et Slovaquie ont émergé de la défunte  Union des Républiques Socialistes Soviétiques au début des années 90. Cet effondrement du bloc a été en partie dû aux actions d’une majorité de décideurs politiques qui avaient remporté des succès considérables par la prolifération ethno-territoriale dans la marche vers la démocratie dans les pays communistes d’Europe dans les années 1980. Lorsque ont été établis l’Estonie, la Lituanie et la Slovaquie comme États indépendants, ils ont été constitués comme les patries unitaires des groupes ethniques majoritaires. Les constitutions ont défini ces trois pays comme des États au service de ces communautés nationales majoritaires dont les langues, cultures, traditions et institutions politiques devaient être protégées. En même temps, ces trois États ont aussi un nombre significatif de communautés ethniques minoritaires qui résident toutes le long des frontières avec leurs États d’origine, les Russes dans le nord de l’Estonie, les Polonais dans l’est de la Lituanie et les Hongrois dans le sud de la Slovaquie. Sur le chemin des réformes politiques de la fin des années 1980, ces trois groupes ont étendu leurs revendications pour obtenir un territoire ethno national dans les régions où ils étaient majoritaires et ont mobilisé un grand nombre de sympathisants, en s’opposant à la dimension ethnique des institutions des États émergents. Plus tard ils ont aligné leurs positions avec celles des décideurs politiques nationaux pour faciliter une adhésion à l’Union européenne (UE) en 2004.

Mobilisation sociale et ethno politique

            Au cours des dernières décennies, l’élargissement du champ des études ethno politiques a démontré avec succès que l’ethnicité est une marque utile que les décideurs politiques peuvent utiliser pour mobiliser leurs partisans. Cependant, la plupart des marqueurs d’identité ethnique mettent les relations interpersonnelles bien avant le contexte politique. Ces relations sont invoquées pour renforcer la solidarité du groupe à travers la socialisation des membres, en produisant des liens sociaux et empêchant la fragmentation du groupe. Certains en plus accentuent un positionnement subjectif dans le tissu socio-économique en promouvant la solidarité ethnique, le chevauchement des identités ethniques et politiques par le soutien à une identification ethnique et aux larges formes d’exclusion, conçues comme des facteurs poussant les individus à rallier les groupes ethniques. Des études ponctuelles de conflits ethniques ont effectivement montré que l’ethnicité gagne de l’importance seulement une fois qu’il est utilisé pour légitimer les clivages sociaux, expliquer le traitement différencié des membres d’un groupe et utiliser l’identité comme une ressource particulière pour des projets spécifiques économiques, sociaux et plus fréquemment politiques.

            Les études comparatives, tout au long de ces analyses ponctuelles, ont suggéré que la mobilisation ethnique est extrêmement susceptible de se produire seulement si certaines conditions sont remplies : la société est composée de différents groupes ethniques de taille approximativement égale, ces groupes ethniques sont concentrés dans certaines zones, en termes de représentation politique les communautés sont segmentées, les clivages d’ethnicité éclipsent les différences sociales etc.

            Mobiliser des groupes sur des lignes ethniques était un point de ralliement facile pour  faire monter un antagonisme économique, social et politique face au besoin de tous d’avoir accès à l’éducation, à la croissance des revenus et l’augmentation de la protection sociale ce qui conduit les individus à entrer en compétition pour puiser dans le même stock de ressources. Là où les individus se sont battus pour accaparer les mêmes ressources économiques, le racisme, les préjugés et la discrimination ont émergé pour donner un sens aux différences, réelles ou imaginaires, dans l’accès à des ressources précieuses ou limitées. Faisant face aux mêmes opportunités d’emploi, accédant à des avantages politiques similaires et récoltant les mêmes avantages économiques, les clivages de classe, de parenté, d’emploi ou d’autres sujet de mobilisation ont perdu beaucoup de leur pertinence, offrant une plus grande influence aux mobilisations ethniques.

            De manière remarquable, les exemples les plus réussis de mobilisation ethno politique ont montré des parties politiques émergent pour représenter les intérêts du seul groupe qu’ils représentent et pour collecter à peu près exclusivement les votes de leurs communautés respectives. Tout d’abord, les mobilisations ethno politiques postcommunistes ont démontré que les catégories (ethniques), qui pourraient être utilisées d’une autre manière comme des règles de conduite guidant les individus dans les interactions sociales, jouent un rôle de plus en plus important là où les institutions politiques véhiculent des préjugés ethniques. En second lieu, la perception des désavantages économiques, sociaux et politiques résonnent lourdement là où les membres des ethnies non seulement suggèrent la possibilité d’une redistribution des ressources mais lient les avantages potentiels à des résultats tangibles dans des programmes d’action détaillés. Finalement, les individus sont plus susceptibles de s’engager dans un processus de marchandage ethno politique là où les identités ethniques ont été rendues stables grâce à un ensemble structuré d’opportunités politiques.

            L’ambiguïté de l’ethnicité dans la vie sociale est ce qui fait des politiques ethniques un sujet d’étude passionnant. Les politiques d’ethnicité n’existent pas en tant que tel parce qu’il n’y a aucun intérêt qui soit spécifique à l’identité ethnique générale, produit de manière immanente par une culture ou exprimé dans un langage particulier. Les politiques ethniques cependant sont efficaces seulement là où des demandes significatives dans un ensemble de domaines distinguent déjà un groupe établi comme ethnique, renforçant ainsi son identité, ses revendications et sa cohésion en tant que groupe. En conséquence, bien que la littérature sur le sujet souligne que les groupes ethniques, leurs membres et leurs frontières soient toujours construits selon les objectifs des décideurs ethno politiques particuliers, les types d’identités qui répondent à la cohésion du groupe sont rarement discutés. Il n’est donc pas surprenant que l’ethnicité soit comprise en termes d’utilité maximisant de manière centrale l’identité, en permettant d’abord à chacun de donner un sens ethnique, culturel et linguistique, allant au delà des diverses réalités sociales.

            La littérature sur l’ethno politique présente le problème du rapport entre le pouvoir et la redistribution des ressources comme le moyen le plus efficace pour mobiliser ceux qui peuvent potentiellement profiter des changements dans la structure des opportunités. Ici aussi, les groupes contestant le mode d’appropriation de ressources limitées emploient l’argument de la  survie du groupe. Ainsi, les catégorisations par groupe permettent aux individus de poursuivre une action commune autour d’un même type d’intérêt tout en concevant les autres comme des obstacles à l’accès du groupe aux ressources matérielles, politiques ou symboliques.

            Les politiques ethniques sont dites être typiques dans les conditions d’un régime de transition. C’est largement parce que les changements structurels ouvrent des opportunités nouvelles pour que les individus puissent se mobiliser sur des lignes de partage entre groupes qui restaient inexplorées. Dans le but de servir de cadre à l’action politique, les sentiments d’appartenance ethnique semblent fournir les ingrédients les plus évidents pour les individus et les plus appropriés pour le groupe. En d’autres termes, l’identité ethnique « est instrumentalement utile, pas un bien qui est recherché à cause de sa valeur intrinsèque»[2]. Dans ces termes, l’ethno politique est un moyen fonctionnel d’organiser l’action politique sur des motifs spécifiques à un problème qui s’applique dans des situations d’importance subjective à tous les membres d’un groupe. Ainsi, alors que la mobilisation ethno politique pourrait être couronnée de succès, elle a besoin d’un nombre de motivations supplémentaires qui déterminent les objectifs d’actions ultérieures. Parce qu’il n’y a pas d’intérêts et de préférences liés nécessairement à l’ethnie, ces motivations supplémentaires ne sont qu’un prétexte pour la mobilisation. C’est donc dans ce domaine que d’autres raisons de mobilisations doivent être évaluées et équilibrées, déterminant une série de justificatifs invoquées à des fins propres. Bien que les théories de la mobilisation ethno politique mettent l’accent sur une variété de gains qui sont présentés comme résultant d’une mobilisation triomphante, les actions ethno politiques sont effectivement conduites par des déterminants relevant de situations non ethniques qui sont seulement maximisés par leurs effets dans le champ des politiques collectives.

            Comment font les décideurs politiques pour réussir à manipuler les électorats sur des questions qui limitent plutôt qu’elles n’élargissent le nombre de leurs électeurs potentiels ? La littérature sur l’ethno politique suggère clairement que les décideurs politiques font appel aux loyautés ethniques essentiellement afin de réduire les incertitudes de leur clientèle et s’efforcent d’exclure les groupes externes des interactions sociales dans lesquelles les ressources limitées sont en jeu. De manière décisive, en instrumentalisant l’ethnicité, les décideurs politiques soutiennent la formation d’une identité, sa conservation et son articulation, rendant les membres du groupe ethnique encore mieux connaisseurs de leur appartenance à un bas peuple.

            De toutes les identités potentielles qui pourraient être mises en avant pour mobiliser les membres d’un groupe, l’identité ethnique résonne lourdement chez les individus se bornant à développer un sens primaire et indéfectible d’adhésion au groupe. Donc, les distinctions ethniques sont –parmi d’autres attributs individuels imprescriptibles comme le genre et l’âge– susceptibles de servir comme des règles de conduite générales pour l’interprétation de tous les clivages sociaux adjacents plutôt que dans le sens inverse. En fait, c’est ce que les études sur les conflits ethniques ont souligné continuellement : si les clivages sociaux correspondent à la division ethnique, ils deviennent des déterminants plus puissants d’interaction sociale. Comme le démontrent cependant nos cas, les processus politiques centripètes ne doivent pas aboutir à un démembrement de l’Etat, à la fédéralisation ou au tracé des frontières comme la plupart des théories de mobilisation ethno politique l’envisageraient.

            Pour déterminer si la mobilisation du groupe pourrait réussir, nous devons tenir compte des conditions par lesquelles les groupes ethniques font usage de la structure des opportunités politiques , mettent en place leurs ordres du jour et prennent en main leurs ressources pour mobiliser leurs membres. Cela nous permet de comprendre pour quelles raisons certains groupes ethniques échouent dans la mobilisation, malgré le fait qu’ils se perçoivent comme étant en position d’infériorité vis-à-vis de la majorité ; pourquoi d’autres se mobilisent mais ne contestent pas l’autorité de l’État central, bien cela puisse servir les intérêts d’autres groupes, et enfin, pourquoi, dans quelques cas, à la fois la mobilisation et la contestation peuvent être la norme, mais la scission n’est pas une option pour ces communautés minoritaires.

Comparaison entre les trois cas

            Depuis que le processus de démocratisation post- communiste a entamé « la triple transition », l’un des enjeux majeurs sur l’agenda politique des États en voix de démocratisation, était la propriété publique[3]. La majorité des Constitutions des États postcommunistes ont émergé légalement sous la forme d’États mono ethniques principalement au service, bien que de manière non explicite, des membres d’une nation mono ethnoculturelle dont le nom est porté par ces entités. Pourtant seule une poignée de ces démocraties post- communistes étaient ethniquement homogènes, et nombre d’entre elles comptaient une part importante de minorités ethniques résidant sur leur territoire à la frontière d’un État voisin. À l’intérieur de la zone post-communiste, la majorité des décideurs ethno politiques devaient faire face aux décideurs des minorités, qui retournaient la carte ethnique à leur avantage.

            La théorie de la construction de l’État et de la nation insinuait que les décideurs de la majorité avaient toutes les cartes en main pour saper les revendications des minorités. Optant en premier pour une plus grande consolidation des sociétés, la majorité avait défini une plateforme ethno nationale, mais les élites politiques des différentes régions ont parfois changé de direction. Cela a empêché les décideurs politiques des minorités d’envisager leur propre agenda, de consolider leur base ethnique et au final cela a contribué à leur faire perdre une bonne de leur soutien ethnique.

            La majorité des cas étudiés suggèrent que les décideurs politiques évaluent les enjeux ethnoculturels pour mobiliser leur base de soutien sur une échelle nationale. Pourtant au cours de la troisième vague de démocratisation, l’ethno politique tendait à se modifier dans les régions où les minorités résidaient en masse, pour les raisons qui seront évoquées ci-après. Cela a servi aux décideurs politiques d’instrument pour maximiser leur soutien à une plus petite échelle. Pourtant, dans les trois cas étudiés, nous n’avons pas constaté d’avantages comparatifs résultant de l’implantation en masses dans une région. Pourquoi ?

            Dans nos trois cas d’études, la présence de communautés ethniques concentrées en région a contribué au vif intérêt des chercheurs universitaires pour l’étude des relations entre chaque État nation et ses minorités respectives. La plupart des contributeurs ont découvert un peu plus le fait que les insurrections ethno politiques au sein des États post socialistes ont été provoquées par la politique de « nationalisation » à l’encontre des minorités. Alors que les mobilisations ethno politiques pouvaient être mises au second plan dans des sociétés où la méfiance mutuelle, les conflits de groupes, et les clichés ethnoculturels se reflètent dans le traitement des communautés ethno culturelles par les institutions politiques, il était peu probable qu’elles disparaissent entièrement de l’ordre du jour politique.

            La majorité des décideurs ethno politiques se sont ralliés à des enjeux ethniques alors que ceux-ci divisaient les institutions d’État à la première étape de la transition post socialiste, les acteurs politiques représentant les communautés minoritaires ont également essayé de s’emparer du vote ethnique. Les désincitations structurelles à la mobilisation effective des groupes ont provoqué la dissolution de presque tous les mouvements ethniques au moment où les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) étaient sur le point de rejoindre l’Union européenne (U.E.).

            Dans ces circonstances, les revendications ethno culturelles des minorités ont été facilement mises à l’écart des politiques nationales. Au cours de ce processus, les responsables politiques de la majorité en sont venus à prendre le contrôle des institutions étatiques et ont mis en place des politiques qui, le plus souvent, se sont avérées être en défaveur des minorités. Bien que les responsables politiques des minorités aient progressivement cultivé un mépris à l’égard des voies politiques, là où leurs revendications avaient une chance d’être mises en application, elles étaient largement limitées à des zones géographiques et à des agendas de petites échelles, impossibles à appliquer à l’échelle nationale. Des effets similaires aux politiques de rééchelonnement ont été observés auparavant en Europe occidentale, en Afrique et ailleurs. Plus en accord avec cet argument, les recherches sur la participation politique dans les zones post communistes démontrent la passivité des citoyens, leur réticences à s’engager dans des formes traditionnelles de la politique, leur réserve à aller exprimer leur revendication dans les rues, bien qu’ils s’avéraient être extrêmement déçus des performances des acteurs politiques au pouvoir.

            Pourtant, en vue de se frayer un chemin dans l’agenda ethno politique, les responsables politiques des minorités ont du faire face à un triple défi. Premièrement, afin de mobiliser leur base ethnique et de forcer la porte de la politique nationale, les responsables politiques des minorités ont dû adapter leurs revendications en des termes compatibles avec ceux de la majorité. Dans le but de récolter les votes ethniques de leur propre électorat, les décideurs politiques des minorités ont du proposer une série d’objectifs distincts qui seraient radicalement différents de ceux avancés par les partis politiques majoritaires et ainsi s’autoproclamer défenseurs d’une minorité entendue comme un groupe avec des intérêts distincts.

            Les pratiques politiques des représentants ethniques sur les plates-formes minoritaires, de ce fait, nécessitaient une ligne clairement définie formulée par la majorité, et jugée inacceptable par l’électorat minoritaire.À cette fin, il semble que la minorité en Estonie aurait été la mieux équipée : durant les années 90, les partis politiques estoniens se sont appuyés sur le sentiment d’insatisfaction dans l’électorat de la majorité pour légitimer la stricte législation citoyenne, laissant beaucoup de membres issus des minorités avec le passeport gris de non-citoyen, ont agit en faveur des réglementations sur la langue, interdisant directement de parler des langues minoritaires en public, et, jusque 1999, ont été incapables de développer un ensemble cohérent de politiques d’intégration pour garantir et assurer aux migrants d’origine russe une égale participation dans la vie politique, sociale et économique du pays. Pourtant, se dirigeant à nouveau vers l’adhésion à l’U.E., le gouvernement estonien ne pouvait pas imposer une pression trop forte sur les minorités et a mis en place une série de lois symboliques qui promettaient de garantir des droits protecteurs autrefois inaccessibles aux minorités. En premier lieu, un assouplissement des procédures de naturalisation, suivi par des programmes de soutien à l’apprentissage de la langue et enfin une série de programmes d’intégration ont été mis en place. Au même moment, les décideurs politiques de Slovaquie évoquaient une infidélité potentielle des minorités magyares et ont cultivé une peur de l’irrédentisme hongrois. Mais, en pratique, les choses sont restées les mêmes, ce qui a permis aux élites politiques magyares de fonctionner  comme avant dans les régions où les magyares résidaient en masse. Dans le Sud de la Slovaquie, les Magyares imposaient leurs responsables politiques dans les administrations régionales pour réunir presque unanimement les votes en faveur du SMK, le parti militant pour une meilleure représentation des intérêts hongrois. De la même façon, en Lituanie, les concentrations régionales de Polonais et leur attachement au ZPL, permettaient in situ, l’usage réel de la législation libérale sur les minorités ethniques, établie avant l’indépendance de fait du pays au moment de sa séparation de l’URSS. Finalement, dans les trois cas étudiés, le manque de cohérence dans les actions des responsables ethno politiques de la majorité en Estonie, et le manque d’opposition de la majorité à des gouvernements autonomes établis par ces minorités, comme en Lituanie et en Slovaquie, ont tous empêché les mobilisations ethno politiques des minorités dans l’agenda ethno politique de la majorité.

            Deuxièmement, les représentants ethno politiques des minorités ont du tracer la ligne d’acceptation entre leur propre base électorale et la base électorale des acteurs politiques majoritaires. À cause de leur infériorité numérique dans la politique nationale, les représentants politiques des populations russes, polonaises et magyares étaient dépendants des responsables politiques de la majorité pour traiter des questions concernant les minorités et dans un tel rapport de force, devaient soutenir leurs programmes, en se ralliant à des plates-formes ethno politiques. Le cas du parti minoritaire slovaque SMK est très illustratif, de ce contexte. Bien que le parti minoritaire ait eu de grandes opportunités d’obtenir une visibilité dans le processus politique et d’engager des décisions sur le plan social, régional, juridique, et de manière plus importante, sur les enjeux de l’adhésion à l’Union Européenne, le SMK était un partenaire dont on se méfiait en ce qui concernait les décisions ethno politiques slovaques. Sur le long-terme, cela a amené le SMK à se redéfinir (avec peu de succès pourtant) en tant que parti régional, et comme cela a été observé à l’occasion des élections parlementaires de 2010, ce parti a perdu une grande partie de son électorat au profit du parti nouvellement établi, « Most-Hid » (parti de la coopération), qui, se rapprochant des intérêts ethniques, se tailla la part du lion dans le vote des Magyares. En Lituanie, les responsables politiques n’ont pas eu besoin de renouveler leur plate-forme électorale dans les années 90. Siégeant exclusivement dans les administrations régionales et municipales en Lituanie de l’est, le ZPL était déjà un parti régional, recevant, depuis les élections de 1996 une plus grande part dans les votes que ce qu’un parti uniquement polonais pouvait offrir.

            En Estonie, une compétition plus rude s’est mise en place, où les non-citoyens peuvent voter dans les élections locales mais pas dans les élections nationales. En Estonie aussi, même dans les régions habitées par les minorités russes, les administrations ont constamment employé du personnel dirigeant qui n’était pas sur les listes des partis définis comme ethniques. Les partis nationaux estoniens, qui exprimaient des orientations d’ordre socio libéral et socio démocrate, ont été propulsés dans les gouvernements locaux, dans la capitale et le nord de l’Estonie. Le passage général d’une plate-forme ethnique à une compétition électorale basée sur des objectifs, est, dans nos cas étudiés, le signe que la formulation ethnique des revendications sociales, économiques et politiques, perdait de l’élan depuis que les responsables de la majorité politique avaient cessé de renforcer constamment leur politique anti-minorité. En redéfinissant et en déplaçant les enjeux majeurs dans la compétition électorale, les responsables des minorités ont pu boucher la voie au discours dominant. Néanmoins, cela a signifié que la présentation des partis minoritaires sous la seule étiquette d’opposition à la majorité s’évanouissait. La capacité des responsables politiques à mobiliser leur électorat ethnique a été compromise, et les enjeux spécifiques à la compétition ont suivit les responsables minoritaires et, de cette compétition spécifique à propos des enjeux, il s’ensuivit une cooptation des décideurs minoritaires et de leur électorat dans les programmes des partis majoritaires.

            Troisièmement, les responsables politiques minoritaires ont dû accepter les dures règles du jeu imposées par leurs partenaires de la majorité afin de garantir un accès à des ressources rares pour réaliser les promesses faites, mais également pour matérialiser au moins quelques uns des changements attendus lorsqu’une opportunité se présentait .Comme nous l’avons observé dans les trois pays, les responsables de la majorité ont joué le jeu des l’alliances inter ethniques comme un dernier moyen pour éliminer leurs adversaires co-ethniques, mais n’ont pas adhéré aux conditions de coopération, lorsque les sujets ethno nationaux étaient en jeux. En Estonie, là où les parties minoritaires avaient une unique chance de passer le seuil électoral après avoir mobilisé efficacement tous les votes ethniques disponibles, les parties minoritaires ont été représenté au Parlement dans les années 1995-2003. Dans les conditions où les partis majoritaires ont réussi à s’évincer mutuellement dans une rhétorique ethno politique, ils ont permis aux partis russes (Parti Estonien des Peuples Unis ) , plus tard dénommé (Parti de la Constitution ) de rentrer au Parlement avec aucun agenda en place pour coopérer avec les responsables de la majorité, et ont bien sur déçu les votants en ne remplissant pas leurs promesses électorales. De la même façon, le Parti de la Constitution et le Parti russe d’Estonie ont été visibles durant les campagnes électorales les plus récentes, néanmoins durant les dernières élections, ils n’ont pas récolté assez de voix pour passer le seuil électoral. Selon eux, les minorités représentatives étaient en constante augmentation mais avec des succès variables, se précipitant sur les listes des partis majoritaires, tel que le Parti du Centre et le Parti de Gauche, qui mettaient en avant des propositions, au lieu d’un agenda ethnique, dans les élections nationales et régionales.

            En Slovaquie, après 1998 le SMK a été invité à participer aux gouvernements de coalition, mais lorsque cela s’est produit, bien qu’il ait participé à deux gouvernements successifs, son appui par le vote était régulièrement rejeté lorsqu’il s’agissait de propositions concernant les intérêts des minorités. Plus important encore, quand les discours ethno nationaux sont redevenus en vogue avec le retour de Meciar et Slota à la tête du pays en 2006, certaines réformes mises en place par une coalition gouvernementale avec le SMK ont été révisées. En Lituanie, le ZPL qui n’avait qu’un seul membre dans le Parlement lituanien (et deux au plus fort de son succès électoral), n’a jamais fait partie des gouvernements de coalition, et a donc dû jouer sur les enjeux, plutôt que sur les sentiments ethniques des Polonais, Biélorusses, Russes et, non les moindres, les Lituaniens qui le soutenaient lors des élections. En Slovaquie, autant qu’en Lituanie, bien que les responsables politiques de la majorité faisaient de grands discours, aucune action ne suivait de leur côté : les responsables politiques de la majorité pouvaient simplement se permettre d’ignorer le rassemblement ethno politique des minorités, et comme nous l’avons observé, ils ont ébréché la popularité des politiciens issus des minorités ethniques, même dans les régions à forte population minoritaire. Par conséquent, dans les régions de la Slovaquie et de la Lituanie à forte implantation de population minoritaire, on observe une satisfaction grandissante avec les arrangements centre-périphérie, au cours de la fin des années 1990 et du début des années 2000, bien que les réglementations juridiques aient été mal vécues partout. Cela nous a démontré que sans l’accès aux ressources essentielles pour les pratiques politiques et l’opportunité d’aller à l’encontre des décisions politiques de la majorité, les responsables des minorités ethno politiques et, avec le temps, leur électorat, n’ont pas cherché à mobiliser ces ressources politiques qui restaient accessibles à une échelle régionale.

            Ces trois conditions ont rendu la prépondérance des voix en faveur des représentants politiques minoritaires très improbables dans des circonstances de concurrence inter ethnique tendues et à la fin aboutit sur un affaiblissement de la représentation de ces trois groupes. Cela représentait un triomphe pour les programmes politiques de la majorité et une compartimentation des objectifs concernant les minorités dans des domaines jugés sans intérêt, et qui ne pouvaient donc pas être changées, même si les minorités réussissaient une certaine mobilisation. Les opportunités restreintes laissées aux responsables politiques des minorités pour communiquer leurs suggestions politiques aux décideurs de la majorité, la difficulté à mettre en place un programme distinct spécifique à la minorité, et le peu d’opportunités laissées pour calibrer un soutien ethnique ont empêché la participation politique des minorités de manière générale, et la mobilisation ethno politique de manière spécifique.

            De manière assez intéressante, les minorités « États-parents » ont cherché à galvaniser les politiques ethniques dans les trois pays, mais n’ont eu que peu d’effet sur la mobilisation ethno politique de leur communauté. Dans les trois cas étudiés, la fragilité économique des régions peuplées par les minorités ont permis aux États-parents de s’auto proclamer défenseurs des Russes, Polonais et Magyares mais de manière rhétorique. Sans doute, les décideurs politiques de la majorité en Estonie, Lituanie et Slovaquie, ont rarement interprété ces choses comme autre chose qu’une « attaque de la souveraineté », en mettant les résidents minoritaires en position avantageuse en terme d’accès au marché du travail, aux voyages, et à l’éducation au détriment de la majorité. Pour les communautés minoritaires dans les trois États, ces documents politiques n’étaient d’aucune utilité . Le mélange des États-parents avec leur communauté a certainement eu pour effet la stabilisation des relations entre la majorité et certains groupes minoritaires à l’intérieur des États permettant aux rassemblements ethno politiques d’aller vers le dialogue. Dans le moyen terme de l’accession à l’Union européenne, l’intervention des États-parents a ébranlé la mobilisation des minorités ethniques, contribuant à une stabilité régionale; dans le plus long terme, cela démontre que les États-parents des minorités ne seraient pas capables de créer des structures d’opportunités favorables en améliorant les relations inter étatiques en premier lieu. L’ensemble de nos cas étudiés soutiennent la thèse selon laquelle, seulement parce que les décideurs politiques de la majorité ont constamment changé leur agenda, les décideurs politiques des minorités ethniques ont retiré les propositions ethniques de leur programme. Piégés entre les feux croisés des décideurs politiques de la majorité, les minorités ont été capables de renforcer leur appel à l’identité ethno linguistique sur les plates formes ethniques dans un contexte où les majorités utilisaient les minorités comme bouc-émissaire pour placer une série de propositions non ethniques sur leur propre programme politique, simplement parce que les populations minoritaires ne pouvaient pas être référées comme un groupe cohérent par les élites politiques de la majorité où elles garantissaient des opportunités d’auto administration qui à tour de rôle diminuaient les appels ethno politiques dans les trois cas étudiés. Pourtant encore, grâce au renoncement au discours ethno nationale par les acteurs politiques de la majorité, il a été possible pour les acteurs politiques des minorités, de s’engager dans un processus commun de construction de la nation et de consolidation institutionnelle.

Conclusion

            Les trois groupes minoritaires des États dans lesquels nous enquêtons dans notre étude furent particulièrement touchés par les conséquences de la transition mais toutefois ils n’ont pas défié le leadership politique tout au long des années 90. À la suite d’une brève période de mobilisation de groupe pendant la fin des années 80, l’activisme politique n’a pas joué un rôle assez suffisant pour augmenter la mobilisation ethnique en Estonie, Lituanie et Slovaquie. Les conclusions de nos trois cas d’étude ont plusieurs implications pour le contexte plus large de la construction de la nation et du modèle institutionnel à travers la plupart des pays d’Europe centrale et orientale. Leur récente histoire suggère que la plupart des États à travers la région furent établis en tant qu’État nation avec des institutions politiques crées pour servir à la base la communauté majoritaire titulaire. Presque universellement, les groupes minoritaires se sont mobilisés sur une plateforme ethnique pour avoir plus de voix dans les régions où ils sont numériquement majoritaires. Il y a à peine des exceptions sur ce point parmi les États postcommunistes.

            Comme le clarifient nos études de cas, ce n’est pas la minorité qui entame la mobilisation ethno politique. Au contraire, c’est la majorité qui choisit son programme pour ébranler la mobilisation de la minorité sur la plateforme ethnique qui a considérablement un effet inverse comme nous l’avons observé pour le cas slovaque sous Meciar ou durant la campagne électorale de 2007 faite par Ansip du Parti de la Réforme en Estonie.

Des cas similaires de montée de la mobilisation ethno politique en Lituanie liée aux changements dans l’enseignement de la langue native de la Pologne au début des années 2000 mettent en évidence le fait que lorsque les décideurs politiques de la majorité rationalisent leur ligne ethnique, les enjeux sont si élevés que la minorité réagira. La mobilisation ethno politique conséquente de la majorité permet à la minorité de développer son programme ethno politique différemment de celui de la majorité, de formuler son agenda en opposition aux objectifs proclamés par la majorité et d’adopter un discours qui s’oppose catégoriquement à la « discrimination » ethnique. Cependant comme nous l’observons, le contexte national était insuffisant pour mobiliser les minorités. Dans les trois cas, les États-parents des minorités ont voulu accorder aux groupes une impulsion supplémentaire et faciliter la formation de leur identité, la mise en place de l’agenda et ils suggéraient les ressources à utiliser alors que l’État nation voulait ébranler par tous les moyens les critères structurels pour la mobilisation de la minorité.

Comme le démontrent nos cas, les majorités ont efficacement évité cela en redéfinissant constamment leurs objectifs politiques, en remaniant leurs programmes politiques et en redessinant la limite entre les groupes à l’intérieur des communautés minoritaires qui pourraient accéder à la structure d’opportunité institutionnelle des nouveaux États. Cependant, les États-parents externes ont également échoué suggérant que les liens ethnoculturels entre États-parents et groupes minoritaires sont largement surestimés par les décideurs ethno politiques de la majorité.

 

Notes:

* Centre européen pour les questions des minorités Allemagne.

** Université de Glasgow, Royaume Uni.

[1] Texte traduit par Sandrine Azar

[2] H. E. Hale, The Foundations of Ethnic Politics : Separatism of States and Nations in Eurasia and the World, Cambridge University Press, Cambridge, 2008.

[3] J.J. Linz et A. Stepan, Problems of Democratic Transition and Consolidation : Southern Europe, South America and Post-Communist Europe, John Hopkins, Baltimore,1996 ; C. Offe, « Capitalism by Democratic Design ? Democratic Theory Facing the Triple Transition in East Central Europe », Social Research, 71 (3), 2004.

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