L’importance des réseaux alternatifs dans les filières de commercialisation du café péruvien

Céline Deneu-Casanova*

Jean-Christian Tulet**

 

136-page-001Il existe encore aujourd’hui des pays latino-américains où la caféiculture continue de progresser fortement en surface et en production. Il en est ainsi au Pérou, dans un pays pourtant durablement affecté par les conséquences de politiques économiques calamiteuses et par une terrible guerre civile. Au cours de la dernière décennie, la production de ce pays a très fortement augmenté, passant de 96 700 tonnes en 1995 à 155 000 tonnes en 2005, avec une superficie cultivée de l’ordre de 163 000 hectares en 1995 et de 215 000 hectares en 2005[1]. Cette production est très majoritairement destinée aux marchés extérieurs, avec des exportations passant de 47 000 tonnes en 1993 à 184 000 en 2004[2]. Le café est devenu la principale exportation de produits agricoles du pays.

Cette expansion n’a pas connu d’essoufflement marqué au cours de la dernière décennie, en dépit d’une crise grave au niveau mondial. Elle s’effectue grâce à la multiplication d’exploitations petites ou moyennes, inférieures à 5 hectares[3] pour 84 % d’entre elles, situées à 80 % dans quatre régions principales : Cajamarca, Junín, Cuzco et San Martin. La place occupée par les filières non conventionnelles contribue à donner au Pérou une originalité certaine dans le concert des pays producteurs de café, parce que ces petits caféiculteurs ont souvent été obligés de trouver des solutions aux problèmes posés par les réseaux de commercialisation traditionnels. La coopérative de Sanchirio Palomar, située dans le département de Junín, pratiquement au cœur du pays, ne commercialise qu’une part très faible de la production nationale. Elle constitue néanmoins un exemple significatif des initiatives et des modes de fonctionnement des filières alternatives ainsi mises en place.

Tableau 1 – Évolution de la caféiculture au Pérou de 1980 à 2005

Sup. cultivée

(ha)

Rendement

(Kg/ha)

Production

(café vert, tonnes)

1979 – 1980 153 730 623 95 830
1984 – 1985 159 000 540 87 046
1989 – 1990 163 311 525 93 747
1994 – 1995 163 800 574 94 018
1999 – 2000 220 265 688 151 577
2004 – 2005 235 600 721,5 170 000

Source : d’après données FAOSTAT

1 – Place du commerce équitable dans le contexte de la production caféière péruvienne

Démantèlement des circuits traditionnels de commercialisation

La désorganisation de la filière commerciale est le produit de différents facteurs, parmi lesquels on peut distinguer :

– Les politiques d’ajustement structurel qui ont provoqué un affaiblissement du rôle de l’État péruvien dans le contrôle de la filière de production et de commercialisation. Ce retrait a entraîné la multiplication des intermédiaires et exportateurs privés, mais ces derniers n’ont pas toujours été capables, ou en mesure, d’assumer leurs fonctions.

– Cette carence des opérateurs privés a été d’autant plus grave qu’elle s’est produite dans un contexte de désorganisation du marché, marqué par les difficultés des producteurs pour accéder au crédit, les faiblesses de leurs organisations, la carence des services d’appui dans les zones de production, la déficience des infrastructures de communication.

– Le terrorisme a accentué la désorganisation de la filière commerciale. Les zones caféières ont été particulièrement touchées par la subversion, notamment la région centrale où se situe le département de Junín. À partir des années 1980, cette violence politique a contribué à la dégradation du fonctionnement de toutes les institutions.

L’ensemble de ces facteurs ont entraîné une réduction des investissements des producteurs en termes de capitaux et de travaux agricoles au sein de leurs exploitations, une réduction des entrées de devises, la perte de marchés et la diminution de la qualité du café. Dans certains cas, la fuite (pas toujours provisoire) d’une partie des ruraux qui se trouvaient dans les zones de guerre a durablement affecté celles-ci. En revanche, l’affaiblissement des systèmes traditionnels des organisations étatiques a contribué à l’émergence d’acteurs privés d’un nouveau type, tels les « Organisations Non Gouvernementales » de développement rural et de coopération technique internationale.

Orientation de la caféiculture vers des circuits originaux

Le marché des cafés spéciaux péruviens est ainsi constitué[4] :

– 71 % de cafés “biologiques” (appelés localement cafés orgánicos), ces derniers bénéficient d’une certification par des organismes internationaux (dont l’obtention est souvent très coûteuse) qui garantit l’absence totale de l’usage d’intrants chimiques dans la conduite de la caféière et dans les procédures allant de la cerise de café au café vert commercialisé ;

– 14 % issus du “commerce équitable”. Avec celui-ci, les petits producteurs peuvent commercialiser leurs produits à des prix plus rémunérateurs que les cours mondiaux. C’est également une garantie de relative stabilité des prix et la mise en place de conditions de paiement rapide, voire des possibilités de préfinancement, ce qui évite aux agriculteurs de brader leurs produits ou d’avoir recours à des prêts usuraires. Le prix équitable doit couvrir l’ensemble des coûts de production (environnementaux et sociaux inclus), assurer aux producteurs un niveau de vie décent et une part d’investissement ;

– 11 % de “cafés soutenables”, où les producteurs doivent observer diverses normes de protection environnementales, assurer de meilleures conditions de travail à leurs salariés, éviter les abus (travail des enfants par exemple). Le prix du café n’est toutefois pas contractualisé

– 4 % de cafés “gourmets”. Celui-ci ne possède pas de cadre juridique précis. Il se définit davantage par la qualité du produit dans la tasse, générant des prix d’achat largement supérieurs à ceux du cours mondial moyen.

Aujourd’hui, le marché de ces cafés spéciaux représente 14 % du volume total des exportations péruviennes, ce qui est tout à fait considérable. Cette proportion est largement supérieure à celle habituellement rencontrée dans les pays producteurs. Dans ce contexte, dominé par les cafés « bio », le commerce équitable demeure peu important. On estime qu’il ne représente actuellement que 0,01 % du commerce mondial. Il faut toutefois ajouter qu’il prend de plus en plus d’importance, tant en notoriété qu’en volume commercialisé. D’après la Fairtrade Labelling Organization, institution spécialisée dans le commerce équitable, les ventes ont progressé à l’échelle internationale de 11 663 tonnes en 1998 à 19 895 tonnes en 2003.

Depuis leur début en 1997, les exportations péruviennes de cafés spéciaux progressent en permanence. Elles représentaient un peu moins de 10 % du volume total des exportations en 2002 (mais 14 % en valeur) et 14 % en 2004[5]. Cette expansion s’est affirmée avec la disparition des violences politiques, dans une conjoncture d’autant plus favorable que les maisons de commerce traditionnelles, locales ou internationales, hésitaient encore à investir. À la fin des années 1990, quelques coopératives ont ainsi recherché un accès aux marchés solidaires.

2 – la Coopérative de fruits écologiques (C.A.F.E.) Sanchirio El Palomar

Un ancien front pionnier avec une histoire tourmentée

Localisée sur le piémont central des Andes péruviennes, entre 1 400 et 1 900 m d’altitude, la zone de El Palomar appartient à la province de Chanchamayo. Elle demeure majoritairement couverte de forêt tropicale, longtemps peu exploitée. Cette retombée amazonienne des Andes péruviennes est assez largement disséquée par diverses vallées, ce qui contribue à multiplier les possibilités d’installation de populations en moyenne montagne. Ces milieux offrent l’avantage d’être encore à l’abri des diverses endémies des terres chaudes (paludisme…), tout en étant propices à la production de café. Cela explique en grande partie que le quart de la surface des terres agricoles soit apte aux cultures permanentes dans le Département de Junín, contre 16 % seulement pour l’ensemble du pays[6]. Ce département contribue pour 20 % à la production nationale de café.

La colonisation de ce milieu débute dans les années 1920, avec une dizaine de colons, qui bénéficient d’allocations de parcelles par l’État sur une propriété rachetée à une société étrangère, la Peruvian Corporation. Ce noyau originel se renforce progressivement. En 1946, la population rassemble environ 118 colons, qui fondent officiellement le village de Sanchirio en août 1954[7]. L’intérêt présenté par la mise en valeur de ces nouvelles terres a longtemps alimenté un flux de nouveaux arrivants, en provenance principalement de la Sierra. Aujourd’hui, le village de Sanchirio, chef-lieu de El Palomar, abrite environ 800 familles dont 600 se distribuent dans 12 hameaux de la commune. En dépit de cette forte croissance démographique, la région demeure difficile d’accès : il faut toujours près de deux heures de piste pour arriver au centre de service le plus proche, La Merced, chef-lieu de la Province de Chanchamayo.

Pendant la période de subversion, entre 1985 et 1997, divers groupes insurrectionnels, le Sentier Lumineux et le Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA) ont occupé ou parcouru la région de El Palomar, cherchant à contrôler la population paysanne par tous les moyens. Cette même population subissait également les conséquences des opérations militaires menées par les forces armées régulières. Dans ce contexte de violence, mettant en péril sa simple survie, près de 70 % de la population a émigré vers les centres urbains de La Merced, Tarma et Lima. Ces départs ont provoqué l’abandon de l’essentiel des parcelles caféières pendant plus d’une décennie, avec en conséquence un effondrement de la production agricole, l’avancée des friches et le développement des maladies phytosanitaires. Le retour des agriculteurs s’effectue seulement après 1997, dans un milieu dévasté. Il faut tout reconstruire. Une partie des caféiculteurs s’associe pour former une coopérative dénommée Entreprise Communale de Services Agricoles (ECOMUSA) El Palomar.

Modalités de création de la coopérative et canaux de commercialisation[8]

Dans un premier temps, cette organisation regroupe une cinquantaine de producteurs, qui financent les services d’un ingénieur agronome pour bénéficier d’une formation et d’une assistance technique. Malgré de nombreux efforts, cette première tentative d’association ne survit pas à la disparition d’un programme étatique d’assistance technique et de commercialisation. Une nouvelle entreprise communale (dotée d’un statut différent de la coopérative), plus petite, dénommée Sanchirio Organic Coffee lui succède en 2001, avec l’appui de SALDAC, une petite organisation française[9]. L’un des objectifs de SALDAC est de soutenir ce groupement situé en marge de la filière de commercialisation, en proposant des débouchés commerciaux en France à des conditions avantageuses leur permettant de couvrir leurs besoins de base et de contribuer à leur développement.

L’action de SALDAC s’apparente à celle du Commerce équitable, avec une charte et un code de conduite, sans s’y intégrer totalement. Son implication repose essentiellement sur un engagement volontaire et une auto-définition, à l’inverse des filières s’appuyant sur une certification obtenue auprès d’un organisme tiers. La démarche favorise l’amélioration de la qualité du café produit et à l’obtention d’une certification biologique. Les opérations de SALDAC débutent avec la campagne 2001, par une commande équivalente à 7 tonnes de café vert (environ 10 % de la production locale).

Le rôle de SALDAC dépasse très largement la simple fonction d’importateur. Cet organisme gère les étapes de torréfaction et de mise au marché du produit fini. En outre, il accompagne la coopérative dans son développement. Moyennant l’observation de prescriptions concernant la démarche productive et le respect de l’environnement, SALDAC propose un prix d’achat fixe, largement au-dessus des prix internationaux. Il garantit la durabilité de la relation, procède à des préfinancements. Un fonds de développement au sein de la coopérative, à partir d’un prélèvement sur le prix de sac de café exporté, permet des investissements de type social pour l’ensemble de la communauté et une amélioration de l’outil de la production. Ainsi, en 2003, la coopérative a acquis une parcelle de terrain pour la construction d’une centrale d’élaboration du café, permettant de faciliter la logistique pendant la période de récolte, d’améliorer la qualité de la production et d’offrir une infrastructure adéquate pour le traitement par voie humide des cerises de café. Un grenier à grain a été construit en 2005, pour le séchage et le stockage du café parchet[10]. En 2006, une dalle de séchage en ciment est construite, une machine de séchage est achetée (qui ne marche toujours pas, du fait des carences du tout récent réseau électrique local). Toutes ces initiatives sont destinées à résoudre les difficultés liées au séchage dans un milieu très humide où il pose problème. Cette acquisition d’équipements s’accompagne d’un processus de restructuration et de réhabilitation des plantations.

L’entreprise communale se transforme en coopérative en 2004, dans un souci de clarification, de meilleure promotion de ses produits auprès des opérateurs internationaux, également pour bénéficier d’une exemption d’impôts. La coopérative prend le nom de C.A.F.E Sanchirio[11], avec un noyau initial de 80 producteurs. Elle bénéficie du soutien de CARITAS-Pérou[12] et du Proyecto PR[13]. Elle a pour finalité la commercialisation du café, le renforcement technique du système de production et celui de l’organisation interne, avec en particulier une meilleure intégration de la population féminine. Elle recherche l’amélioration des conditions de vie de la population locale au niveau nutritionnel et sanitaire. L’environnement n’est pas oublié, avec des programmes de reforestation et de gestion des ressources naturelles. Tout dernièrement, une nouvelle certification vient d’être proposée aux producteurs, impliquant une rémunération plus élevée au niveau du prix du café, moyennant un contrôle renforcé des effluents et la mise en place de barrières végétales sur cinq mètres le long des cours d’eau et en bordure des chemins.

Les difficultés ne manquent pas. SALDAC ne peut absorber l’intégralité de la production des associés. Aujourd’hui la coopérative travaille donc avec d’autres opérateurs, des importateurs finlandais (ANDESA) et une autre coopérative locale de taille beaucoup plus importante, La Florida. Les débouchés commerciaux demeurent toutefois problématiques. Par ailleurs, la coopérative manque toujours de moyens, notamment en personnel et en outils. Elle a tout de même acquis récemment un ordinateur pour la comptabilité et la gestion administrative. Mais faute d’un réseau de télécommunications efficace[14], tout cela reste précaire.

3 – L’intégration locale des effets du commerce équitable

Des avantages incontestables

Un des avantages parmi les plus attractifs de l’association entre les producteurs de la coopérative et SALDAC réside dans le prix d’achat du café. Il s’élève à 20 % du prix de vente au consommateur, alors que pour le négoce habituel (non équitable), il n’est que de 7 % environ[15]. Le différentiel de prix apparaît plus particulièrement intéressant en période de crise, lorsque les cours internationaux sont au plus bas, beaucoup moins lorsque ceux-ci se redressent, comme dans la conjoncture actuelle. Certains parmi les caféiculteurs considèrent alors que la différence de prix compense mal les soins spécifiques à une production plus exigeante en qualité. Il en résulte parfois une certaine désaffection pour des systèmes jugés trop contraignants.

Non seulement SALDAC garantit un prix et un débouché dans les limites des quantités prévues contractuellement, mais elle préfinance une partie de la récolte. La Coopérative peut ainsi fournir de l’engrais biologique aux sociétaires (contre remboursement au moment de la vente de la récolte) et même prêter de petites sommes pour couvrir les frais de campagne (jusqu’à présent sans intérêt). Tout cela représente, sans aucun doute, les éléments parmi les plus déterminants de l’adhésion du producteur à ce système alternatif. Mais ils ne sont pas les seuls. D’autres avantages interviennent :

– Une amélioration du système productif : les caféiculteurs peuvent désormais utiliser les services de la centrale pour la transformation de la cerise du café en café parche. Cet équipement répond aux conditions agro-écologiques exigées (ce qui n’était pas toujours le cas avec les installations de chaque producteur). Le café est également mieux trié, mieux séché.

– L’accès aux marchés : l’union des petits producteurs dans un projet commun a permis de renforcer leur position sur le marché, par l’augmentation du volume de production et l’amélioration de la qualité face aux intermédiaires locaux, qui demeurent nécessaires. Rappelons que la production de café bio et équitable ne constitue qu’une part de la production locale.

– Une meilleure gestion des ressources naturelles, avec l’observation des prescriptions concernant l’environnement. C’est d’ailleurs cette meilleure prise en compte du respect de la ressource qui permet aux agriculteurs d’accéder aux marchés des cafés spéciaux. Des formations sont proposées aux caféiculteurs sur les thèmes de l’agronomie caféière avec l’intervention d’ingénieurs agronomes.

– Une meilleure prise en compte du rôle de la femme, qui d’ailleurs reste toujours peu visible dans le processus de production du café, à l’exception de la période de récolte. Depuis février 2006, un comité des femmes a été créé au sein de la coopérative pour concevoir et commercialiser des confitures d’ananas biologiques. Cette initiative est récente mais révélatrice d’une prise de conscience nouvelle.

– Un prélèvement sur chaque sac de café exporté a permis non seulement de financer les équipements de la coopérative, mais également de contribuer à des travaux d’intérêt général (voirie, accès au réseau électrique).

Des améliorations fragiles et inégales

Les avantages apportés par ce modèle de commercialisation sont perçus à l’évidence comme particulièrement positifs par l’ensemble de la communauté locale des caféiculteurs, ce qui semble avoir entraîné un réel attachement d’une partie des adhérents à la coopérative et à ses modes spécifiques de contractualisation. Mais ce n’est pas le cas de tous les membres. Les responsables de la coopérative déploraient la faiblesse de la participation lors d’une toute récente assemblée générale et la représentante de SALDAC s’étonnait que certains parmi les caféiculteurs, qui avaient pourtant bénéficié d’avances, n’aient pas encore apporté de café, alors que la période de la récolte était déjà bien entamée…

Par ailleurs, les améliorations du système de production apparaissent très inégales. Le café produit est de toute évidence de très bonne qualité, grâce à des soins extrêmement attentifs pendant la cueillette, le dépulpage et le séchage. Les grains sont soigneusement sélectionnés, le produit final a très peu de défauts. Sans aucun doute, cette qualité générale (tout au moins celle des cafés destinés aux marchés alternatifs) résulte des recommandations proposées et des contrôles effectués. Mais il semble que ces améliorations indéniables touchent avant tout l’étape finale, celle qui survient après la collecte des cerises. En revanche, le travail dans les parcelles semble très négligé : pas assez de désherbage, des apports nutritifs insuffisants, un contrôle de l’ombrage approximatif, toutes tâches (et d’autres encore) nécessaires aux nouvelles variétés introduites et qui sont supposées être hautement productives (caturre, catimor, principalement, auxquelles s’ajoutent les variétés traditionnelles, tipica et bourbon, dont la présence reste importante). La densité de pieds à l’hectare reste moyenne, de l’ordre de 3 000 / ha. Les rendements demeurent donc assez modestes, de l’ordre d’une quinzaine de sacs de 45 kg à l’hectare, alors que ces mêmes variétés produisent jusqu’à 50 sacs et même davantage (jusqu’à 100 sacs) en d’autres lieux. Cela signifie un manque à gagner très important, surtout pour des petits producteurs qui ont tout intérêt à valoriser la surface dont ils disposent, comme cela se fait en bien d’autres pays d’Amérique latine producteurs de café.

Une autre observation effectuée concerne la modestie de la diversification des productions et de l’autosubsistance alimentaire. Sauf dans le cas d’une caféiculture très intensive, à haute densité de plantation (jusqu’à 10 000 pieds/ha), excluant tout autre végétal, la caféiculture paysanne s’accompagne le plus souvent d’une arboriculture relativement diversifiée, où se rencontrent des arbres fruitiers en très grand nombre (avocatiers, orangers, goyaviers, …), des bananiers, ainsi que des tubercules (manioc principalement), et même bien souvent quelques pieds de canne à sucre. Toutes ces ressources contribuent pour une part très importante à l’alimentation (relativement équilibrée, qui plus est) de la famille, directement ou indirectement (élevage d’animaux de basse-cour). On peut y voir l’une des raisons de la résistance de ces producteurs en période de crise, puisque la subsistance est partiellement assurée. À Sanchirio, les bananiers (de divers types) sont présents, quelques avocatiers également, on élève des volailles (on a observé un élevage de cochons d’Inde), mais cela ne va guère plus loin. Le plus surprenant semble l’absence presque générale de porcs, alors que sa viande est très appréciée, et qu’il est très facile de les nourrir avec les sous-produits de la parcelle. Dans la Colombie du café, un telle manque serait impensable ou bien la conséquence d’une grande misère.

Il existe probablement diverses explications à ces carences. Il y aurait par exemple une maladie affectant les papayers, mais il est peu probable que celle-ci interdise la culture de quelques pieds sur une parcelle, ce qui est largement suffisant pour une consommation familiale. On peut également y voir une des conséquences de la relative jeunesse du système local de production : ces populations, le plus souvent d’origine ou de tradition montagnarde, ont adopté la caféiculture sans modèle préalable. Il leur a fallu tout apprendre ou tout inventer, parfois au prix fort (ainsi une famille d’immigrants s’est totalement ruinée parce qu’elle a planté son café dans une zone trop élevée ; en Amérique latine, le café ne supporte pas des altitudes supérieures à 1 500 / 1 600 m.). Il est possible d’ailleurs que ce manque d’expérience initiale suscite une plus grande aptitude à accepter des propositions d’innovations, comme cela est le cas avec les prescriptions demandées pour les cafés “bios” ou “équitables”.

Conclusion

Le développement de l’économie rurale à l’échelle locale par intégration à la filière “équitable” a permis d’améliorer la qualité de la production et les conditions d’accès au marché. Cependant tout cela demeure fragile, non définitif. La consolidation de la coopérative de C.A.F.E Sanchirio dépend toujours très largement de l’engagement d’un petit groupe d’adhérents. Une moins grande implication de ces derniers poserait de gros problèmes de gestion. Mais inversement, une plus forte implication pourrait provoquer le développement de disparités internes, susceptible de mettre en cause le projet commun. De même l’engagement du responsable de SALDAC, qui relève pour une bonne part du militantisme, constitue également un élément de faiblesse, dans l’hypothèse où cette action militante individuelle diminuerait ou disparaîtrait.

Tout cela relève de la prospective, alors que des résultats tangibles ont été obtenus, avec une amélioration évidente des conditions de vie de la part de ceux qui se sont impliqués. Les changements ne sont d’ailleurs pas uniquement matériels. Il faut également souligner une prise de conscience des problèmes environnementaux, non seulement de manière formelle, mais tels qu’ils se posent localement, auxquels on travaille à porter remède, en particulier à propos des effluents. Il est assez remarquable d’observer ces efforts de la part d’une population qui demeure généralement très pauvre, même si elle n’est pas misérable.

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Notes:

* Étudiante en Master de “Géographie et Aménagement” à l’Université Toulouse-Le Mirail, recherches en 2006 sur « La labellisation biologique : stratégie de développement paysan dans les Andes centrales péruviennes » .

** Géographe, chercheur CNRS au laboratoire “Géographie de l’environnement” (GEODE) de Toulouse. Animateur du groupe MOCA (Montagnes et Café) et auteur d’un Atlas élémentaire du Monde rural latino-américain, sous presse aux PUM (Presses Universitaires du Mirail).

[1] <www.fao.org> et <www.cirad.fr>

À noter que les statistiques concernant la production caféière nationale ne sont pas semblables à celles du Ministère de l’Agriculture péruvien : 176 000 tonnes pour 2005.

[2] Production de l’année 2004 : 185 000 tonnes.

[3] Junta Nacional Del Café (JNC), Organisation régionale de second niveau de producteurs de café.

[4] Données poposées par la Junta Nacional del Café.

[5] Jorge Ugaz Gomez : Del campo a la taza. Insumos tecnológicos para la producción de cafés de calidad, Proyecto Tambopata Inambari, Lima, Pérou, 2005.

[6] Gran Atlas del Perú, éd. Diario La República, Lima, 2005.

[7] Ce nom proviendrait du mot indigène Ashaninka « Eau froide ». L’eau chaude pour se doucher constituant un luxe inconnu, on peut affirmer que ce nom n’est pas usurpé. La vallée de Sanchirio reçoit les torrents en provenance des hauts plateaux.

[8] Kolia Arché : Transformations, mutations et restructurations de l’économie et de la société dans les Andes centrales du Pérou, de 1968 à 2000, thèse de géographie, Université de Toulouse-Le Mirail, 2003.

[9] SALDAC : Solidarité avec l’Amérique Latine pour le Développement Autonome des Communautés. Site : http://www.saldac.com.

[10] Le café parche est le café débarrassé de sa pulpe et de son mucilage, mais qui est encore recouvert d’une mince pellicule, le parche. Cette dernière contribue au maintien de ses qualités pendant une longue période. Le café vert est le café débarrassé de cette pellicule (opération effectuée par exemple avant le transport maritime).

[11] Cooperativa agrícola de frutos ecológicos Sanchirio El Palomar.

[12] Organisme caritatif de l’Église Catholique.

[13] Projet pour la réduction de la pauvreté financé par l’Agence pour le Développement International des États-Unis (USAID-Pérou)

[14] Il existe très peu de lignes. On appelle par haut-parleur dans le village ceux qui reçoivent une communication téléphonique.

[15] Information extraite d’une brochure de l’association. Le prix d’un paquet de café de 250 g. moulu SALDAC se décompose de la manière suivante : 20 % aux producteurs ; 5,6 % transport international (incluant stockage, manutention en France, douanes) ; 7 % fabrication des paquets ; 7,5 % torréfaction ; 11,4 % distribution ; 20 % frais SALDAC ; 28,5 % marge du détaillant.

 

 

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