par Mehdi Abbas, Université Grenoble Alpes, Institut d’études politiques, Pacte – Laboratoire de sciences sociale (CNRS) et Institut des sciences mathématiques et économiques appliquées (ISMEA). mehdi.abbas@univ-grenoble-alpes.fr. L’auteur remercie Stéphanie Treillet pour son aide et ses remarques à la rédaction de cette contribution. Il demeure le seul responsable des insuffisances, erreurs et omissions.
En septembre 2025, comme chaque année, la communauté du développement s’est réunie, à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, pour dresser, lors d’un sommet dédié, le bilan aux deux-tiers (2015-2025) des Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies ou Agenda 2030 (Figure 1). Le bilan de mi-parcours (2023) s’est trouvé confirmé, à savoir l’impossibilité de concrétiser les ODD et tout particulièrement le premier : l’élimination complète de l’extrême pauvreté dans toutes ses formes pour tous dans le monde entier.
Ce constat n’est pas nouveau. En effet, depuis la crise pandémique mondiale (2019-2021), il est acquis que la réalisation des ODD est sérieusement compromise. La nouveauté vient, plutôt, du fait que la communauté internationale prend conscience que les ODD constitueraient le dernier consensus multilatéral et universaliste se réclamant d’une visée transformative. L’effet conjugué de la nouvelle géoéconomie du développement international et des limites planétaires à la croissance sont susceptibles de conduire à un arrêt, dans une moindre, une reconfiguration radicale des politiques internationale de développement et de solidarité.
Figure 1 : Les objectifs de développement durable des Nations unies. L’Agenda 2030 – Transformer notre Monde

Source : https://sdgs.un.org/fr/goals
En effet, 35 % des 137 cibles des ODD sont en voie d’être réalisées ou progressent modérément vers leur réalisation (Figure 2). Les progrès accomplis quant à 47 % des cibles sont insuffisants et ne permettent pas de penser que les cibles seront atteintes en 2030. Pour 18 % d’entre elles, on observe une régression par rapport au niveau de référence de 2025. Les avancées concernent surtout Internet et les communications. Elles ne sont guère dues à des efforts particuliers pour atteindre les ODD, mais à une tendance à l’œuvre dans le monde entier. Pendant ce temps, la pauvreté et la faim s’aggravent, les enfants sont moins nombreux à recevoir des vaccins, le déclin de la biodiversité s’accélère et les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter.
Figure 2 : Point sur les cibles et tendances pour 2025, en %

Source : ONU (2025). The Sustainable Development Goals Report 2025, Nations unies, New York, p. 4.
Toutefois, la réunion de septembre 2025 est marqué par deux mouvements : d’une part, la contestation par les pays du Sud global de l’architecture du développement international et des politiques et pratiques jugées trop « occidentalo-centrées » et, d’autre part, l’antagonisme des intérêts associé au retour des logiques de puissance dans l’Économie politique internationale. Le triptyque Puissance–Efficience–Sécurité qui paramètre les politiques économiques internationales des Etats-nationaux laisse peu de place aux enjeux du développement international. Ces mouvements affaiblissent les réponses coopératives et les politiques de solidarité internationale.
Le présent article analyse l’état de l’Agenda 2030, ce qu’il révèle sur les contradictions du consensus des ODD, d’une part, et sur l’économie politique du développement international, d’autre part. De fait, le parti est pris de considérer les ODD non pas comme une stratégie de développement ou un « menu » à suivre, mais comme un « baromètre » de l’état des problèmes de non-, mal- ou sous-développement dans le monde. L’article se conclue par une spéculation sur l’avenir du développement international.
1. Les ODD : le verre aux deux-tiers plein ou à moitié vide ?
Le consensus des ODD est un programme relativement cohérent de 17 objectifs (16 de résultats et un de moyen), 169 cibles, à l’origine et 244 indicateurs de suivi qui visent à « transformer les vies tout en préservant la planète ». À la différence des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), qui les ont précédés (2000-2015), les ODD portent une conception universaliste du développement durable car il s’applique à tous les pays – et non uniquement aux pays en développement – partant du postulat qu’aucun pays n’a atteint une situation de développement durable. L’universalisme renvoie, également, au fait qu’il intègre l’ensemble des enjeux auxquels est confrontée la communauté internationale : sécurité, inégalité, pauvreté, coopération internationale, environnement, climat, économie, migration, développement urbain, etc. (Thérien, 2019), véhiculant, de ce fait, une conception élargie du développement et de la coopération internationale fondés sur la production de biens publics mondiaux (paix et sécurité, éducation, santé, environnement, infrastructures, etc.).
Succédant aux décennies plus ou moins perdues du développement, les OMD étaient en 2000 une tentative de repenser les politiques et pratiques du développement international. Dans le contexte de fin de la guerre froide et d’hyperglobalisation, il s’agissait de répondre à la « fatigue de l’aide » tout en proposant une grille opérationnelle standardisée de mise en œuvre du développement humain. Les OMD se présentent comme le produit d’un consensus, avancé par le système des Nations unies en réaction au consensus de l’ajustement structurel – ou « consensus de Washington » (Williamson, 1990), initié par les institutions financières internationales (FMI et Groupe Banque mondiale) et leurs agences régionales (Boussichas, 2019). Cependant, ces dernières institutions se trouvent alors intégrées dans une convergence autour de ce « nouveau consensus sur le développement », en lien avec le lancement simultané des « Stratégies de réduction de la pauvreté, SRP » (Montalieu et Treillet, 2022).
Schéma 1. La logique des OMD (2000-2015)

En 2015, il s’agit de prolonger cette approche ainsi que l’effort international initié par les OMD, mais en veillant à ce que les ODD ne soient pas uniquement une mise à jour des premiers (Schéma 1). En effet, avec les OMD, la communauté internationale et les acteurs du développement semblent avoir abandonné les efforts visant à traiter les causes de la pauvreté et se concentrent plutôt sur les symptômes (Treillet, 2016). Ces derniers sont traités de l’extérieur par des financements exogènes. Les OMD synthétisent le développement compassionnel d’où est absent toute analyse des conditions de création d’un surplus économique. Aujourd’hui, déterminer si les ODD, dans leur conception, sont en mesure de dépasser cette limite, constitue un enjeu important pour apprécier leurs chances de réussite et l’effectivité des progrès qu’ils représentent.
Ainsi, concernant l’emblématique objectif d’élimination de la pauvreté, l’OMD 1 était centré sur une approche monétaire et absolue de la pauvreté, avec pour référence la conception de la Banque mondiale en termes de seuil de pauvreté, les autres dimensions de la pauvreté faisant l’objet d’OMD séparés. Selon la conception progressivement instaurée dans le cadre des SRP, l’ODD 1 couvre les différentes formes de la pauvreté monétaire, bien entendu, mais également celles liées à l’accès aux services de base, au renforcement de la protection sociale des pauvres et vulnérables, voire, en cohérence avec l’intégration des catégories d’Amartya Sen, à l’accès aux droits et au renforcement des capabilities (Sen, 1999 ; Prévost, 2005).
On observe que, tout en affichant la volonté de corriger les biais les plus significatifs des OMD, les ODD repensent l’agenda du développement international en vue d’un « changement du paradigme mondial » (ONU, 2025) en ce qu’ils tentent une synthèse entre les trois principales approches du développement international : celle basée sur la satisfaction des besoins humains fondamentaux (Basic needs-based approach), celle basée sur la correction des défaillances institutionnelles et la création des « bonnes » institutions (Institution-based approach) et celle basée sur l’accès aux droits (Right-based approach) (Tableau 1). Ce faisant, ils contribuent à l’élargissement des problématiques, des enjeux et des politiques de développement et d’universalisation des droits. Le droit au développement, sujet toujours controversé, englobe désormais un très large – trop large pour certaines critiques – éventail d’objectifs de politiques et de mesures. Aussi, affirment-ils que « Le développement durable repose sur l’idée que les mesures visant à éliminer la pauvreté sous toutes ses formes et dans toutes ses dimensions, à lutter contre les inégalités dans les pays et d’un pays à l’autre, à préserver la planète, à créer une croissance économique soutenue, partagée et durable et à favoriser la cohésion sociale sont intimement liées et interdépendante. » (ONU, 2015, 5).
Tableau 1 : Des OMD aux ODD
| OMD | ODD |
| Applicable de manière spécifique aux pays en développement. | Applicable à l’ensemble des pays, des gouvernements, de la société civile, des acteurs du développement et du secteur privé. |
| 8 objectifs, 21 cibles, 60 indicateurs. Pas de mandat/orientation clairs pour adapter le cadre au contexte local. | 17 objectifs, 169 cibles, 230 indicateurs. L’adaptation des cibles au contexte national est manifestement attendue de tous les gouvernements, conformément aux ambitions mondiales, avec l’emploi de données ventilées dans les cas appropriés. |
| Extraits de la Déclaration du Millénaire par les experts de l’ONU ; officiellement adoptés par les États membres de l’ONU en 2005. | Négociés par les États membres de l’ONU, précisés par « une conversation mondiale » menée par l’ONU faisant intervenir 10 millions de personnes (experts, dirigeants, citoyens de tous les milieux, y compris des communautés marginalisées. |
| Des résultats mesurables assortis de délais vers : certaines dimensions du développement humain, le partenariat mondial (objectif 8), qui a peu de cibles quantifiables et qui est centré sur l’aide. | Des résultats mesurables, assortis de délais vers : Des objectifs économiques (pauvreté de revenu, industrialisation, infrastructure, emploi). Des objectifs sociaux (protection sociale, santé, éducation, égalité des sexes). Des objectifs environnementaux (changements climatiques, biodiversité, océans, utilisation des terres). Des objectifs de gouvernance (de sociétés pacifiques, ouvertes à tous et justes) Des moyens de mise en œuvre (technologie, politiques en matière de commerce équitable, de finance et de dette ; rôle catalyseur de l’aide au développement ; données). |
| OMD 3 : la cible de cet objectif, « Promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes », en raison de la pression des pouvoirs religieux, a été limité à l’éducation et, à partir de 2008, à l’emploi, et n’aborde pas les questions de planification familiale. | ODD 5 : « Réaliser l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles » comporte des cibles beaucoup plus détaillées et larges, incluant, notamment : – la fin de toutes les formes de discrimination. – l’élimination de toutes les formes de violence, à la fois dans la vie publique et dans la vie privée. – l’élimination des mariages forcés et des mutilations génitales. – l’accès de tous aux soins de santé sexuelle et procréative et faire en sorte que chacun puisse exercer ses droits en matière de procréation. – des réformes visant à donner aux femmes les mêmes droits aux ressources économiques, ainsi qu’à l’accès à la propriété et au contrôle des terres. |
| OMD 7 sur la viabilité environnementale – absence de lien clair avec les autres objectifs. | Vise à améliorer les vies des personnes et la capacité de la planète à fournir les services essentiels. |
| Absence d’accord clair sur le suivi, le processus d’examen ou la redevabilité. | Oblige à « un suivi et un examen solides, globaux, transparents à tous les niveaux » basés sur des principes communs ; mécanismes de suivi mondiaux et régionaux définis. |
Source :PNUD (2016, 54)
En parallèle, la séquence historique des OMD-ODD se traduit par une ongéisation des analyses et politique du développement international. Par ongéisation, on entend le double processus, d’une part, de convergence des études et des pratiques du développement sur des questions pour lesquelles les ONG sont compétentes (santé, éducation, genre…) et, d’autre part, de renouvellement de l’économie politique du développement international par les pratiques des acteurs et non par une production des savoirs. Les ODD consacrent ce processus d’ongéisation à deux niveaux.
Au niveau opérationnel, ils impliquent une approche du développement à petite échelle au travers d’opérations ponctuelles portées par des acteurs locaux, dans le respect des communautés autochtones et financées par le secteur privé, qui apparaît dorénavant, à côté des organisations de la société civile (OSC), comme un acteur majeur des processus d’appropriation et de participation, qui font partie des maître-mots du nouveau consensus (Cartier-Bresson et al., 2009). Cette tendance s’enracine dans la pratique croissante, amorcée dès les années 1990, de délégation par les États d’une partie des activités de services ou d’action sociale auprès des OSC, aussi bien que des entreprises privées (Treillet, 2005). D’où la généralisation des termes de stakeholders et multi-stakeholders du développement et l’insistance sur les partenariats multi-acteurs. Au niveau méthodologique, la compétence et l’expertise des OSC sont sollicitées pour mener également des expérimentations établies de façon participative, des études d’impact, pour construire l’information relative à ces expérimentations et nourrir l’industrie des critères et des indicateurs de développement. Les différentes cibles seront autant de champs d’application des méthodes d’essai aléatoires contrôlés (qui dominent l’économie politique du développement) en vue de l’établissement des meilleures pratiques qui seront retranscrites dans les indicateurs de performance (Clément et Gérardin, 2026 ; Bédécarrats et al., 2022). Il s’opère, dès lors, une relation de soutien mutuel entre la démarche de mise en œuvre des ODD et les actions des ONG sur le terrain.
Conçu comme un « partenariat mondial en faveur du développement », les ODD revendiquent une visée transformatrice des rapports économiques, politiques, sociaux au sein et entre les pays, en vue d’atteindre le développement durable (Dodds et al., 2017).
L’économie de l’offre est au cœur des ODD. Ceux-ci s’appuient sur des investissements de capacités dédiés à la transformation structurelle pour le développement durable (TSDD) financés, pour partie, par la mise en place du consensus d’Addis Abeba sur le financement du développement (Schéma 2). Ces investissements sont accompagnés de transferts de technologies et d’innovations durables (ODD 9). Investissement de capacités et d’infrastructures doivent permettre des gains de productivité et améliorer le niveau d’emploi.Certains estimeront les causalités structurantes des ODD (Schéma 2) sont sommaires. C’est, précisément, à propos de l’insuffisance de cette dimension transformatrice que nombre de critiques ont été émises.

En premier lieu, quelle transformation peut-on évoquer lorsque le diagnostic de départ évacue les rapports de pouvoir et les asymétries entre les acteurs ainsi que les inégalités structurelles qui en résultent aux niveaux sociétal, national et surtout international et ne s’interroge, à aucun moment, sur l’origine de la pauvreté et des inégalités qu’il s’agit d’éradiquer ? Certains iront jusqu’à soutenir que les ODD s’inscrivent et, à ce titre, perpétuent les dominations et oppressions de la période coloniale (Clements et Sweetman, 2020). L’existence de l’ODD 10 dédié à la réduction des inégalités internationales et nationales permet de tempérer cette assertion. On notera, également, que la Banque mondiale qui a, dans un premier temps, refusé d’articuler l’analyse de la pauvreté avec celle des inégalités, a évolué suite à l’adoption des ODD. À partir de 2016, à l’objectif d’un « monde sans pauvreté » s’ajoute celui de « prospérité partagé » qui traite des problématiques des inégalités. Cependant, l’essentiel de l’approche des inégalités continue à occulter la prise en compte des rapports sociaux de production dans la formation des inégalités et de la pauvreté, les mécanismes systémiques de leur fabrication et renvoie leur réduction à une amélioration du capital humain, catégorie centrale dans l’approche des SRP dans une optique d’individualisme méthodologique. D’une façon générale, l’approche des différents domaines de la réduction de la pauvreté privilégie les mécanismes d’incitation en information imparfaite des agents économiques et fait l’impasse sur les dimensions macro-économiques.
En deuxième lieu, figure l’absence d’une économie politique de la création-appropriation-redistribution du surplus économique, condition première de tout processus de développement humain durable. Certes, l’Agenda évoque la production durable et l’innovation (ODD 9 et 12) ; est-ce suffisant pour engager une transformation structurelle des conditions de production ? Il est vrai que le consensus manque d’un modèle logique ou d’un cadrage théorique indiquant la façon dont les objectifs et les cibles peuvent être atteints (Easterly, 2015 ; Treillet, 2016). L’absence de dimension d’une stratégie volontariste des politiques publiques pour engager une trajectoire de transformation globale de la société accompagnant un processus de croissance aboutit de fait, dans les ODD comme auparavant dans les OMD, à limiter le développement à une trajectoire de sortie de la pauvreté. Par ailleurs, même si le rôle des États a été réhabilité, il est d’abord envisagé, dans l’optique néo-institutionnaliste, comme un ensemble d’institutions parvenant à une action efficace, une « bonne gouvernance », la dimension politique de l’action publique constituant un angle mort (Montalieu et Treillet, 2022). Sur ce plan les biais théoriques de la conception des OMD se retrouvent dans celle des ODD.
De ce fait, les objectifs et les cibles ne renseignent pas vraiment sur le modèle économique à suivre pour assurer une croissance économique décarbonée, soutenue, permettant de sortir de la pauvreté, tout en réduisant les inégalités, en garantissant un emploi décent et en préservant les écosystèmes et la biodiversité. Plus fondamentalement, à l’aune des limites planétaires, validées par la conférence de Stockholm+50 sur le développement durable en 2022, est-il possible de penser le développement international en ces termes ?
L’absence de ces deux dimensions conduit à la mise en avant de l’incapacité à reconsidérer les rôles et les fonctions des acteurs en proposant une redéfinition des cadres institutionnels et normatifs du développement international. De fait, les ODD ne proposent aucune innovation conceptuelle ou normative tant du point de vue du développement humain et durable que du point de vue de la pratique et de la mise en œuvre du développement, que ce soit à l’échelle nationale et internationale.
Il convient, toutefois, de reconnaître que dans les luttes-concours entre les consensus, celui des ODD est parvenu à s’imposer en termes d’adoption et de suivi des politiques, puisque la majorité des PED les incluent dans leur stratégie de développement. De même, les bailleurs de fonds s’y réfèrent constamment et ont adopté le langage des ODD en matière de mobilisation des ressources, des acteurs et des moyens. À l’actif des ODD, l’idée qu’un modèle unique de développement économique fondé sur la croissance du PIB (le one-size-fits all du consensus de Washington) et saisi par l’amélioration du PIB/hab. est remplacée par une vision pluraliste des trajectoires structurelles et institutionnelles du développement, le document de cadrage insistant sur la pluralité des « cheminements possibles » et l’importance des « contextes nationaux » en matière de développement durable.
2. 2030 en ligne de mire
Quelle a été la trajectoire du consensus des ODD durant ces dix dernières années ? Trois tendances méritent d’être relevées.
Tout d’abord, l’Agenda 2030 s’est montré résilient dans une décennie riche en crises structurelles (effets de la crise financière globale de 2008 (CFG), Printemps arabe, crise de la COVID-19, guerre en Ukraine, crise inflationniste mondiale, multiplication des guerres régionales). À cela s’ajoute l’altération écologique globale et la stagnation séculaire (Gordon, 2016) qui conduisent les Nations unies à user du concept de polycrise pour qualifier le contexte global. Malgré, ou à cause de, cela, les ODD demeurent d’actualité, mais dans le contexte d’une croissance des vulnérabilités structurelles, d’une dégradation des indicateurs socio-économiques et socio-écologiques et d’un recul de la réduction de la pauvreté. Cette résilience est-elle durable face à une économie politique mondiale en mutation ?
Ensuite, en imposant une gestion par les indicateurs des politiques et des pratiques de développement, les OMD ont ouvert la voie à la problématique de l’efficacité du développement, c’est-à-dire à l’amélioration des indicateurs, censée dire ce qu’est une « bonne » politique de développement (Gérardin, Dos Santos et Gastineau, 2016). Ce pilotage par les indicateurs est confirmé par la logique des ODD (Clément et Gérardin, 2026). Ils consacrent la vision managériale fondée sur la gestion par la performance des indicateurs. L’objectif est de satisfaire, tout d’abord, aux exigences du benchemarking, du rating et du qui deviennent les critères de réussite ou non d’une politique de développement. Cette dernière devient plus soucieuse de correspondre aux indicateurs que de « coller » aux réalités socioéconomiques du problème à traiter. De sorte que, le cadre statistique répond plus à la volonté de justifier, arguments statistiques et indicateurs à l’appui, des politiques préconisées par les bailleurs de fonds. Ainsi, les indicateurs de développement deviennent l’outil de neutralisation, technicisation et dépolitisation des problèmes et enjeux de développement.
Les ODD ajoutent à cette approche la problématique de la financiarisation du développement. En effet, le déploiement de l’Agenda 2030 a été précédé par l’institutionnalisation du Programme d’action d’Addis Abeba (PAAA)1 à l’orientation libérale et privilégiant la finance de marché en matière de financement du développement durable. À partir de 2015 (lancement des ODD et du PAAA, accord de Paris sur le climat), on assiste à un « verdissement » de l’agenda des principales organisations en charge du développement, parallèlement à une focalisation des discours, des actions et des différentes conférences sur la question du financement. Cette financiarisation du développement international ne se fait-elle pas aux dépens d’une réflexion rénovée sur la substance, les modalités et la forme des politiques de développement humain durable ? Après la réduction de l’agenda du développement international à la diminution de la pauvreté, n’assistons-nous pas à une absorption du consensus des ODD par une version rénovée du consensus de Washington que certains nomment le consensus de Wall Street ?2
Enfin, le rééquilibrage des rapports de richesse et de puissance manifeste depuis la CFG de 2008 et la rivalité géoéconomique États-Unis vs. Chine rétroagissent sur la communauté du développement. La crise du multilatéralisme, le désinvestissement des États-Unis de la gouvernance des enjeux globaux (climat, cycle pour le développement de l’Organisation mondiale du commerce, aide publique au développement) ont, et auront, un effet durable sur le principal acquis des OMD-ODD : la coopération internationale pour le développement et la recherche d’issues coopératives par la coordination d’actions collectives autour d’axes communs jugés prioritaires par la communauté internationale. Les ODD seraient l’une des victimes du piège de Kindleberger, de fait un vide de leadership, dans lequel se trouve l’économie mondiale dans cette période de transition hégémonique entre la puissance qui veut mais ne peut plus être l’hégémon (les États-Unis) et la puissance qui peut, mais ne veut pas être hégémonique. Ainsi, les réductions drastiques dans les programmes d’aide publique au développement des États-Unis ont-elles enclenché une baisse de la contribution d’un grand nombre de donateurs (France, Royaume-Uni, entre autres)3. Il en résultera une dégradation de la situation des personnes les plus vulnérables qui se traduira par un accroissement des risques communs et des coûts futurs de la lutte contre la pauvreté multidimensionnelle.
Cette crise du régime de l’APD survient alors que l’endettement et les besoins de financement des PED n’ont jamais été aussi élevés, comme l’a relevé la quatrième conférence internationale sur le financement du développement qui s’est tenue à Séville (Espagne) du 30 juin au 3 juillet 2025. Cette conférence s’inscrit dans la continuité de celles de Monterrey (2002) sur le financement des OMD, de Doha (2008) et d’Addis Abeba (2015) sur le financement des ODD. Il s’agit d’aligner les financements internationaux sur les priorités socio-environnementales et socio-économiques de l’Agenda 2030 et de trouver un consensus international sur les normes de l’action collective des gouvernements, des organisations internationales, des entreprises et des organisations de la société civile en matière de financement du développement. Cela dans un contexte marqué par les conséquences de la guerre en Ukraine, qui a mobilisé la majeure partie de l’APD depuis 2022, par l’aggravation de la crise climatique et de perte de biodiversité, par l’effondrement de l’APD suite aux décisions des États-Unis et, surtout, par la hausse de l’endettement international des PED4.
La Banque mondiale, de son côté, alerte sur le fait que d’ici à 2035, 1,2 à 1,4 milliards d’individus entre 15 et 24 vont arriver sur le marché du travail et il faudrait créer 330 millions de nouveaux emplois en Afrique Subsaharienne et 280 millions en Asie du Sud. Cela implique des investissements de capacité colossaux et un taux de croissance au sein des PED de 6 % au minimum. De plus, l’enjeu n’est pas seulement de créer 1,4 milliards d’emplois d’ici à 2025, mais de veiller à ce qu’ils permettent une sortie de la pauvreté. Or, selon l’OIT, 300 millions de travailleurs gagnent moins de 3 $/j. et restent de ce fait bloquer dans la trappe à pauvreté alors que l’informel « capte » 2,1 milliards d’individus[2]. Cette réalité du monde du travail s’inscrit dans un contexte de baisse de l’investissement productif dans les PED, de décélération de la croissance et, nous l’avons dit, de recul de l’APD.
Les Nations unies estiment que le déficit de financement public et privé pour les ODD et pour l’action climatique est de 4 000 milliards de dollars par an, alors que la dette publique mondiale atteint les 102 000 milliards de dollars, celle des PED 31 000 milliards selon le rapport 2025 A World of Debt de l’ONU. Dix ans après l’adoption du PAAA, le problème du financement des ODD et, plus globalement, de l’accès aux capitaux à des conditions justes et non prohibitives pour les PED reste entière. Les cinq prochaines années de l’Agenda 2030 risquent grandement de ressembler à celle du lancement des OMD ; comment gérer la « fatigue de l’aide » ? Les cinq années qui nous séparent de la fin des ODD permettront-elles de combler le déficit de certaines cibles ou consacreront-elles le recul du volontarisme en matière de développement international ? La crise du multilatéralisme ouvre une période plus ou moins longue de fragilité des cadres de la coopération, de recul de la fourniture des biens publics mondiaux à destination des plus vulnérables. Cette conjoncture pourrait-elle constituer une opportunité pour repenser les formes et le contenu des coopérations internationales en faveur des transformations structurelles pour le développement humain et durable ? Quelle que soit la trajectoire de l’Agenda 2030, une partie de la réponse à ces interrogations réside dans la façon dont la communauté internationale, et le système onusien en particulier, mèneront les réflexions sur le consensus post-ODD.
3. Pour conclure. Au-delà de 2030, l’après-développement ou le non-développement ?
Sans se montrer impatient à tirer des conclusions des faits, il convient d’inscrire les enjeux associés au développement international dans la reconfiguration des rapports d’économie politique internationale en cours : ré-équilibrage des rapports de puissance, nouvelles alliances stratégiques, prévalence des problématiques de sécurité dans la construction des agendas, rivalités techno-industrielles dans la transitions écologique et énergétique, déglobalisation des marchés. La transition hégémonique et la multipolarisation sont synonymes d’inertie des politiques publiques globales et de l’action publique internationale.
En outre, du Point IV du discours de H. Truman qui, en 1948, inaugure l’ère du développement international, aux positions de l’administration Trump sur l’aide publique au développement, les consensus et actions du développement international, les politiques de solidarité internationale et celles relatives à la fourniture de biens publics globaux sont dépendants des intérêts et préférence de la puissance hégémonique.
Or, les capitalismes historique, États-Unis en premier lieu, ne permettront plus l’émergence de nouvelles puissances économiques, voire une quelconque forme de rattrapage économique fondé sur des programmes internationaux. En deuxième lieu, l’émergence de la Chine et la trajectoire économique des capitalismes asiatiques démontrent que le développement n’est pas l’affaire d’un agenda compassionnel ou transformatif international, mais plutôt le résultat de la mobilisation des ressources domestiques et de leur affectation, via un État développementaliste, à l’accumulation du capital productif et à la modernisation socioéconomique de la nation.
En troisième lieu, dans un contexte de limites planétaire5, c’est la nature du développement économique qui se trouve questionner. Imagine-t-on ce que représenterait en termes d’empreinte écologique l’arrivée d’une nouvelle Chine (l’Inde de demain, l’Afrique d’après-demain) ? Quel pourrait être l’impact en termes de limites planétaires d’un accès au statut de pays à haut revenu de la Turquie, l’Indonésie, le Mexique, le Brésil ? N’y a-t-il pas de contradictions entre l’agenda de la réduction de la pauvreté pour 5 milliards d’individus et celui de la décarbonation et de la neutralité carbone à l’horizon 2050 ?
Des tendances sont à l’œuvre qui peuvent conduire à l’abandon de toute forme de solidarité et de coopération internationale. Les questions de développement international sont l’impensé du triptyque Puissance–Efficience–Sécurité tel qu’il est reparamétré. Est-il possible, dans une économie politique internationale moins asymétrique, plus hétérogène et conflictuelle, de concevoir un système réellement multilatéral et fonctionnel dans lequel les défis collectifs sont traités de façon collective ? Quel compromis social global, Quel compromis Société-Nature, quel compromis Etats-Firmes et entre Etats-nationaux serait à même de produire un multilatéralisme opérationnel, c’est-à-dire producteur de biens publics globaux ? C’est à des problématiques de cette ordre – et à bien d’autres – que les rédacteurs du prochain consensus devront s’atteler.
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SEN A. (1999) Development as Freedom, Oxford, Oxford University Press, 361 p.
THÉRIEN J.-P. (2019) Les Objectifs de développement durable : quoi de neuf ?, in Y.-M. Abraham, W. Bello, T. Collombat (sous la direction de), Enjeux et défis du développement international. Acteurs et champs d’action, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 63-72.
TREILLET S. (2016) L’arrière-plan théorique des objectifs du Millénaire pour le développement : une occultation de la dynamique du développement ?, Mondes en Développement, 174, 33-48.
TREILLET S. (2005) La société civile dans les stratégies des organisations internationales, in G. Froger, C. Mainguy, J. Brot, H. Gérardin (dir.), Quels acteurs pour quel développement ?, Paris, GEMDEV-Karthala, 15-28.
Williamson J. (1990) What Washington Means by Policy Reform, in J. Williamson (Ed.), Latin American Adjustment: How Much Has Happened? Washington, Institute for International Economics, 7-20.
- Ce programme constitue la pierre angulaire du consensus international sur les conditions de financement du développement durable. Il insiste sur la mobilisation par les pays de leurs ressources domestiques, sur les partenariats publics privés (PPP) en matière de politiques de développement durable et sur l’orientation de l’épargne publique et privée vers le développement durable. ↩︎
- L’expression de « consensus de Wall Street » est mise en avant par Gabor (2021). Le Consensus de Wall Street s’inscrit dans le sillage du Consensus de Washington, qu’il ne remet pas fondamentalement en cause. Il émerge dans un contexte marqué à la fois par une surabondance de portefeuille d’actifs financiers et par une plus grande prise en compte des enjeux relatifs à la soutenabilité écologique dans l’agenda des différents acteurs de la communauté internationale du développement. Il véhicule une approche du développement comme neutralisation des risques (derisking)Pour les institutions financières internationales, à la Banque mondiale et les autres banques multilatérales de développement, il faut identifier les opportunités d’investissement pour la finance globale et les élargir, notamment en multipliant les classes d’actifs inversibles. Des initiatives telles que le Billions to Trillions Agenda des Nations unies, le Maximizing Finance for Development de la Banque mondiale et la promotion par le G20 des infrastructures comme classe d’actif ou les réflexions des organisations financières internationales sur une nouvelle architecture financière internationale largement centrées sur la sécurisation des actifs et des engagements financiers dans les pays vulnérables. ↩︎
- En 2024, l’aide publique au développement (APD) des pays du Comité d’aide au développement de l’OCDE a diminué pour la première fois en six ans de 7,1 % en termes réels par rapport à 2023. ↩︎
- L’OCDE (2025) prévoit une baisse de 9 à 17 % de l’APD nette en 2025, après une baisse de 9 % en 2024. Cette baisse est due aux réductions annoncées par les principaux fournisseurs et toucherait plus durement les pays les plus pauvres : l’APD bilatérale aux pays les moins avancés et à l’Afrique subsaharienne pourrait chuter respectivement de 13 à 25 % et de 16 à 28 %, et le financement de la santé pourrait chuter jusqu’à 60 % par rapport à son pic de 2022. ↩︎
- Les limites planétaires constituent des seuils que l’Humanité ne devrait pas dépasser pour ne pas compromettre les conditions de vie sur Terre et pour pouvoir durablement vivre dans un écosystème planétaire sûre. Les dynamiques historiques d’accumulation du capital, c’est-à-dire les modes et stratégies de développement économique, sont au cœur des interactions qui bouleversent, de façon irréversible, les processus structurant du système Terre. ↩︎