Lu pour vous : Michel Damian, Les capitalismes à l’épreuve du climat. Entre échec à endiguer le réchauffement et transition énergétique (1950-2050), Presses des MINES, Paris, 242 p.

par Mehdi Abbas, maître de conférences, Université Grenoble Alpes, Pacte – Laboratoire des Sciences Sociales du CNRS

« Nous savons aujourd’hui qu’il n’y a plus d’îles et que les frontières sont vaines. (…) Il n’était pas comme il n’est plus une seule souffrance, isolée, une seule torture en ce monde qui ne se répercute dans notre vie de tous les jours. (…) De même, aucun problème économique, si secondaire apparaisse-t-il, ne peut se régler aujourd’hui en dehors de la solidarité des nations. Le pain de l’Europe est à Buenos-Aires, et les machines-outils de Sibérie sont fabriquées à Detroit. Aujourd’hui, la tragédie est collective. » Albert Camus, Actuelles I. Écrits politiques (Chroniques 1944-1948) (Gallimard, 1950)

La lutte contre les changements climatiques constitue un des enjeux les plus importants du XXIème siècle. Que l’horizon soit 2030, 2050 ou 2100, la décarbonation – et non pas la mitigation ou la réduction des émissions de CO2 – s’apparente à une transformation majeure des modes de production, de consommation, d’échanges, de déplacement et d’occupation de la planète. Nous l’avions nous-même qualifiée de transformation de l’œkoumène exigeant un nouveau régime d’accumulation climat-compatible1.

La question climatique questionne, au-delà de la durabilité ou de la soutenabilité, l’habitabilité de la terre et la viabilité de l’écosystème planétaire (la Biosphère). C’est pourquoi la communauté internationale s’est emparée de cette question et que, depuis la fin des années 1950, l’effet de serre, le réchauffement climatique puis les changements climatiques ont fait l’objet d’une intense activité diplomatique aboutissant à l’élaboration d’un régime international de lutte contre les changements climatiques dont les traités les plus emblématiques sont : la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, le protocole de Kyoto et l’Accord de Paris sur le climat. En parallèle, une production scientifique colossale se consacre à rendre compte des causes des changements climatiques à l’œuvre, de leurs effets, des politiques publiques et de celles des entreprises pour atténuer et s’adapter. Une littérature, encore plus conséquente, relate le déroulement des négociations internationales, les stratégies des États dans les différentes arènes où s’élabore la gouvernance climatique globale, rend compte de la dramaturgie de la diplomatie climatique et, en filigrane, de la conflictualité des rapports d’économie politique internationale.

L’ouvrage du Professeur Michel Damian contribue à cette littérature en croisant trois approches : historique, d’économie politique et les relations internationales. On s’étonne du non recours à l’Économie politique internationale pour un sujet et pour un traitement, fait par l’auteur, qui s’y prêtes. Le Professeur émérite Michel Damian a une connaissance approfondie de son sujet dont c’est le second ouvrage2. Il nous offre une mise en perspective des nombreux échecs et des quelques succès de la gouvernance climatique internationale. L’analyse pluraliste contraste avec les travaux technico-économiques sur le sujet et offre une vision réaliste, centrée sur les enjeux productifs et de développement de la question climatique.

Les capitalismes à l’épreuve du climat propose une lecture des politiques climatiques allant de 1950 à 2050, de l’émergence du problème de la concentration atmosphérique des gaz à effet de serre à la mise en place du « capitalisme climatique »3. Une lecture conduite au prisme de l’économie et des rapports entre les nations. L’approche à la fois historique (1950-2025) et prospective (2025-2050) vise à mettre en évidence les dynamiques contradictoires qui conditionnent la mise en place de ce que l’auteur nomme le « capitalisme climatique ». Par cette expression, il entend une reconfiguration des structures productives, des technologies, des institutions et des comportements, d’ores et déjà à l’œuvre, faisant du changement climatique une « dimension nouvelle de la production de valeur et de l’accumulation du capital, c’est-à-dire de la recherche de profit et de l’investissement » (p. 18). Le « capitalisme climat » s’oppose au capitalisme carboné issu de la révolution industrielle et de l’usage massif des hydrocarbures. Il appelle « un nouveau cycle d’investissements et d’innovations, semble-t-il la plus grande phase de réallocation du capital depuis la révolution industrielle » (p. 239). Avec la capitalisme climatique la sphère productive devra se plier à la « mécanique complexe climatique » afin de tendre vers des modes de production et de consommation à basses émissions pour tous les gaz à effet de serre (GES). De fait, le capitalisme climatique c’est le capitalisme de la neutralité carbone ou plutôt de la neutralité des GES car le problème est climatique est multi-gaz (p. 80). L’objectif de neutralité carbone, quel que soit l’horizon temporel retenu, nécessite des politiques volontaristes, des innovations technologiques de rupture, une mobilisation des acteurs économiques nationaux et transnationaux ainsi qu’une coordination, dans une moindre mesure, une coopération multisectorielle entre les nations. L’ouvrage rappelle ceci pour en constater les insuffisances et défaillances.

L’expression de capitalisme climatique renvoie tantôt au processus de transformation structurelle et globale induit par l’objectif de neutralité carbone, tantôt à la configuration du mode de production capitalistique compatible avec le respect des équilibres du système climatique mondial. L’auteur est plus prolixe dans la description de la première acception dont les termes de « transition énergétique » à la Fressoz4, « révolution industrielle et énergétique », « capitalisme vert », ou « transition écologique » seraient, selon lui, des approximations approximatives. En revanche, sur la seconde acception, l’auteur est moins disserte. Il n’y a à aucun moment une analyse des causalités macroéconomiques ou microéconomiques structurantes du capitalisme climatique. Quelles formes institutionnelles, pour reprendre le vocabulaire de la théorie de la régulation, et quelle articulation entre les formes institutionnelles de l’accumulation à long terme du capital assurerait que profit et productivité soient au service du respect de la « mécanique du climat » ? On peut regretter l’absence de réflexion sur ces dimensions. Cela d’autant plus que M. Damian évoque Nicholas Georgescu-Roegen – insuffisamment mobilisé dans cet ouvrage, selon nous. Or, c’est bien à partir d’une critique d’économie de la production que Georgescu-Roegen élabore sa théorie critique du capitalisme. On peut répéter que les changements climatiques relèvent de l’économie de la production, encore aurait-il fallu montrer en quoi une analyse de ce type constitue une approche radicalement différente de la théorie néoclassique De même, la thèse du capitalocène est réglée en une note de bas de (p. 236) alors que l’Écologie-monde capitaliste et la « double internalité » de Jason Moore comme réponse aux limites de l’économie des externalités dans l’appréhension du rapport Société-Nature est totalement ignorée5.

Ayant posé l’affirmation d’une transition en cours vers le capitalisme climatique, l’ouvrage se structure autour de la proposition suivante (p. 19) : une révolution énergétique et industrielle est engagée. Elle prendra des décennies. Elle est partie pour transformer, d’une part, le capitalisme dans le sens où elle porte sur ses structures productives et appelle une transformation de sa base techno-industrielle et, d’autre part, les relations entre les grandes puissances dont la géoéconomie sera déterminée par les contraintes climatiques. Cette triple révolution énergétique, industrielle et de l’ordre international vise la neutralité carbone. Or, cet objectif, tout comme celui plus modeste de réduction globale des émissions de GES, est inatteignable. C’est pourquoi la proposition se prolonge par un plaidoyer en faveur de l’adaptation au niveau mondial comme nouvel horizon du capitalisme climatique sino-centré puisque la Chine constitue, selon l’auteur, la puissance hégémonique du monde qui vient.

À ce stade, surgit un autre regret, à savoir l’absence d’une analyse du régime international du capitalisme climatique, c’est-à-dire de l’organisation des rapports d’interdépendance entre les capitalismes climatiques nationaux rendant possible une accumulation de richesse compatible avec, non seulement la satisfaction des besoins humains, mais également la stabilité du climat. L’auteur affirme un basculement vers la « géoéconomie du compétitivisme climatique » (p. 230). Est-ce la forme institutionnelle internationale compatible avec le capitalisme climatique ? Est-elle soutenable ? En quoi est-elle réellement différente de l’obsession de la compétitivité (P. R. Krugman) qui paramètre les politiques économiques internationales depuis quatre décennies ? Constitue-t-elle la doctrine internationale de la Chine, puissance hégémonique du capitalisme à venir ?

L’ouvrage s’organise en trois parties et douze chapitres.

Les trois premiers chapitres sont consacrés à un cadrage historique sur l’édification du régime climatique international et les apories de l’économie de l’effet de serre. Ce cadrage a pour principal mérite de déconstruire les postulats de l’économie standard ou néo-classique de l’effet de serre et des solutions de marché portés par les thuriféraires, prétendument scientifiques, du signal-prix et les Pangloss de l’atténuation.

Après un rappel du contexte d’élaboration de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, signée en 1992 lors du Sommet de la Terre de Rio, et du protocole de Kyoto, signé en 1997, les deux premiers chapitres dressent un constat sans appel sur l’échec des incitations économiques, du marché international de permis d’émissions pour les GES et de l’atténuation, menée par les seules économies développées. La conclusion est nette : le régime climatique Convention-Protocole (1992-2015) est un échec et cet échec a contribué à une grande perte de temps. Le troisième chapitre est consacré à l’Accord de Paris sur lequel l’auteur est moins critique. Il estime que le régime climatique Convention-Accord de Paris (depuis 2015) fait de la décarbonation un enjeu structurel et de développement. D’ailleurs l’originalité du cadrage historique, et de l’ensemble de l’ouvrage, est de rappeler la dimension « réelle », productive et de développement de la question climatique. Dès lors, les conflits d’intérêt et de puissance rendent mieux compte de la forme et de la substance du régime climatique international.

La deuxième partie compte cinq chapitres. Elle traite de la décarbonation, « l’entreprise de long terme du capitalisme climatique » (p. 77). Elle débute par une tentative de définition de la « neutralité carbone » ou du « zéro émission nette ». L’auteur fait de l’absence d’une définition claire et opérationnelle de ces expressions une limite à l’action. Certes ! Mais, il ne faudrait pas céder au fétichisme des définitions car la neutralité carbone se construit progressivement par tout un ensemble de politiques microéconomiques, sectorielles et macroéconomiques. Le chapitre se contente de rappeler l’ampleur et les difficultés de l’entreprise. Le chapitre suivant porte sur la capture et le stockage du carbone par des procédés à la fois naturels, c’est-à-dire s’appuyant sur le cycle biogéophysique du carbone ; la reforestation par exemple, et techno-industriels (géo-ingénierie, production d’énergie à partir de la biomasse, pompage direct dans l’atmosphère du CO2, etc.). À l’instar du précédent, le chapitre 5 détaille les « impossibilités », « invraisemblances » et « extravagances » des solutions dites technologiques et naturelles. Il se conclue sur le constat – réaliste – de l’extrême difficulté à atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, voire d’ici à 2100. Que faire ? Sortir des énergies fossiles et transformer le socle énergétique et matériel des économies. C’est ce à quoi est consacré le chapitre 6. La trajectoire zéro émission nette ou la limitation du réchauffement à 2°C (nous savons, désormais, que le 1,5°C n’est plus atteignable) exige une transformation, et non une transition, à l’échelle globale des systèmes interdépendants que sont l’énergie, l’agriculture et l’économie (les systèmes industriels), l’aménagement des terres et l’urbanisation. En disant cela, l’auteur définit le capitalise climatique. Tout comme les deux précédents chapitres, celui-ci se conclue sur l’impossibilité de réaliser la neutralité carbone dans les délais qu’exigerait l’urgence climatique. Et ni les renouvelables (chapitre 7), ni la sobriété (chapitre 8) ne constituent, selon Michel Damian, une réponse à la hauteur de l’enjeu.

La deuxième partie de l’ouvrage se termine comme elle a commencé, à savoir, l’affirmation de l’extrême difficulté de l’objectif de neutralité. L’auteur prend, toutefois, la précaution de signifier que l’objectif pourrait être atteint à la condition que se déploient, simultanément et à l’échelle globale, l’ensemble des solutions techno-énergétiques, industrielles et les adaptations socio-économiques qu’elles induisent. L’analyse aurait gagné à détailler les modalités et mécanismes susceptibles d’enclencher et d’encadrer les transformations radicales à venir. Est-il possible de théoriser un nouveau capitalisme sans mobiliser les théories du changement social, du changement de régime politique en contexte démocratique ou autoritaire ? Quid des théories sur le changement technologique et les travaux de l’économie de la production ? Quid de la sociologie de l’environnement et des théories sociologiques du changements ? Certes, la décarbonation, la neutralité carbone et la zéro émission nette relèvent de l’économie de la production, mais il aurait fallu mobiliser les travaux et modèles fondateurs de l’analyse du changement de structure du capitalisme pour étayer un tant soit peu le propos.

« Les nations importent plus que les classes dans la dialectique des succès ou des échecs capitalistes »François Perroux, Le Capitalisme, QSJ ? 1969.

La troisième partie intitulée « Le monde qui vient » s’organise en quatre chapitres et défend la proposition selon laquelle, malgré les réserves et le scepticisme de la deuxième partie, la transition vers le capitalisme climatique est engagée. Cette transition emprunte des voies diverses et variées. Elle est menée par la Chine qui apparaît comme la puissance hégémonique du « monde qui vient ». Le chapitre 9 est consacré à l’adaptation. On se perd un peu dans un débat définitionnel, mais on comprend que l’adaptation, non réservée aux seules économies en développement, constitue, selon l’auteur, la voie sinueuse vers le capitalisme climatique. Mais comme le dit S. Kriekegaard, « ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin » ! Cela est d’autant plus nécessaire que le climat continuera d’évoluer et la planète de se réchauffer (chapitre 10). L’habitabilité de la terre d’ici à 2050 ou 2100 sera considérablement modifiée alors que les enjeux de non, mal et sous-développement et d’inégalités seront loin d’être dépassé ou résolus. Le chapitre 11 est consacré au « modèle chinois » et à la « civilisation écologique » promu par la Chine. Cette dernière est la formation économique qui paramétrera les politique climatiques et la gouvernance globale (le multilatéralisme climatique) pour les trois-quarts restant du siècle. « L’Orient est rouge ! » affirmait Mao Tsé Dong. En échos, M. Damian lui répond : « le capitalisme climatique également » ! Certes, personne ne peut contester que la Chine apparaisse, actuellement, comme la puissance hégémonique en gestation et qu’elle a un avantage absolu dans les industries et technologie de la transition énergie-climat. Toutefois, les contradictions structurelles, systémiques et d’économie politique du capitalisme climatique sino-centré auraient méritées une analyse plus approfondie.

Les capitalismes à l’épreuve du climat est une lecture nécessaire et stimulante pour toute personne intéressée par la compréhension des dynamiques socioéconomiques, sociopolitiques et géoéconomiques sous-jacentes à l’agenda de la décarbonation. On peut regretter l’analyse impressionniste qui jalonne l’ouvrage. En effet, nombre d’intuitions et de propositions ne sont pas approfondies ou argumentées. En outre, l’auteur à la fâcheuse tendance à multiplier les citations faisant office de démonstration. À cela s’ajoute, la mise au même niveau d’ouvrages, d’articles scientifiques, de rapports de Think Tank, de blogs ou de slogans publicitaires. Cela nuit quelque peu à la pertinence et à la qualité du propos. Pour autant, cet ouvrage présente le mérite de dégager les grandes lignes et les évolutions passées et à venir de la décarbonation, envisagée comme un enjeu d’économie politique, fournissant ainsi les bases d’une analyse plus élaborée de la Grande Transformation en cours.




  1. Mehdi Abbas (2010). Économie politique globale des changements climatiques, PUG, Grenoble. ↩︎
  2. On conseillera la lecture de M. Damian (2015). Les chemins infinis de la décarbonisation, Éditions Campus Ouvert, Grenoble. ↩︎
  3. L’expression figure dans l’ouvrage de Pierre Charbonnier (2024), Vers l’écologie de guerre. Une histoire environnementale de la paix, La Découverte, Paris. ↩︎
  4. Lire Jean-Baptiste Fressoz (2024). Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil, Paris. ↩︎
  5. Lire à ce propos, J. Moore (2020), Le capitalisme dans la toile de la vie. Écologie et accumulation de capital, L’Asymétrie, Toulouse et L’Écologie-monde du capitalisme. Comprendre et combattre la crise environnementale, Editions Amsterdam, Paris. ↩︎

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