Écoféminisme, sens pratique et reconfiguration rurale : pratiques de femmes paysannes dans la commune rurale La Requilina, district d’Usme, Bogotá-Colombie
par Manuel Pérez, Professeur titulaire, Département du développement rural et régional, Faculté d’études environnementales et rurales, Pontificia Universidad Javeriana, manperez@javeriana.edu.co et Neidy Clavijo Ponce, Professeure Associée et directrice de la Maîtrise en développement rural, Faculté d’études environementales et rurales, Pontificia Universidad Javeriana. n.clavijo@javeriana.edu.co1.
La crise de la civilisation contemporaine a mis en évidence les limites structurelles du paradigme hégémonique du développement, fondé sur une matrice moderno-coloniale qui légitime l’accumulation illimitée de capital, la rationalité technocratique et la logique extractiviste qui instrumentalise aussi bien la nature que les corps féminins et racisés (Escobar, 1995 ; Shiva, 2020 ; Leff, 2004).
Ce régime anthropocentrique et productiviste a accentué la crise écologique, facilité la spoliation territoriale et approfondi l’exclusion structurelle des communautés rurales. Il a, en outre, occulté et dévalorisé le travail reproductif et de soin accompli par les femmes, en le considérant comme purement biologique ou moral et en niant sa dimension politique, économique et épistémologique (Federici, 2013 ; Pérez Orozco, 2014). Dans ce cadre de dévalorisation des savoirs féminins, les propositions qui articulent l’écoféminisme, l’économie du soin et les épistémologies du Sud (de la Bellacasa, 2017 ; Costanza Talarico, 2022) émergent comme des outils critiques pour questionner les fondements épistémologiques, éthiques et organisationnels du développement.
Ce modèle contient une dimension de genre colonial qui, comme le souligne María Lugones (2023) dans The Coloniality of Gender, assujettit les corps féminins, les dépouillant d’agence politique et épistémologique en imposant des formes normatives de genre issues de la modernité coloniale. Par ailleurs, Rita Segato (2024) soutient que le système moderne/colonial de genre ne structure pas seulement les relations interpersonnelles, mais qu’il se déploie également comme un mécanisme de contrôle social et de violence institutionnalisée contre les corps des femmes, consolidant une logique coloniale de la domination.
Dans ce contexte, les activités reproductives – lesquelles ne se limitent pas à la dimension biologique ou domestique, mais englobent un ensemble de pratiques telles que l’éducation des enfants, les soins prodigués aux personnes âgées ou malades, la préparation des aliments, l’entretien des potagers d’autoconsommation et l’organisation de réseaux communautaires de soutien – traditionnellement assurées par les femmes ont été constamment ignorées et dévalorisées, tout en étant exclues des logiques économiques formelles et reléguées à la sphère domestique ou communautaire, sans reconnaissance ni garantie de droits (Federici, 2013 ; Pérez Orozco, 2014). Cette division sexuelle du travail fonctionne comme une technique de pouvoir qui renforce la subordination basée sur le genre et perpétue les inégalités structurelles au sein des territoires ruraux. Simultanément, les femmes sont dépouillées de leur agence épistémique, leur rôle étant réduit à des fonctions « naturelles » sans prise en compte de leurs apports fondamentaux à la reproduction sociale, à la soutenabilité de la vie et à l’organisation communautaire. Ainsi, les activités reproductives des femmes paysannes permettent de comprendre comment le domestique et le communautaire deviennent des espaces d’interactions où s’incarne la reproduction élargie de la vie et où en même temps le modèle de développement rural dominant est remis en cause.
D’un point de vue critique, la persistance de ce modèle se manifeste non seulement dans une crise environnementale, mais aussi une crise ontologique, éthique et épistémologique, ce qui exige de repenser les fondements du développement à partir d’autres cadres de référence tels que les épistémologies du Sud, l’écoféminisme et l’économie du soin, lesquels placent la vie — et non le capital — au centre de l’organisation sociale.
Face à ce cadre dominant, diverses expériences territoriales menées par des femmes paysannes en Amérique latine – et particulièrement en Colombie – ont contribué à la reproduction d’alternatives locales, fondées sur un nouveau rapport à l’environnement, la souveraineté alimentaire, les savoirs traditionnels et leur défense en tant qu’espaces de vie (Desmarais, 2007 ; Altieri & Toledo, 2011 ; Berti, 2021). Ces initiatives, ancrées dans des formes quotidiennes de résistance, s’érigent en pratiques de reproduction élargie de la vie qui questionnent les fondements du développement dominant et proposent une reconfiguration éthique, politique et écologique du lien entre société et nature.
Cet article propose une réflexion critique autour du débat sur le développement rural à partir des approches de l’écoféminisme et de l’agroécologie féministe, ce en lien avec le concept de sens pratique développé par Pierre Bourdieu (1997). À travers l’analyse de pratiques concrètes menées par des femmes paysannes dans des contextes ruraux-périurbains tels que celui de la commune rurale La Requilina à Usme (Bogotá), il s’agit d’examiner comment l’action féminine reconfigure le territoire par la production alimentaire, le leadership communautaire, la gestion des savoirs locaux et l’appropriation de technologies adaptées. L’objectif est de discuter comment ces pratiques – loin de répondre à une logique instrumentale – révèlent un habitus agroécologique relationnel permettant de repenser le sens même du développement et d’imaginer des horizons de justice territoriale, de soutenabilité écologique et d’autonomie paysanne (van der Ploeg, 2008 ; De Sousa Santos, 2007). Dans ce cadre, nous faisons référence à la nature « relationnelle » de l’habitus en question, laquelle renvoie à deux dimensions : d’une part, la reconfiguration du lien des femmes avec la nature selon des logiques de soin et de réciprocité ; d’autre part, la création de liens sociaux que l’on peut qualifier de communautaires à travers des réseaux de coopération. Ainsi, l’habitus agroécologique relationnel que nous évoquons intègre simultanément ces deux dimensions — lien avec l’environnement naturel et avec la communauté — tout en faisant écho au tissu (réseau) de relations sociales pouvant être à la fois matérielles et symboliques.
Le sens pratique de Bourdieu au sein des pratiques rurales féminines
Les études sociologiques de Pierre Bourdieu développent le concept de sens pratique pour décrire la logique implicite et intériorisée qui guide les acteurs sociaux. Il ne s’agit pas d’une rationalité consciente et calculée, mais d’une compréhension immédiate et corporelle, de caractère pré-objectif et antérieure à la réflexion, que les acteurs ont intériorisée au cours de leur vie. En continuité avec la réflexion de Bourdieu, nous faisons référence aux pratiques, processus, échanges, manières de parler, façons de faire et procédés qui sont intériorisés pour ainsi occuper une position sociale qui se démarque d’autres formes de « faire ». Dans le cas des femmes rurales, ce sens pratique se manifeste dans les habitudes et savoirs quotidiens qui leur permettent de s’intégrer efficacement dans leur environnement. Leurs pratiques agricoles, communautaires et de soin au sein de la sphère familiale ne sont pas de simples applications de théories abstraites, mais des réponses intuitives fondées sur des expériences accumulées et sur l’adaptation historique à des conditions adverses. En d’autres termes, les paysannes agissent avec un « instinct » socialement acquis – un habitus – qui les conduit à « faire ce qu’il faut faire » pour soutenir la vie dans leurs communautés, ce en dépit d’une présence minimale de l’État ou avec des ressources limitées. Cet éclairage bourdieusien nous aide à interpréter les stratégies féminines rurales comme quelque chose qui ne se réduit pas aux tâches domestiques ou agricoles traditionnelles : ce sont des pratiques intentionnelles mais guidées par un savoir pratique intériorisé.
D’un point de vue écoféministe, cet habitus des femmes rurales est intimement lié à la soutenabilité de la vie et à la relation avec la nature. L’écoféminisme met en évidence la manière dont les femmes, en particulier dans les milieux paysans, développent des savoirs ancrés dans les territoires sur la gestion de la terre, de l’eau, des semences et de la préservation de la communauté. Ces compétences ne proviennent pas seulement d’une rationalité technique mais d’une sensibilité pratique forgée dans l’interaction quotidienne avec l’environnement naturel. Par exemple, nos recherches dans des communautés rurales périurbaines de Bogotá ont montré que les femmes occupant une position de leadership gèrent des potagers agrodiversifiés, emploient certaines techniques de compostage, de planification des semailles et de conservation des sols, tandis que les cultures extensives – principalement des monocultures – sont généralement assurées par les hommes de la famille.
Autrement dit, les paysannes ont incorporé dans leur sens pratique une forme d’agriculture diversifiée et durable, distincte de la logique productiviste conventionnelle. De plus, il convient de souligner une caractéristique unique de leur résilience locale, à savoir la reproduction de réseaux communautaires, de liens de réciprocité et de coopération, ce entre femmes agricultrices, associations locales et circuits d’échange. Ceci constitue une preuve que leur savoir pratique inclut la construction de liens communautaires d’entraide, lesquels opèrent à plusieurs niveaux : par exemple l’échange de semences, de produits et de savoirs techniques liés aux semailles ; l’organisation collective de marchés paysans ; la mise en relation d’associations, de coopératives et de collectifs de femmes ; ou encore des dialogues personnels ou collectifs destinés à la transmission intergénérationnelle de connaissances.
Un autre cas dans la même étude a montré comment les femmes gèrent leurs territoires de manière multifonctionnelle en intégrant production, conservation et réseaux communautaires d’échange. Cette multifonctionnalité intuitive ne répond pas à une planification rationalisée, régulée ou normée, mais à des dispositions pratiques intériorisées et inconscientes. Autrement dit, il s’agit de réponses spécifiques au contexte, pratiques adaptatives orientées par la situation des personnes concernées et intégrées à la production, à la conservation et à l’organisation communautaire, sans besoin d’une délibération consciente. Ceci manifeste un sens pratique orienté non seulement en fonction de la production alimentaire, mais aussi du maintien de l’équilibre écologique et social de leurs territoires. En somme, le « sens pratique » des femmes rurales, saisi à travers une grille de lecture écoféministe, révèle une rationalité pratique complexe, soit une rationalité qui ne sépare pas les moyens de subsistance économique de la préservation de la nature et de la communauté.
Dialogue entre l’approche écoféministe et l’habitus: au-delà du « soin »
Traditionnellement, de nombreuses analyses sur les femmes rurales dans le cadre de l’écoféminisme ont mis l’accent sur la notion de « soin » – entendue comme le soin prodigué à la famille, à la communauté et à la nature – comme une contribution clé des femmes à la soutenabilité de la vie (Tronto, 1993 ; Shiva, 2020 ; Pérez Orozco, 2014). Cette perspective a été fondamentale pour rendre visible le rôle fondamental que jouent les femmes dans la reproduction quotidienne, écologique et symbolique des territoires. Cependant, afin d’éviter de tomber dans une vision essentialiste qui assimilerait ce soin à une prétendue nature féminine, il est nécessaire de problématiser ce concept en relation avec les conditions matérielles, sociales et culturelles dans lesquelles se configure la pratique du soin.
En ce sens, le dialogue avec la notion de sens pratique développée par Bourdieu (1997) permet une lecture plus complexe et contextualisée des pratiques de « soin ». Loin de découler uniquement d’un instinct maternel ou d’un altruisme inné, les pratiques écologiques et communautaires des femmes rurales sont le produit de dispositions historiquement intériorisées – l’habitus – qui ont été façonnées dans des contextes d’inégalités, d’exclusion institutionnelle, de travail domestique non rémunéré et de défense du territoire face à de multiples formes de spoliation (Federici, 2013 ; Méndez, Bacon & Cohen, 2013 ; Ojeda, D., Nirmal, P., et al., 2022).
Ces dispositions configurent un savoir intériorisé qui oriente l’action sans nécessité de rationalisation consciente, mais qui exprime une compréhension pratique profonde de l’environnement. Comme le souligne Molinier (2012), le soin n’est pas une catégorie fixe, mais une pratique relationnelle contextualisée, laquelle requiert la gestion de l’imprévisible, un travail émotionnel, la connaissance du corps et du milieu, ainsi qu’une manière d’anticiper les besoins. En situant le soin dans le champ de l’habitus, on révèle son caractère politique, technique et stratégique, inséré dans des réseaux de réciprocité, de mémoire collective et de construction de l’autonomie (Díaz, 2019).
Ainsi, l’approche écoféministe peut être enrichie par l’incorporation de la théorie de la pratique bourdieusienne, en reconnaissant que le « soin » apporté par les femmes rurales ne relève pas uniquement d’un impératif moral ou d’un rôle social. Elles ont intériorisé des schémas pratiques de perception et d’action qui leur permettent de favoriser la vie dans des conditions structurellement défavorables. Ces pratiques sont des rationalités contextualisées, émergentes et profondément adaptatives qui fonctionnent comme des stratégies de subsistance, de résistance et de reconfiguration territoriale (Desmarais, 2007 ; de la Bellacasa, 2017). Ainsi, le soin exercé par les femmes n’est pas seulement naturel, mais une construction culturelle qui a justifié la subordination de genre.
Sur la base des arguments décrits, diverses études féministes s’accordent à montrer que l’hégémonie culturelle patriarcale a naturalisé le soin comme fonction féminine, en le présentant comme une prolongation de la maternité ou de la sensibilité féminine. Ce processus de naturalisation est en réalité une construction culturelle qui, comme le souligne Joan Tronto (1993) dans Moral Boundaries, a servi à attribuer aux femmes la responsabilité quasi exclusive du soin de la famille, de la communauté et de la nature, en le reléguant à une sphère privée et dévalorisée. À partir de cet imaginaire, le soin a été utilisé comme dispositif de subordination de genre, puisqu’il est défini comme une vertu innée féminine au lieu d’être reconnu comme un travail social et politique fondamental pour la reproduction de la vie. Du point de vue de l’écoféminisme, des auteures telles qu’Amaia Pérez Orozco (2014) et Silvia Federici (2013) insistent sur le fait que cet essentialisme culturel masque le caractère historique et socialement contextualisé des pratiques de soin. Préciser que le soin n’est pas naturel mais une construction culturelle permet de déconstruire le mythe essentialiste qui l’associe à la « condition féminine » et d’ouvrir le débat vers sa reconnaissance comme une responsabilité collective et une pratique politique de soutenabilité de la vie. De cette manière, la critique écoféministe remet en cause à la fois la division sexuelle du travail et les bases patriarcales du développement, en montrant que ce qui a été présenté comme instinct ou destin biologique répond en réalité à un régime de pouvoir et de domination.
En d’autres termes, les femmes rurales ne prennent pas soin de leurs potagers et de leur communauté uniquement parce qu’« elles sont des femmes », mais parce qu’au cours de leur histoire elles ont développé un habitus qui valorise la coopération, la soutenabilité et la vie communautaire comme fondements de la survie. L’approche écoféministe apporte la perspective éthique et politique – la critique du patriarcat et de l’extractivisme, la défense de la « soutenabilité de la vie » – tandis que Bourdieu offre l’outil théorique pour comprendre comment ces idées se traduisent dans des pratiques quotidiennes intériorisées.
En articulant les deux approches, nous voyons que les activités des paysannes (pratiques agricoles soutenables, contribution à l’organisation collective, médecine traditionnelle, etc.) ne sont pas seulement des actions conscientes orientées vers le soin, mais aussi des expressions d’un sens pratique adaptatif intériorisé. Cela remet en cause la vision restreinte du « soin féminin » en montrant que derrière ces pratiques se trouvent des structures sociales intériorisées et des réponses stratégiques face à l’absence de l’État. Par exemple, comme l’indiquent Carmen Diana Deere et Magdalena León dans leur étude sur la propriété foncière en Amérique latine, les femmes rurales ont dû « reprendre en main la gestion collective du territoire et l’accès aux ressources, en s’organisant en coopératives, formes associatives et réseaux communautaires pour remédier aux absences institutionnelles » (Deere & León, 2001, p. 65). Parallèlement, des recherches récentes dans le domaine de l’agroécologie latino-américaine ont documenté comment les paysannes intègrent des savoirs traditionnels et l’économie féministe pour construire des alternatives de reproduction élargie de la vie, ce à travers des innovations productives, des pratiques de prise en charge de la communauté et la médecine ancestrale, le tout comme une réponse organique face au manque d’intervention publique et à l’abandon rural (Barbosa & Portocarrero, 2024).
Ce constat met en évidence comment le besoin et les aléas ont forgé chez les femmes une seconde nature (habitus) de responsabilité communautaire. Loin d’être passives, elles ont transformé les tâches traditionnellement assignées aux femmes (telles que la fourniture d’aliments, la gestion des ressources en eau, l’organisation du quartier) en véritables innovations pratiques qui remettent en cause le modèle dominant de développement rural.
En somme, articuler l’écoféminisme avec Bourdieu permet de mieux comprendre que le soin prodigué dans les contextes ruraux est à la fois une éthique et une stratégie pratique intériorisée, forgée dans l’interaction entre oppression de genre, conditions matérielles défavorables et résistance créative quotidienne. Territorialités intégrées : pratiques agroalimentaires et action collective depuis la périphérie sud de Bogotá
Dans le contexte rural-périurbain du district d’Usme, à Bogotá, un processus singulier de construction d’alternatives agroalimentaires s’est consolidé, porté par des femmes organisées autour d’initiatives telles que la Route Agrotouristique La Requilina et la Coopérative Femme et Terre. Ces femmes n’ont pas seulement développé des stratégies de souveraineté alimentaire à partir de leurs unités de production, mais elles ont aussi configuré des territorialités vivantes dans leur quotidien, en agissant comme des sujets véritablement actifs promouvant la ré-existence face à la pression urbaine, à la précarité institutionnelle et à la vulnérabilité écologique.
Ce processus a été systématisé dans le cadre du projet SUSTENTO (2022–2025), lequel a permis de rendre visibles les savoirs pratiques, les connaissances ancestrales et les capacités d’organisation des femmes ayant participé au microprojet de culture de plantes médicinales. Elles ont ainsi réussi à réintroduire des espèces natives aidant au traitement de maladies respiratoires et digestives. Leur potager ne fonctionne pas seulement comme un espace de production, mais aussi comme un lieu de mémoire et de transmission des savoirs traditionnels qu’elles appellent « la pharmacie vivante de ma grand-mère ».
Un autre cas intéressant est celui des processus de transformation des produits laitiers au sein des exploitations. À travers la production de yaourt grec artisanal, non seulement les femmes paysannes diversifient l’alimentation familiale, mais elles génèrent également des excédents destinés à la vente lors de marchés paysans. Leurs pratiques, fondées sur des normes d’hygiène et de bonnes pratiques de fabrication, se sont construites à travers des ateliers de formation mais aussi à partir de l’intuition et de l’expérience accumulée où le corps et la cuisine deviennent des vecteurs de connaissance. Comme elles le disent elles-mêmes : « le yaourt, c’est ma mère qui me l’a appris, mais maintenant je sais y apposer le label de qualité ».
Par exemple, elles ont développé des systèmes de production agroécologique diversifiée dans leurs exploitations. Grâce à la mise en place de cultures combinant tomates cerises, basilic pourpre et physalis (fruit également appelé « coqueret » du Pérou), elles ont réussi à accroître leur résilience face aux insectes ravageurs et à optimiser l’usage des sols. Leurs connaissances sur la rotation des cultures ne proviennent pas de manuels techniques, mais de l’expérience héritée et accumulée par l’observation des cycles naturels. De plus, elles ont construit des systèmes de compostage familiaux et élaboré des fertilisants liquides biologiques à partir de déchets organiques, réduisant ainsi leur dépendance vis-à-vis des intrants externes.
Ces pratiques incarnent ce que l’écoféminisme appelle une éthique de l’interdépendance et de la soutenabilité de la vie (Shiva, 2020 ; Pérez Orozco, 2014). Mais loin de relever uniquement du « soin », il s’agit d’actions techniques, productives et organisationnelles, ancrées dans un savoir pratique issu du territoire et orienté vers la garantie de la reproduction élargie de la vie familiale, communautaire et écosystémique. La valeur politique de ces pratiques réside précisément dans leur caractère collectif, adapté au contexte et générateur de liens sociaux.
Selon cette perspective, les femmes qui ont dirigé, au sein de la commune rurale La Requilina le microprojet de « co-création de savoirs » ont articulé des processus de transformation des aliments en mettant l’accent sur l’autoconsommation, la vente et l’estime de soi. Dans leurs témoignages, il en ressort que le renforcement de leurs capacités techniques leur a permis non seulement d’améliorer leurs revenus, mais également de consolider un réseau de soutien dans la commune, de partager des savoirs et de générer de la confiance en soi. « Maintenant je sais préparer du yaourt et du fromage caillé, en consommer et en commercialiser, mais nous nous sentons aussi capables de parler en public et d’enseigner », affirment-elles (PUJ-FEAR, 2025). Ce changement subjectif reflète une reconfiguration de l’habitus où l’action se déploie à partir de pratiques concrètes qui ont un impact sur le plan personnel, familial et communautaire.
Sur un autre front, des cultures adaptatives ont été mises en place grâce à des technologies appropriées telles que l’utilisation de sacs, de bidons et de micro-tubes d’irrigation. Dans les exploitations correspondantes, la culture de physalis et de tomates a été adaptée à des espaces réduits et à des pénuries d’eau, ce qui montre comment le savoir pratique se transforme en innovation adaptée au contexte. Ces stratégies ne proviennent pas de centres de recherche agricole, mais d’essais répétés, d’échecs assumés et d’apprentissages collectifs. Comme le suggère Bourdieu, le sens pratique fonctionne ici comme une intelligence du corps et de l’environnement, forgée par l’expérience.
On peut également mettre en avant des expériences telles que celles issues du microprojet de compostage. Grâce à la production d’engrais solides et liquides, les femmes paysannes de la commune La Requilina n’ont pas seulement régénéré leurs sols, mais ont aussi commencé à vendre une partie de l’excédent sous forme de biofertilisant artisanal. Leurs pratiques combinent savoir traditionnel et connaissances techniques acquises lors d’ateliers, et répondent à une logique d’économie circulaire, d’autoconsommation et de diversification des revenus.
En somme, les pratiques agroalimentaires des femmes paysannes du district dUsme ne sont pas de simples réponses fonctionnelles à des conditions adverses. Elles constituent des expressions d’un habitus relationnel, écologique et féministe, lequel façonne les manières de faire et de penser le développement depuis la base. Elles représentent des formes de ré-existence qui remettent en cause les idées établies, redéfinissent le territoire et ouvrent de nouveaux horizons pour une transition agroécologique fondée sur la justice sociale et la justice de genre.
Repenser la ruralité latinoaméricaine à partir des pratiques des femmes
Les apports des femmes rurales obligent à remettre en question la vision traditionnelle du monde rural en Amérique latine. Pendant des décennies, la ruralité a été conçue de manière dichotomique et réductrice, définie par ce qui « n’est pas urbain » et associée presque exclusivement aux activités agricoles ou aux carences structurelles. Cependant, des études telles que celles de Kay (2006), van der Ploeg (2008) et Martínez Valle (2017) ont montré que la ruralité est un tissu complexe de relations socio-écologiques, culturelles, politiques et économiques en constante transformation, où la pluriactivité, la multifonctionnalité et l’action locale constituent des éléments fondamentaux. La ruralité doit donc être comprise comme une construction sociale dynamique au lieu d’une catégorie résiduelle.
Les politiques de développement rural inspirées par des visions unidimensionnelles (productivistes et économicistes) ont largement échoué. Planifier le développement rural à partir d’une simple « boîte à outils » orientée vers la croissance économique d’un secteur homogène a été fortement critiqué par des auteurs tels qu’Escobar (1995), Long (2001) et Van der Ploeg (2009), ces auteurs montrant comment ces perspectives ont ignoré les rationalités paysannes, les modes de vie locaux et l’hétérogénéité territoriale. Loin d’apporter la prospérité, ce paradigme a approfondi les inégalités et la vulnérabilité dans les territoires ruraux.
Face à cela, les pratiques des femmes rurales offrent des pistes concrètes pour construire des alternatives. Leur sens pratique – formé par un habitus qui articule connaissances empiriques, savoir traditionnel et liens communautaires – a donné naissance à des initiatives agroécologiques et de souveraineté alimentaire qui contrastent avec le modèle hégémonique. Le projet SUSTENTO a montré que des paysannes ont renforcé les réseaux locaux d’échange d’aliments, amélioré la fertilité du sol grâce à des engrais organiques, généré des revenus à travers la production artisanale (yaourts, fruits, légumes, fromages caillés, engrais organiques solides et liquides) et accru leur autonomie productive au moyen de technologies adaptées à différents contextes (PUJ-FEAR, 2025).
Ces résultats empiriques coïncident avec ceux des travaux d’Altieri et Toledo (2011). Ces auteurs soutiennent que les systèmes paysans sont fondamentaux pour une transition agroécologique durable en Amérique latine. En outre, de tels systèmes génèrent des apprentissages clés : l’articulation entre le savoir technique et le savoir local améliore la pertinence des solutions ; la participation active, depuis le diagnostic jusqu’à la mise en œuvre, renforce la résilience ; et la flexibilité pour s’adapter aux multiples responsabilités des femmes est essentielle pour leur engagement (Pretty, 1995 ; Desmarais, 2007).
Repenser la ruralité à partir de ces expériences signifie aussi dépasser l’épistémologie coloniale et fonctionnaliste qui a orienté une grande partie des politiques publiques. Comme le proposent De Sousa Santos (2007) et Leff (2004), il est nécessaire de favoriser un dialogue entre les savoirs où les connaissances locales, paysannes et autochtones soient reconnues non pas comme du folklore mais comme des épistémologies valides pour construire des territoires soutenables. De même, des auteurs comme Gudynas (2011) et Martínez-Alier (2002) soulignent l’urgence d’une éthique écologique qui rompt avec la logique extractiviste et promeut des économies du soin au sens large ainsi que la justice environnementale.
Par conséquent, une nouvelle approche du développement rural doit se fonder sur une perspective holistique et interdisciplinaire (Pretty, 1995), laquelle reconnaît la pluralité des acteurs et des savoirs, et qui place la soutenabilité de la vie comme axe structurant. Les pratiques des femmes rurales ne sont pas seulement des expressions d’un habitus intériorisé, comme le dirait Bourdieu, mais aussi des engagements politiques en faveur d’un autre type d’avenir. Elles configurent des territoires qui ne se limitent pas à la production, mais qui intègrent des valeurs de solidarité, de réciprocité, de diversité bio-culturelle et d’égalité de genre.
Conclusion
Les pratiques agroalimentaires des femmes rurales ne peuvent pas être réduites au « soin » en tant qu’impératif culturel, mais constituent des technologies sociales adaptées au contexte, forgées par un habitus écoféministe et politique. En ce sens, ce qui est décrit dans cet article montre que les actions des femmes paysannes à Usme ne répondent pas à un essentialisme de genre, mais à une rationalité intériorisée qui articule savoirs techniques, mémoire collective, sensibilité écologique et organisation communautaire. Ces pratiques expriment un sens pratique adaptatif qui permet non seulement de soutenir la vie dans des conditions structurellement adverses, mais aussi de contester les dispositifs symboliques et matériels qui favorisent un développement de type colonial. La production alimentaire, le compostage, la fabrication artisanale et la gestion de l’eau constituent des formes d’innovation communautaire ancrées dans les corps, les temps et les espaces assignés aux femmes en dépit de leur marginalisation historique par les politiques agraires et technocratiques.
Le cas de la commune rurale La Requilina montre que les femmes paysannes construisent des territorialités résilientes par le bas, en redéfinissant le lien entre le productif, le reproductif et le politique. Les données empiriques recueillies dans le cadre du projet SUSTENTO démontrent que les femmes ne se contentent pas de reproduire le tissu agroécologique de leurs territoires. De plus, elles participent activement à la configuration d’une ruralité vivante, complexe et plurielle. À travers des réseaux d’échange, d’expérimentation agroécologique et de gestion communautaire, les paysannes n’assurent pas seulement leur reproduction matérielle, mais elles transforment également leur capacité d’action sociale et épistémique. Ce type de territorialité relationnelle remet en cause le paradigme rural dominant, lequel persiste encore dans une vision sectorielle, masculine et productiviste de la campagne. Au lieu de cela, les pratiques documentées à Usme relèvent d’une politique de la vie, à partir de laquelle les femmes produisent des biens, des liens sociaux et des savoirs stratégiques pour affronter les multiples crises qui touchent leurs communautés.
Une politique publique de développement rural avec une perspective de genre doit reconnaître et soutenir l’habitus agroécologique des femmes comme le point de départ pour des transitions justes et soutenables, ce afin de démontrer que les femmes rurales ne sont pas de simples bénéficiaires passives de programmes institutionnels mais des sujets collectifs dotés de capacité de décision, d’adaptation et de création. Cette constatation exige de repenser en profondeur les formes d’intervention de l’État et de formulation des politiques publiques, lesquelles tendent à ignorer la dimension symbolique, affective et pratique des savoirs féminins. Intégrer l’écoféminisme comme perspective critique, en dialogue avec les théories de la pratique, permettrait de concevoir des politiques qui n’imposent pas des modèles productifs homogènes mais qui renforcent les expériences locales, reconnaissent les économies du soin et promeuvent des processus territoriaux plaçant la soutenabilité de la vie – et non la rentabilité – au centre de l’action publique.
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Ainsi, loin d’être un événement sporadique, la crise financière de 2008 fut une manifestation supplémentaire d’une crise continue de l’ordre mondial, avec des dimensions sociales, politiques et écologiques qui ne peuvent être envisagées séparément. Les crises financières contemporaines récurrentes s’ajoutent aux crises environnementale et sociale persistantes, sans entrevoir un cycle ou une résolution, révélant une accumulation de symptômes qui, sans relâche, remettent en cause les institutions et conventions créées après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, lesdites institutions et conventions sont considérées comme obsolètes selon les paroles et les actions de dirigeants mondiaux autoritaires.
Traduction de l’article original par Jenny Paola Danna-Buitrago (Institut Universitaire Área Andina, Bogotá, Colombie) et Rémi Stellian (Pontificia Universidad Javeriana, Bogotá, Colombie). ↩︎